Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Tome I/CHAPITRE II/I. L’Avesta tel que nous le possédons.

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Traduction par James Darmesteter .
Texte établi par Musée Guimet, Ernest Leroux (Tome I. La Liturgie (Yasna et Vispéred). Annales du Musée Guimet, vol. 21p. xxxvii-xli).



CHAPITRE II


L'AVESTA ET L'INTERPRÉTATION DE L'AVESTA


I. L’Avesta tel que nous le possédons.— L’Avesta sassanide. — Avesta et Zend.
II. Secours pour l’interprétation de l’Avesta. — Secours directs. — Secours indirects.
III. Spécimens de la méthode historique.


I

L’Avesta est l’ensemble des textes sacrés de la religion dite Zoroastrisme ou Mazdéisme, du nom de son prophète, Zoroastre, ou de son dieu suprême, Ahura Mazda. Cette religion, dont les origines se perdent dans le passé le plus lointain de l’Iran, devint la religion de l’État à l’avènement des Sassanides, en l’an 226 de notre ère, et régna jusqu’au moment où la conquête arabe mit fin à la dynastie sassanide et à l’indépendance nationale (652). L’ascendant de l’Islam et la persécution ont amené son extinction progressive en Perse, où elle ne compte plus que quelques milliers d’adhérents, principalement à Yezd et dans le Kirman[1]. Elle a trouvé un refuge dans l’Inde où une colonie très prospère, descendue des fugitifs qui, à diverses

époques, quittèrent la terre de leurs pères pour conserver leur foi, en a conservé la tradition à travers douze siècles : c’est la colonie parsie[2].
L'Avesta, tel que nous le possédons aujourd’hui, n’est qu’un débris des textes que l’on possédait au temps des Sassanides ; et ces textes mêmes, suivant une tradition sassanide, ne sont qu’une partie de l’Avesta primitif tel qu’il existait au moment de la conquête d’Alexandre. Il formait alors, dit-on, vingt et un livres ou Nasks complets[3]. Dispersé et partiellement détruit par l’invasion grecque, on en réunit les fragments et on restaura partiellement les vingt et un Nasks sous les Sassanides. Nous possédons dans le Dînkart une analyse détaillée, et qui a tous les caractères de l’authenticité, de cet Avesta sassanide qui formait un corps d’Écritures encore très considérable, mais dont il ne nous reste plus guère aujourd’hui que les textes qui étaient entrés dans la liturgie, les seuls qu’il fût nécessaire de copier.
Ces textes sont :
1° Le livre liturgique par excellence, le Yasna, ou livre du sacrifice, avec son appendice nécessaire, le Vispéred.
2° Les prières propres aux différentes parties du jours, ou Gàh.
3° Les prières propres aux divers jours du mois, ou Sirôza.
4° Les prières propres aux fêtes des diverses saisons, ou Afringàni Gàhànbàr.
5° Les prières de glorification eu l’honneur des différentes divinités, ou Yashts.
6° Les prières en l’honneur des divers éléments, ou Nydyish.
7° Un livre, qui n’est pas spécialement liturgique, mais que l’on a fait entrer dans la liturgie en le récitant dans le sacrifice complet : le Vendidad.

Il est donc arrivé ; pour l’Avesta sassanide ce qui serait arrivé pour la Bible, si de toute la Bible il ne restait que les textes qui ont été incorporés dans le Paroissien. Ce qui restait en dehors de la liturgie ne périt pas immédiatement, ni tout entier. Plusieurs fragments, non liturgiques, mais possédant un caractère édifiant plus spécial, furent conservés pour eux-mêmes. Les écoles de théologie zoroastrienne qui persistèrent encore assez longtemps après la chute de l'indépendance et qui, au neuvième siècle de notre ère, en particulier, eurent un renouveau d’activité féconde, d’où est sortie une partie considérable de la littérature pehlvie, nous ont transmis des citations nombreuses de textes zends qu’elles possédaient encore et qui ont disparu depuis. Il est permis de croire que la recherche des vieux manuscrits pehlvis, à peine commencée, augmentera avec le temps dans une large mesure l’étendue de nos textes. On en jugera par l’étendue et la variété des fragments traduits et publiés dans notre second volume.
Le mot Avesta désignait sous les Sassanides et désigne encore les textes sacrés de la religion, et la langue où il étaient écrits était dite la langue de l’Avesta [4]. Cette langue était hors d’usage à l’époque où les Sassanides firent de l’Avesta et de sa doctrine le livre et la doctrine de l’État. C’est une langue parente du sanscrit et très proche parente du vieux perse, c’est-à-dire de la langue qui paraît sur les inscriptions officielles des Achéménides et qui était le dialecte propre de la province de Perse, berceau de la dynastie. Mais la comparaison philologique des deux dialectes prouve qu’ils ne représentent pas deux moments de la même langue, mais deux formes parallèles et indépendantes, autrement dit que la langue de l’Avesta représente le dialecte d’une autre province que la Perse. On est généralement convenu de donner à cette langue le nom de zend, dénomination erronée, car le mot, comme nous allons le voir, n’a jamais désigné une langue. On a

proposé de l’appeler vieux bactrien, dans l’hypothèse qu’elle représenterait la langue de la Bactriane, le pays du premier prosélyte de Zoroaslre, Vîshtàspa : on verra dans le second volume que c’est là une hypothèse gratuite et nous conserverons le terme en usage, sans y attacher plus qu’une valeur conventionnelle.
La langue de l’Avesla était depuis longtemps une langue morte, dont le sens s’était conservé dans la tradition des écoles théologiques, mais menaçait de se perdre. On rédigea donc des traductions du livre sacré dans la langue du temps, le pelhvi, qui est la forme que le vieux perse des Achéminides avait prise au bout de cinq siècles. Ces traductions représentent le sens traditionnel prêté au vieux texte et que l’on désignait sous le nom de zend, littéralement « connaissance ». On prétendait que ces explications traditionnelles émanaient de la même source que le livre même, c’est-à-dire de Zoroastre en personne[5]. C’était là une fiction absolument nécessaire pour étayer l’autorité des traductions sassanides, car le livre étant rédigé dans une langue morte et présenté subitement à la vénération du peuple, il fallait bien que ces traductions, pour remonter au sens de l’original par-dessus les siècles, pussent s’appuyer sur une tradition qui emportât l’obéissance. Aussi la traduction pehlvie quand elle veut désigner l’ensemble des textes sacrés emploie-t-elle les termes Apastàk u Zend « l’Avesta et le Zend », c’est-à-dire le texte sacré et son explication autorisée et sacrée[6]. Il ne paraît nulle part qu’il y ait jamais existé un livre

intitulé le Zend et servant de commentaire à l’Avesta : mais il y avait sans doute un grand nombre d’ouvrages qui incorporaient le Zend traditionnel et c’est de ces ouvrages que sont sortis les traductions et les commentaires qui sont venus jusqu’à nous. Il existait déjà des ouvrages de ce genre sous la période parthe : car un écrivain arménien du v" siècle, Elisée, dans un passage célèbre sur lequel nous reviendrons ailleurs (vol. Il, Introd.), cite le palhavik ou pehlvi parmi les branches de la littérature religieuse que devait posséder un grand prêtre. Or ce mot de pehlvi qui, dans le moyen âge et la période moderne, étant appliqué à tout ce qui est ancien, en est arrivé à désigner la langue des Sassanides, avait encore, sous les Sassanides mêmes, son sens original et s’appliquait à la langue et la littérature pahlav (Parthava) ou parthe.

  1. D’après M. Houtum-Schindler, le nombre des Parsis en Perse était, en 1881, de 8 499, dont 6 483 à Yezd et aux environs, 1 756 à Kirman et aux environs, 150 à Téhéran, 58 à Bahràmàbàd, 25 à Shiràz, 15 à Kàshàn, 12 à Bùshihr (ZDMG., 1882, 55). Ils auraient absolument disparu sans la protection efficace de leurs frères de l’Inde anglaise qui, depuis 1882, les ont l’ait exempter de la jazya et des vexations qu’elle amène (Dosabbai Framji Kahaka, History of the Parsis, 2 vol. in-8°, 1884 ; vol. I, 79-80).
  2. Le dernier cens publié (1881) donne dans l’Inde 85 397 Parsis, dont 43 598 hommes, 41 799 femmes. Sur ce nombre 72 065 dans la présidence de Bombay, dont 48 597 dans Bombay même (6,3 pour 100 de la population de la ville), 12 593 dans le district de Surate, 6 118 dans l’État de Baroda, 1 908 dans les autres États de la présidence. Le Bengale en comptait 156, Madras 143. — Le cens de 1891, m’écrit M. James Colton, donne 89 887 Parsis dans l’Inde.
    Pour l’histoire des Parsis depuis l’émigration, consulter Dosabhai Framji, /. /., et Bomanjee Byramjee Patell, Pàrsi Prakaç being a record of imporlant events in the growth of the Parsee community in Western India, chronologically arranged from the date of their immigration into India to the présent day, vol. in-4°, 1052 p., 1878-1888.
  3. Voir, sur l’Avesta primitif et son histoire, l’Introduction au second volume.
  4. M. Oppert a retrouvé dans les inscriptions de Darius la forme ancienne et le sens ancien du mot Avesta : apariy àbastàm upariyâyam « je gouvernais d’après la loi » : âbastâ est, en effet, traduit en assyrien par dinât {Journal asiatique, 1872, I, 295). Ce passage naturellement ne prouve pas que notre Avesta existât déjà, pas plus que l’existence du mot jus en vieux latin ne prouverait que le Corpus juris existait au temps des rois. — La forme pehlvie est Âpastàk, d’où les formes persanes âvastâ, óstà. Donnons comme curiosité l’étymologie du Grand Bundahish : Âpastàk, avéjak stàyishn ; « Avesta, éloge pur ».
  5. Maçoudi, II, 126 : « Le livre primitif est, nommé bestah. Pour en faciliter l’intelligence, Zeradecht compose un commentaire qu’on nomma zenda [ici un mot en alphabet arabe] ; il rédigea plus tard un autre commentaire qu’on nomme bazend [ici un mot en alphabet arabe] ; enfin, après sa mort, les docteurs de cette religion donnèrent une glose et une explication nouvelle des deux commentaires précédents, c’est ce qu’ils nomment baridah [ici un mot en alphabet arabe] (ou bariza [ici un mot en alphabet arabe]) » — Le zenda correspond au Commentaire pehlvi : le bazend (pàzand) désigne les transcriptions en iranien pur et en caractères zends ou persans que l’on fît des textes pehlvis, rendus trop obscurs et par la complication de leur alphabet et par la masse des mots sémitiques (on convient de donner à ces transcriptions le nom de pazend ou de parsi, selon qu’elles sont faites en caractères zends ou persans : voir Études iraniennes, I, p. 41). — La forme originale et le sens de baridah sont inconnus.
  6. De là l’emploi abusif de l’expression Zend-Avesta pour désigner le livre sacré (Haug). — Zend, comme on voit, ne désigne ni un texte ni une langue ; à la rigueur, on pourrait l’employer pour désigner le texte pehlvi, mais jamais le texte de l’Avesta et encore moins sa langue.