Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise II/Dessein XII

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DESSEIN DOUZIESME.


Couſtume du pays de Narciſe, où les Fortunez, eſtans bien receus oyent le diſcours d’vne belle nouuelle arriuee en Nabadonce, & racontee par vn Pelerin d’amour. Myrepont s’apreſte de ſubir la merueilleuſe eſpreuue.



DEsia pluſieurs iours eſtoyent paſſez, & les Fortunez auāçans chemin à grādes iournees ſe diligentoyent, ayans pris le voyage par terre, pour eſtre plus aſſeurément, pour voir d’auantage de regions, enuiron les deux tiers de leur chemin, ils arriuerent en vn beau Royaume, qui eſt fait preſque en eſtoile, ayant pluſieurs pointes, s’eſtendans en diuerſes Prouinces, meſmes és terres de Glindicee, & autres de l’obeiſfance de l’Empereur. Le Roy de ce pays-là a tellement accommodé les paſſages, qu’il faut que tous voyageurs viennent qbuter à vn palais, qu’il a fait baſtir aupres des chemins : chacun qui veut entre en ce Palais, pour obſeruer la couſtume qui toutesfois eſt libre. Auſſi ce Prince qui eſt des plus curieux, a fait dreſſer ceſte auanture de courtoifie, pour gratifier les beaux eſprits.Icy tous les paſlans vont & viennent en liberté, & ſeurté, auec plaiſir & profit, aux ames capa bles des ſujets qui s’y aperçoiuent : Quand il entre quelqu’vn ou pluſieurs, il vient au de uant vn cheualierarmé de blanc, qui leur fait en tendre qu’ils ſont aux marches du Royaume de Narciſe, lequel ſ’eſtend en ces pointes, preſ ues par toutes les contrees où la nymfe Filo # eſt cognue, & les prie de par le Roy, ſ’ils ſont curieux de s’arreſter pour voir les merueilles du lieu, ou ſinon qu’ils viuent à leur volonté, & y paſſent le temps à leur plaiſir, leur mon ſtrant le chemin qu’ils voudront ſuyure, où de la ville pour le trafic, ou du Palais pour la cu rioſité, preſques tous vont au chaſteau : car le chemin à la ville n’eſt de gueres alongé par là, Quand on eſt introduit au Palais, on entre dans vne belle grande galerie, & là on void les figures de tout ce qui eſt exquis en ce lieu. Ceux qui ſe cognoiſſent en la peinture, ſont fortayſes devoir ce qui ſ’ofre à leurs yeux, & s’ils ne penſent qu’à cet objet, apres auoir re cueilly par la veuë ce qui y eſt de plus beau, s’en vont rendans graces au Roy & au cheua lier, & ne s’y arreſtent qu’autant que leur con tentement les attire : mais les cœurs qui s’ auiſent de ce que ces pourtraits couurent, ſup plient d’auoir accés aux lieux, où ces deſſeins les appellent : Tels ſont bien receus& tres-agrea blement embraſſez, non comme eſtrangers, mais amis du cœur, & on laiſſe les ignorans & peuauiſez ſuyure leurs triſtes voyes. Les Fortu nez qui ont part legitime à tout ce qui eſt de ra re, & de prix en ce monde, arriuans en cet en droit où ils voyent tant de promeſſes d’excel lences, ſont bien aiſes d’auoirvne ſi belle occa ſion de ſatisfaire vn peu à leur deſir, ils entrent donc auec leur compagnie, & le Roy ayant ſceu qu’ils eſtoyent à l’Empereur, les receut auec apparat, conſonant à la grandeur de ce monar que, & les logea au plus beau pauillon qui re gardoit ſur la ville. Oreſt-il que le ſoir de de uant, eſtoient arriuez en ce lieu deux ieunes Pe lerins d’amour, qui ſuiuoyent la curioſité de leur eſprit, & eſtoyent venus ſaluër le Roy, qui les receut gracieuſement, & leur monſtra pluſieurs excellences, en recognoiſſance dequoy ils luy conterent de grandes merueilles, & ſin (gularitez des païs où ils auoyent paſſé & ſe iourné. Ce ſage Roy ayant feſtoyé ces nou ueauxhoſtes, & leur ayant fait voir du plus ex — quis, pource qu’illes vouloit gratifier du tout, à cauſe dubonEmpereur qu’il reueroit, tant pour ce qu’il eſtoit homme de bien, que pour ce qu’il cheriſſoit les curieux, leur prepara vn beau feſtin, auquel il appella auſſi les deux paſ ſans. Si ce Roy eut cognu ces hoſtes, il eutapris d’eux, beaucoup de moyens pour s’accomplir & addreſſer en ſes affaires, le temps apportera tout.. Durant le ſouper le Roy ayant diſcouru de ce qu’il eſtimoit eſtre agreable aux Fortu nez, leur dit que ces deux paſlans eſtoyent de l’ordre des Ortofiles, & qu’ils auoyent veu plu ſieurs choſes notables, meſme luy en auoyent recité de merueillables : ainſi de diſcours en di ſcours, ils s’entreteindrent de ce qui leur veint à gré. Le banquet celebré en la ſale Royale, où, rien ne manqua, la muſique ayant aporté le lu ſtre qui ſe compréd par les oreilles, apres que les confitures eurent eſté preſentees, tout leué & deſia le ſilence ſ’aſſemblant en la ſale, au pris que tant de diuers ſeruans ſ’eſtoyent retirez : le Roy s’adreſla ainſi aux Fortunez. Meſſieurs, eſtant ſeruiteur de l’Empereur, & luy voulant faire paroiſtre, ie taſcheray par tous moyens à vous le demonſtrer, vous offrant tout ce qui ſe pourra pour vous donner du contentement. Et puis i’y ſuis incité parce que ie croy que vous eſtes de la cabale des Ortofiles, dont nous ſom mesicy, & ſuis tres-aiſe que vous ſoyez arriuez à ce point, pour auoir part à vn plaiſir que i’ay receu de ces deux Pelerins d’amour, qui m’ont raconté vne hiſtoire fort belle & de merite, ie les ay amenez en ce lieu expres, les priant de vous en faire le recit.Ie vous prie d’auoir agreable ce que i’en fay, & vous mes amis ſagesPelerins, quieſtes venus en ce païs pour participer aux curioſitez, & y en aporter, faites nous ce bié de nous racon terceſte belle hiſtoire dés le cömencement, pour en reſiouïr les eſprits qui vous en ſcauront gré. Les Fortunezayās rêdu gracés au Roy, & exalté extremement ſa bonté & curioſité, comblees de courtoiſie, prierentauſſiles Pelerins : Adóc l’ aiſné ouurit le diſcours, & le continua deuan l'aſſemblee. Apres auoir longuement erré au recouurement des belles curioſitez qui m'ont attiré, dés l'heure que i'ay eu cognoiſſance, ie m'eſtois retiré en noſtre pays,& ne penſois plus qu'à tenir mon eſprit en douce trâquilité,& à la verité tout cöuenoit alors auec la triſte penſee qui me rete noit,& ſembloit que le ſilence fut tellemët mul tiplié, que rien de nouueau ne deut plus eſtrera conté,pour le contentemét des ames qui ſe plai ſent à la diuerſité de ce qui eſt precieux. Les Da mes n'entendoyent plus de nouuelles récontres, les Cheualiers n'auoiêt plus de nouueautez pour entretenir leurs maiſtreſles,&les eſprits ennuyez de retracer les vieilles cöceptions,ayans à dedain d'eſtre rebatus d'vn meſme ſuiet läguiſſoiët ſans occupation,que voici arriuer vn aer de nouueau té:dont le bruit fut reſpandu par tout.Le propos n'en fut ſi toſt parti des premieresleures qui l'an noncerét,que toutes les langues prirent plaiſir à le dilater, le diuulgans en tous lieux : ce n'eſtoit pointvn conte vain qui ſe ſemoit parmi les pla ces pour amuſer les petits curieux,mais le raport § d'vne verité autant remarquable, qu'autre occaſió qui ſe ſoit iamais preſentee Ce ſecret ne nous fut pas bien declaré, car il eſtoit brouillé par le murmure public, ayant deſia tant eſté manié, que tout meſlé d'impureté il n'eſtoit plus rien en ce que l'on diſoit qu'vne vapeur mau uaiſe enuelopant la verité de deguiſements in finis : vne Belle nymfe qui auoit charge de le faire entendre aux Ortofiles nous oſta de pei ne, & nous declara ce que ſ'en eſtoit, d'autant que nous allaſmes le voir, apres que ces nouuels les nous eurenttouché le deſir, & nous expoſa que Mirepont vn des Princes du Royaume de Maliquee, ſeruiteur de la belle Robufee, de laquelle ilauoit eſté auparauant aſſez bien trai té, & depuis indignement diſgratié, s’eſtoit comme deſeſperé, & que de ceſte fantaiſie, il eſtoit ſuccedévne conſequence digne d’eſtre en tendue, & ſur ce qu’elle m’en deduit, ie pour ſuyui mes erres, & fis tant que ie veins au lieu meſme où l’auenture ſ’acheua, tellement que ie ſceu tout, & vous diray ce qu’elle m’en a dit, le iongnant à ce que i’ay veu. Mirepont eſmeu du zele inconſideré qui le tranſportoit par dépit des dedains de ſa Dame, ſe delibera de ſuyure fortune, telle qu’ill’a pourroit rencontrer pour ſe conſoler, & ſ’eſtant mis ſur mer, attendit tel abord, que le hazard döneroit au vaiſſeau qui l’a— uoit receu, & aduint qu’il ſurgit au grãd Royau me de Nabadonce, il en fut fortaiſe & eut eſpoir d’y paſſer ſes doleäces, ou les adoucir : Il mit pied à terre, & alla traçant païs, ſe retirant de la foreſt, ilarriua aupres d’vn pré, au bout duquelil vid vne maiſon de plaiſance faite d’vn artifice, qu’il n’auoit encor cognu autre part, bien qu’il eut viſité beaucoup de terres, voyant ceſte nou uelle induſtrie, ſa curioſité ſe reueillant, il ſen tit ſon cœur tout renouuellé, & en telle alle—. greſſeil prend aſſeurance, & s’auança : venu à la grand porte de la maiſon, au bout d’vne belle allee, bordee de murailles & d’arbres qui ſont beaux & bien hauts, il rencontra vn bon vieil lard auquel il demanda quelle eſtoit ceſte maiſon ; le vieillard luy dit amiablement : Amy eſtes vous tant nouueau en ce pais, que vous n’en ſa chiez rien : Certainement, dit-il, mon pere ie ſuis voirement fort nouueau, car il n’y a pas neuf iours que ie ſuis en ces terres. Ha dit le bö hom me, c’eſt donc raiſon queie reſponde à voſtre de mande, & vous declare ce que vous auez enuie de ſcauoir : c’eſt l’hermitage d’Honneur, que no ſtre bon Roy a fait baſtir, pour y faire inſtruire les Princes ſes fils, auſſi y ont-ils eſté fort bië en ſeignez, & ont tant bien retenu que les maiſtres les tiénent pour la perle du monde, entre les ieu nes gens.Mais apres qu’ils ont eu apris, ce que le Roy vouloit qu’ils ſceuſſent, ils s’en ſont allez & ne ſcait-on où ils onttiré ; cepédant les maiſtres n’en ont bougé, & y ſont encor trauaillans iour nellement à rendre le lieu en ſa perfection, & le Roy qui prend là ſon plus † cö ble de toutes les ſingularitez dont il ſe peut aui fer, l’ayant fait vn abord de toutes ſortes de gens d’honneur, & y a eſtabli des loix agreables & bö nes.Cela dit, le bon pere laiſſa aller Mirepôt, qui heurta, & y vint vne ancienne Nymfe, qui s’en quit qu’il demâdoit & qui il eſtoit, à quoy ayant honneſtemët reſpondu, il fut introduit en la baſ ſè cour, où il trouuales Sages auſquels il ſe de clara, & ils lui firent entendre les conſtitutions& obſeruations du lieu, apres quoy à ſon humble requeſte, il fut admis au Palais, & receu côme vray Religieux pour ſuiurel’ordre, & garder les ſtatuts, fon temps expiré pour la probation, il fut receu de la maiſon, & proclamé que dans peu de iours, il ſubiioitl’examen de ſa probité, & que la merueilleuſe eſpreuue ſeroit faite ſur luy ; c’eſt vne experience du cabinet de Minerue ſuyuant quoy, par le moyen d’vne liqueur on void iuſques au cœur des persōnes, & on y lit les intëtiōs és lieux de leur ſiege. Le iour ordonné eſtāt venu, l’eſſay de Myrepont fut publié, afin que les curieux y veinſſent : Les nouuelles en vindrent iuſques à nous qui eſtions au Royaume de Teſpinte, dependant de Nabadonce, parquoy apres en auoir deliberé nous y alafmes, & arriuaſmes aſſez à propos & à bonne fortune, & puis par le tēps & noſtre bonheur nous fuſmes receus en l’Hermitage au rang des curieux, & n’en fuſſions point partis, ſans que le ſage Sarmedoxe nous a expres enuoyez pour voir le Royaume de Sobare, & ſcauoir que c’eſt d’vne main merueilleuſe, dont on fait de grāds diſcours, & luy en raporter la verité. Et pource que i’ay veu & cognu tout ce qui ſe practique, & eſt en l’Hermitage dont ie vous parle : afin que vous ayés le plaiſir de contempler tout en mes propos, ie vous raconteray de point en point cōme i’y fus : vous remarquerez cependāt que quand on entre là, on preſume que tout ce qui ſ’y void ſoit pour soy, d’autſat que les obiets ſont tāt analogiques à noſtre cœur, qu’il sēble à tout curieux, que tout ait eſté fait expres pour ſon ſuiet, & ie vous racōteray mon auēture, à ce que, ce que ie vous repreſente vous paroiſſe mieux. Arriué en ce lieu ſacré où repoſent tāt de myſteres & beaux objets de plaiſirs parfaits, auāt que paſſer ie remarqué generalemēt tout ce qui paroiſſoit, puis le diſpoſant à par moy, i’ordónay que mes yeux iroyent en deuë proportiō ſur chaque obiet, pour le recognoiſtre, ou l’admirer, & encor de meſmes ie mets les principales choſes par rågs, me rememorant ce qui ſ’eſt paſſé, & ſur toutés fortunes d’amour, qui m’a ſouuent reduit en des termes nó premeditez, & dontie penſois trouuer la bône iſſue en l’Hermitage : côme iere cueillois ainſi ce qui ſ’offroit, ieveien vn porfire gris dix lettres d’or entailleesen la pierre, eſtäs les lettres du nö de la Dame en faueur de laquelle il a eſté cöſtruit, auec pluſieurs belles auātures, & y leus IERoTERMIA. ie me mis à eſplucher Ce mot, & à cöſiderer par tout l’architecture qui eſt nou uelle & non commune, & peu ouye tant pour ſa ſymmetrie, que pour la façon & diſpoſitiö de l’e— ſtofe, qui a eſté admirablement aſſemblee, i’en roulois les raretez auec les yeux, & le vieillard qui auoit inſtruit Mirepont ſurueint lors pour luy faire honneur : encor que ie ſceuſſe bien où i’eſtois, ie le prié de me le dire, & quelles ſigni fications auoyent ces parures d’entrees : Le Sage ancien me dit, Qui que vous ſoyez vous eſtes de nos amis, ſi la iuſte curioſité vous ameine icy, ie vous auiſe que iamais nous ne declarons la ſentéce du terme, qu’à ceux qui ſont des noſtres, quât à la lettre vous le ſaurés, c’eſt vn mot grec, lequeleſtainſi eſcrit, pource que no"voulös que · nos galantiſes ſoyët au moins cognues en appa rence, & que cependant ce qui y eſt caché ne ſoit entendu que des noſtres, ie vous diray pourtant que ceſte diction determine, qu’ici eſt la ſainte extremité, le ſacré but, l’heureuſe fin de tout, c’eſt ce que veut dire en intelligence de premier ºbiet, ceſte parole, & n’en pouuez ſçauoir encore d’auantage ſi vous n’eſtes de ceans. N’y a il point moyen (dis-ie) d’en eſtre, à moy qui ſuis des voiſins & ſuiets ! Le pais de ma naiſſan ce eſt Teſpinte, ie ſuis de l’ordre des Ortofiles, capables d’eſtre receus en toutes bonnes com pagnies, & i’ay deſir d’eſtre de la plus excellen te.Aha dit le bon pere, ſi ce que vous dites eſt, l’entree de ceans vous eſt acquiſe, &ſi vous deſi rez y demeurer pour eſtre fidele & veritable, ie vous feray ſcauoir nos loix, ceremonies & ſta tuts. Ie lui fis paroiſtre ce quei’eſtois, & il ad iouſta ; Si vous voulez vous y reſoudre, liſez ce qui eſt au pied de ce pilier. Ie me beſſay & leu diſtinctement cRoY ov TE RETIRE.Quoy luy dis-ie, mon pere, ne puis-ierien ſcauoir d’auanta e de vos myſteres, faut-il demeurer en vne § obſcure croyance ? Ouy, dit-il, d’au tant qu’il conuient’obeir aux eſtabliſſemés, tou tesfois ſi vousauezaſſeurāce, eſtant Ortofile, de ". iurer fidelement que iamais vous ne ſortirez à voſtre eſſient des limites de raiſon, & que ſerez obeiſſant à nos couſtumes, ie vous permettray l’entree intérieure, puis nousauiſerons à ce que vous meriterez : ſinon vous pourrez paſſer outre & de la montaignevoir aſſez cöfuſement ce qui eſt ceans, ou bien venez auiour que toutes per ſonnes ont congéd’y entrer. A cela encor plus curieux & deſireux, ie luy reſpons que i’eſtois venu expres pour me rendreicy, s’il plaiſoit aux Sages me receuoir, &partant que ie ferois tel ſer ment qu’il ſeroit requis : Ce ſage vieillard, qu’ou ne ſauroit tromper, lit preſque au cœur des per ſonnes par le viſage, parquoy m’ayant conſideré & examiné, receut mon ſerment, & m’ introduiſit en l’Hermitage, & m’ayant fait paſſer en vne court, par vne belle petite porte, la referma apres moy, me laiſſant ſeul chercher ce que la böté de mon Demon rencótreroit.Ce vieillard entrete noitvolontiers ceux qui paſſoyent, deſquels il en · receuoît aucuns & laiſſoit paſſer les autres, il eſt auſſi là expres pour remarquer ceux qui ont le cœur eſmeu de nos gentilleſſes ; & pour reſpödre à ceux qui demâdent quelques vns de la maiſon, dont aucû ne ſort ſans congé, non plus que l’on n’y entre ſans licence ; exceptéaugrădiour que la porte eſt ouuerte à chacü : ceſte entree pourtant ne ſert de rié à ceux quine ſont point des noſtres, car l’enclos où ſont les ſecrets & excellences, eſt enuironné d’vn bord de trois pas de large, plein de l’herbe d’adirance, qui fait tout oublier à ceux qui paſſent par deſſus, s’ils n’öt la bague Fee, que la ſouueraine donne aux Ortofiles. Quand iefus entré aſſez auant, voici venir à moy Grimelle la ſeruante de la Fee, qui preſide en ce lieu : Qui me demanda aſſez rudement, Que venez vous faire icy : I’en fus preſque eſtonné & ſurpris, & ſans la reſolution que labelle de mö cœur a miſe en mö ame, ie feuſſe demeuré court, donc ie luy reſ pondis, Ie viensyaporter de l’honneur, & cher cher de la vertu : Elle adiouſta, eſtes vous entré 3lllCC congé ſimple ou ſous fidelité de vœu : & moy, à la verité ma bonne mere la fidelité de mes vœux m’y a conduit, & le ſerment que i’ay fait au bon pere qui eſt là dehors m’a introduit. Puis elle, Si vous eſtes veritable vous eſtes bien heureux, & ſi vous ne l’eſtes, la Fee vous fera vn affront inſuportable, auiſez-y & conſultant auec voſtre courage, allez en ces allees faire vn tour, & tantoſt ie vous feray entrer, tournez à main gauche deux fois, & vous trouuerez vne tonnelle où ilya des demoyſelles ; Quand i’eu tournoyé ſelon cét ordre, ie rencontré leptbel les Demoyſelles ſi pareilles en beauté, en §, en façons & en graces, que ie penſois que ce fut vne meſme, qui par quelque artifice me parut ſept fois en vn † ſceu depuis qu’il y avne des ſept qui eſt l’vnique à cognoiſtre, mais c’eſt grand hazard de ſcauoir bien choiſir, celui, qui la récontre ſe peut aſſeurer du grand Bien. Demoy lesvoyant, ie preſumois aller tout droit à elles, & me diſpoſoisd’éapprocher, pour les ſaluer ; mais ie me trouué en grand peine ne ſachant à laquel leie me deuois adreſſer, depeur de faillir à la bië ſeance, en ceſte confuſion d’eſprit, ne ſachant me reſoudre, balançeant vers ces beautez, la vieille arriue qui me veint tirer, & me dire queie la ſuy uiſſe, ſi ie voulois voir l’auãture de Mirepôt, quād i’ouy parler de ce nom qui m’auoit attiré en ce païs-là, ie me tournay promptemët verselle, laiſ ſant les Demoiſelles, queie ne laiſſois pas ne les ayans pointacoſtees : Ie ſuiuila vieille & i’entray en la # de la ſage Fee, où ie vis de grandes mer ueilles, & qu’il ne faut declarer, & n’eſt permis d’entendre qu’à ceux qui ſe trouuent en la grace de ceſteDame.A ceſte entree on ne prit § coup garde à moy, car plufieurs perſonnes y eſtoyét entreespar la porte du chemin de laville, par où auſſi möfrere ſ’y gliſſa, ſous le benefice du Prince. Orl’auenture de Mirepôt fut telle, icel lui eſtât introduit en ceſte belle & grande ſale, la Fee le fit aprocher, & faire ſerment, puis l’ayant enquis de la cauſe de ſa venue, il § que l’a— mour l’yauoit amené, & qu’ayāt ſceu que toute verité deuient apparente en cét hermitage, il ſ’y eſtoit adreſſé, pour ſelon les loix faire paroiſtre qu’il eſtoit veritable, & que ſa dame l’auoit diſ gracié ſans cauſe. Siie repetois ſes paroies cöme ie les ayapriſes, il m’eſt auis que l’amour m’é ſau roit gré Ayant veu que les yeux de la Belle qui a tout pouuoir ſur moy, m’eſtoient fauorables, & que meſmes ils m’allechoiët pour me ſubnmettre à leur grâdeur, ie lui offris mö ſeruice, non ſeule ment par diſcours, mais par effets paroiſſans, & qu’elle a acceptez § ent : en ceſte belle humeur, ellea fait longtéps eſtat de mes vœux, ſe monſtrant comme du tout à moy, en ce que l’honneur permet aux belles ames d’amour, ſi ue i’en eſtois en vne ſouueraine conſolatiö d’e— † ie faiſois ordinairement de belles parties pour ma maiſteſſe, dont elle ſe tenoit tres-con tente, ou bien elle en faiſoit ſemblät, & toutefois ie penſe que toufiours elle ne ſe faignoit pas, car quelquefois ic la trouuoiseſmeuë à ma rencötre, † que i’auois parten ſon cœur Or parie ne cay quel malheur, ſans que i’aye offencé, elle en tra en quelqueialouſieauecvne de ſes côpagnes, qui lui reprocha que i’eſtois tout à elle, & que les autres ne pouueiët diſpoſer de moy pour aucun petiteffet, & lui diſant que i’eſtois ſon ſeruiteur, l’en piccotoit cöme ſielley eut intereſt.Mabelle qui penſoit quei’euſſe peché par indiſcretion, ſe mit en colere cötre moy, & de telle vehemence qu’elle en entra en vne maligne humeur, iuſqu’à me diſgratier, & ce mal dura trop long téps, ie le ſuportois pourtant, mais auec difficulté, attëdât que mö innocéce cognue, i’euſſe pardon de celle qui m’offençoit, & m’aduint ſelon mon iuſte ſou hait que ma belle eutpitié de mö ameindignemêt traictee, & me reſtablit en quelque faueur, ce qui ne dura gueres : d’autãt qu’elle recheuten ſa mau uaiſe habitude, & m’affligea de diſgraces plus cruellement qu’auparauant, i’eſtois en vne amer tume de cœur ſi grande, que le deſir de la mort m’eſtoit plus doux que laiouyſſance de la vie : en ceſte faſcherieie § de continuer mon a mour, mais en fin voyant qu’il n’y auoit pas moyé de la fleſchir, que tout eſtoit deſeſperé pour moy, ie me ſuis reſolu devenir icy faire preuue de mon affection ſincere, & de la verité de mes penſees, à ce que vous iugiez de l’iniuſtice de ma Mai ſtreſſe, & que pour recompenſe de ma fidelité, i’aye au moins ceſte gloire d’auoir eſté cogneu veritable. Voilà à quoy ie ſuis preſt, comme m’y eſtant determiné, pour me venger de celle qui cauſe ceſte triſte opinion, qui a troublé le courage de ma Belle. La Fee luy tendant la ^ main luy dit, Voulez-vous ſubir l’examen d’a— parence#il dit, C’eſt ce dontie vous requierstreſ humblement.C’eſt l’vnique occaſion quim’a fait trauerſer tant de terres & de mers pour en voſtre ſeruice receuoir de vous arreſt de mes merites : Or bien, luy dit-elle, preparez-vous pour le ſept ieſme iour du mois †, & ayez l’hymne de voſtre fidelité tout preſt, cependant conſeillez vous auec ces belles, & les amans que vous trouuerez icy.