Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise III/Dessein XVII

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DESSEIN DIXSEPTIESME.


Louange du gris : le Plaidoyé de la Royne de Sobare contre Viuarambe : comparution de la Fee Epinoyſe & ſon abſolution. Amours de Serafiſe & de Conſtant : Fantaiſies d'A-mant differentes.



APres que la Souueraine eut acheué ſon diſcours & que l'Empereur euſt eſté ſatiſfait pour le ſujet de ceſte hiſtoire, le rideau fut retiré, puis les portes ouuertes pour donner entree aux Amans & aux curieux : Incontinēt pour le plaiſir de l'Empereur, le chœur des chantres fit ouir les accords de quelques accens aſſemblez en l'hōneur du gris, dont l'aer a eſté ſouſpiré par celui qui recognoiſfoit que Ierotermia contenoit le nom de ſa maiſtreſſe, en la faueur de laquelle il a priſé ceſte couleur.

Ie veux d'vn pas égal marcher auec la gloire,
Puis que le Ciel reſpond à mes intentions,
Car celle que i'honore, enfin aura memoire
De la fidelité de mes deuotions.
Je me predis cét heur par la belle apparence
Du beau deportement de la Royne des cœurs,
Joint que l'ame fidelle en ſa perſeuerance
De l'obiet honoré merite les faueurs.
Ma Belle ayme le gris,car ſon ame innocente
Se prepare touſiours aux effets d'equité,
Auſſi du gris heureux la couleur repreſente

Le droit en equité par iuſtice arreſté.
Les Sages anciens nourriçons de iuſtice,
S’aſſembleyent pour iuger ſur le bureau d’honneur,
Meſme auſſi le tapis de ce ſaint exercice
Retient ce nom, encor qu’il n’en ait la couleur.
Tout ce qui s’accomplit prend du gris la ſemblāce,
Suiuant ainſi l’arreſt de l’erernel deſtin,
Et le feu qui reduit à# toute ſubſtance,
Sous le gris de la cendre ameine tout à fin.
Amour qui n’eſt que feu exerce le ſemblable
Sur les ſuiets qui ſont de ſon gouuernement,
Uoila comme legris aux amans fauorable
Promet heureuſe fin à tout courage aymant.
Puis que ma Belle prendlegris pour ſa parure,
C’eſt ſigne qu’elle veut me traiter iuſtement,
Et que me conduiſant en ſi belle auanture,
Ie brusleray d’amourauec contentement.
La cendre de mon cœur cachant ſon eſteincelle,
Se renouuellera en vn cœur plus parfait,
Ainſi le beau Fœnix d’vne cendre eternelle,
Aux rais du feu diuin ſe deffait & refait.
Le gris de l’equité le ſymbole fidele,
Eſt l’vnique en beauté, carmadame en fait cas,
Il eſt Roy des couleurs puis qu’ilplaiſt à ma Belle
En iuger autrement c’eſt nel’entendrepas.
Or puis que l’equité conduit ceſte belle ame,
Retirez vous de moy la fortune & l’eſpoir,
Ie me conſommeray dans ma parfaite flame,
Seur de la recompenſe aquiſe à mon deuoir.

La muſique ayant ceſſé Gnoriſe veint en ſon ſiege, duquel vn peu apres elle ſe leua, & ſe tenant debout deuant l’Empereur, lui dit : Sire, nous auons commencé ceſte ſeance, par l’hymne dont le ſujet doit auoir lieu en voſtre cœur : Que donc l’équité y ſoit, pour quelque choſe que ce ſoit, d’autãt qu’il n’y a rien que ceſte vertu qui vous réde certain de voſtre bié, duquel nous ſommes aſſeurez, carl’Amour nous a promis que vous ne ſerez point fraudé de voſtre eſperāce : & toutes fois nous vous auertiſſons, qu’auãt que ce grand bié vo°auiene, ilvous cöuiétfaire paroiſtrevoſtre patiëce &iuſtice, qui ſe ferôt recognoiſtre par les tentations qui vous auiendront. Et bien que voſtreame ait eſté quelquefois confuſe, par les diuerſitez que l’amour yaſuggerees, ſi eſt ce que eſtant ce que vous eſtes, ayant la raiſon qui vous conduit, il eſt expedient que ce qui eſt ordonné par les ſtatuts de l’hermitage, eſchee, à ce qu’e— ſtant legitimement tenté, vous meritiez d’eſtre heureuſement ſatisfait. Ce qui vous a eſté pro mis par eſpoir, & poſſible § hazard, pour deſ tourner vos plus ennuyeuſes penſees, & chaſſer ceſte maligne humeur qui vous preſſoit, vous eſt auiourd’huy promis realement, & en iouïrez, ſi voſtre conſtāce demöſtre que vous en ſoyez ca pable. Auiſez donques à maintenir voſtre cœur & le rang que vous tenez icy, pour eſtre & per ſiſter tel que doit eſtre celui qui ſied ſur le tribu nal d’Amour, vous aurés peut eſtre quelques combats difficiles & des aſſauts extrémes : Auſſi des lieſſes abödantes & desioyes excellëtes vous attendent.Or, Sire, vous verrés & oirés des mer ueilles, cela dit, elle ſe raffit&auiſa le gouuerneur d’Amelie de faire entrer l’eſtranger qu’il auoit en charge.Etvous, ſe tournât vers Viuarābe, laiſſant ce lieu de Côſeiller, venez icy aurägde ceux qui ſont en cauſe, le ieune Prince rougit pour la douceur de l’emotion où il entroit, à cauſe de la presëce de ſa Royne, qui entrăteſclatoit en ceſte audience cöme vn beau Soleil.Le Prince ſe leuät fit la reueréce à l’Empereur, & ſe veint mettre au rang de ceux qui attëdentiugement. En meſme tëps, on vid paſſer la Belle eſtrangere qui futre cognue, & meſme de pluſieurs de ſes ſujets, qui eſtoyent venus à l’Anniuerſaire. C’eſtoit la belle Royne de Sobare, qui dönant vn petit clein d’œil à Viuarâbe lui alla querir l’ame iufques au fons du cœur, & le prenant par la main, le fit auancer deuātl’Empereur : pour le reſpect deu à ceſte grä de Royne, on la fit ſeoir en vne chaire royale qui luy eſtoit preparee, puis elle parla ainſi. Sire, le ſiege que vous tenez, & la iuſtice que ie vous de mande m’a fait laiſſer ma Souueraineté hors cét enclos, à ce que deſpoüillée de toute grandeur, fors de courage, ie vous demande raiſon d’vn tort que m’a fait ce Prince, qui cóme moy, pour l’intereſt d’amour, eſt ſouſmis à ceſteiuriſdictiö. Ilya certain temps que Viuarambe venant chez moy, fut receu humainement, tant de moy que de tous ceux de ma court, eſtant fort agreable aux Princes, Seigneurs, gétilshommes & autres. Eſtantainſi bien voulu, il ſceut tellement vſer de ſon bel artifice, & ſe preualoir de ſes agreables induſtries, auec leſquellesil practiqua mô eſprit curieux, & errât qu’ill’engagea à l’aymer, ie m’é trouué fort ſurpriſe : carie ne ſcauois encor quel le eſmotion eſtoit celle, quitant audacieuſement ſ’emparoit de latrâquillité de mö cœur.Or pour le plaiſir que i’y pris ne péſant pas à la conſequēce qui ſ’en deuoit enſuyure, ie n’y mis point d’ordre, ains m’y laiſſé emporter, tellemēt que ie me vi toute à vn eſtrāger, que ie ne cognoiſlois point bien que la beauté de sō bel eſprit me fut en grāde recommendation : Ie n’auois pas toute égaré ma raiſon, partant ie me mis à penſer ce qui m’eſtoit auenu, & ie trouué que poſſible ie me meſprenois & parauanture auſſi que non, ſi que i’eſtois en ſuſpens de ce que ie deuois reſoudre ; à la fin ie voulu mettre mon ame en repos, pour ce faire ie parlé à ce Prince, & le coniuré tant, que preſſé par ferment de me declarer ſa condition, ſon éſtre, & ſes parens : il me confeſſa qu’il eſtoit fils de Roy, ce qui fut cauſe que deſlors i’acheué d’abandonner mon cœur, à ſouffrir la recherche qu’il faiſoit de moy, pour obtenir mon amitié, & ſelon ſon deſir qui eſtoit le mien ie le receu, & l’amour deueint mutuel à la charge & condition qu’il ſeroit tenu & ſerré au chaſte ſecret de nos ames. Cependant il eſt auenu que cét Anniuerſaire eſtant publié, i’ay ſceu qu’il falloit que tous les vrays & pudiques amans y vinſſent, meſmes Viuarambe me fit ſcauoir ce qui en eſtoit, & depuis ſon abſence (car il ne demeura pas longtēps en mon Royaume) me fit entendre par lettres les ſtatuts & ordonnances qui ſont obſeruees és auantures qui ſ’acheuent icy ordinairement, & m’auertit des belles fortunes qui ſouuent y peuuent auenir, qui fut occaſion que ie me preparé pour venir icy pelerine, faire mō voyage d’amour : ayāt mis ordre à mō equipage ie me teins preſt & retardé mō embarquemēt, croyāt que celui qui faiſoit profeſſió d’eſtre à moy meviédroitquerir pour m’accôpagner à ce deuoir : en ces entrefai tesie ſçeu qu’il vous y conduiſoit, ce qui me fut vn grand deſplaiſir, d’autãt qu’il me deuoit plus qu’à vous, Sire, non que i’aye regret qu’il ayt apporté de la commodité à voſtre Maieſté, mais ource que ie ſuis offencée, attendu qu’il m’a § venir ſeule, comme le venant rechercher contre les ſtatuts d’Amour, partantie demande qu’il ſoit emendé de ceſte faute à mon profit. VIvARAMBE. Madame, ie ne puis repreſenter icy l’humble affection, dontie ſuis fidelement voüé à voſtre ſeruice, car elle eſt parfaite. Mais pour excuſe en m’accuſant pource que ie reco gnois & aduouë auoir failly quand encoresi’au rois fait mon deuoir, ie vous dis auec toute l’hu milité que ie vous doy, que ce n’eſt pas moy qui vous ay recherchee, ains c’eſt vous qui m’auez forcé par vos perfections à vous ſeruir, telle ment que vous m’auez conquis de haute lutte : quant à la faute que i’ay commiſe, ç’a eſté par. contraincte, pour autant que ie deuois bien d’a— uantageàl’Empereur que le peu de ſeruice que ie luy ay fait, attendu qu’il eſt cauſe que i’ay eu ce ſouuerain bien d’eſtre voſtre, & en telle qua lité vous ſeruant, ie ſuis venu luy faire ſeruice, pour commencer à vous rendre ce que ie vous doy : Parquoy ie me remets à vous ſeule, ſans pretendre eſchaper la peine que vous m’ordon nerez, ne voulant autre iuge que vous-meſmes, & reculant l’Empereur s’il luy plaiſt à cauſe d’a— mour. GNoR1sE. ie ſuis d’aduis pour l’Amour qu’ils ſoient renuoyez à leur propre diſctetion, concluant à l’honneur & au deuoir. L’Empe reur ſe tenant pour recuſé, remit l’affaire entre les mains de la Souueraine, laquelle ayāt recueil ly les voix prononça,

Le Conſeil ayant examiné le dire de cese Amans, & les cencluſions de l’agente pour l’Amour, a or. donné, qu’ils ſeſeeroyent icy ſelon le rang de leur grandeur, remettant le reste à leur volonté, ſelon les loix & leur commpdité.

L’Empereur donna la main à ceſte belle Royne pour la placeren fon lieu, &comme il la conſide toit, ilſuruintvne auāture qui l’eſmeut plus que toutes les autres : car vn peu apresque la Royne eut pris ſeance, elle ſeleua & ayant ſalué l’Em pereur & le conſeil d’vne nonneſte reuerence, ſortit & paſſa iuſques à la porte de la Chambre, dont elle eſtoit ſortie, oùelle prit par la main vne Dame qu’elle amena, & la poſa deuant l’Empe reur, & dit, Sire, ceſte Dame eſt en affaire auec, vous, & deſire que vous ſoyez ſon iuge, eſtant ſa partie. Adonc ceſte Dame ayant baiſé & laiſlé la main de la Royne, ſe mit à genoux deuant l’Em pereur, qui la recognoiſſant, car c’eſtoit la Fee Epinoiſe, s’eſbahit fort & s’eſmerueilla de ſon diſcours, qu’elle aduanca incontinant que la Royne de Sobare fut remiſe en ſa place. Sire, puis que la Fortune a changé mes mauuais deſ ſeins, & qu’eſtanticy ſous là iuriſdictiô d’Amour où ſont donnez les Arreſts iuſtes, & ſelon les in tereſts des cœurs qui ſont penitens, ie penſe qu’il vous ſera agreable de me remettre la fautequeie vous ay voulu faire, & de laquelle i’ay porté la Penitence : Il eſtvrayque l’Amour qui n’eſpargne perſonne, a eſté cauſe de mon delict. Ie me fai ſois accroire quei’eſtois encores aſſez belle pour meriter la grace du Prince Caualiree, & qu’il ne me deuoit point refuſer ſon affection : ſe l’eſti mois glorieux, pource qu’il ne me recherchoit pas, puis luy ayant declaré mon amour, & voyât qu’il n’en faiſoit aucun conte, ie me depité, & creus qu’il eſtoit inſolent.Mais i’ay depuischan gé d’opinion, ayant veu le beau ſuiet de ſes affe ctions, quand ſabelle Cliambe m’a eſté preſen te, ie me ſuis repriſe de ma preſomptiö, i’ay par donné & en mon cœur requis pardon à ce Prin ce.Certes il faut bië dire qu’elle ayt du merite en beauté, puis que ie la trouue belle : d’autant que ce n’eſt pas l’ordinaire de celles qui péſentauoir quelque beauté de priſer les autrespour en iuger vne plus belle que ſoy.Or elle eſt belle, parquoy ie confeſſe ma coulpe, mö offence & ma malice, & pource auſſi i’ay priéla ſageLofnis de me par donner, ce qu’elle m’a accordé ſçachât ma repé tance. Au reſte Sire, pour celà qui eſt du voſtre, ie m’é remets à vous, en vous ſuppliât de cöſide rer puis que tout eſt venu à bien quelle excuſe peut auoirl’ame qui fait faute eſtât induite pour vn ſuiet de merite.L’Empereur faiſant ſemblant devouloir ouyr le cöſeil, dit tout bas à la Souue raine il faut que ie confeſſe que ie ſuis forttrou blé, carie voy ce que ie n’euſſe peu péſer, &ie dis auec verité, qu’il y a eu vne notable prudence à | dreſſer ces defleins, veu queie ſçay bië que ceſte fille auoit en ſon courroux enuie de perdre les Fortunez, ie vous prie d’éiuger à ſa faueur& hö neur, & me laiſſez vn peu reprendre meseſprits, la Souueraine prenant les auis, prononça : Sage Fee, l’Empereur eſt bien marry de voſtre mal, dont vous pouuez vou accuſerſeule cauſe. ft veut que tout ſoit oublié, & que vous ſoyez reſta blie pour eſtre comme auparauant. Et pour ce qui eſt d’Amour, le Conſeil vous promet de vou prou noir : auſurplus, vous eſtes enuoyee à Gnoriſe pour eſtre reſtituee en voſtre premier eſtat.

Incontinant Gnoriſe ſortit du parquet, & pre nant Epinoiſel’emmena dehors. Cependant le reſte des cauſes fut plaidé. Et la Fee † condui te en vne des cellules du Palais des ſecrets : là e ſtantauec Gnoriſe elle ſe deſcouure, & elle luy appliqua ſur le caractere de feu qu’elle auoit en la cuiſſe, vn remede fait de mercure corporel, de baume d’axunge de mulet, de ſel de talx, d’eſ ſence d’Iris, & d huyle de Saturne, qui auſſitoſt enleua la cicatrice qu’elle laua d’vn peu deſſence delin, puis d’vn peu d’huile de talk, ſi que depuis n’y a paru, la peau en peu de iours eſtant rentree en ſon naturel, & partant Epinoiſe oſtee de la eine où elle eſtoit touchant ceſte marque ſerui e, & de là elle fut renuoyee au Palais de plaiſan ce, où eſtoient les Dames auec Lofnis & Olo cliree. Belles ames qui prenez plaiſir à ces ren contres & qui meſurez vos amours au pied de ces paſſions, ne penſez pas que nous vous repre fentions toutes les circonſtances des amours, ſi nous y taſchions ſeulement, nos diſcours tire roiental’infini, vn ſeul amour ſeroit capable de nous y ietter. Nous ne mettons deuant vos yeux que ce que nous auons recueilly de plus delié de ce quia eſté deduit en la preſence de ce grand Empereur, auquel s’adreſſoient les actiōs peines & ſouffrances des Amans, à fin que les comparant à ſon mal, ily miſt ordre par vertu, en comparant la douleur d’autruy à ſa deſtreſſe : les fortunes des autres à ſonaduanture, & leurs faits à ſes deportemens, & qu’en ce faiſant il tempe raſt ſa maligne humeur, & puis qu’en finiliu geaſt excellemment que l’Amour & les Dames ſontle beau feu des eſprits auquelilsſont exami nez poury deuenir parfaits comme l’or dans les ardeurs du charbon allumé : Mais ne nous de ſtournons point trop : Gnoriſe ſe remit en ſa pla ce, dont ſoudain elle ſeleua, auſſi bien vne §. le cauſe s’acheuoit, & elle paſſant vers le peuple y auoit aduiſé Serafiſe belle & accomplie De moiſelle qu’ellealla querir, & trauerſant expres, s’addreſſa auſſi au ſeruiteur de la belle, & les fit ioindre le barreau, toutincontinantil auint à ces Amans comme aux autres, & combien qu’ils ne fuſſent venus que pourvoir, ſi eſt-ce que par la force duTalifman leurs cœurs entrerent en l’hu meur d’amour qui excite les paſſions. Adonc Serafiſe dit à ce Gentilhomme, Qui vous mei ne icy Conſtant Il reſpond, Le deſir devoir, maisie m’aduiſe, laiſſant à part ce qui s’eſt paſſé, que vous me detenez en vne grande peine, veu que vous m’auez promis toute amitié, & cepé dant vous ne faites pas beaucoup d’eſtat de moy. Auſſiie n’ay plusde courage, mon cœur s’eſcou le comme eau meſpriſee, & la valeur qui me re leuoitl’ame apres tant de belles conceptions eſt eſteinte : Adieu, Belle, il ne faut plus que i’eſpe re, puis que vous me deſdaignez.N’eſt-ce point ce que ie premeditois, & que languiſſant aupres de vous ie craignois, vous auez vn eſprit tranſcê dant qui vous emporte apres des magnifiques idees, & ceſte vertu qui autresfois m’eſlançoit de meſme, eſt cauſe que vous recognoiſſant de telle humeur, ie m’afflige cruellement, & treſ buchant aux eſcots du deſeſpoir ie deſchay de touteforce, &principalement quand ie me pro oſe voſtre perfectió. Ie meurs doncques deſo § l’affliction continuelle que l’Amour me fait apprehender, pource que ie né ſuis pointaſ ſeuré devoſtre amitié, veu le peu de ſoin que vous prenez à me le faire paroiſtre.Ie mets à Pa bandon mes belles entrepriſes. I’enuoye au loin mes deſſeins, & me perdantie fraudray l’at tente de pluſieurs à voſtre dommage : i’oublieray les beaux trophees queie preparois àvoſtre gloi re, l’oubly que vous auez pratiqué pour moy, a touteſteint ma memoire. Que le deſplaiſir de perdre l’aſſeurance de ſon amitié eſt cruel ! C’eſt fait, il n’y a rien au monde tant aymable que vous, auſſi rien ne me defera que la perte de vos belles graces : voilà ie meurs oppreſſé des plus vrgentes extremitez du dueil, l’inquietude meſle moname detant d’ennuisqueie ne me recognoi plus : Toutesfois en quelque eſtat que ie puiſſe eſtre, & fuſſe meſme en l’extremité, les reſtes des ſouſpirs de mon cœur s’enuolerontauecvo ſtre nom, & toutes mes penſees prenans fin vous auront pour leur dernier ſuiet, Serafiſe fit vne longuepauſe, puis luy dit le regardant d’vn œil voleur de cœurs : Vous ſçauez queie n’ayiamais eu deſſein que de vous hoiiorer plus que ma vie, § fidelité, &iene ſçay pourquoy vous vous eſtrangez tant. Ie vous prie de viure en la tranquillité que vous auez acquiſe, & n’affligez voſtre ame de triſteſſe, eſtant certain que ie ne ſeray iamais autre que ce que ie vous ay promis.Le peu de tempsque ceſte Belle auoit ·eſté ſans reſpódre repreſentoit l’eſpace de quel ques mois qu’elle n’auoit rié fait entendre à Cö ſtät, encor qu’il luy euſt eſcrit pluſieurs fois, ſur quoy illuy fit ceſte reſponſe : I’ay longtemps diſputé auec mes propres deſirs, auant que me laiſſer tranſporter au deſeſpoir, mais voyant que la conſtance de mö cœur s’étretenoit pour neät, ſe reduiſant en vnevaine fantaiſie, recreu de cou rir aprestant d’imaginations, i’ay deliberé de me tenir a ma perte, & m’occupant doucement à deſduire mes regrets, m’accuſer quant & quant de mon inſolence, ayant trop entrepris, & ſans vous rien imputer que voſtre propre plaiſir, me dire moy-meſme coulpable de mon mal.En ce ſte reſolutiöi’ay reſigné mesvolontez à la deſti nee, afin d’eſtre conduit ſelö le hazard, vos beaux yeux triompheront comme il leur plaira, vos puiſſances ferontàleur gré, & vos merites vous eſtabliſſans Royne des cœurs me paroiſtrôt cya pres en heureux tableau où ie verray les rencö tres d’amour, de l’obeyſſance duquel ie me re uolte, ne me reſeruant que le plaiſir que"i’auray de voir les paſſades des eſprits qui vous recher cheront, tandis que deſdaigné ie m’endurciray contre les pointes de la diſgrace.Ne laiſſez pour tant de viure heureuſe, eſtant contente de m’a— — uoir mal mené. le ne me veux point reſſentir de ce dernier outrage que vous me faictes, mc traictant en deſeſperé auant le temps : n’eſt-ce point en vſer comme on faict à ceux qui languiſſent ſans eſpoir de reſchaper, de me propoſer des paroles qui autresfois euſſent eſté ma vie, & à ceſte heure me ſont vn traict deſ laiſant & mortel : ceſte belle conſolation & ces § paroles en temps propre, m’euſſent en tretenu & fait viure, mais hors temps m’appor tent du deſpit, & puis apres ma reſolution me ſont indifferentes : voilà ce ſont de beaux artifi ces qu’il me faut trouuer bons pource qu’ils vië ment de vous, qui viuez de la † que vous ob tenez ſur tous les cœurs. Or belle ieme rauiſe, ie quittetoute diſpute, ie me departs de toutes re proches, & veux auoir tort s’il vous plaiſt : Mais ſi depuis tant de fois que ie me ſuis aduancé à mon deuoir, vous l’euſſiez recogneu, au moins d’vne ombre de bonne volonté, vous m’euſſiez autant obligé que vos deſdains exercez ſur moy ſans raiſon & ſi longtemps m’ont cruellement eſtrangé : Toutesfois ayant laſché ceſte deſpi teuſe colere, ie penſe à vos belles paroles, & me repreſentant ce queie doy à la beauté que i’ay me tant, ie vous veux deſduire mes fantaiſies, mes volontez, & mes recognoiſſances, pour ce que vos doux accens ſont allez iuſques au plus delicat de mon ame, & l’ont ramenee du deſtroit où ſon affliction l’arreſtoit, pout ſe remettre à vous ſeruir, file deſtin le veut.

Un iour recognoiſſant que ie ſuis incapable
Belle de vous ſeruir i’en vins au deſeſpoir,
Et prenant le chemin du deſert effroyable,
Je voulu m’y cacher pour iamais ne rien voir.

C’eſt bien auoir des yeux de voir ce qui s’addreſſe,
Et de le diſcerner : e_Wfais voirparfaitement,
Eſt voir le iourheureux des yeux de ſa maiſtreſſe
Car c’eſt voir ſans rië voir que devoir autremét, Pour doncques ne rien voir, i’eſleu vn Hermitage, "Pour le lieu deſtiné du reſte de mes iours, Et me determinant dans ſa grotteſauuage, I’ypenſois conſumer ma vie & mes amours. le me determinois à ceſte vie auſtere, eAfin d’eſtrepuny de ma temerité Et cherchant à ma vie vne vie contraire, 1’eſtois à ce deſſèin ardamment arreſté. T)eſia ie lamentois ſur ma vie paſſee, Teſſous le triſte habit voulant m’enſeuelir, Et de deuotion mon ame tant preſſee, Vouloit tout autreſoin de mon cœur abolir. J’eſtimois que ce monde eſtoit vne balotte Formee deſauon, figuree de vent, Et voulant l’oublier ma penſee deuotte, En ma deuotion m’enfonçoit plus auant. f’eſtois preſques reduit par ceſte desplaiſance, &tpenſois reſigner au deſert mon vouloir, Et comme n’ayant plus deſſu moy depuiſſance, Tout mon penſereſtoit Religieux dcuoir. Mais comme ie cuidois franchir ceſte barriere, feſentis mille feux en mon cœur s’allumer, Et poury reſiſterie me mis en priere, &t les eſteindis tous, fors le doux feux d’aymer. Plus ie penſois l’,ſteindre & plus la ſouuenance De vos perfections le venoit exciter, — Plus ie m’en tirois loing, & plus ſa vehemence
Plus aſpre que iamais me venoit irriter.
Ie n’eſtois preſque plus qu’vn deſcharné ſkelette,

Ou l’on ne cognoiſſoit quel eſprit & les os,
Et i’eſtois reſolu, mais mon ardeur ſecrette,
Tant eſloigné de vous metroubloit ce propos.
Adoncq ie recogneu que ie n’auois de vie,
Que celle dont vos yeux m’animent doucement,
Et que ſi obſtiné ie ne changeois d’enuie,
Qu’il me faudroit perir trop deſdaigneuſement.
Pour m’oſter ce penſerie faiſois penitence,
Mais plus ie m’affligeois plus ieſentois d’amour,
Et mon feu ſe ſeruant de ceſte circonſtance,
Se ralumoit de nuit pour s’enflammer de iour.
Ie penſe que i’auois deſir de me diſtraire
Du tout du ſouuenir de vos perfections,
Ie ne le voulois pas : mais ie le voulois faire,
Me combattant moy-meſme en mes tentationr.
Depuis qu’on s’eſt ſubmis à l’amoureuſe flame,
On ne ſe peut iamais deſdire de ſes vœux,
On pourroit auſſi toſt eſtre viuant ſans ame,
Que viure ayant ayméſans en ſentir les feux.
Et puis meſounenant de voſtre bellegrace,
Et que vos yeux eſtoient mesſoleils de douceur,
Je ſentis vn brillant comme vn eſclair qui paſſe
Me venir arracher toute faſcheuſe humeur.
Adoncques reſueille ie reprisma memoire,
Laiſſant le triste ſoin qui de vous meprtuout,
Et ſuyuant les deſirs de ma premiere gloire,
Je repris les deſſins que mon cœur conceuoir.
Je reuins voir vos yeux, & leur belle lumiere,
Me rendit eſperdu tant mon cœur fut ſurpris
Apres ie me remis en mafaçonpremiere
Au feu de vos beautez reprenant mes eſpritr.
Et bien qu’encorieſois indigne, qu’il vous plaiſe
Accepter le deuoir de mon humilité,

Mon ame toutesfois ſe promet pourſon aiſe
Que vous fere (eſtat de ma fidelité.
Je n’irayplus tracer apres le triſte ombrage
De ces lieux eſcartez, ou ſe meurt toutplaiſir,
Par des deſſeins plus beaux ie Yeux que mon courage
Rendel’effet eſgalà mon braue deſir.
Auſſi pour tout iamais tout autreſoin i’oublie,
Rien meme ſera cher quevous porter honneur,
1’y ſuis determiné, auſſi ie vouſupplie
D’excuſer les diffauts de voſtre ſeruiteur.
Ma belle, il vous a pleu de m’eſtre fauorable,
De m’auoir accepté, d’auoir receu mafoy, Ie la vous garderay, & tant inuiolable : ſQue tous fideles cœurs prendront exéple en moy, & n ceſt excez d’eſprit tout raui de lieſſe, T{ entrant au bon eſtat de mon entendement, cet hömage ie rends : car de vous ma Maiſtreſſe Ie tiens l’honneur, la vie, & le contentement.

SERAFisE. Voila l’humeur du perſonnage qui ſe donne des trauerſes en m’en donnant, & ie n’oſerois letancer de ſes perturbations qui me moleſtent, Car incontinant que ie penſe l’en aduiſer pour le reprendre, & deſtourner, ſon cœur s’en vlcerera, & entrera en fougue, par tantil me le faut & ie le veux traicter en patien tant, ioint que ſa fantaiſie eſt ſi delicate † eſt à mignarder comme vn enfant, poſſible auec le temps ſes opinions deuiendront eſgales à ſon nom, & ne m’attribuera rien de deſrai | ſonnable.

L’Empereur ayant ouy le Conſeil, ces Amans entendirent ceſt Arreſt : Le conſeil a ordonné que Serafiſe continuera à iuger prudemment de ce qu’elle deura à Conſtant, afin qu’il ſoit recompenſé des afflictions de ſon cœur à ſon occaſion s’il ſe treuue digne d’eſtre gratifié de ſes faueurs. Auſſi conſtant demeurera fidele à celle qui reçoit la gloire a eſtre parfaite Amante.