Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein IX

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DESSEIN NEVFIESME.


L’Empereur donna à Paramißia tout le bien & les Eſtats de Paratolme. Vn ieune Seigneur la recherche, & elle s’excuſe, ayant reſolution de n’aymer iamais que l’Empereur. Elle fait enſeuelir Paratolme.



LEs affaires paſſees de la ſorte, l’Empereur aſſembla le Conſeil, où les Princes & les Seigneurs furent conuoquez, & là fit venir Paramiſſia & les Fortunez, & deuant l’aſſemblee raconta comme par le conſeil de ces beaux ieunes gentilshommes, & la pitié de la belle, il auoit deſcouuert la maudite entrepriſe de Paratolme, & apres pluſieurs loüanges & gratifications, il print Paramiſſia par la main, & la faiſant approcher de ſoy, il la baiſa d’vn baiſer gracieux, & luy dict, Belle, ie vous fay pour iamais part de ma plus particuliere amitié, en aſſeurance de quoy, ie vous donne tous les biens de Paratolme, & ſi vous choiſiſſez party entre ceux qui pourront vous rechercher, ou vous ont deſia recherchee, ie vous donne les eſtats du deffunct, pour en honorer celuy que vous eſlirez, & de faict aucun ne les aura que celuy que vous y nommerez. Il dit auſſi les paroles de gratification qu'il luy pleut aux Fortunez, auſquels il donna rang honorable entre les plus aduancez de ſa Court. Paramiſſia remenee par ſes amies en ſa maiſon, & faiſantinuentaire de ſes menues & plus delicieuſes pentees, ſe trouua delcheute de ſa pretention, car ºlle auoit outrecuidément opi né qu'elle pourroit deuenir Imperatrice, toutes fois ayant conſulté ſon iugement, elle ſe tempe ravn peu,prenant cognoiſſance de ſoy-meſmes, &ſe donnant reſolution à ce qui eſtoit ſans eſ poir. Il y eut vn ieune Seigneur ſçachant la volonté de l'Empereur, qui ſe mit à la recher cher, & pour auoir ſa grace en parla à Dio time , qui luy conſeilla d'y aller par autre voye : Ce qu'il prit mal à † car ſans a uoir practiqué le cœur de la belle, il luy fit porter parole de mariage par vne ſienne cou ſine, ce que Paramiſſia trouua mauuais, d'au tant qu'elle meſuroit les cœurs au rayon de ſes opinions , cuidant que chacun deuoit penſer ce que ſes penſees remuoient, ſi qu'elle re ietta fort le meſſage: en fin Diotime impor tunee, & poſſible incitee pourl'honneur qu'el le en attendoit, d'auoir ſi bien fait qu'vn cœur euſt eſté transformé comme il luy euſt pleu, s'aduança d'en parler à la Belle, & auec tant d'affection & d'artifice, qu'il luy eſtoit aduis qu'il n'y auoit pas moyen de luy reſiſter, ny occaſion de la refuſer. Paramiſſia ayant ouy le progrez du deuis de la Dame, & entendu ſon deſſein, luy dit,Ma mere,c'eſt vous qui m'a- uez cauſé la fortune où ie ſuis, qui auez contraint mon icune cœur à ſe perter à l'inſolence qui l'a eſmeu d’aimer l’Empereur, & à dire vrayiamais ie n’euſſe eu ceſte belle preſomption de hauſſer les yeux pour les addreſſer vers ce Soleil, & bien que ce ſoit vne bien heureuſe feinte, dont vous auez vſé pour me practiquer auec honneur, ſine veux-ie point croire qu’il en ſoit autrement que ce que le commun ſens des ames d’amour en pé ſeront, & bien que ie ſçache ce qui en eſt, ie veux penſer ce qui m’en plaiſt : c’eſt que l’Empereur · m’aimoit, m’aime & m’aimera, & me portant ainſi à mon propre contentement, tandis que ie viuray, i’auray pour cette cauſe en l’ame la belle grace que ſa maieſté m’a fait : ſe veux que ce me ſoit vne verité perpetuelle ſansy auoirautre eſ gard : Car puis que i’ay par l’effort de vos perſua ſions, ſi dignement obligé mon courage, que ie l’ay chargé d’vne ſi belle impreſſion, il n’y a plus de moyen que iel’efface, toutes les remonſtran ces, tous les diſcours qu’on m’en fera, paſſeront comme l’air auec le vent, ie ne lesveux point en tendre, & encor que l’on croye que l’Empereur ne penſe point en moy, que tout ce qui ſ’eſt paſ ſé ait eſté vn bel artifice, ie n’en prendray point de cognoiſſance, ie n’en veux penſer que ce qui nourriſt mon eſprit. Mon ame eſt trop braue ment releuee pour deſchoir. Quoy ? que ie per diſſe ce contentement que i’ay en mon cœur d’y auoir & par ſon commandement, le pourtraict de mon Prince ? Quelon die ce qu’on voudra, il penſe en moy, & n’oſeroit faire autrement s’il ne vouloit perdre la plus belle de ſes qualitez.Quoi donc que ie rabate ceſte gloire, pour amoindrir ma grandeur ? il n’y a pas d’aparence : Tout ce qui ſe peut/propoſer de plaiſir, d’amitié, de ſer uices, d’honneurs, & de magnificences ſont en ma penſee, &nul autre deſſein ne peut m’eſmou uoir, & grace aucune ne peut me toucher le cœur ; il n’y a que ce belamour, qu’amour meſme ny la mort, ne ſçafiroit effacer de mon ame : c’eſt ce qui m’ocupe le courage, c’eſt ce qui deſtourne de moy toutes autres penſees, & empeſche les nouuelles impreſſions qui me pourroient trou bler. Le grädbien de mon eſprit n’en ſeraiamais diſtraict, i’y ſuis determinee, ie viuray en la ſoli tude à laquelle ie me reſouls, où ie n’auray autre conſolation que de la compagnie de l’idee du beau ſoleil de ma penſee, ſans qu’autre deſir me diuertiſſe. Que me feroit l’amour, ſi apres qu’il m’a transformé le cœur au plus beau de tous les obiets, ie venois le changer à vn moindre ? Cela ne ſera point dit de moy, qui demeureray con ſtante en ceſte parfaicte intention, ioüiſſant du bien receu par ma lumiere, & tenant en threſor eternel le baiſer que i’ay eu de ſa maieſté, quiſe rale dernier que receura ma bouche, ie perſiſte ray vnique à mon obiect, loyale à l’amour, & fi dele à moy-meſme iuſques au tombeau. Telle fut ſa reſoluti6 qu’elle a fait paroiſtre ; Elle auoit vn frere, auquel par ſa priere l’Empereur donna les eſtats de Paratolme, & pource que ce miſera ble l’auoit aimee, elle fit enſeuelir ſon corps en vne metairie, où elle fit dreſſer vn ſimple tóbeau à la triſte memoire du treſpaſſé, & donna ce lieu aux pauures, afin qu’ils ſe ſentiſſent du bien dót elle auoit abondé. —

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DESSEIN X.


Belles amours de Fonſteland & de Lofnis, laquelle s’enquiert de luy pour ſçauoir ſa condition. Il luy declare ſous promeſſe de le tenir ſecret ; elle en eſt fort contente, & luy declare qu’elle l’a pour agreable.



DVrant toutes ces affaires, les Fortunez alloient ſouuent viſiter la fontaine des Amoureux, & n’attendoient pas d’y aller ſeulement aux parties que l’Empereur faiſoit, pour ſ’y exercer, à ſon ordinaire entretien de plaiſir de la peinture, de la muſique, & de la poëſie, mais frequentement ſ’y trouuoient, où ils ſ’exerçoient, en traictant infinies gentilleſſes & ſciences differentes, auec la ſage Fée, qui ſ’eſtimoit tres-heureuſe de leur agreable frequentation, quelquesfois auſſi la prudente Lofnis y venoit pour ſe reſiouir, & eſtre de la partie, quand il y en auoit quelque belle dreſſee par les Fortunez, à la rencontre deſquels elle prenoit grand plaifir, & meſmes ſe trouuoit plus frequentement, faiſant auſſi quelques parties pour auoir occaſion de les voir. En verité l’Amour a des artifices merueilleux, & peut tant ſur les ames qu’il en fait ce qu’il luy plaiſt, auſſi nul, ne peut euiter ſa flamme, de laquelle il fit ſentir la force à ceſte ieune Princeſſe, par la remarque qu’elle auoit fait des perfections de Fonſteland, & ne fut pas en ſa puiſſance de ſe deliurer de l’engagement auquell’amour l’a força. Et luy auſſi qui n’auoit iamais rien veu qui euſt puiſſan ce de l’eſmouuoir, recognut en ceſte belle la iu ſte force qui ſeule le pouuoit dompter.Ces deux cœurs vlcerez qui par hazard de veuë ſ’eſtoient animezl’vn pour l’autre, euſſent bien peu döner iugemčt, ſi l’amour eſt par deſſein ou par deſtin. Admirable deſtinee, ie te recognois vnique con duite des courages qui ſont vagans apres les tra uerſes d’amour ! S’il auient que par toyie ren contre en l’affection de celle qui m’anime à ces diuerſitez, ie te chanteray vn hymne, par le quel en deſpit des hypocrites quite diffament, ie te colloqueray au deſſus de toutes les puiſſan ces ſecondes. Beau fils, ne te defie point de ta fortune, Dame n’aye point de regret à ton ele ction. Que ces deux ames ont de figures en leurs mutuelles penſees, qui n’ont ſoulagement que de la § que les yeux leur ſuggerent, ces feux de vie ſont les agreables meſſagers qui certifient les courages, de ce que la bouche n’a encor oſé proferer : ils ſont recognus des amans auoir la puiſſance de raconter tacitement à l’eſ prit des nouuelles de ſa paſſion. Ces deux amans par le brillant effort de leurs douces lumieres qui ſ’entrecommuniquoient ſi tendremët leurs feux, ſentoient leur liberté ſe tranſporter, & leur propre vie ſe feparer de ſon lieu ordinaire, pour demeurer en l’autre. Fonſteland eſpere en ſe faiſant fort ſur la dignité de ſon ſang, il ne de mord point ; & encor qu’il preueuſt toutes ſor tes de difficultez, ſi delibera-il de tenter fortune, & l’obtenir. La belle qui ne ſçauoit quel rang tenoit celuy qui la rauiſſoit à ſoy-meſme ſ’enue lopeit en des incommoditez d’eſprit intollera bles. Elle eut preſques bien voulu qu’il n’eut iamais comparu deuant elle, & toutefois elle fut morte de deſplaiſir ſi elle ne l’euſt veu, meſmes ſe trouuoit toute incómodee de cœur, ſ’ileſtoit abſent plus long temps que de couſtume. Son vnique ioye eſtoit que ſes yeux vinſſent inceſ ſamment ſoliciter les ſiens, & reſpondre aux de licieuſes atteintes qu’ils fentredonnoient lors qu’ils ſe trouuoient enſemble : Ce bel amour n’eſtoit qu’és eſprits, le Fortuné n’oſoit ſe deſ couurir de peur de ſe deſcouurir ; & puis il trou-. uoit tant de bien en ceſte idée d’amour, qu’il craignoit de perdre ce contentement ſ’il ſ’auan turoit trop, & ne ſçauoit encor ſi c’eſtoit amour qui excitoit le cœur de Lofnis : ainſi qu’il lere cognoiſſoit en ſoy-meſmes ; Elle n’auoit pas au tre penſee que luy, tellement qu’ils viuoient en grande inquietude, pour ne ſçauoir rien de cer tain de ce qui les agitoit, car la parole viue ima ge des pures fantaſies, ne leur auoit pas encor ſerui à deſcouurir les pretentions de leurs ames, & toutefois ces deux beaux obiects d’amour ſe donnoient du bien en ſe nourriſſant mutuelle ment de l’eſpoir qui parauanture leur donneroit l’iſſuë ſouhaittable. Lofuis qui conſideroit Fon ſteland ſ’auantager de ſeruices vers elle, auecvne façon qui reſſentoit des traicts de grand, & non ſeulement de ſimple gentilhomme, ſ’imagina que ſ’il n’eut eſté autre que ce quelon le preſu moit à la court, il n’euſt pas eu l’aſſeurance de leuer les yeux pour les repaiſtre du moindre