Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein XIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

_________________________________________________________________


DESSEIN TREIZIESME.



Mirepont eſt vitrifié,& on void ſes penſées, puis il eſt reſtitué & receu profés en l'hermitage. Pourquoy ce lieu eſt dit Hermitage d'hōneur. Vray amour quoy ? Bonne volupté quelle. Loix ſpeciales de l'hermitage. Hiſtoire de Glaucigelle. Inuention de l'eſco. Amour ſurpris en adultere. D'ou ce nom de Fee. Ortis viſite la Fee auec des doutes. L'ange de la mort eſt confondu parla Fee, laquelle vient en l'hermttage, force la Mātichore, & eſt declaree ſouueraine.



LE temps dura beaucoup à Mirepont, & ie fus treſ-aiſe de ceſte remiſe, car ie fus receu abſolument, & eus loiſir d'eſtre inſtruit& habitué pour mieux entendre les ſtatuts & ordre de la maiſon. Au iour aſſigné les Sages aſſemblez, la Fee en ſon Troſne, & l'aſſiſtance aſſez grande, Mirepont ſe preſenta tout paré de fleurs, & ayāt en main vn luth il l'accorda auec l'hymne de ſes fidelitez, & de ſa reſolution, ſouſpirant ainſi.


Gloire de mes deſirs, lumiere de ma vie,
Guide de mes deſſºins, terme de mon bon heur,
Belle que m'ont les cieux pour Maiſtreſſe eſtablie,
Oyez la verité que ſouſpire mon cœur.
Dés le iour qu'il vous pleut m'accepter d'aliance,
Mes deſirs n'ont eſté que pour uous deſirer,
Et ſuis tant reſolu à la perſeuerance,

Que ie n'eſpereray que pour uous eſperer
Je n'ay rien honoré que vous ma ſeule belle,
Et ie ne fay eſtat que de voſtre beauté,
Toutesfois tout ainſi qu'on traicte vn infidele,
Vous m'auez affligé ſans l'auoir merité.
J'en receu tant d'ennuis, que i'eu preſques enuie
De quitter vos beautéX, & iamais ne les voir,
Oubliant tout deſſein ie deſdaigné ma vie,
Afin de practiquer auec le deſeſpoir.
Comme ie machinois ces deſſeins temeraires,
Mon bon Ange me vint en ces mots appeller,
Les Deſtins ne ſont pas inceſſamment contraires,
Il faut en attendant d'eſpoir ſe conſoler.
I'ay donc patienté, reſolu de pourſuiure,
Receuant à bon-heur ce qui m'en aduiendra,
Auſſi vous honorant tout à vous ie veux viure,
Iamais autre ſouhait mon cœur n'entretiendra.
Soyez fiere à mon cœur, ſoyez rude à mon ame,
Rien ne m'eſtrangera de l'obiet de mes vœux,
Vos beaux deſdains ſerōt l'euantail de ma flame,
Vos fiertez donneront vn doux aér à mes feux.
Retenez mon ſeruice, ou faites la faſcheuſe,
Si ſeray ie pourtant voſtre deuotieux,
J'y ſuis determiné, ma fortune eſt heureuſe,
Soit que ie viue ou meure au deſir de vos yeux.
Quand le temps vous fera iuger de mon merite,
Vous penſerez poſſible à mes fidelitez,
Ainſi qu'on vous cognoit des parfaites l'élite,
Vous me recognoiſtrez parfait en volontez,
Mais ſeray-ie touſiours preſſé de la diſgrace,
Qui vous fait refuſer l'effet de mon deuoir,
Faudra-il qu'à la fin miſerable i'efface
Les deſirs de mon cœr, de mon ame l'eſpoir.

Vous pouuex deſdaigner mon ſeruice fidele,
Uous pouuez reietter tout ce qui vient de moy,
Mais vous ne me ſcauriez deſtourner de mō zele,
Vos dédains n’ont pouuoir de corrompre ma foy,
Vous auez excité de beaux deſirs mon ame,
Qui ne peut plus changer ſes reſolutions,
Uous m’auez allumé d’vne ſi belle flame,
Que ie ſeray conſtant en mes affections.
Si vous me reiettez, i’endureray ma perte :
Et ſeul ie m’en ira me paiſtre de regrets :
Dolent iray chercher quelque grotte deſerte,
Où ie m’entretiendray de mes deſirs ſecrets.
Ainſi ie me reſous & ie le delibere,
Ainſi ie le feray, ie le proteſte ainſi,
Ie n’ay point d’autre ſoin que de vous ſatisfaire,
Puis que ie vous deſplais, ie me deſplais auſſi.

Ayant mis fin à ſon hymne, la Fee le fit coucher ſur le petit lit de porfire, & luy mettant la main ſur la teſte, luy dit, Mirepont, telle verité que vous auez prononcee ſe manifeſtera, ſi elle eſt, & en ceſte aſſeurance, tenez, boiuez la liqueur d’apparence, que la ſage Minerue a compoſee en faueur des vrays amans : ceſte liqueur vous cauſera vn doux & delectable ſommeil plein de belles fouuenances, & ſe iettant en ſa vigueur és parties exterieures de voſtre cuir, & parmy vos muſcles & parties ſolides, enuironnantes les eſprits, le ſang & les mouuemens les rendra vitrifiées, & tranſparantes, ne laiſſant en leur naturel que les parties interieures qui auſſi ſe vitrifiront, l’vne apres l’autre, à ce que les facultez, deſirs & penſees paroiſſent. Il reſpondit gayement & plein de courage, Madame, la certitude de mon affection veritable, me fait tout hazarder, & ne craindre rien.Cela dit il prit la potion, &ſe diſpoſa ſur le lit comme vne ſtatuë, la liqueur faiſant ſon effect, l’endormit, & lors que l’amefutenueloppee des toilles quil’enfoncent dans les profonds deſtours du ſommeil, toutes les puiſsäces interieures s’ex citerent contre la violence quiſembloit les vou loir glacer auecles groſſes ſubſtances. & adonc elles furent diſtinctement remarquees. Ie vy ce ſte nouuelleſtatuë doucemétalongee, cöme n’a— yātiamais eſté autre que ce qu’il ſembloit, le deſ ſus tout vitrifié, donnât entree aux yeux nousviſ mes les functions du cœur, le deuoir du foye, l’or dinaire du poulmon, la couſtume du cerueau, le flus du ſang, le cours des eſprits, le battement de l’artere, & les autres ſecrets en ce que nature fait de beau dans ces lieux occultes. Que i’euſſe eſté | content de voirainſi ma Maiſtreſſe, pour diſcer ner la ſource des alteratiös du courage des belles. Quand ce fut à remarquer le cerueau plus diligé mët, nous aperçeuſmes beaucoup de nuages deſ cendans au cœur, &dans cettouble on aperceuoit vne belle petite imagevniquement logee en ceſte capacité quiretiët les affectiös. Nos yeux eſtoiét picquez ſur ceſte nouuelle, & nos entendemens entroiét en ce corps pour diſcerner ce qui s’y fai ſoit, & n’ypeuſmes diſcerner qu’vne figure ſeule, dont il futiugé qu’il eſtoit conſtant.Tandis qu’é— tentiuement nous eſpluchions ceſte merueille, no° viſmes yne petite eſpece de glaire s’eſtendre ſur toutes les parties que nous auions viſitees di ſtinctemét, puis apres nous en apperceuſmes vne autre comme vne glace fondante s’eſpendre par deſſus, & ſegroſſir, puis peu à peu eſpoiſſiſſant ce2 ſteviuacité de ſubſtance lucide, & oſtant le poly de ce luyſant qu’elle auoit veſtu, eſteindit du tout · ceſte lueur, ſi que tout le cuir & le reſte du corps r’entra en ſa premiere condition, & Mirepont ſe reſueilla doucement Quand il fut reuenuà ſoy, la Fee luy fit vn beau, ſage & profitable diſcours, plein de ſainctes admonitiös, & luy mit ſur la te ſtevn chapeau de myrte, luy donnât place deCö ſeiller entre les Sages.Vous pouuez en cecy iuger du contétemët de Mirepont, qui ſe peut dire heu reux entre lesſages amans. Ceſte action paſſee, le Sage Sarmedoxe me mena en la § du Conſeil, où il me fit voir l’eſtat de pluſieurs au tres beaux hazards, & cognoiſſant que i’auoisin têtion à la vie parfaite, m’en fitvn docte diſcours, me declarât pourquoy ce beau Palais eſt nommé Hermitage, adiouſtant l’interpretation de la ſen tence qui comprédles loix & ſtatuts du lieu. Ce ſte maiſon eſt dite l’Hermitage d’honneur, non que l’honneury ſoit hermite & ſolitaire, au con traire il eſticy accompagné de toutes les vertus qui le coſtoyentinceſſamment, mais pourautant que nous y ſommes Hermites auec honneur, il a † au Roy qu’il fuſt ainſi nommé, afin que’eſtat de noſtre vie conforme à la bonté des Hermites, ſelon ce qu’elle doit eſtre priſe ſain ctement, ne fuſt eſtimee autre que conduicte par l’honneur. Et d’auantage, noſtre Hermita ge n’eſt point retiré pour eſtre ſeul eſcarté & melancholique, ains pour eſtre ſeparé de la malice du monde : eſtant deſert de ce dont le monde abonde, les vices en ſont bannis eternellement, & ſi on en apperçoit quelque petite racine, elle eſt pluſtoſt arrachee que cognuë. Ceux qui ſont retirez auec nous en ce bon Her mitage, ypaſſent leur vie contens : Et bien que ce pourpris ſemble petit, ſieſt-il † de rece uoir tous les beaux eſprits qui veulent ſauourer leur vie, eſloignez de la perſecution qui ſont l’a— uarice, l’enuie, & l’ambition bourreaux desames, & voyans les paſſades d’amour ſans en eſtre per ſuadez pour s’eſgarer ou s’en agiterauecindecen ce, ſe contentent de leurs belles occupations ſe lon lavertu. D’auantage les vrays amans viennét icy & y ſont receus pour leur ſoulagement, cara yans declaré à la Fee leurs deportemens, elle les conſole & deſcharge du faix de leurs mauuaiſes amours, & les continue au plaiſir de leurs legiti mes paſſions, & vertueuſes affections : tellement qu’ils deuiennét quittes de toute obligation mö daine, & libres du pouuoir des vanitez, quide ſtournent les courages pour lesietter és lieus des obiets periſſables, parainſi ils iouyſſent de leurs bonnes amours. Ne ſçauez-vous pas que le † — belamour que nous ayons au cœur eſt la belle & preſſanteintention, qui nous porte en deſirs vers les ſubiets d’excellence ? L’amour eſt le deſir legi time quinous fait apprehender le ſçauoir de ce que nous ne ſçauons point, pour en iouyrauec lieſſe d’eſprit, c’eſt ce qui en ceſt Hermitagenous rend heureux, eſloignez de tout mal, & principa lemét de celuy que les hommes ſe font eux-meſ mes en ſe priuant de ioye par leurs mutuelles in curſions, ruynans leur liberté acquiſe par Natu re, & ſe retranchants de la bonne commodité, & ce malheur s’effectuë par troubles irraiſonnables, à caáſe qu’ils ſontignorans de laiuſte & honneſte volupté, qui conſiſte en plaiſirs ſpirituels, plusex quis que les vanitez mondaines, leſquelles ap portent douleur & tourment, ce que iamais l’e—, quitableVoLvPTE ne fait, car elle ſe renge à telli 1 #mite de perfectiö, qu’elle ne cauſe ny diſgrace, ny · ennuy, pluſtoſt elle admet ce qui eſt bon, & ne tollit rien de ce qui eſt agreable : Et de fait, quel plaiſir y auroit-il au monde, ſi on oſtoit les belles n editations2lesbeaux obietsdesyeux, les accords des tons pour l’ouye les delices d’amour & les bonnes douceurs vertueuſes ? ioint que ſi vous ſe parez la vertu du plaiſir, il n’y a plus de grace, ny de iuſte volupté, de laquelle on apprendicy à vſer auec fruit heureux, & ſelon l’ordonnance diuine, qui par ſa faueur comble les ſaincts cœurs de par · faites voluptez, dont le ſymbole heureux eſtEſtre ſain de corps, tranquile de cœur, accommodé des biens deFortune, braue de courage, reſolu d’enté demét, orné de ſcience, &auoir la crainte de Dieu : En la compagnie de ceux qui ſont tels, ou en ap prochent par deſirs, & effets, comme le ſont pluſieurs qui ſont trouuez dignes d’entrer ceans,’on vitequitablement.Entre nous le droit eſt gar décommun & égal à tous, en la patience eſt no ſtre conſolation. Parquoy icy eſt l’examen des eſprits, la pierre de touche des mœurs, ſuy uant quoy ſont chaſſez de ce lieu les volages, les opiniaſtres, & ceux qui n’approuuent que leurs reſueries, & bruſlent au maintien d’o— pinions, leſquelles ils condamneroient és au tres qui les viendroient ſouſtenir. En fin on trouue en ce lieu la iuſtice, la pieté, & le deuoir en l’abondance de bonnes intentions. M’ayant expoſé ces biens il me mena voir les excellences où i’abiſmois preſques mon eſprit, il eſt vray que i’eſtois releué par le deſir qui ſ’aug mentoit en moy, voyant tant de precieuſes & belles ſingularitez, & m’eſtimois du tout heu reux à cauſe de ſi parfaite rencontre. Puis me fouuenant que tout ſ’y faiſoit ſelon les ordon nances de la Fée qui eſtoitgouuernâte, ie requis le Sage de m’en dire la raiſon, ce qu’il fit gratieu † me diſant : Nous eſtions fort triſtes de l’abſence de nos trois Princes, & toutesfois ſça chant qu’ils eſtoient reſolus à toutes fortunes, comme vrais enfans de vertu ; nous reſolumes auſſi de nous monſtrer vrais precepteurs de tant dignes eſprits, parquoy oublians tout fors le ſou las de noſtre hermitage, nous priſmes plaiſir d’y aſſembler tout ce qui eſt eſtimable. Il y eutiadis vne ancienne Sibile, qui eſtoit ceſte Glaucigelle, renommee en tout l’Orient pour ſes perfectiös, laquelle fut femme d’vn Roy d’Aſie, duquel elle eut pluſieurs fils & filles, entre ſes filles vne qui eſtoit boſſue fut mariee au Roy de Perſe, qui en eut quelques fils, dont vn fut Roy de Calicut, qui eut deux filles, l’vne blanche, † pour ceſte cauſe fut nommee Blanche, laquelle eſtoit che rie & careſſee fort mignardement, & l’autre fut laiſſee negligemment, & de tel defaut de ſoin que meſmes on ne ſ’eſt pas ſoucié de ſon nom : Quelque maligne influence procuroit ſa perte, à cauſe de ce que le deſtin auoit eſtabli deuoir. eſtre executé par elle. Eſtant grande & aſſez meſpriſee de tous, voire meſmes deſdaignee, ſa. ſœur ſ’en eſmerueilloit : car repenſant aux dons de nature, eſquels elle excelloit, & conſiderant la gentilleſſe de ſon eſprit, & addreſſe de ſes actions, ſ’eſbahiſſoit de ceſte indignité, & iugea par là, qu’il n’y a qu’vne certaine opinion folle, ui deçoit. En ceſte vehemente penſee, elle ſ’af § tant de ſa ſœur, que ſon amitié ſe träſ mua en amour, & eut voulu que l’vne ou l’autre euſt changé de ſexe & de ſang pour ſ’vnir amia blement : ceſte affection ſe multiplia tant, & ſe fit ſi fermement mutuelle, que ces deux cœurs auoient de la paſſion l’vn pour l’autre. Le pere viuoit encor durant ces amours, qui continuoiét & en fin luy deſpleurent, par ce qu’il auoit en haine ſa puiſnee, ſans ſçauoir pourquoy, en ce · dedain ill’oſta d’aupres de luy, & de ſa fille, & la relegua en la Taprobane, dequoy les deux ſœurs receurent vn extreme ennuy : or leur ſeparation ſ’effectuant & ſe diſans à Dieu, elles ſeiurerent reciproque ſouuenance perpetuelle : La puiſnee qui eſtoit tout eſprit, alla tant & vint par l’iſle de ſon exil qu’elle ſe trouua en la grotte de la nouuelle Axilee heritiere du bien & de la ſciéce de l’antique Axilee, qui dés les ſiecles d’antiqui té, auoit trouué l’Eſco, & l’occaſion en fut pour vne pareille auanture d’amitié qu’elle portoit à vne ſienne ſœur, auec laquelle illuy eſtoit inter dit de conferer, & elle † tant par ceſte inuen tion, que iournellement elles communiquoiét enſemble. Le moyen qu’elle en inuenta, fut qu’elle congela vne grande quantité d’air, dont elle fit vn tuyau fort grand, qu’elle pouſſa tant Par deſſus les monts, par les raz des eaux, par les antres & cauernes, que l’extremité en vint iuſques aupres de ſa ſœur, qui par ce moyen l’oyoit parler à elle & luy reſpódoit, ſi que trop ſeparees & de ſi grandes diſtances, elles ne laiſſoientiour nellement de ſe viſiter par paroles, & diſcou roient de leurs ſecrets par la voix qui couloit du long de ce canal. Apres la mort de ces Da mes, il eſt auenu par l’indiſpoſition du temps, que ce tuyau tant exquis a eſté vſé & briſé par endroits, qui eſt cauſe qu’apres la voix proferee on en oit d’autres qui ſont redites par l’air, va gantes ç’a & là. Axilee en † quelques reſtes & en fit vn petit tuyau, qui luy ſeruit de meſme : mais nature deſpeça ce tuyau, & le deſpeçant du tout, le ſema par le monde, ce qui paroiſt par ceſte impudéte voix qui rcdit tout, & afin qu’A— xilee n’en peuſt refaire vn autre, elle luy oſtal’in duſtrie de glacer l’air, pour recompenſe dequoy, parce qu’elle eſt iuſte, elle lui donna renouuelle ment de vie, & cognoiſſance des choſes futures. C’eſt elle qui a § la Fontaine Pidaxe be. Ceſte Fée eut pitié de la pauure puiſnee, , tant miſerablement releguee, & luy predit ſes auātures iuſques à vn certain temps, auquel elle ſe trouueroit preſſee par la mort, de la main de laquelle ſi elle eſchappoit ceſte fois là, elle de uiendroit la plus contente du monde, & deſlors elle luy donna d’vne eauë qui la rendit la plus belle & agreable brunette de toutes celles qui pour lors penſoient auoir de la grace, & luy con ſeilla ce qu’elle deuoit faire, attendant la mort de ſon pere, lequel depuis l’abſence de ceſte fille n’a eu que du regret ; meſmes tous ceux quil’a— uoient veuë & en ſa preſence n’en auoient faict cas, periſſoiét d’amour pour elle en ſon abſence, ſi que le Roy & ſon Conſeil, reſolurent de l’en uoyer querir : Mais Axileey preueut & l’enuoya en l’iſle Cytheree, où elle demeura iuſques à la fin des deſtinees du Roy ſon pere.Tandis qu’el le demeuroit en ceſte iſle, il aueint que comme elle eſtoit curieuſe, & ſur tout du deuoir, tant du ſien que de celuy des autres, ayant defia quel que credit & authorité entre les Fées, vn iour qu’elle trauerſoit vn taillis, elle auiſa l’Amour auec vne Damoiſelle, elle penſa que ce fuſt ſa Pſiché, parquoy elle paſſa outre, & rencontra Pſiché † vn arbre dormant à l’ombre, elle re brouſſa vers l’Amour, & le ſurprit en adultere. L’Amour eſtonné & contriſté, la ſupplia de ne le deceler, elle luy promit, ſçachant bien que la Belle meſme ne le celleroit pas, car la pauurette craignant la Fée, ſ’alla deſcouurir à Venus qui le publia par tout, & Pſiché le ſceut : cela ainſi di uulgué, Amour ſerra ſes fleſches impudiques, & puis les bruſla fors vne, † meſgarde de meura auec les autres : auſſi ſans ceſte deſcou uerture le monde ſ’en alloit tout impudique, ce quine ſera pas, d’autant qu’Amour ſ’eſt vn peu retiré de ſes folies, & a fait faire des traicts cha ftes, dont il ſ’exerce quelques fois. Pour ceſté cauſe les Dames de Citheree voulurent canoni ſer ceſte Fee, & luy donner commandement entre-elles ; ce qu’elle refuſa, bien que Venus approuuaſt l’intention des Dames : ce qui luy fit fuir ces honneurs, fut le conſeil § qui luy auoit monſtré par exemple que le moins d’honneur entre le vulgaire, eſt le ieminaire de plus de contentement : Vn peu apres menee par ſa deſtinee elle prit congé des Dames & partit de Citheree. Toutes les Dames furent fort deſplaiſantes de ſa reſolution contre leur priere de demeurer auec elles, & ſ’aſſemblerent pour la conduire, bien que leur principale intention fuſt pour la ſupplier de ſ’arreſter. En ceſte aſſemblee & prenants congé d’elle, elles la nommerent φαία, c’eſt à dire Fée, d’autant qu’elle eſtoit brunette, & vn peu haſlee. Ainſi elle fut dicte Fée, par vn epithete ſingulier, & qui luy appartenoit l’eſtant de race, de faict & de nom, & ainſi qu’vnique, telle comme la plus galante de toutes, & excellente entre celles qui ſçauent. Auec l’amitié de toutes les Dames qui eurent grand regret de ſa deſpartie, elle ſe retira en vne iſle d’Enos, où elle fut quelque temps attendant le moyen d’acheuer ſon voyage. Cependāt qu’elle fut là vn Roy voiſin, eſmeu par le bruit de ſa bonne grace ſouſpira ; mais en vain, ainſi que pluſieurs grands. L’intention de la Fée eſtoit vers ſa ſœur aiſnee, à laquelle à la fin elle paruint, apres auoir trauerſé pluſieurs mers ſur des vaiſſeaux paſſagers, qu’elle rencontroit à propos, & arriua au païs defiré cinq mois apres la mort du Roy ſon pere, & y trouua ſa ſœur couronnee & Royne, aimee & obeie de ſes ſubjects. La Roine rauie d’aiſe, d’auoir recouuré ceſte ſœur tant deſiree, fit de beaux preſens aux Seigneurs, donna des immunitez au peuple, en congratulation de ce bien qui apporta tant de reſiouiſſance en ces contrees, que par long temps il n’y eut en tout le païs & à la court, que belles parties faites en la faueur de la Fée, dont il paruſt vn grand bien, c’eſt que le royaume en deuint plus heureux, d’autant que la Fée en chaſſa vn mal qui oppreſſoit le peuple, & y ſema la ſanté, le repos, & la paix, cauſant ainſi toutes ſortes de contentemens. Durant ce temps-là regnoit ſur Euphrates le grand Roy Ortis, beau, ieune & accompli ſur tous les monarques du monde : Ce Roy deſireux des curioſitez qui repaiſſent les beaux eſprits ayant ouy faire eſtat de la paix & bon heur de Calicut à cauſe de la presēce de la Fée, voulut la voir. Il vint doncques en Calicut viſiter la Royne, accompagné de richeſſes & magnificences. La Royne le receut honorablement, & le gratifia de tout ce qu’elle peut. Peu à peu il entra en diſcours auec la Fée, & l’a tenta par doutes, & il l’a trouua plus excellente qu’il n’auoit meſmes penſé : car elle luy declaroit tout ce qu’il luy propoſoit, entre autres il luy preſenta ceſte-cy :

Qui eſt celuy qui eſt tandis qu’il durera,
Et qui iamais nefut & iamais ne ſera ?

Elle luy reſpōdit : C’eſt celui qui manifeſte tout, parquoy prenant cecy pour le iourd’huy, il me ſemble que i’auray rencōtré ce que vous voulez dire, auſſi le iour preſent ne fut iamais & iamais ne ſera, & il eſt. Mais ie vous prie m’eſclaircir de ce qui me fut propoſé en vne contree d’Enos par vn pere Druyde François, qui faiſoit ſon pelerinage pour ſçauoir l’entretien de la cabale, comme elle eſt enregiſtree és memoires d’Herodias.

Vn vaut autant que deux, deux autant qu’infinis,
Infinis ne ſont qu’vn, & Rien comme à plom mis,

Le Roy ni tous les Chaldeens qu’il auoit auec luy, ne ſ’en peurent auiſer, encor qu’ils fuſſent aſſez long temps à l’eſplucher, pource qu’ils al loyent le chercher és ſujets du tout reculez de ſon eſtre, & yfuſſent encor ſans qu’elle leur de clara. Il faut pardöner à l’Amour qui rauiſſoit& deſtournoit le iugement de ce Roy, & l’empor tant apres d’autres idées, ne luy permettoit pas d’entendre ceſte Enygme, qui cache ſous levoile de ſes paroles le zero ou nulle d’Arithmetique, lequel mis auec vn autre perpendiculairement, voire auec infinis, ne ſera ny augmenté ny dimi nué, & tous aſſemblez ne ſeront qu’vn, & en fin ne ſont rien en nombre. Voila comment ſou uent vn petit diſcours qui cache vn petit ſujet eſt eſtimé grand, & de faict auſſi les plus grands ſecrets ſont és moindres artifices, & plus pe tits ſujets en eſtime. Ce Roy fut arreſté par les graces & perfections de la Fée, laquelle toute fois ne ſ’en peuteſmouuoir, pource qu’elle auoit d’autres pretentions. Qu’eſt-ce que l’Amour, ne fait tenter aux ſiens pour obtenir ſelon les deſirs de leurs cœurs ? Ortis a mis en practique tout ce que les plus ingenieux amans ont excogité, practiqué & deliberé, il n’a rien oublié, mais nul artifice ou promeſſe, ou demonſtration vraye, n’ont peu amener le courage de la Fée à l’aimer, rien ne la peu flechir : Elle n’a pas voulu eſtre Royne de Euphrates, elle a dedaigné & meſpriſé vne ſi petite gloire, que d’eſtre l’ombre d’vn ſi petit gouuernement, ſçachant de uoir eſtre en chef Monarque de tous les plus excellens courages pour meſmes auoir do mination ſur les Princes ſouuerains. Ces delices propoſees à ſon ame, ſont bien plus que la preſence d’vn ſeul royaume, auquel elle ſeroit ſe conde en perſonne, mais preſque derniere en authorité ; partantil n’y a pas moyen qu’Ortis face icy rencontre, ſesvoyages, meſſages, peines, preſens, promeſſes, paſſions, prieres, offres & ſeruices ont eſté des figures paſſageres qui n’ont rien eſmeu que les airs. Quoy ? ce Roy deſdai gné peut-il viure ? Mille fois le iour il ſe veut tuer, deſiales precipices ſont recognus pour ſ’y aller deffaire, en deſpit de la Fée. Eſtant en ce deſeſpoir il luy ſuruient vn conſeil nouueau que luy ſuggere vn grand magicien de Caldee, & par ſa ſuſcitation ilaſſembla tousles magiciens auſ quels apres auoir faict de belles promeſſes (car c’eſt par là que l’on attire telles gens, & toutes ſortes d’affronteurs) il deduit ſon ennuy, & en. fin conclud qu’il ſe veut venger de la Fée. Pour à quoy paruenir il les prie de faire paroiſtre, l’ange de la mort, & luy enuoyer pour la faire mourir. Tous d’vn accord luy promettent, auſſi iamais ils ne font ſemblant de ne pouuoir,. ains pleins d’abus, infectent de meſme venin ceux qui les recherchent, & eſperent en eux, , & ainſi l’aſſeurent qu’ilaura bon &deſiré ſucccz de ſon deſir. Ayants ces ſages fait leurs prepa ratifs, ils effectuent leur deſſein, ils retracent les antiques caracteres, & ſymboles, que leurs peres d’impieté leurs ont enſeignés, pour congreger. les eſprits qui ſe moquent de telles reſueries, au retracement deſquels toutefois pour maintenir l’erreur, ils font ſemblant d’eſtre contraints, adonc l’ange de la mort ſe preſenta à eux : Ils luy firent leur propoſition, & requiſition touchant la Fée, & l’ange leur promit de faire ce qu’il pourroit, & pour dauantage les maintenir en leurs ſofiſmes, dit qu’il l’a ſurprendroit, adiou tät ce diſcours, Chers diſciples del’eſchole par faicte, ſi iela puis ſurprendre, ie ſeray plus fort que la Deſtinee, & ſi la Deſtinee reſiſte, ie feray vn traict de trahiſon occulte, qui tombera ſur elle ou ſur vous, ſi par l’effort de voſtre bonne ſcience vous ne m’aſſiſtez par charmes &valides characteres, tels que ceux qui ont pouuoir ſur toutes les ſecondes ſubſtances : Or me laiſſez aller, car i’ay affaire ailleurs, & bien toſt i’iray à « ceſte partie : L’Ange de la mort ayant pris ſon opportunité, vint trouuer la Fée ainſi qu’elle ſe † & ſe preſentât à elle du coſté de Midy, uy dit : Fée, ie te viens prononcer ta derniere faſcherie, auiſe à te reſoudre, afin que toname ne ſorte hors de ton corps auec indignation. La Fée l’ayant veu, & ſe ſouuenant des bons arreſts de la Deſtinee, qui luy ſont promis, ne fit gueres d’eſtat de telle harangue, parquoy elle luy dit : C’eſt ce qu’il faut dire aux cœurs qui facilement ſ’eſpouuentent, & puis il n’eſt pas le temps que ie termine mes deſtinees, pource que ie ſuis ca pable d’amour, & digne d’eſtre aimee. Tu me deuois aſſaillir pluſtoſt, & auant que ie cognuſſe ce que ie puis meriter, alors que l’enfance ne me faiſoit mediter que de petites & innocentes va nitez, à ceſte heure que ie ſuis propre aux gran des conſiderations, & que ma vie me releue aux belles idées, tu ne trouueras rien en moy ſu iet à ton pouuoir. Ou bien tu deuois attendre plus tard, car tant que i’auray quelque vie pour autruy, & que mes yeux illumineront quel ques cœurs, tu n’auras aucune puiſſance ſur moy ; ſi tu l’exerces cy apres, & que tu le puiſſes, tu feras ſeulement ce que les deſtinees te per mettront, & rien dauantage. L’AN G E. I’au ray moyen de te ſurprendre, & t’enleuer cet ar rogant eſprit qui ſe penſe oppoſer à moy. LA FE E. Ie ne ſeray pas ſurpriſe, d’autant que i’ay les graces & les amours qui veillent pour moy, cependant que ie me delecte du repos. L’ANGE. Tu as beau faire de l’aſſeuree, ſi te l’oſteray-ie, & ce ſera par les aureilles. LA FE E. Tu ne ſau rois la faire eſcouler par cet endroit là, parce que ſ’il en prenoit le chemin il n’en pourroit bou ger, à cauſe que mes aureilles ont eſté emplies des accords de ce qu’il y a de plus doux en l’har monie, qui eſt le lien de l’ame. L’ANGE. Ie te fe ray couler l’ame par les yeux. LA FE E. l’Amour qui eſt plus puiſſant que toy, non ſujet à laMort, y a tant eſtably les puiſſances de ſa gloire, qu’il y a empreint le ſceau d’immortalité, lequel n’en peut eſtre oſté que par les Deſtinees vnies pour cet effect. L’A N G E. Ie te la rauiray par le nez. LA FE E. Les bonnes odeurs des Graces, y ont formé vn ſi fort rampart que tu n’oſerois entre prendre de t’y hazarder pour me nuire. L’ANGE. Ie l’empoigneray ſur les ieures pour l’auoir par ta bouche. LA FEE. La verité qui ſ’eſt touſiours eſbatuë en ſe dilatant ſur mes leures, quand il ha fallu que ſes myſteres ayent eſté prononcees, en rendant raiſon de mes conceptions, te donne tant de crainte, qu’à peine as-tu l’aſſeurance de prononcer ces paroles. LA N G E. Ie la tireray par tes doigs. LA FEE Ils ont tant de fois pro portióné les douceurs d’Amour, laçant des filets pour enfiler les ames, que ſi tu t’y rencontrois tu te trouuerois ſerré de ſi pres, que tu oubli rois l’horreur de ton deſplaiſant office, pour eſtant deuenu vray ſuppoſt de la vie, t’exercer à la continuation des eſſences, au lieu de les perſecuter. L’ANGE. Ie te l’eſteindray dans le cœur. LA FE E. Ton pouuoir ne ſ’eſtend que ſur ce qui eſt mortel, & mon cœur ne le peut eſtre, il eſt tout vie, & vie ſi brillante, que ſi tu preſumes le preſſer, il en ſortira tant de viues eſteincelles d’Amour & de flambes de vie, que tes aiſles en approchans ſeront eſchauffees, & deu1endront ſi viues, que retournât vers la mort, tu ſeras capable de luy faite changer de forme, & la rendras toute viue, ou tu la conſumeras du tout. L’A N G E. Ie l’enuahiray par l’endroir de concupiſcence, à ce que § tO11 pucelage & ta vie ie t’extermine. LA F E E. Les eſprits qui n’ont point de conuerſation auec la chair, n’ont point auſſi d’apprehen ſion de ce qui eſt latent ſous la compoſition de ces parties, leſquelles appartenans à Nature ne ſont point ſuietes à la violence de ta com miſſion. L’AN G E. Je l’eſpuiſeray par la ſen tine du vidange de ton corps. L A F E E. Il v a tant à dire de l’excrement à la pureté 4e la ſubſtance, princeſſe du total de noſtre corps, que iamais mon ame ne pourra ſ’en approcher, & ſ’il ya plus, c’eſt que la honte t’y rencontrant te feroit changer de forme, ſi que troublé tu ne ſçaurois que penſer ny effectuer. L’A N G E. Ie la feray exhaler par tes cheueux. LA FE E. O ! miſerable eſprit, qui n’as pouuoir † la conduite de ceux qui ne peuuent plus ubſiſter en leur domicile, n’eſpere rien agir ſur moy, pauuret, ſi tes aiſles ſe meſloient dans les brins de l’honneur de ma teſte, tu y ſerois ſilon—. guement arreſté, qu’il ne ſeroit plus memoire de toy, que priſonnier eternel dans les nœuds qui ſ’y feroient, ſerois le ſujet de mon plaiſir, lors que ie voudrois m’eſbatre en te faiſant paſſiöner au pris que ie lierois & deſlierois ton plumage abbatu ſous l’effort de mes cheueux. L’AN G E. Tu as beau faire la reſoluë, ſi ſçais-tu bien qu’il faut m’obeir, par où veux-tu que ie rauiſſe ton ame, à ce que tu ayes du plaiſir en mourant à ton choix ? LA F E E. Ie ſçay bien que ie n’ay point encor de ſubmiſſion à ta loy. Quand la Deſti nee l’aura ordonné, tu ne m’en demanderas ny conſeil, ny conſentement. Encor ie ſçay fort bien, qu’à cauſe des belles ordonnances de ma façon de viure, tu ne trouueras rien d’indigne en moy, parquoy pour maintenant tu te retireras cóme ſi noſtre rencótre n’euſt point eſté, & puis auiour determiné, qu’il faudra que malgré moy i’expire, tu conduiras mon ame exalee de mon corps par l’endroit que tu ne peux ſçauoir, auſſi tout ce que tu m’as propoſé, eſtoit afin que ie t’enſeignaſſe ce grand ſecret, qui ne t’eſt point cognu, ains à nous & aux eſprits predeſtinez à tel ſçauoir : Et pour te dire ce qu’il faut que tu ſçaches à ta confufion, ie t’aduiſe que bien que contre mon gré, ſelon l’eſtat de nature, quand ie ſeray à mon extremité, & faudra que ma vie ſ’eſteinde, ce ſera quâd ſaoule du monde, ie tom beray volontairement au rang du roole que tu tiens : car adonc ie cognoiſtray les deffauts qui m’oppreſſerót, leſquels ores me ſent incognus, parce que la vigueur de ma belle ieuneſſe m’em peſche de les apprehender. Va triſte meſſager ^ d’infortune, va au roüet des Cieux apprendre ton office : que ſi plus longuement tu t’arreſtes il te ſuruiendra vn ſouci nouueau, qui deſtour nera toutes tes practiques. Cependant ie ſçay que malgré toy ie conſerueray mavie, tant que le ciel ayant paracheué ce qu’il a determiné que i’accompliſſe, tu me ſeras enuoyé pour me ſeruir & ſoulager mon ame qui fluera doucemêt de ce corps vlé, qui ne ſe delectera plus de la vie. L’Ange ſe retira confus, & la Fée ſuyuant les bons enſeignemens d’Axilee prit congé de ſa ſœur. Ie ne me mets point à deduire ce qui ſe paſſa en ceſte departie : car tout le diſcours en eſt recueilli és memoires de la conqueſte du grand bien. Cette Dame ſuyuant les erres de ſa fortune arriua au Royaume de Nabadonce, & vint en l’hermitage d’honneur vn peu apres le, depart des Princes. Or eſt-il qu’il y auoit iadis # vn grand Philoſophe demeurât au viel chaſteau ſitué ſur la coline à coſté dextre de l’antique donjon, qui auoit eſté demoli par Sarmedoxe : Ce Sage auoit laiſſé le ſecret du grand Bien en la montagne qui eſt au bout des iardins & duParc, ayaut donné par tradition que nul ne pourroit auoir ce qui eſtoit conſerué là haut, ſ’il n’eſtoit plus ſçauant que luy, ou que ce fut vne vierge qui euſt aſſez de courage & de valeur pour reſi ſter à la Mantichore. Et pour l’eſſay du ſçauoir il auoit laiſſé vn Enygme qui eſtoit tombé en la main du venerable Hermite qui demeure en cor là, & qui non plus que Sarmedoxe ne l’auoit voulu interpreter pour l’effectuer à cauſe de l’âge, & que l’vn & l’autre vouloit laiſſer cette gloire à quelque perſonne qui auroit le loiſir de la rechercher & d’en iouir, bien qu’ils l’euſ ſent peu ſi la volonté leur en euſt pris, & meſ mes fuſſent montez en la montagne en deſpit de la Mantichore, mais ils ſçauoient que cet hon neur eſtoit reſerué à quelque perſonne ; parquoy pour l’honneur & la bien ſeance ils ſ’eſtoient re tenus, & auoient permis à pluſieurs curieux in conſiderez de ſ’y auanturer à leur dommage, ayans eſté eſpouuantez par le monſtre qui les auoit fait retirer, ou induits à ſe precipiter.Pour ce que ie ſçay eſtre parmi ceux qui ont intelli gence auec les bons curieux, ie diray librement l’Enigme qui eſt tel eſcrit en lettres d’or non vulgaire :

Au feu vif non bruſlant, mon eau claire eſt cachee,
Deſſous ma terre humeur, le feu vifie conçois.
Quand ma larme limpide eſt vers le haut laſchee,
Pour reuenir en moy engloire i’apparois.

La Fée eſtant arriuee, & ayant communiqué auec le Sage Sarmedoxe, fut introduite en la ſale des ſecrets, où elle ietta l’œil ſur l’Enig me qu’elle leut, Le Sage luy demanda ce qu’elle en penſoit : Mon Pere, dit-elle, il ne faut point penſer d’autant que la verité veut que l’on ſçache du tout, & de faict ſi on ne l’en tend exactement, on n’a point la verité. Vous ſçauez qui eſt le noble Faturinge, non ce gueux coulant honteuſement parmi le vulgaire : mais ce feu viuant dans ſon contraire, qui ſeul doit delecter les parfaicts. L’vnique ſujet qu’il n’eſt loiſible à perſonne de proferer : c’eſt luy qui eſt ſans main & ſans artifice, vni auec ce qui luy eſt ſeant, c’eſt le bon & ſainct Androgyne, qui fait ſouſpirer les chaſtes cœurs. Voilaie me ſuis auancee de proferer beaucoup, pour ce que mes Deſtinees m’ont donné ceſte authorité.SARME D ox E. Si vous eſtes celle qui deuez donner les ſtatuts que nous attendons d’vne ſage Fée, comme l’ancien l’a laiſſé par teſtament pro phetique & noſtre ſage Hermite qui vit encores le teſmoigne : Il faut que vous alliez là hault querir le grand Bien, pour auſſi en apporter le brin de la lauande d’amour, & vn bocal de l’eau de Souuenance. LA FE E. Si ie ne ſuis celle-là, ie periray en mon entrepriſe, mais ſi les bonnes Deſtinees m’ont appareillé cet hon neur, ie n’auray gueres de peine à paracheuer ceſte auanture. Auſſi toſt elle demanda le che min, voulant incontinant faire ou faillir : caria mais ne faut remettre au lendemain : On luy monſtra, & auec ce on luy leut le regiſtre conte nant tout le myſtere de ceſte affaires Apres cela elle monta par le petit ſentier qui eſtoit taillé au roc, & fit ce qui eſtoit en elle. La Mantichore eſt là haut qui vit des bonnel herbes, qui ſans vieillir verdiſſent perpetuelle ment : Elle eſt vn vray animal mixte d’humain. de Brut & d’oyſeau, eſpouuantable & affreux plus que la Chymere, plus effroyable que le Sphinx, plus horrible d’apparence que les Gor † d’angereux d’aſpect que l’ami de a mort, & ſur tout aux ames qui n’ont point de prudence, leſquelles ſont ſans valeur, & ne ſçauent que c’eſt de reſolution. Mais elle eſt gracieuſe par effect aux eſprits hardis, agreable à ceux qui ſont releuez apres les belles contem plations, mignonne aux courages qui ont l’aſ ſeurance de bien rencontrer, & familiere aux cœurs qui ſont capables de l’aborder ſans crain te. Quand quelqu’vn veut paſſer au premier · deſtroit qui guide au lieu des ſecrets, elle ſe pre ſente auec vn langage fier, & ſi on ſ’eſtonne, elle faict comme le coq Dinde, plus furieux d’appa rat, que nuiſible de cholere : tellement que fai ſant rencontre de foibles & faciles à eſpouuen ter, elle les pouſſe au precipice, ou de craincte les y enuoye…Si on marche aſſeurément, ſi on la meſpriſe, paſſant ſans la craindre, monſtrant vn § elle ouure ſes yeux d’or, & rit auec des dents de perles, & attire amoureuſe ment ceux qui ſçauent vſer de lenr galantiſe. La haus ſe trouuent pluſieurs ſingularitez autour du grand Bien, & ſur tout la lauande d’Amours du pied de laquelle ſourd vne fontaine qui ne coule point en flux ordinaire, mais tombe par gouttes, leſquelles ſeruent à conſeruer la ſanté, la memoire & la beauté. L’eſſence de Meliſſe imitefort ceſte faculté, pourueu qu’elle ſoit ſepa ree de tout flegme.LaFee qui pretendàl’accom pliſſement de toute l’auanture, paſſagayement, & ayant atteint le paſſage fatal : Voicy au deuant d’elle venir la Mantichore auecvn bruict lourd, accompagné de diuerſités eſtonnantes, & ef froyablement s’oppoſer à ſon chemin, luy di ſant comme d’vne voix de Tonnerre : Où veux tu aller La Fee n’oit point celà, elle s’aduance ſans reſpondre : Ce bruit luy eſt ne plus ne moins que le murmure du Torrent, ou d’vn venteſloi—. gné, ou d’vn fouldregrondant bien bas vers l’ho rizon : L’animal redouble eſpouuentablemët, Tu ne paſſeras pas : La Fee qui peinoit à monter, dé ·pite d’eſtreinquietee, luy dit en cholere : Siferay, malgré ton cœur, carie ſuis d’amour & de reſolu tion : Ce qu’ayant dit, comme deſdaigneuſe paſſà outre, ſuyuit ſa voye, & trauerſa iuſques ſur le plan de la montaigne : eſtant au hault, elle fitvne pauſe, puis ſe tourna pour voir la Mantichore, &elle lavid s’approcher, ayât changé ſon geſte de furieux en agreable, de tempeſtueux en pacifi que, de † en benin, & de farouche en priué : Mais ſans s’y amuſer, de peur d’eſtre abuſee, s’ap procha desſuiets deſirez, & prit la racine du grâd Bien, cueillit les brins ſouhaittez, & apporta de’laliqueur deſirable. Deſcenduë auec des ſignes ſi notables, le Conſeil aſſemblé en la preſence du Roy, & les ceremonies requiſes obſeruees : Elle fut recognue, declaree & eſtablie Souueraine de l’Hermitage.A ſon auenement elle a conſolé le Roy de l’abſence de ſes fils, a fait naiſtre infinies ſingularitez, & acheué de baſtir ce qu’autre n’euſt oſé entreprendre : Entre autres pieces elle a fait faire le grand eſchiquier des ſecrets, & le Palais de Curioſité, auquel tous les beaux eſprits ſont receus pour leur particulier contentement, c’eſt ce qu’il m’eſt permis d’en raconter entre les capables : pour le reſte il conuient eſtre ſur le lieu. Cependant qu’il diſcouroit, les Fortunez oyans parler d’eux, & de pluſieurs affaires qui leur eſtoicnt cognues, trauerſoient diuerſement leurs belles fantaiſies, & és rencontres de leurs penſees, imaginoient des entrepriſes de toutes ſortes, ſans faire autre ſemblant que d’eſtre treſ-contēts d’auoir entendu tant de merueilles dont ils faiſoient cas, & en remercioyent les voyageurs, rendans graces au Roy, qui leur auoit fait tant de bien. Ce bon Roy voulut plus longtemps retenir les trois freres, mais il ne peuſt les arreſter que deux iours, apres leſquels auec ſa bonne grace, & offres mutuelles d’amitié & de ſeruices, ils pourſuiuirent leur chemin permettans aux deux voyageurs de les accompagner.