Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/CHAPITRE I/III. Affinité du zend et du sanscrit

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par James Darmesteter.
Texte établi par Musée Guimet, Ernest Leroux (I. La Liturgie (Yasna et Vispéred) (Annales du Musée Guimet, tome 21)p. xix-xxiii).
mots sur dix sont du pur sanscrit et même que certaines de leurs inflexions sont formées par les lois du Vyácaran, comme par exemple yushmácam, génitif pluriel de yushmad. Néanmoins Anquetil, très certainement, et le compilateur persan, très probablement, n’avaient aucune connaissance du sanscrit et par suite ne peuvent avoir inventé une liste de mots sanscrits : c’est donc une liste authentique de mots zends qui ont été conservés dans les livres ou par tradition : il suit de là que la langue de Zoroastre est au moins un dialecte du sanscrit, aussi proche de lui à peu près que le pracrit ou d’autres idiomes populaires que nous savons avoir été parlés en Inde il y a deux mille ans[1]. » Celte conclusion que le zend est un dialecte du sanscrit était erronée ; elle régna jusqu’à Burnouf : mais c’était un grand progrès d’avoir marqué la parenté des deux idiomes.
En 1798 le Père Paulo de Saint-Barthélemy, carme déchaussé, syndic des missions asiatiques, développe la remarque de Jones dans une brochure sur l’antiquité et l’affinité du zend, du sanscrit et de l’allemand[2]. Il établit celte affinité en dressant une liste parallèle de mots zends et de mots sanscrits, choisis parmi les termes les moins susceptibles d’être empruntés, ceux qui désignent les rapports de parenté, les membres du corps, les idées les plus générales. Une seconde liste, destinée à montrer par un point spécial l’affinité étroite des deux langues, comprenait dix-huit mots empruntés à la langue liturgique. L’idée était originale et hardie : l’exécution est moins heureuse : car sur les dix-huit rapprochements aucun ne se vérifie. Enfin il essaya d’expliquer par le zend les mots de vieux persan transmis par les anciens. De toutes ces comparaisons, il conclut que dans une antiquité très reculée le sanscrit était parlé en Perse et en Médie et que de là sortit la langue de Zoroastre. Il en conclut aussi que le Zend-Avesta est authentique : car si c’était une compilation récente, comme le veut Jones, comment se fait-il que les vieilles inscriptions des Perses, que les prières liturgiques des Parsis et leurs livres ne révèlent pas le sanscrit pur, pris des pays qu’habitent les Parsis, mais une langue mêlée, aussi différente des autres dialectes de l’Inde que peuvent l’être chez nous le français et l’italien. » Cela revenait à dire avec beaucoup de détours que le zend ne dérive pas du sanscrit, mais que le zend et le sanscrit dérivent tous deux d’une langue plus ancienne. C’est à dégager ces conclusions, entrevues par le Carmélite, que va marcher tout le progrès de la science.
Les vingt-cinq premières années de ce siècle furent stériles. Grotefend ébauche le déchiffrement des inscriptions perses, mais sans que ni lui ni Anquetil songe à chercher dans le zend un instrument de recherche ou de confirmation. En 1808 John Leyden fait du zend un dialecte pracrit, parallèle au pâli, le pâli étant identique au magadhi des grammairiens et le zend à leur sauraseni[3]. En 1819, Erskine fait du zend un dialecte sanscrit importé de l’Inde en Perse par le fondateur de Magisme, mais n’ayant jamais été parlé par les indigènes de Perse[4]. Son grand argument est que le zend n’est pas cité dans le Farhangi Jehangiri parmi les sept langues anciennes de la Perse. Il est d’ailleurs obligé d’avouer que, quant au contenu, l’Avesta concorde étrangement avec les données des anciens et que son livre fondamental, le Vendidad, s’il est l’œuvre d’un faussaire, est l’œuvre d’un faussaire d’une habileté rare et qui ne s’oublie jamais. Autant valait, remarquait Sacy, n’y pas voir l’œuvre d’un faussaire.
Le mémoire d’Erskine provoqua une réponse décisive d’Emmanuel Rask, un des initiateurs les plus originaux de la grammaire comparée et qui eut l’honneur d’être le précurseur de Burnouf dans la philologie zende, de Grimm dans la philologie germanique. Il avait en 1820 recommencé l’expédition d’Anquetil et avait recueilli une riche collection de manuscrits zends, les plus anciens qu’il pût trouver. Dans une lettre à Elphinstone, président de la Société littéraire de Bombay, il réfute avec un rare bon sens les objections théoriques d’Erskine ; il montre que le passage du Jehangiri se rapportait à des périodes bien postérieures à celles où se placent le zend et le pehlvi ; que le persan moderne ne doit pas dériver du zend, mais d’un dialecte très voisin ; qu’il est impossible d’admettre qu’une religion soit prêchée à un peuple dans une langue étrangère ; enfin, et c’est là le point capital, que le zend n'est pas un dérivé du sanscrit. Car le système des sons zends se place près du système persan, non du système sanscrit ; et quant aux formes grammaticales, si elles se rapprochent souvent du sanscrit, elles se rapprochent aussi souvent du grec ou du latin et parfois ont un caractère tout à fait spécial et indépendant qui en fait une langue à part. Il n’est pas une de ces observations qui n’ait été absolument confirmée par la science[5].
Cependant en Allemagne Meiners n’avait pas fait d’élèves. La cause d’Anquetil était gagnée : les théologiens invoquaient sa traduction dans leurs polémiques[6], et Rhode retraçait d’après l’Avesta « la tradition sainte du peuple zend »[7] Le livre de Pierre de Bohlen, en 1831, marque un pas en arrière[8]. Pour Bohlen, comme pour Jones, Leyden, Erskine, le zend est un dérivé du sanscrit, au même litre que le pâli et le pracrit. Sa méthode et son erreur consistent à prendre les mots zends sous la forme souvent incorrecte qu’ils ont dans les lectures d’Anquetil et il n’a pas de peine à montrer alors que le mot zend est moins bien conservé que le sanscrit correspondant. D’autre part, il prend les noms propres sous leur forme parsie, au lieu de les prendre sous la forme zende originale, ce qui le conduit à des rapprochements ingénieusement ridicules. Ainsi Ahriman devient un sanscrit ariman qui signifierait « l’ennemi» : Bohlen aurait pu voir dans Anquetil même que Ahriman n’est que la forme moderne de Enghri meniosch ou mieux Añgrô Mainyush. L’Amshaspand de la Bonne Pensée, Vohu Manô, devenait, grâce à la forme moderne dérivée Bahman, un doublet de Krishna, étant le sanscrit bâhuman « le dieu aux longs bras ». Par des procédés analogues Vullers[9] établissait l’identité de Gushtàsp, le protecteur de Zoroastre, avec l’Hystaspes, père de Darius, des historiens grecs, Gushtàsp transcrit en sanscrit, lui donnait Ghushtâçva « dont le cheval a été entendu », ce qui confirmait la légende de Darius obtenant le trône par le hennissement de son cheval. Vullers aurait pu se demander pourquoi cette épithète remontait au père de Darius au lieu de rester attachée au héros de l’aventure, il se serait épargné ces frais de sagacité s’il avait demandé au zend la forme originale du nom de Gushtàsp, qui est Vishtâspa.

IV

Enfin parut Burnouf. Depuis la publication du Zend-Avesta d’Anquetil jusqu’à celle du Commentaire sur le Yasna, c’est-à-dire au cours de plus de soixante-dix ans (1771-1833), on n’avait fait aucun progrès réel dans la connaissance des textes zends. La parenté du sanscrit et du zend est la seule idée nouvelle qui fût entrée dans la circulation : elle n’avait d’ailleurs amené aucun progrès pratique. La traduction d’Anquetil était toujours la seule autorité, et à mesure que s’évanouissaient les doutes sur l'authenticité de l’Avesta, l’œuvre du traducteur prenait un caractère d’infaillibilité. Anquetil avait appris le zend de la bouche des Parsis même : qui pouvait prétendre en Europe faire la leçon à ses maîtres ? Rask n’avait pas continué ses pénétrantes recherches et personne ne songeait à lire l'original à la lumière de la traduction.
Vers 1825 Eugène Burnouf, plongé dans ses études pracriles, cherchait à délimiter le domaine des langues aryennes dans l’Inde. Il avait établi la limite qui, au midi de l’Inde, sépare les races de langue aryenne des races non aryanisées : il lui restait à présent à établir s’il y avait au nord-ouest une ligne de démarcation analogue ou si c’était en dehors de l'Inde qu’il fallait chercher les origines de la langue et de la civilisation indiennes. Il fut ainsi conduit à interroger les langues de la Perse et tout d’abord la plus ancienne de toutes, le zend. Mais quand il essaya de lire l’Avesta en

  1. Asiatick Researches, II, § 3.
  2. De antiquitate et affinitate linguae samscredanicae el germanicae, Rome, 1798.
  3. Asiatick Researches, X, 283.
  4. On the Sacred Books and Religion of the Parsis (dans les Transactions of the Literary Society of Bombay, 1819).
  5. Remarks on the Zend language and the Zend-Avesta (Transactions of the Bombay Branch of the Royal Asiatic Society, III, 524). – Ueber dans Alter und die Echtheit der Zend-Sprache und der Zend Avesta, tr. du danois par F. H. von der Hagen, Berlin, 1826.
  6. Erläuterungen zum Neuen Testament aus einer neueröffneten morgenländischen Quelle, Ἰδοὺ μάγα ἀπὸ ἀνατολῶν, Riga, 1775.
  7. Die heilige Sage und das gesammte Religionsystem der alten Bactrer, Meder und Perser, oder des Zend Volks, Francfort, 1820.
  8. Commentario de origine linguae zendicae e sanscrita repetendae (Koenigsberg, in-8°, 1831), analysé et réfuté par Burnouf, dans le Journal des savants, 1831, pp. 457 sq.
  9. Dans ses Fragmente über die Religion der Zoroaster, Bonn, 1831.