Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/CHAPITRE I/IV. Burnouf.

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Traduction par James Darmesteter.
Texte établi par Musée Guimet, Ernest Leroux (I. La Liturgie (Yasna et Vispéred) (Annales du Musée Guimet, tome 21)p. xxiii-xxvii).
s’aidant de la traduction d’Anquetil, il fut surpris de voir que cette traduction n’éclairait point le texte et qu’il lui était impossible d’entrer dans le sens de l’un avec le secours de l’autre. Un examen suivi de l’œuvre d’Anquetil lui en révéla bientôt toute l’insuffisance. Il avait manqué à Anquetil pour donner une traduction fidèle de l’Avesta, deux instruments indispensables. D’une part, ses maîtres parsis eux-mêmes connaissaient mal et le zend et le pehlvi, c’est-à-dire la langue dans laquelle, au moyen âge, les docteurs de la loi avaient traduit et commenté le livre sacré ; par suite la tradition qu’Anquetil recevait de leur bouche, étant insuffisante en elle-même, faussait son œuvre dès le principe. D’autre part, il lui manquait le secours puissant de la philologie comparée : le sanscrit était inconnu, de sorte qu’il se trouvait emprisonné dans la tradition fautive de ses maîtres, sans issue pour en sortir. Il avait d’ailleurs peu d’aptitude et de goût pour l’analyse grammaticale : il était comme tout son siècle, comme son adversaire William Jones, préoccupé avant tout des idées et du fond et ne savait pas encore que la connaissance du fond est toujours incomplète et incertaine sans la connaissance de la forme. Il est probable aussi que ses maîtres ne mettaient pas à l’éclairer toute la bonne volonté, ni toute la clarté nécessaires : il faut avoir étudié avec des Orientaux pour se rendre compte de toute la difficulté qu’il y a à le faire profitablement : il faut déjà être au courant du sujet et des questions pour savoir les interroger : car, avec la meilleure volonté du monde, ils ne se rendent pas compte des choses qui nous intéressent et leur angle visuel est différent du nôtre.
Burnouf, rejetant le témoignage de la tradition parsie dans la forme imparfaite et douteuse où il la trouvait dans Anquetil, en découvrit une forme beaucoup plus ancienne et plus pure dans les manuscrits mêmes rapportés par Anquetil : c’était une traduction sanscrite du Yasna, faite il y a cinq siècles ou plus[1], par un Dastùr de l’Inde, Nériosengh, fils de Dhaval. Celle traduction avait été faite sur la vieille traduction pehlvie, de sorte que par l’intermédiaire de Nériosengh, Burnouf remontait de l’interprétation des Parses du xviiie siècle à celle du haut moyen âge, et il pouvait ainsi s’appuyer sur la tradition d’une époque où la religion était encore florissante et la science théologique en pleine vigueur. Les renseignements fournis par cette tradition plus ancienne et plus authentique, il les contrôle, les confirme ou les rectifie par la comparaison des passages parallèles et aussi, en dernière analyse, par les données de la grammaire comparée, que Bopp venait de constituer et qu’il appliquait déjà avec succès à l’explication des formes zendes. La méthode suivie par Burnouf est aussi simple que puissante : il commence par établir le texte par la comparaison des manuscrits et des variantes : cela fait, il met en regard de la phrase zende la traduction d’Anquetil et celle de Nériosengh ; montre les désaccords qui se produisent entre l’original zend et la traduction d’Anquetil ; passe de là à la traduction sanscrite, détermine le sens donné par Nériosengh à chacun des termes zends et à l’ensemble de la phrase ; passe du sens du mot à l’explication de la forme ; dégage ainsi pas à pas le vocabulaire et la grammaire de la langue et enfin, quand il y a lieu, passant du sens et de la forme du mot à ses affinités étrangères, détermine sa place dans la famille aryenne[2]. Son Commentaire sur le Yasna ne comprend que le premier des 72 chapitres du livre, c’est-à-dire une partie infiniment petite de l’Avesta ; mais les nombreux extraits de l’Avesta que la comparaison des passages parallèles amène sous son étude, étendent le cercle de ses découvertes bien au delà de ce cercle restreint. Il l’élargit encore dans des études de détail publiées dans le Journal asiatique de 1840 à 1846, et qui comprennent entre autres l’interprétation presque complète du Hâ IX, relatif au culte de Haoma et l’un des plus importants de l’Avesta pour la mythologie comparée de la Perse et de l’Inde[3]. Ses études sur le Bouddhisme l’empêchent de donner à la science iranienne tout ce qu’elle pouvait attendre de lui ; mais il laissait la science constituée et l’exemple de la méthode à suivre, non seulement dans ce cas spécial, mais dans tout déchiffrement de langue inconnue.
Vers la même époque, le déchiffrement des inscriptions perses par Burnouf, Lassen et Rawlinson révélait l’existence, à l'époque des premiers Achéménides, d’une langue étroitement alliée au zend, et les derniers doutes sur l’authenticité de l’Avesta furent emportés du même coup. L’Angleterre même désarma, et dans ses interminables polémiques avec les Parsis, le Révérend John Wilson se référa aux traductions de Burnouf et n’éleva pas un doute sur l’authenticité du livre qu’il attaquait[4].
La méthode était tracée : il n’y avait qu’à la suivre — puisqu’elle avait fait ses preuves — en élargissant son champ d’application et ses ressources. Burnouf n’avait eu en main qu’un instrument, la traduction sanscrite de Nériosengh. Or, cette traduction ne pouvait servir que pour le Yasna et d’autre part, pour le Yasna même, elle offrait certains dangers . Elle n’avait point été faite directement sur l’original : elle était calquée, avec une littéralité barbare, sur la traduction pehlvie : de là des obscurités nombreuses et souvent des erreurs que l’on ne pouvait reconnaître qu’en se reportant à l’original pehlvi, et il fallait tout le bon sens intuitif de Burnouf pour éviter les pièges que tendait, à chaque phrase, la servilité maladroite de la traduction sanscrite. À l’époque où Burnouf rédigeait son Commentaire, les textes pehlvis, malgré les découvertes épigraphiques de Sacy, étaient encore scellés d’un double sceau : il y a loin du déchiffrement d’une inscription ou d’une légende monétaire à la lecture d’un livre suivi. Ce n’est que quatre ans plus lard, en 1830, que parut dans le Journal asiatique (n° d’avril), le premier essai sur le pehlvi des manuscrits, essai d’une rare sagacité, dû à Joseph Müller. D’autre part, la limitation étroite des ressources traditionnelles dont disposait Burnouf l’avait forcé de s’adresser à l’étymologie et au sanscrit plus qu’il n’aurait fait s’il avait eu en main des matériaux directs plus considérables. On peut dire que les seules erreurs que l’on puisse, après cinquante ans d’études, relever dans son Commentaire, se sont presque toutes produites dans les cas où il crut pouvoir chercher dans l’étymologie et l’analogie du sanscrit les lumières que la tradition lui refusait. L’étymologie ne donne jamais que des possibilités, jamais des réalités : les réalités ne peuvent être fournies que par l’histoire, la tradition, le témoignage positif des faits. Il est certain que si Burnouf avait vécu, à mesure que les documents se seraient multipliés, il aurait fait la part de moins en moins large à l’étymologie et se serait contenté de fournir des faits à la grammaire comparée au lieu de lui demander des secours.

V

On pouvait prévoir qu’à !a mort de Burnouf, l’unité de la science se briserait. Les uns chercheraient à réunir tous les documents qui éclairent l’Avesta, toute la littérature à laquelle il a donné naissance, toutes les traditions qui en sont venues jusqu’à nous ; les autres demanderaient aux combinaisons étymologiques le secret du livre. Seul, parmi les successeurs de Burnouf, l’abbé Windischmann, sut réunir les deux méthodes, avec une sagacité pénétrante qui parfois rappelle le maître[5].
Au moment où mourait Burnouf (1832), commençait la publication simultanée de deux éditions critiques de l’Avesta, l’une par le Danois Westergaard, l’autre par le Bavarois Spiegel. Westergaard, au retour d’un

  1. Sur la date de Nériosengh, voir plus bas, ch. viii.
  2. Commentaire sur le Yaçna, l’un des livres religieux des Parses, ouvrage contenant le texte zend expliqué pour la première fois, les variantes des quatre manuscrits de la Bibliothèque royale et la version sanscrite inédite de Nériosengh, t. 1, in-4°, 1833, pp. cliii (Avant-propos et observations préliminaires sur l’alphabet zend) — 592 (Commentaire sur le Yaçna) — cxcvi (Notes et éclaircissements ; Additions et corrections).
    Burnouf avait publié déjà un spécimen de sa méthode dans le Journal asiatique de 1829 (Extrait d’un commentaire et d’une traduction nouvelle du Vendidad Sadé).
  3. Réunies en un volume après sa mort sous le titre, Études sur la langue et sur les textes zends, Paris, vol. in-8°, pp. iv-429, 1840-1850.
    Pour compléter l’œuvre zende de Burnouf, il faut ajouter : Observations sur la
    partie de la Grammaire comparative de M. F. Bopp, qui se l’apporte à la langue zende (dans le Journal des Savants, 1833).
    Observations sur les mots zend et sanscrit Vahista et Vasichtka et sur quelques superlatifs en zend (dans le Journal asiatique , 1834).
    Enfin l’édition lithographiée du Vendidad Sadé de la Bibliothèque royale, (vol. in-fol. de 562 pages, 1829-1843) ; dont la transcription romane par Brockhaus, en 1850, met pour la première fois un texte accessible dans la main des étudiants.
  4. The Parsi Religion, as contained in the Zend-Avesta... unfolded, refuted, and contrasted with Christianity, Bombay, 1843 ; vol. in-8°. Livre assez étrange dans son objet et dans la forme, mais précieux par la masse des données prises surplace.
  5. Voir en particulier ses essais sur Haoma et sur Ânàhita. Ses œuvres posthumes ont été réunies par M. Spiegel, Zoroastriche Studien, 1862.