Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise III/Dessein XVIII

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DESSEIN DIXHUICTIESME.


Humilitez de Viuarambe à ſa Royne. La Chambre de la Tourterelle. Quitte, libre, & iouyr de ſes Amours. Amour immortel. Que c’eſt que Sentence, Arme, Deuiſe, &c. Pointe des Amours de Beleador. Les douces reproches de Calimbe à ſon Fortuné. Le frere d’Etherine vient en l’Hermitage.



CEpendant que l’Empereur auoit l’eſprit attentif, Viuarambe prenant le temps ſortit pour dreſſer vne partie de muſique ſur vn ær, faict en l’honneur de ſa Royne, parquoy incontinant que l’Arreſt fut prononcé, les voix & les inſtrumens accordez ietterent comme vne bouffee de vent retenu, ces premiers accords qui furent continuez en ces vers :

Trop longtemps eſloigné de vos belles lumieres,
Je perdois tout eſpoir de vie & de bon-heur,

Et comme tout diſtrait de mes ardeurs premieres,
Mort à mes beaux deſeins ie n’auois pl° de cœur.
Encores ie ne ſçayſ i’ay de l’eſperance,
Car vous meritez trop, & ie ſuis ſans pouuoir,
Mais vos perfections me donnent aſſeurance,
Que vous aurez eſgard à mon humble deuoir.
Ainſi ie me releue & ie reprens courage,
Puisque i’ay ce bon-heur de reuoir vos beautez,
Ie veux ainſi tourner tout à mon aduantage,
Eſtabliſſant mon bien ſur mes fidelitez.
R’alumé de deſirs, & renflammé de vie,
Ie viens renouueller mon cœur à vos beaux yeux,
Ia ma nuit en beau iour eſt toute conuertie,
Mon eſpoir eſtouffé deuient espoir de mieux.
Ie vous retrouue doncq Royne de ma fortune,
Oracle de mon bien, pour ſçauoir mon deſtin,
Prononcez ie vous pri d’vne voix non cōmune,
En me rendant heureux les Arreſts de ma fin.
Vous pouuez tout ſur moy de puiſſance abſolue,
En vous ſont mes deſirs & l’obiet de mon bien,
Car puis qu’à vous ſeruir mon ame eſt reſolue
Apres vos chaſtes yeux ie ne recognois rien,
Or diſpoſez de moy ſelon voſtre prudence,
M’empeſchant d’eſperer ou me donnāt l’eſpoir,
Mais quoy qu’il en auienne, en ma perſeuerāce
Je demourray conſtant ſans iamais en deſchoir.

Ceſte muſique terminee, l’Empereur ſe leua pour ſe donner vn peu de recreation, en diuerſifiant ſes plaiſirs, & fut conduit en la ſale du grand Palais, où eſtoient les Dames : La Princeſſe de Quimalee y eſtoit qui auoit acconduit Etherine, qu’elle auoit laiſſee en Amerimnie, où elle demeurera iuſques au iour determiné : Là eſtant l’Empereur, il commenca à s’eſgayer vn peu plus de couſtume, & s’eſtant addreſſé à Olocliree qui eſtoit belle & ſage Princeſſe, deuiſoit auec elle & auec Sarmedoxe & les Princes qui chacun pres de ſa Maiſtreſſe participoient au bien qu’ils auoiēt auſſi preparé à l’Empereur, lequel s’amuſa aſſez longtemps de diuers propos. Cependant Viuarambe diſcourant auec ſa Royne, & continuant ſon deuis luy dit, Que direz-vous, Madame, de ce que ie m’aduance ainſi, & que comme importun ie vous preſſe poſſible contre voſtre gré. Eſtimez-en ce qu’il vous plaira. Ie vous diray toutesfois ce que ie cōçoy. Mais encores penſeriez-vous qu’vn cœur qui a pour conduite vn beau ſoleil, fuſt preſomptueux ou deuſt l’eſtre eſtimé s’il le ſuyuoit ? Et que ce ſoit temerité d’eſſayer vne grande fortune ? La Royne. Pourquoy vſez-vous de ces termes à auez-vous veu en moy quelque diſpoſition qui vous induiſe à telles conſiderations ? ie vous ay penſé offencer, pource qu’il m’eſt aduis que vous m’offencez vn petit, laiſſons celà, i’ay l’opinion de vous telle, que ie ne croy que vertu de vous, & partant tous effects vertueux. Vivarambe. Puis que vous m’honorez de ceſte bonne opinion, telle que vous l’auez à bonne occaſion des courages aduantureux, & de moy guidé par vous, qui eſtes la plus belle lumiere du monde, ie veux ſuyure les plus aduantageuſes aduantures, pour obtenir a gloire de meriter quelques fois voſtre faueur. En celà ie n’entreprens que ce qu’il vous plaiſt, & ceſte belle audace qui m’eſleue, me ſeruira d’excuſe, ſi que vous recherchât ie ne ſeray point importun. Et de fait, ſi ie n’eſtois aſſeuré par vo° meſmes, qu’il vous eſt agreable que ie vous teſmoigne le ſeruice auquel vous m’auez obligé, ie n’oſerois pas comparoiſtre deuant vous en qualité de ſeruiteur. Il eſt vray que quand meſme vo° ſeriez contraire à mon deſir, ie ne lairrois de perſeuerer, & quoy qu’il m’en peuſt aduenir, i’aurois ceſte gloire de vous auoir voulu ſeruir, & d’y perſiſter, combien doncques plus auray-ie de bien & d’honneur de m’addonner à vous, veu qu’il n’y a rien de plus magnifique que de tenter vne grande fortune : en quoy ſi ie māque, voſtre œil qui m’a conquis à ſon plaiſir, ſcaura deſtourner mes deffauts : car quoy que ce ſoit, puis que ie ſuis à vous, il eſt raiſonnable que vous approuuiez les effets que vous excitez, & que vous les aduoüyez à ce que vos belles graces triomphent en maintenant ce qui vous appartient. En ceſte belle aſſeurance plein de deuotieuſe volonté de vous rēdre tout deuoir d’obeyſſance, ie vous prie de me continuer voſtre bonté en l’affection pro miſe. La grandeur du reſpect que ie vous porte, m’empeſche, mais l’aſſeurance que i’ay en voſtre clemence, fait que ie baiſe ceſte belle main, & la rebaiſe d’vne bouche toute d’humilité prouenāte de cœur parfait. Ceſte belle Royne eſtoit bien aiſe de voir ſon deuot humilié deuant elle, luy racōtant l’humeur qui le poſſedoit au deſir de ſon amour. L’Empereur cependant s’enqueroit de tous les obiets qu’il rencontroit, auſſi par tout en ces Palais y auoit quelque choſe qui diſoit sās parler, & tout y parloit tacitement, enuelopant ſous ſon figuré ſilence tout ce qu’il y a de plus beau és imaginations & recherches des beaux eſprits. Entre autres, l’Empereur vid vers le ſeptentrion ſur la porte la figure d’vne tourterelle, & il s’enquit pourquoy celà eſtoit. Sarmedoxe luy raconta que la chambre en laquelle on alloit par là eſtoit dite la chambre de la Tourterelle, en laquelle on logeoit les Amans qui eſtoient trop gays, afin de les faire vn peu deuenir melancholiques, à ce que ces deux humeurs meflees ils fuſſent en bon temperament d’Amour, eſtāt, dit-il, en cecy vn fort notable ſecret. Les Tourterelles ſont animaux magnetiques ayans telle vertu, qu’eſtans enſemble accouplez, & ſe faiſans l’amour chaſte, tel qu’eſt le leur vnique entre tous, ſi quelqu’vn habite où ſont ces oyſeaux amans il ſera touché de meſme paſſion, & ſi vn beau couple de mariez y demeure, leur mour ſera treſ-parfaict que s’il aduient que le pair des oyſeaux ſoit deffaict, & que l’oyſeau reſtant y ſoit conſerué, il auiendra que la perſonne qui frequentera ce lieu en demeure ordinaire, ſera touchee de la meſme melancholie que le triſte oyſeau, quelque occaſion autre qu’il y ayt. C’eſt ne plus ne moins comme il ſe rencontre que le Maiſtre d’vne maiſon eſtant malade, & que le coq face vn œuf, tant que le pondeur & la pounte ſubſiſteront, le dolent demeurera affligé, & la maladie continuera. L’Empereur. Ie ne deſire point entrer en ces chambres de triſteſſe, pour abonder en melancholie, i’ayme mieux ſuyure ce beau commencement de la quitter, & ſemble que ie voy à propos en eſcrit au plinte de ceſte coulonne, Quitte libre & iouyr de ſes amours. Ie vous prie mon pere de m’expliquer ce que vous en tenez, Sarmedoxe. Sire, ie vous en eſclairciray promptement, afin que ſelon noſtre bon fondateur, ie puiſſe dire, Plus deſiré qu’importun. Ceſte Auiſe eſt vn axiome du ſouuerain biē d’icy bas, lequel conſiſte en la iouiſſance de l’hōneſte plaiſir, ſans qu’il en puiſſe ou doiue ſuruenir, ou eſchoir, de l’incommodité ou du mal. Or mal aucun ne peut auenir par la perception de la iuſte volupté, laquelle ſuit les ordonnances diuines, & ne contrarie point aux bonnes loix humaines, & ne fait aucune tranſgreſſion, par ainſi les loix ſont libertez, & les libertez ſont loix aux gens de bien. Si on eſt en liberté de paſſer outre les limites d’vne terre, & que la franchiſe en ſoit à deux mille pas, & on ne va que mille ou douze cent pas, on demeurera en pleine liberté, & on en aura encore plus que l’on n’en prendra, & par ainſi on voguera dans vne abondante grace, en laquelle l’eſprit le refera de parfaite alegreſſe, ce qui ne peut auoir de beauté ſans loix, leſquel les ſont vn ordre accompli, outre lequel n’y a que confuſion, qui eſt la perte de l’eſprit, lequel ſ’eſiouït en l’ordre. En ceſte expoſition i’ay mis la liberté la premiere, pource que c’eſt elle qui fait qu’on ſoit quitte, car nul n’eſt quitte qui ne ſoit libre : Le quitte eſt celuy qui n’a riē de mauuais au cœur qui le tranſporte, & ne doit à aucun dont il puiſſe eſtre moleſté : c’eſt le plus grād malheur qui puiſſe eſcheoir que d’eſtre redeuable, d’autant que durant ceſte rude debte, on n’eſt point à ſoy, & n’eſtant point à ſoy, on ne peut dignement ordonner de ſes belles imaginatiōs. Eſtāt quitte, au cōtraire on n’a affaire qu’à ſes propres penſees, qui inſtalēt l’eſprit au ſouuerain bien, le rendāt cōtant : & n’y a nul contēt, que celui qui ſe ſatisfait en ſes particulieres fantaiſies, reglees par raiſon, ſelon laquelle on a iouiſſance de ſes amours. Or l’amour eſt vne émotion, qui comprent les deſirs de tout objet ſouhaitable, parquoy celui qui iouit de l’objet, deſiré en ſon eſprit tel qu’il ſoit, iouit de ſes amours, & en ceſte iouyſſance, il ſent ſon eſprit libre & quitte de mauuaiſes craintes, & faſcheux deſtours, & en telle latitude de cœur, il peut rendre à chaqu’vn ce qu’il ſemble deuoir à cauſe de la bien-ſeance, & ce ſans ennuyeuſe contrainte. Ainſi il eſt libre, n’ayant rien au cœur qui l’inquiete, ioint que la parfaite liberté eſt au repos de conſcience. L’emperevr. Ie vous prie, Pere Sarmedoxe, ne paſſez point plus auant en ceſte ſpeculation, qui me remettroit en memoire mes deffaux, car par l’intelligence que i’en conçoy, ie iuge combien ie ſuis loin du but de l’excellence auquel ie pretens. Acheuons ce qui eſt bien commencé, afin que ie puiſſe iouïr de mes amours, eſtant quitte & libre. Paſſons vers ces autres Dames, qui ſ’amuſent à vn beau ſuiet. En ceſte humeur, prenant congé d’Olocliree, il fit paroiſtre qu’il auoit relaſché de ſa melancholie, auſſi ſe ſentoit-il poinçonné de quelques flames meſlees d’eſperance, lesquelles l’alumerent encor plus viues, par l’ objet de la figure, ſur laquelle les Dames feſtoyent arreſtees : c’eſtoit vn Amour blanc comme nege, | eſpargné en relief, ſur vn fons d’agathe noir, choiſi tant bien, qu’il ſembloit que nature eut fait la pierre expres Cét Amour en geſte, alumoit ſon flambeau au feu des Veſtales, & au bas y auoit vn bord vermeil, où eſtoyent ces lettres d’azur. Mon amour eſt immortel. L’Empereur ioint à la compagnie, chaqu’vn prit plaiſir d’en diſcourir, ſurquoy ſa Majeſté demanda à Sarmedoxe, ſi ceſte figure eſtoit Deuiſe, ou Auiſe, ou autre, ſelon ce que les premiers ont determiné. Le Sage, tant pour complaire à l’Empereur qu’aux Dames fit ce diſcours. Nous vſons ſouuent de pluſieurs paroles : dont poſſible l’intelligence n’eſt pas touſiouts ſuyuie, & parauanture auſſi elle l’eſt, & ſur tout, en ce qui eſt dit Sentence Ænigme, Parabole, Symbole, Armoirie, Embleme, Deuiſe & Auiſe, & auons toutes ces parties ſouuent en la bouche, & eſt expedient de les cognoiſtre, afin d’en parler proprement. Sentence eſt vn diſcours pur en peu de paroles contenant vne grande ſignification, & n’y faut aucune figure ou couleur, pour la faire entendre. Ænigme eſt vn propos couuert, qui n’eſt entendu que par ſa propre & particuliere interpretation, nous la nommons auſſi Doute, Parabole eſt vne propoſition figuree, ayant deux ſens, l’vn qui appert par les paroles meſmes, & l’autre eſt caché, qui toutesfois lui conuient. Symbole eſt vne parole, deuis eſcrit, ou ſigne & figure, ayant ſon intelligence en l’eſprit, de ceux qui ſont de meſme cabale, & ont intelligence mutuelle. C’eſt auſſi la marque de l’intention de quelqu’vn, qu’il deſigne par ce moyen qui luy eſt particulier, ou bien c’eſt vne certaine conuenance claire, mais particuliere à certains qui l’ont entrepriſe enſemble. Armoyrie ou arme eſt vn ſigne ayant champ, couleur & figure, ou champ ſeulement, & ne doit ſignifier aucun nom de famille, ſi elle n’eſt fort ancienne, & auſſi ne faut, & n’eſt ſeant qu’elle ſoit Deuiſe, ou qu’elle la porte ou la ſignifie ; Si d’auanture ce n’eſt en quelque tournoy, où la deuiſe eſt iointe aux armes, en faueur des Dames ; ou ſi le Souuerain ne la donne telle, pour ſignifier nobleſſe acquiſe, ou denote quelque acte genereux & extraordinaire, de quelque grād ou vaillant : Embleme eſt vn pourtrait qui peut eſtre entendu ſeul ſans eſcrit, & bien que l’on en face vn diſcours qui l’interprete, ſi eſt-ce qu’il n’y doit point eſtre ſujet, mais cognu de ſoy-meſme. Deuiſe eſt vne figure qui ſeule n’eſt qu’vn corps, qui ne porte pas toute ſon intelligence, car il faut l’ame pour l’entendre, laquelle eſt la parole qui luy eſt tellement coniointe, qu’auſſi ſeule elle ne peut rien ſignifier. Auiſe eſt vn petit propos fort ſimple ſuyuant la penſee de ſon inuenteur, & ſ’entend de ſoy mefme. Tandis que ce Sage diſcouroit, Beleador qui auoit receu quelque mauuais traitement de ſa maiſtreſſe auec laquelle il parloit, pour ſçauoir l’iſſue de ſon auanture amoureuſe, apres quelques petits deuis luy dit, Vous qui auez tenu ma vie ſi chere, qui l’auez excitee, par celà qui eſt de meilleur ! és plus agreables douceurs qui ſe conçoiuent en aymant, ſerez vous celle qui la ruinera par l’aigreur de l’ennuy où voſtre rigueur me iette : Soit ſ’il ſe peut : Il me faudra conſoler en ce que i’ay eu le courage tant fidele, que d’honorer celle qui me ruyne, & qui ſans occafion ſ’eſiouit de ma calamité, c’eſt tout vn, le ciel me vengera : car mon affliction eſtant diuulguee, quelque regret vous en ſurprendra, mais poſſible ſi tard, que ie ſeray peri auant que l’on ait penſé à mō ſecours. Elle luy repliqua, ie ne ſcay pourquoy vous eſtes en telles inquietudes imaginaires, penſez vous qu’il ne faille auoir autre ſoin, que d’eſpier le temps à ſ’auiſer de vous eſtre attentiue ſi ie n’auois qu’vne occupatiō ie ne vaquerois qu’à icelle, mais il faut eſtre à tout, & puis les Dames ne baſtiſſent pas le ſouuerain bien de leur cœur, ſur les friuoles entretiēs dōt vous nous amuſez, pour ſouuent nous abuſer, quant à moy ie vay ſuiuant les rencontres des auantures qui ſe preſentent, ſans me donner autre ſouci que de ce qui me peut plaire, lors qu’il eſchet que ie le trouue. Beleador. Viuez donc ainſi qu’il vous plaira, ſuiuant toutes vos fantaiſies, quant à moy ie viuray ſans changer tel que ie le vous ay iuré, les effaits me font iuger de voſtre amitié, que ie croy eſtre legere comme l’aer, & vn effait extréme fera demonſtration de mon integrité, & de la fidelité que vous ayant promiſe, i’emporteray auec moy quand ie me retireray des cachots de ce corps, deſplaiſant toutesfois d’auoir eſté ſi malheureux, que mon ame n’a eu autant loyale rencontre, qu’elle eſt iuſte en ſes deſirs & deſſeins, qui eſtans touſiours égaux à vous aymer & ſeruir, me feront oublier mon bien propre, pour vous accommoder du contentement que vous pretendez en vous diſtrayant de moy. Ceſte douce aigre querelle d’amour euſt eſté plus longue, ſans qu’auec l’heure & le iour qui ſe retiroyent, chacun ſ’en alla en ſon logis. L’Empereur ce ſoir là, prit plaiſir à ſon ſouper plus que les iours paſſez, & ſon cœur plus dilaté luy auoit permis de l’appetit, ſi qu’il entra en termes de conualeſcence. Apres ſouper, il voulut à ſa couſtume entretenir les Sages, & cependant les Princes eſtans auec les Dames, acheuoyent ce qu’ils auoyent deliberé pour Etherine, qui ſe trouuoit fort conſolee de l’amour ferme de l’Empereur, qu’elle auoit veu comme il ſ’alloit promener, car la ſage Gnoriſe l’auoit amenee en vne des chambres du pauillon, d’où elle auoit eu ce plaiſir : Eſtans ſur les auis de l’auenir, Caliambe tençoit vn peu ſon cher Caualiree, en ces termes. Si vous euſſiez eu le cœur touché d’autant d’affection que vous auez la bouche pleine de belles paroles, ie ne vous accuſerois comme ie fay à mon grand regret d’vn crime que ie ſuis contrainte de vous mettre à ſus : Eſt-il vray que vous n’auez point eu ſouuenance de moy, peut il eſtre que ie me ſois miſe en deuoir de vous rechercher, & vous ayez fait ſemblant de n’y penſer point encor ? ie ne veux pas croire que l’oubli vous l’ait fait faire, & que vous ayant ſollicité vous n’ayez pas recognu l’affection de mon ame : I’ay ſouſpiré pour vous, i’ay langui pour vos perfections, qui ſeules sōt le bien de ma penſee, & il ſemble que vous ſoyez endormy ſans penſer à me conſoler ; I’ay fait eſtat de vous comme ie fay, encores autant que de ma vie, & vous ſans confiderer le trauail de mon ame, auez volagement trauerſé où il vous a pleu, oubliant ce qui vous eſtoit acquis : le iour vous a t-il peu voir, ſans que vous ayez eu quelque eſlancement de deſplaiſir ? Ne vous eſtes vous point ſouuenu que ie vous ay eſcrit, & que ie vous priois de me mander que ſignifioit, que fermant ma lettre, le feu de la laque m’auoit attinte au doigt, & que ce ſigne eſtoit plus vif que vos diſcours ? Si vous eſtiés autant accompli en amours qu’en autres vertus, vous excelleriés ſur tous : Mais ie croy que vous auez laiſſé eſcouler toute affection, pour ne penſer plus en celle que vous diſiez eſtre cauſe de voſtre deſir de viure, laquelle ne vit qu’en vous aymant. Cavaliree. Ma dame, vous qui eſtes l’vnique vie de ma vie, pourriés vous auoir la perſuaſion au cœur, telle que le propos en la bouche ? Ie ſens bien que vous faites de grandes & notables accuſations contre moy, entremeſlant le miel de vos douceurs de pointes cruellement viues me repreſentant trop de belles conceptions, que vous auez à mon ſuiet & en m’aſſeurant que voſtre eſprit en eſt occupé me manifeſtez vn cœur parfaictemët vni, à l’obiect qu’il ſ’eſt propoſé d’afectionner, dilatant vos penſees ſur le reciproque amour que ie vous doy vous debattés auec moy ayant pris les armes que i’auois eſleués, pour vous mōſtrer par vn combat de courtoiſie quelle eſt mon amitié ; vous m’aués preuenu en la douce reproche, que ie penſois vous faire de ce dont vous m’accuſez, & par ainſi vous me tanſez à propos, me remonſtrant mon deuoir. Et bien vous me penſiez corriger, & vous ne pouuez, car ie n’ay point fait de faute, & toutesfois ie ſupporte le chaſtiment : d’autant que par ce bel artifice d’innocence, vous m’obligéz tant eſtroitement, que vous me faites confeſſer que i’ay failli, encor que mon ame ſoit ſans crime, vos agreables attintes, font que ie veux bien eſtre coulpable, & ſuis preſt & appareillé à la punition, qu’il vous plaira. En ceſte ſubmiſſion ie ſcay bien que ſi vous vous auiſez de nos fortunes, & que vous me conſideriez ſelon ce que ie ſuis eſtant voſtre, vous aurés regret d’auoir penſé à la moindre opinion des taſches : dont vous feignez dire que mon cœur eſt ſouillé : Car vous verrés clairement, que ce qui entretient mon eſprit, eſt vne agreable douleur qui le tyranniſe, & va menant en tant de diuerſitez, qu’il n’y a que luy ſeul qui puiſſe ſupporter telle affliction, qui luy eſt tollerable, pource que vous la cauſez. Ne penſez pas que ie ſois oublieux, de ce que ie vous doy, à vous ma Belle, que ie reuere en mon ame auec toute deuotion, & ne iugez point que i’aye le courage ſi peu penetré des eſclairs de ma chere lumiere, que l’ardeur n’en ſoit penetrante & viue, & auſſi eſtimez qu’vn eſprit affligé, & tranſporté de ſa pure paſſion, n’eſt pas à ſoy. Ie vous diray vne particularité, à laquelle poſſible vous ne penſez pas, & qui eſt la cauſe que pluſieurs Amans ſe diſent tourmentez, & en douleur & le ſont. C’eſt qu’vn courage accompli & plein d’integrité, craint quand il ayme, que quelque choſe ſ’oppoſe à ſon bien, & partant il en eſt tellement inquieté, que ce trouble luy fait tant de douleur, que ſouuent il ne ſe peut remettre. A la verité depuis que vous m’enquiſtes par lettres, de la ſignificatiō de ce que le feu vous offença, en fermant vng petit paquet, ie n’ay point eu de repos, & ie m’eſbahis comment vous ne vous eſtes doutee de mon inquietude, & que ne l’ayez apperceue : Si vous viſtes bien ma lettre, vous peuſtes iuger que les paroles ne partoyent pas d’vn cœur tranquile, vous l’auez bien iugé, & là deſſus pour faire tomber le tort ſur moy, & vous garentir en me mettant ſus la faute, vous m’acccuſez d’oubli : C’eſtoit moy qui pouuois iuſtement vous en conuaincre, & preſumer qu’vn feu nouueau & vne flamme eſtrangere, vous bruſloit pour vn ſuiet qui retiroit voſtre penſee de moy : Pardon Belle pardon, oubliés ce feu eſtrange, & au lieu de m’accuſer taſchés de me conſoler du mal qui me ſuruint alors, car ie fus en peine, parce que ie m’imaginaiy contre raison, plutoſt du mal que du bien, & ce feu nouueau me donna dans la teſte, par vn bruit mauuais qui courut, & me fut rapporté, durant que nous preparions ce voyage, & diſoit-on qu’vn grand auoit l’honneur d’eſtre poſſeſſeur de vos belles graces : celui qui le racontoit ne ſcauoit pas comme il me touchoit, parquoy il en parloit plus auantageuſement, deduiſant ce qui en eſtoit penſé : ſelon le cours des diſcours communs ; En verité ie n’eſtois pas faſché de voſtre bonne fortune : car on vous donnoit l’heritier d’Ofir, mais i’eſtois infiniment ennuyé & affligé de ma perte : Toutesfois ie me diſpoſois à la patience, pource que ie voulois touſiours croire que quoy qu’il vous aueint, ie ne ſerois point du tout fruſtré de ma douce part de l’affection que voſtre cœur me doit ; Et que la beauté de voſtre entendement trouueroit moyē de m’appaiſer par raiſon, & me conſoler honorablement. Ceci fut l’occaſion de mes perturbations ordinaires, & croyant ſans le croire qu’vn autre eut obtenu ce que i’eſperois, ie me reſolvois à ſupporter ceſte diſgrace, à quoy i’eſtois preſque deſia tant faconné, que voſtre contentement tel que ie l’imaginois eſtoit le mien, & m’eſtimois comme heureux de penſer que ie vous voyois en vne mer de plaiſirs : Ceſte fantaiſie auoit deſia tellement tranſmué mon cœur & changé mes deſſeins, que mon amour ayant conſulté auec la raiſon, eſtoit preſt de ſe tranſformer en vne amitié ſi parfaite, que les choſes ayans eu effait en l’ayant recognue l’euſſiez acceptee, & contrainte n’euſſiez point eſtimé voſtre contentement eſtre accompli, ſans ceſte particularité, qui euſt eſté de m’aymer de meſme, pour en ceſte vnité de bien-vueillance, conſtituer l’vnique belle Affection. Cliambe. Ceſte nouuelle comme vous la dites, eſtoit toute autre que ce qui ſe paſſoit, & i’en demande pourtant pardon à l’Amour & à vous, ſi vous le deſirez : Il eſt vray & ie vous le dis comme il en va, que le Prince des Hoſpiſtes me veint voir, & non celuy que vous dites, qui n’eut pas eſté mieux receu, d’autant que l’vn ny l’autre n’eut peu eſtre accepté de mon cœur, mon deuoir me fit receuoir ce Prince auec honneur, à quoy i’adiouſté l’artifice, luy faiſant en apparence de grandes demonſtrations de luy vouloir du bien, ce que ie faiſois pour deſtourner l’opinion de pluſieurs qui comme ie l’auois deſcouuert, ſe doutans de nos affections, euſſent voulu les empeſcher, & de faict ils craignent que ie ſois voſtre, pour ce que cela auenant, ils perdroyent les libertez inſolentes & malignes, où ils viuent en noſtre Iſle en toute diſſolution, contre la vertu au deſceu du Roy. Ainſi entretenant ce Prince i’abuſois mes eſpies, & vous conſeruois en mon cœur, maniant mon amour ſi modeſtement qu’ils ne penſoyent plus à attenter contre vos affections, au preiudice de nos amours que ie deſguiſois induſtrieuſement : Et quant à ce Prince, ie le renuoyé fort à propos auec quelque cōmandement, dont il fut tres-aiſe & moy fort contente : car il ſe retira & ie partis incontināt pour venir icy où maintenāt ie vo° ouure mō courage, duquel vous ferés preuue cōme il vous ſera agreable. Cavaliree. Ie ſuis & veux eſtre tant aſſeuré de laverité de ce que vous dites, que ie ne deſire autre certitude que le teſmoignage de mon cœur qui vit de la pure flame qu’il alume en vous aymant, & ce n’eſt point vne vapeur vaine qui ſoit ſimplement paſſagere en mes affectiōs, c’eſt vne forme qui l’a penetré & qui durera autāt que ie viuray, laquelle iamais ne chāgera, ny diminuera. Auſſi ie m’aſſeure qu’il n’y aura plus d’vne part ny d’autre d’alteratiō en ceſte perfectiō d’aymer, d’autant qu’elle eſt cymentee par la vertu qui la rend immuable & permanante : I’en recognois mes ſens tout remis, & en telle humeur i’ embraſſe la tranquilité, ie repare mes belles intentions, que ie repren pour vous demonſtrer la verité de mes paſſions legitimes pour vous, & de quelle fidelité d’amour, ie demeure conſtant en la fermeté des affections que ie vous doy. Quand ie vous ay veuë, ie ſuis retourné à moy-meſme, & tout animé de conſolation, ie r’entré en mes erres, ie recommence donc à viure en vous aymant, pour viure : & ſans plus cy apres, m’alterer de mauuaiſes emotions, qui ſollicitent les eſperances à mal, ie m’appuye ſur la fermeté de bonnes promeſſes où ie poſe pour iamais le piuot de mes agreables mouuemens, & ne donnant plus lieu aux inſolentes idees de mal, ie m’arreſteray à ma fortune eſſeue, entremeſlant le plus ſerieux de mes exercices du penſer qui m’occupe à la recherche du moyen de vous ſeruir : Ie viuray conſtamment en ceſte deliberation, & ne reſpireray que l’amitié dont ie nourriray mon ame qui vous a pour vnique obiect, mes fidelitez vous le teſmoigneront. Ils prolongeoient leurs diſcours & la nuict ſ’approchoit pour ſ’emparer du deſſus de la terre, qu’ils furent ſeparez par l’effect d’vn bruit qui ſurveint : la cauſe en eſtoit l’arriuee d’Ahorant prince de Boron frere d’Etherine que les Princes furent receuoir & mener au Roy leur pere qui l’ambraſſa auec grand honneur. Il ſembloit que cecy eſcheut à propos, car on auoit au ſecret conſeil des amis conferé auec Etherine, pour luy donner Olocliree en mariage, moyennant la volonté des ſuperieurs. Apres que les Princes eurent traitté Ahorant, ils l’amenerent au logis d’Olocliree où eſtoit Etherine, & firent entreuoir ces deux qui ſ’eſtoyent tant deſirez, le contentement de ce frere & de ceſte ſœur, fut le ſuiet de ceſte Seree, auec lequel les deuis entremeſlez des ieunes Princes & Princeſſes ſ’eſtendirent tant auec la nuict qu’ils la paſſerēt preſques : Meſme ce nouueau venu, ſans ſe douter du bien qui luy eſtoit reparé, ne pouuoit laiſſer Olocliree, à laquelle il ſ’eſtoit deſia tant addonné, qu’à peine creut-il que la nuit fut cloſe, que la compaignie ſe deſbandant, on ſentoit la venue de l’aube du iour.