Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein XXII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

_________________________________________________________________


DESSEIN VINGTDEVXIESME.


Lycambe parle des Fortunez à l’Empereur, & apres pluſieurs conſeils & eſpreuues il conſent au vouloir de la vieille. Dés l’heure il mit Lofnu en liberté. Les Fortunez vindrent au temps promis, & l’Empereur les reçoit amiablement. Le voyage à l’hermitage d’honneur eſt conclud.


LEs Fortunez ayans aduiſé à ce qu’ils auoient conclud, vindrent à Belon, eſtans deſguiſez ſelon les perſonnages qu’ils vouloient repreſenter. En ceſte ſorte Lycambe ſe vint preſenter à l’Empereur, mais auec obſeruation exacte de n’y venir qu’au iour que la belle figure ne decelloit rien. Eſtant pres de ſa Maieſté, elle luy dit, qu’elle auoit vn ſecret de conſequence à luy cōmuniquer, ſur ce qu’elle luy auoit promis, Sire, dit-elle, il faut qu’en toutes nos actions, nous taſchions à faire ſi bien, qu’il ne demeure rien en arriere pour le ſuccez entrepris, & pource en affaire il conuient mettre tout ſur le tablier. Quand ie vous auray monſtré le moyen de vous rendre cōtent, vous meſmes, & que vous ſerez preſt à l’effectuer, s’il vous ſuruient vne diſgrace, vous m’eſtimerez trompeuſe, & que ie n’auray voulu que gaigner le temps. Ce que ie vous dy eſt pource qu’à ceſte heure ie ſçay fort bien l’ordre qu’il faut tenir pour la paix de voſtre eſprit touchant Etherine, mais ie ſçay que l’on vous prepare vne grande affaire, ſi vous n’y prenez garde, vous auez eu icy aupres de vous trois freres dits les Fortunez, leſquels vous auez à tort mal menez, il y en a deux qui ſe ſont eſchappez, & ont fait auec leurs amis de Sobare, & Quimalee, & autres Royaumes telle alliance, moyennant la deſcouuerture qu’ils ont faicte d’vn pays riche, & de grāde eſtendue & facile à cōquerir, dont ils les recōpenſeront, qu’ils mettrōt vne armee fort grande pour aller à ceſte cóqueſte, ils ſont preſts, & leur deliberation eſt de moüiller l’ancre en vos coſtes, & vous venir demander leur frere, & quant & quant raiſon de la trahiſon qu’on a braſſée contre eux, ils ne pretendent rien contre voſtre perſonne, ains ſeulement contre leurs ennemis, cecy eſt preſt, il eſt vray que ſi vous voulez voir les deux Fortunez paiſiblement, & leur declarer les autheurs de leur mal, ils ſe fient tant en vous, qu’ils viendront à voſtre parole, ils de ſirent, Sire, d’eſtre ſatisfaicts, car ils ſont innocens & vos ſeruiteurs, & pour le vous faire paroiſtre, ils ſe preſenteront deuant vous en tel eſtat qu’il vous plaira, à condition que Madame voſtre fille ſoit deliuree, car elle eſt innocente : ils le ſçauent bien, Sire, car de fortune la Fee eſt tombee entre leurs mains, qui leur a confeſſé que vous eſtiez trompé par quelque flaterie qui vous auoit ſuppoſé des faucetez, ſur leſquelles vous auiez pris occaſion de perdre les Fortunez. L’Emp. Vous n’eſtes plus medecine vous eſtes conſeillere d’eſtat : Ie vous diray, ſi les Fortunez ont quelque choſe à me demander par les armes, i’ay aſſez de valeur & de force pour leur reſiſter, & rabatre leur impudēce : mais s’ils ſe veulent iuſtifier de ce dōt on les a accuſez, ie ſuis preſt de les ouyr en l’eſtat qu’ils choiſirōt. Lycambe. Sire, quād vo9 ſçaurez · tout, vous iugerez que lon leur a fait tort, & pour ce qu’ils ſont innocens, ils veulēt bié venir à vous ſur voſtre parole, afin que vous ſoyez leur iuge. Si vous ne le deſirez, ils paſſerōt outre, car vo9 ayans aymé, ils ne peuuēt que vous aymer touſiours, ils ne taſcheront point à vous offencer, ains à ruiner ceux qui les ont voulu perdre mal à propos, en vous ruinant auec eux : ſi vous les receuez, ils peuuēt vo9 faire plus de ſeruice que vous ne leur ſçauriez faire de mal. L’Emp. Vous m’auiez promis gariſon, & vous me bleſſez. Lycambe. Sire, ie vous en demande pardon, & me retire de peur de vous offencer d’auantage. L’Emp. Il n’en ſera pas ainſi, ie vous honore trop, mais parlez libremēt, & ne tenez point mon cœur en ſuſpens : On m’a ſouuent donné de telles feintes pour me reſiouyr, & ie les trouuois bonnes. A dire vray, ie croy, ſi ma fille eſt veritable, que les Fortunez ſont innocēs s’ils viuēt, s’ils ne ſont plus ils en ſont cauſe, ils deuoiēt preuoir à leur mal en preuoyāt au miē. S’ils ſont viuans, & qu’il ſoit vray qu il n’y a point de coulpe en eux, qu’ils viennent hardiment, qu’ils m’en eſclairciſſent, ie ſuis Prince de foy, ie mourrait auant que me retracter, & ie les receuray comme mes enfans, & bien-faicteurs, que s’il y a tort en eux qu’ils y aduiſent, i’ay aſſez de pouuoir pour reſiſter à tous leurs amis. Lycambe vous ne parlez plus en malade, vous dites en Empereur : Non, Sire, non laiſſez vn peu la couronne aupres de voſtre cheuet, & comme ayant affaire de moy reſoluez vous. S’il vous plaiſt que Madame vienne icy, qu’elle me iure que les Fortunez ſont innocens, & que vous me commandiez de les vous repreſenter, ie vous promets que vous les verrés, & que vous en aurés vne ioye accomplie. L’Empereur commanda qu’on enuoyaſt appeller Lofnis, & cependant il diſputoit contre Lycambe, laquelle mettoit tout le ſecours de l’Empereur en la dexterité des Fortunez. Lofnis entra deuant l’Empereur, auec les femmes du Coneſtable, du Chancelier, & quelques Princeſſes qui auoyent paſſé deuant, pour preparer l’Empereur. Eſtant venuë, on la fit vn peu attendre : d’autant que l’Empereur auoit enuoyé querir les plus ſignalez de ſa court, qui ſ’aſſemblerent, tandis qu’on alloit à la tour du iardin, & le conſeil n’eſtoit pas fini : ceſte aſſemblee fut ainſi ſoudaine, car en telles affaires il en faut faire de meſme : Quand ils furent preſens, l’Empereur parla ainſi : Ie vous ay fait icy venir, pour m’eſclaircir le cœur d’vne doute, & pour auiſer s’il eſt beſoin, à la ſeurté de mō eſtat. Vous ſçauez que i’ay eu icy n’y a gueres les Fortunez : dont vous auez peu voir la capacité, vous auez auſſi ſceu comme ie les ay traitez : la peine que ie leur ay fait porter comme à ma fille, n’a donné peur à aucun, ſi que depuis ie n’ay peu ſçauoir ny entendre qui ſont leurs complices : Ie vous diray ſ’il y a quelqu’vn qui ait intelligence auec eux, qu’il le die, & ie luy pardonne, dés ceſte heure, que s’il craint qu’il ſe retire, ie ne le feray point pourſuiure. Ceux qui en ſcauront quelque choſe, qu’ils le diſent & iy mettray ordre leur pardonnant. Tous les aſſiſtans iurerent n’en auoir iamais ouy parler, & de fait qu’ils ne ſcauoyent que c’eſtoit, & que par tout l’Empire il n’en eſtoit point de mention, & que l’on croyoit que l’abſence des Fortunez eſtoit pour quelque galantiſe au ſoulas de l’Empereur. Apres cela, Lofnis fut introduite, laquelle ſ’alla ietter aux pieds de l’Empereur qui ſe ſouuenoit de la preuue de la figure de verité, parquoy auec cela, adiouſtant foy à ce que ces ſeigneurs auoyent dit, & ſon cœur le iugeant, pource qu’il ſ’inclinoit vers les Fortunez à cauſe d’Etherine, il fit leuer ſa fille, & l’embraſſant auec vn paternel baiſer luy dit. Ma fille, tu fay vrayement bien paroiſtre que tu es de ceſte viue ſouche, dont nous ſommes yſſus, ayant paru obeiſſante & patiente : or bien ma mignonne ce mal eſt paſſé, ie vous recompenſeray quelque iour, pour l’ennuy que ie vous ay donné, ce pendant retournez en la liberté ou vous eſtiez parauant, & viuez ainſi que l’auiez accouſtumé. Puis ſe tournant vers Lycambe luy dit, Vous voyez le pouuoir que vous auez ſur moy, ie croy ce que vous voulez, allez vous enquerir de ma fille, & puis faites tout ce qu’il vous ſemblera bon ; ourueu que le tout tende à ma ſanté. Lycambe fut voir Lofnis en ſa chambre, & eurent enſemble beaucoup de propos, & tels qu’ils voulurent, ſans que pourtant Lycambe ſe deſcouurit à elle, apres ces diſcours elle reuint trouuer l’Empereur, auquel elle promit que les Fortunez viendroyent le voir dans le cinquieſme iour, & auec ceſte promeſſe ſortit de deuant l’Empereur, lequel incontinant aſſembla la conſeil & leur propoſa ce qu’il peut, pour taſcher à deſcouurir ce qui eſtoit de la machination, & il n’en ouit que choſes toutes au contraire, meſme ceux dont il ſ’aſſeuroit le plus, & qui luy eſtoyent tres-fideles, eſtoyent ceux qui regrettoyent plus l’abſence, & le mal des Fortunez. Partant l’Empereur ordonna que les Fortunez fuſſent reçeus auec honneur, meſmes recommanda à Lofnis d’en faire la reception : Chacun de la Court en fut aiſe, & à l’aparence l’Empereur iugeoit de l’innocence des accuſez : toutesfois le mercredy au matin ayant diſpoſé ſa figure & la bague, il enuoya querir tous les ſeigneurs, & ayant encores parlé de l’affaire qui ſe preſentoit leur demanda leurs aduis : il n’y eut aucun qui n’en dit ſelon ſon cœur : auſſi la figure fut conſtante. Ce qui aſſeu ra tant l’Empereur, qu’il euſt voulu deſia tenir les Fortunez, & diſoit, Eſt-il poſſible qu’ils ſoient encor mortels, quelque bon ange les auroit-il tirez de la mort où ie les ay enuoyez ? Ha ! pauurets, ſi iamais ie vous reuoy, ie repareray la bleſſeure faicte à voſtre innocence, & de ſorte que vous m’en deurez de reſte.

Au temps que Lycambe auoit promis les Fortunez arriuerēt, & Lofnis preparee vint au deuāt d’eux qu’elle receut auec ioye & lieſſe approchant de l’excés, accompagnant ſon plaiſir de toutes les ceremonies courtoiſes dont on gratifie ceux auſquels on veut du bien, & qu’on deſire honorer, & en conuoy magnifique, amena ces perſonnages deſirez à l’Empereur, lequel les embraſſant & receuant, & les voyant tous trois : Or dit-il, & lequel eſt-ce qui deffailloit pour lequel recouurer, il deuoit venir vne ſi grande armee ? Ils dirent, c’eſt celuy, Sire, qui en voudroit auoir douze, voire infinies pour voſtre ſeruice : ce diſans & à genoux, voulurent continuer quand l’Empereur les fit leuer, à ſon reiteré commandement ils ſe leuerent, & l’aiſné pour tous dit, Sire, nous ſommes venus icy vous apporter nos teſtes, leſquelles eſtans coulpables, vous ſatisferont à voſtre plaiſir : mais auſſi eſtans innocentes, ſont venus ſ’offrir à voſtre Majeſté pour auoir ceſte gloire, de vous auoir ſerui : Nous ſommes vos ſeruiteurs tres-humbles, qui n’auons iamais rien attenté, ioint que ſi cela eut eſté il y eut paru car de pauures eſtrangers ne peuuent rien faire, s’ils ne ſont pouſſez & aydez par d’autres. Si nous ſommes coulpables, Sire, que nos accuſateurs paroiſſent, & qu’eſtans confus deuant vous, nous ſoyons chaſtiez, & ſ’il ſe trouue que nous ſoyons innocens, comme il eſt vray, que nous ſoyons reſtablis à voſtre ſeruice, ou qu’il vous plaiſe nous donner vn honneſte congé, qui nous ſeruira de teſmoin de l’integrité de nos comportemens. L’Emperevr. Mes enfans vous eſtes les bien-venus, & ſ’il y a quelqu’vn qui y contrediſe, qu’il ſe preſente, ie vous en feray raiſon, ie ne veux point à ceſte heure vous traitter comme eſtrangers, mais ainſi que ſi vous m’aparteniés : viuez en la ſorte que vous auez fait au paſſé, & diſpoſez de tout. Auec ces paroles il les receut, auec grande demonſtration d’amitié & de reconciliation, les proteſtations de contentement, les excuſes, les promeſſes, & telles ouuertures de courage ſont eſcrites dans les beaux cœurs, qui le ſçauent proportionner à l’egal de leur alegreſſe, quand telles ou ſemblables affaires leur ſuruiennent. L’Empereur ne voyant point la vieille Lycambe la demanda, Viuarambe luy dit que comme ils venoyent, vn meſſager l’eſtoit venu querir en diligence, pour aller chez elle voir ſon mary qui ſe mouroit, lequel poſſible elle ne trouueroit que difficilement en vie : l’Empereur ſe contenta, eſtant aſſez ſatiſfait de ſes Fortunez, qu’il auoit recouurez contre toute eſperance. Dés le iour meſme, les Fortunez eſclaircirent l’Empereur de tout : car la Fee s’eſtoit deſcouuerte à Lycambe, ſi qu’il fut aſſeuré de ſa fille & d’eux, il eſt vray que rien ne luy fut declaré de l’amour de Lofnis & Fonſteland, car il eut eſté queſtion de deſcouurir tout, & il n’eſtoit pas encor temps. En ceſte ioye heureuſe, pour teſmoigner ſon aiſe, l’Empereur entre autres actes galands qu’il fit effectuer, il enuoya au vaiſſeau qui auoit porté les Fortunez ésiſles de miſere, & y fit mettre le feu, à ce qu’il perit auec tout ſon equipage qu’il deteſta, puis fit raſer les deux tours où ſa fille auoit eſté priſonniere : Et ſi en ceſte humeur il eut tenu Epinoiſe, il l’eut perdue, & de fait il enuoya à la fontaine, & fit abatre le petit pauillon où elle demeuroit : & fut raſé ſi bien, qu’il n’y auoit plus d’aparence, & fit changer l’auenue à ce que ce lieu-la fut inutile, & en arriere, & pource fit faire trois petits pauillons vers la ville, auanceant dedans le parc, à ce que le lieu du logis de la Fee fut plus deſtourné & rendu inutile, comme il a depuis touſiours eſté, puis il commanda que le proces de la Fee fut fait, ce que les Fortunez empeſcherent par leur priere. Il n’eſt plus qu ſtion de penſer à reuenir en triſteſle, il conuient pourſuyure & acheuer nos entrepriſes. Auſſi l’Empereur qui en ce plaiſir ſent plus viuement les pointes de l’amour d’Etherine, preſſe les Fortunez d’executer ce qui eſt neceſſaire pour ſon bien, parquoy le voyage autrefois reſolu fut conclud : Et pour cet effet, il pria les Fortunez d’aller en ambaſſade, vers le Roy de Nabadonce, ils firent ſemblant de le deſirer fort, mais comme ayans ſoin de ſa perſonne, ils luy perſuaderent qu’il valloit mieux qu’ils de meuraſſent pres de luy, & qu’ii enuoyat en Nabadonce le Prince de Glaſſere. Ce qu’eſtant trouué bon, il fut depeſché : ſa legation portoit que l’Empereur de Glindicee deſiroit voir les ceremonies du grand Anniuerſaire d’amour, qui auoit eſté proclamé, ſe deuoir tenir en l’hermitage d’honneur, & pource il prioit le Roy de Nabadonce ſon bon frere de l’auoir agreable. Cet Ambaſſadeur eſtant parti, les Fortunez firent leur diligence d’enuoyer par tout, donner auis de ce qui ſ’eſtoit paſſé, auertiſſant leurs amis de ſe trouuer en l’Hermitage au pluſtoſt, pour participer au bien & plaiſir qui ſ’y trouueront. La Royne de Sobare eut lettres de ſon Fortuné qui la prioit d’amener la Fee, & de faire ainſi qu’elle l’auoit proietté. Le Roy de Quimalee fut auſſi auerti, & ſa fille de meſme, qui ſe preparerent & diligenterent à ceſte magnificence.