Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein VI

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DESSEIN SIXIESME.


L’Empereur par vn ſecret endroit venoit eſcouter les Fortunez, & il les entendit parler de diuerſes choſes dont il voulut eſtre aſſeuré & pource les uint uoir. Ils interpretent leur dire, & l’auiſent d’vne trahiſon contre luy.



LEs Fortunez arreſtez auec ce Monarque, faiſoient tous les iours voir des gentilleſſes de leurs perfections, meſmesés plus exquis exercices de la Court, tellemēt qu’en peu de temps ils tindrent rang entre les plus accomplis qui en faiſoient beaucoup d’eſtat. L’Empereur accort en ſes affaires deſirant cognoiſtre ce que ces ieunes gens auoient en l’ame, leur donna vne petite appartenance de pauillon où ſeuls ils demeuroyent auec leurs ſeruiteurs, car il leur donna train honneſte. Or la ſale où ils prenoient leur repas eſtoit ſur le iardin, & y auoit vn artifice qu’ils n’auoient pas apperceu, vn cabinet, dans lequelon alloit par vne gallerie dansl’eſpoiſſeur de la muraillereſpö dant à la chambre del’Empereur, lequel ſouuent venoit par là en ce petit lieu, pour ouyr ce que les Fortunez diſoient beuuans & mangeans, & par fois apreslerepas quand ils ſe penſoient ſeuls, & qu’ils diſcouroient en leur priué.Ceſte curioſité ſuccedaàl’Empereur, & fut vn moyen des gran des fortunes qui ſont icy retracees. Vn Mecredy matin que la Lune eſtoit au ſigne de Gemini, téps propice à la † d’aucunes eſſences pro pres à la conſeruation de la ſanté à quoy les For tunez eſtoient entendus, non ſelon les vulgaires malaxations, &friuoles ſofiſmes descendriers ab ſtracteurs, ains ſuyuant les maximes des ſages qui ſont de la cabale des Ortoſiles, ſelon quoy ils fa çonnoient le magiſtere de l’agaric, s’eſtans donc relaſſez en leur ſalle pourvacquer à ceſte petite occupation, mais § &excellente, l’Empereur commanda qu’on leur portaſt vn cheureau quia uoiteſtéleué de deuant luy, & vne § de ſon bon vin : leur heure de diſner venue, ils ſe mi rent à table, & deuiſerent de pluſieurs choſes, & afin de n’eſtre entendus des vallets & ſeruiteurs, ils parlerent François, qui eſt le langage exquis entre les Princes & les ſçauans. Caualiree auec luſieurs autres diſcours en mitvn ſur le tapis, ſe † comme du premier effort de table, ils s’eſtoient ruez ſur le cheureau, & auoient ſauou ré le bon vin, & dit qu’en l’excellente practi † de paſſer ceſte bonne liqueur en l’eſtomach, il y auoitpenſé de pres, iugeant qu’encore qu’il fuſt fort delicat & gracieux qu’il luy eſtoit auis qu’il n’eſtoit pas vin pur, mais meſlé de la ſubſtance des deffuncts. FoNsTELAND. Mon frere, croyez-moy, ie branſlois en penſee, pour tom ber en meſme opinion, & ſur celà ie me reme more de ce bon cheureau, & tantoſtie ne ſçay ſi vous yauez pris garde : quant à moy ie ſouſtien drois ioyeuſemët & ſans offencer perſonne, qu’il eſt de l’aliance de chien. L’Empereur eſtoit venu à ſa ſentinelle & les oyoit, mais il ne pouuoit rien entendre à ces diſcours, & eſtoit preſt de s’en re tourner quand Viuarambe qui auoit longtemps eſcouté, prit la parole & dit, 1e ruminois à ce que vous diſiez penſant aux biens que nous a faict ce bon Empereur, qui ſigracieuſement & de franc courage exerce vers nous beaucoup de courtoi ſies & d’honneur, nous octroyant le moyen de nous reſiouyr honneſtement, & quine nous en uoye rien quine ſoit bon.Ie loüe fortvoſtre cöſi deration ſur ce ſuiet qui nous regarde, mais i’ay là deſſus repenſé plus profondément, & lameſ me choſe que poſſible vous auez coniecturee, la quelle eſt d’vne conſequence trop plus pregnan te, C’eſt que la vie de ce ſage & † Prince, eſt en danger, & s’il n’y met ordre dans peu de téps, ie crains qu’ils’executevne cruelle entrepriſe cö tre ſa vie. Ce fut à ces mots que l’Empereur at tentifs’eſſayoit d’en ouyr d’auãtage, mais ſe trou uaºs ſur ce ſuiet de meſme opinion, ils change rent de Propos, remettant à penſer de ceſte affaire àvne autrefois L’Empereur ſortit bellemët de ſa #º & vint viſiter les Fortunez, ainſi qu’ila ºººººouſtumé ſans faire autre ſemblant, eſtant † dit, Ie vous viens voir mes enfans, *-vous de beau, ie veux vn peu deuiſer auec vous, ce qu’ayant dit, il leur demanda ce qu’ils faiſoyët, & de propos en autre, apres quel ques gentilleſſes il leur dit : Or ça vous ſcauez beaucoup de choſes, & eſtes fort accorts, mais VOllS 11C § pas, que ie ſcay bien quels pro pos vous auez tenus, & les notables auis que vous auez de choſe de conſequence : Sire, luy reſpondirent-ils, vn Prince tout accompli com me vous eſtes, peut ayſément ſcauoir, meſmes les conceptions de nos petits eſprits. L’EMP. Ie ne veux point repartir, ains vous dire que ie ſcay ce quevous auez dit, touchant le ſujet du diſner, dont deux ont parlé, & l’vn de vous a tenu pro pos d’vne affaire ſecrette qui me cöcerne. Ils co gnurent à cela, qu’il pouuoit les auoir entendus, & ouy parler par quelque maniere, qu’ils n’a— uoyent pas preueuë, parquoy ils luy repeterent naifuement leurs propos ; Caualiree ayant de duit ce qu’il auoit mis en auant, l’Empereur luy demanda la raiſon de ſon iugement. CAvALI REE. Sire, le vin eſt ordonné pour reſiouïr le cœur, & il eſt auenu qu’à l’inſtant quei’eu coulé en mon eſtomach, le bon vin de la bouteille eſ leuë, il m’eſt ſuruenuie ne ſcay quel aneantiſſe ment de courage, qui m’a cauſé vne ſoudaine & profonde deſplaiſance, & ne ſachant aucune hu — meur melancolique abonder en moy, i’ay aſſis iugement ſur ce vin, le faiſant cauſe de ce trou ble, & me ſuis mis en la fantaiſie ce que i’ay dit, eſtimant qu’il ſoit cru en lieu, où autrefois ilyait eu des ſepulchres, ouvn cemetiere. L’EMP. Et vous qui auez parlé de l’aliance de chien, qu’en dites vous ? FoNsTELAND. Ayant mangé quel que peu de ce cheureau, &le ſauourant diſtinctement ie l’ay trouué d’vn gouſt plus fade, & de chair plus longuette que des autrescheureaux.& malangue s’eſt chargee d’vne ſaliue eſcumeuſe, cóme ſi i’euſſe māgé de la chair de chiés, d’où i’ai penſé qu’il pouuoitauoir eſté allaicté d’vne chie ne.L’EMP.Nous pouuons ayſement verifier ceci, mais le fait dont vous, Viuaräbe, auez parlé, qui touche ma vie, & regardel’eſtat, eſt bien de § grand pois.Parquoy ſi cömevous l’auez dit vous auez ſoin de moy, & que ie vous ſois en quelque eſtime, ie vous prie de me dire ce que vous en ſcauez.vIvARAMBE. Sire, l’importāce de l’affai re m’a fait ſoigneuſement penſer & diligemmêt obſeruer, ce qui en pourroit eſtre, & ce qui m’a induit à preſumer le futur accident, eſt que i’ay appris qu’il n’y a pas longtemps, que vous auez fait equitablement punir à mort le fils de Para tolme, qu’eſt le premier de voſtre conſeil, i’ay deſcouuert par mon propre & particulierauis, que ce pere eſt felonnement indigné cötre vous, & partant qu’il remue quelque vengeâce contre voſtre maieſté, ce que i’ay recognu par cesgeſtes, ue i’ay obſeruez expres, y ayant pris garde & † tout lundi au ſoir, que nous eſtiós tous envo ſtre preséce, & que vous feiſtes vn ample & beau diſcours de la iuſtice, & du deuoir des Rois & Mo narques, ſelon quoy vous proteſtiez d’eſtre reſo lu d’extirper toutes ſortes de meſchäs, quät bien ils ſeroyët vos propresenfans, & ſi bien chaſtier ceux qui § par malice, quel’on pourra eſtre en bône ſeurté és païs de voſtre obeiſsäce ; Durât ces propos, i’epluchois les geſtes de ce ſei gneur, queie conſiderois attentiuemët & remar quois à ſa contenäce toute changeāte, qu’il auoit de terribles imaginations en l’ame, ſa couleur tantoſt morne, puis ſoudain enflammee, me dö noit occaſion de preſage, tellement que i’ay con iecturé vn mauuais deſſein, &ce qui plus me for mala perſuaſion quei’en auois, fut que ſon alte ration ne peuſt eſtre tant cachee, qu’il ne lama nifeſtat trop, ſi on y eut pris garde, car il ſe fitap porter de l’eau qu’il beut, pourrafraiſchir ſon in terieur, que l’ebullition de ſon ſang auoit eſchä # en la rage & depit, qui le recuiſant le pouſſe à a vengeance de la mort de ſon fils. L’EMP. Cecy ne doit eſtre diuulguény meſpriſé, &puis l’aſſeu rance que i’ay en voſtre ſageſſe, qui le tiendraſe cret à téps, me donne enuie de rechercher ce qui en eſt, cependant nous aurons loiſir d’y auiſer, acheuez vos petites affaires.

L’Empereur ſ’eſtant retiré à ſa couſtume(caril le vouloitainſi, & prenoit plaiſir d’aller & ve nir ſouuent vers les Fortunez, pour les ſurpren dre & ſe delecter) enuoya appeller le maiſtre d’hoſtel quil’auoit ſeruice iour-là, & luy com manda deſcauoirincontinent où auoit eſté pris le vin du diſner, &quelileſtoit, & quiauoit four ni le cheureau, & qu’auſſi toſt on fit venir les prouuoyeurs qui lesauoyent deliurez : ce man dement executé, celuy qui auoit la charge du vin eſtant venu, l’Empereur luy demanda où il auoit acheté ce vin là, duquelilauoit eſté ſerui à diſné. L’eſchançon & les officiers preſens, il re ſpondit que c’eſtoit du meilleur cru de tout le pais & que pour le ſeruice de ſa majeſté, afin de n’en mäquer, ilauoit acheté le clos où il croiſ ſoit, & le faiſoit dignemét façöner, à ce qu’il fut comme touſiours eſtimé, & trouué du plus deli cat & gracieux, pour la bouche de ſa Majeſté. A l’inſtät, l’Empereur quine veut point perdre de tëps lui cömäda de fairevenir ceux quiluiauoiét vendu la vigne.Cependant le prouuoyeur auoit fait venir le maiſtre berger du parq del’Empe reur, lequel auoit fait ce preſent à ſa Majeſté : comme rare, nouueau & beau. L’Empereur luy commanda de luy dire où il auoit pris ce che ureau, le pauure paſtre dit ingenuëment à † eſtoit : Pardonnez moy, Sire, ie ne l’ay pas fait par malice. Il n’y auoit que deux iours que ce pauure petit eſtoit nay, quand ſa mere eſtant aux champs, ſ’eſlongna pour aller brouter en vn geneurier, derriere le † il y auoit vn loup caché qui l’empoigna, ans qu’on la peuſt ſecourir, ie fus bien § de ceſte perte, & encor plus à cauſe du petit que | ie perdois, & il eſtoitle premier, ſi que c’eſtoit vne choſe rare & exquiſe, parce qu’iln’y en auoit point encore. Ie m’auiſé d’vne maſtine quiale ctoit trois petits chiens, ie les pris & lesiettay en l’eau, & mis le cheureau § chiene, le petit auoit faim, tellement qu’il la’cha auidement le bout du tetin, & continua tant qu’il deuint grād & beau, le voyant refaie, frais, gras, & ayant mi ne d’eſtre fort delicat, ie l’ay baillé au prouuo yeur qui en fait grand eſtat, car de fix ſepmaines on n’en verra de bons. L’Empereur le renuoya, luy deffendant de luy enuoyer de telles viandes vne autrefois. Le Marchand qui auoit vendu la vigne arriua, & l’Empereur l’enquit, s’il auoit autrefois acheté ceſte vigne, ou ſ’il l’auoit euë de ſes predeceſſeurs. Le Marchand reſpondit que c’eſtoit vn aqueſt qu’il auoit fait d’vne commune, qu’il auoit euë de la paroiſſe, & qu’il auoit ouï dire que l’endroit où eſtoit la vigne, eſtoit iadis vn Cemetiere, & lieu de ſepulchre de quelques anciennes familles, qui eſtoient peries ou retirees du pays. Ayāt oui cela, l’Empereur le rēuoya, & ſur ce qu’il auoit entēdu il iugea que les Fortunés eſtoient grands Naturaliſtes & fort prudents.