Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/Yasna/Hâ I/Appendice A

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1892.
Annales du Musée Guimet, Tome 21.


HÂ I
APPENDICE
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Le premier Hâ du Yasna fait passer en revue presque tout le panthéon mazdéen. Un grand nombre des divinités invoquées forment des groupes naturels et il importe de les considérer dans le groupe dont elles font partie, si l’on veut saisir clairement leurs fonctions et leurs rapports. Tels sont le groupe d’Ahura et des Amesha-Speñtas (invoqués dans le § 1) et le groupe des Génies du temps (Génies du jour avec leurs auxiliaires, §§ 3-7 ; Génies des mois, § 8 ; Génies des fêtes de saison, § 9). Nous réunirons ici brièvement les détails essentiels sur ces divers groupes, renvoyant au commentaire du texte et à l’Appendice au Sîrôza (vol. II) pour les détails plus spéciaux, et nous abstenant pour l’instant de toute considération sur l’origine lointaine et la formation des divinités considérées.


APPENDICE A
Ahura Mazda et les Amesha-Speñtas
Ahura Mazda. — Speñta Mainyu et Añgra Mainyu. — Vohu Manô, Asha Vahishta, Khshathra Vairya, Speñta Ârmaiti, Haurvatàt, Ameretât


Ahura Mazda est le dieu suprême du Mazdéisme ; les divinités secondaires, Amesha-Speñtas et Yazatas, sont sa création. Il est le créateur par excellence : dâtar, dadhvaô. Il est tout pouvoir et toute science, et ces deux caractères lui ont donné son nom : Ahura 1 [1] « le Seigneur », Maz-dào 2 [2] « le grand sage ».
Il n’a créé que le bien et les choses bonnes : le mal vient d’un autre être, Añgra Mainyu.
Dans cette conception dualiste, Ahura Mazda s’appelle Speñta Mainyu, que nous traduisons « l’Esprit Bienfaisant ou l’Esprit du Bien » 3 [3], ou Mainyu Spénishta « l’Esprit très bienfaisant, le plus bienfaisant des Esprits », par opposition à Añgra Mainyu, Aharman ou Ahrìman, l’Esprit du Mal, littéralement « l’Esprit Destructeur » 4 [4].
Ahura Mazda, comme source du bien, est la source de l’asha, il est l’être ashavan par excellence. Asha et ashavan sont des termes presque intraduisibles par la multiplicité d’idées qu’ils expriment. Asha (pour arta 5 [5]) désigne le bien, la vertu sous ses deux formes, morale et religieuse, et aussi la félicité suprême, que l’on obtient au ciel par l’asha. Ashavan désigne l’être d’asha, le fidèle idéal, le juste, et aussi le bienheureux du paradis, un ashavan sur terre faisant un bienheureux au ciel. Nous avons employé en général les mots « sainteté » et « saint » qui sont assez généraux pour pouvoir s’appliquer à la plupart des cas, et donner en même temps une idée de la hauteur d’idéal que le mot asha comporte, sans nous défendre, quand la traduction ordinaire aurait prêté à obscurité ou erreur, d’employer d’autres expressions pour asha : la vertu, le bien, ou le salut, la félicité ; pour ashavan : le juste, l’homme de bien, ou le bienheureux.
La définition la plus complète d’Ahura Mazda est donnée par la formule du Vendidad II, 1, qui résume tout ce qui précède :
Ahura Mazda, mainya spénishta, dâtare gaêthanãm astvaitinãm, ashâum : Seigneur omniscient. Esprit très bienfaisant, créateur des mondes corporels, saint !
Ahura Mazda réside dans le ciel suprême, le Garô-demâna, dans la Lumière infinie (Anaghra raocâo), qui est son lieu et son corps 6 [6], Angra Mainyu réside dans les Ténèbres infinies. La création a été amenée par une attaque d’Angra Mainyu sur la lumière : Ahura la repousse en prononçant les vingt et une paroles de l’Ahuna vairya (v. Hâ XIX), qui le frappent d’impuissance et le font retomber dans les ténèbres. Pendant son trouble, Ahura, avec la lumière cosmique, crée les six Amesha-Speñtas pour l’aider dans la création et le gouvernement du monde.
Ahura Mazda est un ancien dieu du ciel, à la façon de Varuṇa, de Zeus, de Jupiter ; et si largement que se soit développé le côté spiritualiste et moral de sa nature, au détriment de ses attributs naturalistes, il reste encore de ceux-ci des traces suffisantes pour qu’il soit nécessaire d’en tenir compte, même dans une exposition des conceptions du dernier état. C’est comme ancien dieu du ciel qu’il a pour corps et lieu la Lumière infinie, ce que les anciens Perses exprimaient en appelant Zeus, c’est-à-dire Auramazda, la voûte entière du ciel 7 [7] ; qu’il a pour fils Âtar, le Feu (Y. 11, 4, 18 et passim) ; qu’il fait couple avec la lumière solaire, Mithra (v. Y. I, n. 39) qu’il a pour œil, le Soleil (Y. I, 11, 35) ; pour épouses les Eaux (Y. XXXVIII, 1) et aussi Speñta-Àrmaiti, la Terre, en souvenir du vieil hymen cosmogonique de la Terre et du Ciel (voir page suivante).


Les Amesha-Speñtas ou « Immortels bienfaisants » sont des abstractions divinisées, les quatre premiers représentant des vertus cardinales, les deux derniers, des vertus de la nature. Le système zoroastrien a attribué à chacune de ces abstractions l’empire sur une partie déterminée de la nature (v. Palet Irani, 7-12).
Vohu Manô, ph. Vahûman, p. Bahman, est le premier créé des Amesha-Speñtas 8 [8]. Son nom signifie « Bonne Pensée » ; l’auteur du traité d’Isis et Osiris le définit exactement Θεόζ εύνοίαζ. Mais Vohu Manô représente la Bonne Pensée au sens intellectuel aussi bien qu’au sens moral, et les formules du Sìrôza invoquent avec lui non seulement la Paix, Âkhshti, mais aussi l’Intelligence, Khratu, sous ses deux formes, l’Intelligence 9 [9] naturelle et l’Intelligence acquise par l’étude (àsnô Khratu, gaoshὸ-srùta Khratu). Ahura s’est consulté avec Vohu Manô dans toutes ses créations 10 [10].
Vohu Manô tient les portes du Paradis : c’est lui qui reçoit les justes qui y entrent 11 [11] : les récompenses du Paradis sont dites « les biens de Vohu Manô » 12 [12] parce qu’elles sont données en retour de la Bonne Pensée.
Sur terre, Vohu Manô a sous sa garde le juste (Vd. XIX, 23, 77), et les troupeaux ; le juste, parce que le juste est l’incarnation même de Vohu Manô, les troupeaux pour quelque analogie qui nous échappe (cf. introd. au Mâh Yasht).
Asha Vahista, ph. Ashvahisht, p. Ardibahisht (de la forme parallèle perdue * Areta-Vahishta), « la Sainteté ou la Vertu parfaite » ou plus prudemment l’Asha parfait ». L’auteur d’Isis et Osiris le définit un peu étroitement, Θεόζ άληθείαζ : la vérité est, en effet, une des formes et un des sens de l’Asha, mais ne l’épuise pas.
Dans l’ordre matériel, il règne sur le feu et est invoqué avec Âtar, le dieu du feu (v. Y, I, 4, 12).
Khshathra vairya, ph. Khashtarvar ou Shatrôvêr, p. Shahrêvar, litt : « la Royauté qui fait son désir » (ou peut-être « qui fait le désir » [de Dieu]), est le Génie du bon gouvernement, Θεόζ εύνομίαζ. Comme tel, on invoque avec lui la Charité et la Miséricorde (Sirôza, 4.)
Dans l’ordre matériel, il règne sur les métaux (emblème et instrument de la royauté guerrière).
Speñta-Ârmaiti, ph. Spandârmat, p. Asfandârmad « la bienfaisante Ârmaiti ». Ârmaiti est littéralement « la Pensée parfaite » (bundak manisnih) : c’est la vertu de celui qui ârem mainyêtê (voir Y. XLVXLIV, 11) « qui pense parfaitement bien » et le sens qu’il faut attacher à cette perfection est donné par son adversaire Tarômaiti « l’orgueil, l’arrogance », le vice de celui qui tarem mainyêtê (ibid.), « qui pense par dessus les bornes ». Ârmaiti est la piété soumise et modeste (la définition grecque Θεόζ σοφίαζ ; semble trop large).
Speñta-Ârmaiti est le seul Amshaspand féminin. Dans l’ordre matériel elle est assimilée à la terre, qui elle aussi est femme ; elle est fille d’Ahura Mazda et son épouse aussi ; elle a de lui le premier homme, Gayô Maretan, souvenir des mythes anciens sur le mariage du Ciel et de la Terre, Ouranos et Gê, Jupiter et Tellus 13 [13]. Comme divinité féminine, elle est le type divin de la femme vertueuse.


5° et 6° Haurvatât, ph. Khordat, p. Khordâd, et Ameretât, ph. Amurdat, p. Murdâd, ont été primitivement « la Santé » et « le Non-Mourir » (Longue Vie) ; ils règnent sur les eaux et les plantes qui repoussent la maladie et la mort 14 [14].

Angra Mainyu, par raison de symétrie, a créé six Daêvas principaux pour lutter contre les six Amesha-Speñtas. Leurs noms sont dans l’Avesta Akem-Manô, Iñdra, Sauru, Nâoṅhaithya, Tauru, Zairi. Parmi ces Daêvas, Akem-Manô (Akoman) « la Mauvaise Pensée » est le seul qui réponde exactement à son adversaire : les cinq autres semblent être d’anciens démons que l’on a utilisés pour les nécessités du système et qui n’ont point de rapport direct avec les Amesha-Speñtas qu’ils combattent. Quelquefois on remplace Nâoṅhaithya par Tarmat (Tarômaiti, l’orgueil), Ârmaiti étant, avec Vohu Manô, un des noms d’Amesha-Speñta qui peuvent se retourner.



Appendice B. — Les Génies des veilles (Gahs)


I. Les Génies des veilles, Asnyas ou Gâhs ; Hàvani, Rapithwina, Uzayêirina, Aiwisrùthrima Aibi-gaya, Ushahina. — II. Les auxiliaires des Gâhs : Sâvaṅhi, Fràdaṭ-fshu, Fràdaṭ-vîra, Fràdaṭ-vîspām-hujyàiti, Berejya. — Vîsya, Nmànya, Zañtuma, Dahyuma, Zarathushtrôtema.

I. Les Gâhs. — La journée est divisée en cinq parties ou veilles dites en zend Asnya 1 [15], plus tard Gâh 2 [16]. Ce sont :

Hâvani 3 [17], Hâvan, le Gâh du matin (prâtassamdhyà, N.), commence à l’aurore (Bd. XXV, 9).


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  1. 1.Ahura, traduit en pehlvi khûtài (Y. XLVI XLV, 10 b ; par Nériosengh svâmin), dérive du substantif ahu qui a le même sens (voir l’introduction au Hâ XIX) : il s’emploie encore comme épithète d’homme ou de dieu (épithète d’Apâm napât, de Mithra ; du roi Husravas, Yt. XIX, 77 ; au pluriel, en parlant des rois, Yt. V, 85 ; XIV, 39).
  2. 2. Mazdào, traduit en pehlvi dânâk « sage, savant » (Y. XLVI XLV, 10 b ; par Nériosengh mahâjhâńin « le grand savant »). Cette dernière traduction repose sur une décomposition étymologique de mazdào en maz, grand et dào, qui sait. Cette étymologie, peut-être fausse, si mazdào est, comme le veut Benfey, le védique medhàs, rend bien en tout cas la conception de Mazda.
  3. 3. Ce n’est qu’un à-peu-près : speñta est traduit en pehlvi afzûnîg « qui a de l’accroissement », ce qui peut se prendre soit au sens actif, soit au sens passif, « qui rend plus grand » ou « qui grandit » ; le superlatif spénishta est traduit de même et glosé comme il suit : « c’est-à-dire que de quelque chose il peut faire beaucoup » (Ormazd Yasht), ce qui prouve que afzûnîg est pris au sens transitif. Speñta vient d’une racine su, qui a donné un grand nombre de dérivés exprimant tous l’idée de bien et de prospérité par celle d’accroissement : savô « l’accroissement, l’intérêt, le profit » ; saoidhi, même sens ; sévishta « très profitable, très utile » ; saoshyant « qui accroît, qui fait prospérer, bienfaiteur » (cf. Y. IX, 2, 8, note 8) ; spen, a-spen « bien-être, malaise » ; yavnè-su}, « toujours accroissant ». La traduction que nous adoptons. Esprit Bienfaisant, Esprit du Bien, n’est pas plus exacte littéralement que celle d’ « Esprit Saint » généralement admise ; mais elle se rapproche plus de l’idée fondamentale qui est celle du bien fait par le dieu. — Traité comme nom propre Speñta Mainyu est transcrit en pehlvi Spînâk mînôî ; cf. note 4.
  4. 4. Añgra Mainyu, Zanâk mînôî « Esprit qui détruit » (lire zanàk, au lieu de la lecture traditionnelle Gannâk mînôî ; g et z sont écrits de la même façon et Nériosengh traduit hantar « celui qui tue », ce qui est la traduction naturelle de zan-âk.
  5. La forme perse ; n’est pas inconnue au zend (arela, déjiṭ-areta, aretô-karethna). — L’Asha est célébré dans une prière qui est une des plus saintes du rituel : l’Ashem vohù : voir Hà XIX.
  6. 6. Voir plus haut, Yasna I, note 4.
  7. 7. τόν κύκλον τού Ούρανού Δία καλέοντεζ (Hérodote, I, 131) : Ζεύζ signifie le Dieu suprême, par suite Auramazda : les Sassanides mêmes, quand ils veulent rendre en grec le nom d’Ormazd, disent Διόζ Θεού : voir Y. I, note 4 et Ormazd et Ahriman, 30 sq.
  8. 8. Bundahish, 1, 23.
  9. 9. Les théosophes persans font plus tard de Bahman le premier esprit (Dabistan, début). — Cf. Firdausi : nukkust àfrinash Khirad rà shinâs « sache que l’intelligence a été sa première création » (éd. Vullers, p. 2).
  10. 10. Yasna XLVII [XLVI], 3, note 11.
  11. 11. Vd. XIX, 31, 102.
  12. 12. Yathà ahù vairyô (Hà XIX).
  13. 13. Voir l’Appendice sur la Hvaètvadatha (Yasna XIII).
  14. 14. Haurvatât et Ameretât, §§ 35-37.
  15. 1. Asnya ; adjectif dérivé de azan « jour » (* aznya).
  16. 2. Persan gâh, pehlvi gâs, le terme employé chez les Parsis pour désigner les cinq moments du jour ; est sans doute identique avec gâh, gâs « lieu », du perse gàthu, zend gàtu. Il ne faut pas confondre ce gâh, gâs, de gàthu, avec gâh, gâs, nom des Gâthas (v. Yasna XXVIII et suite), et par extension des cinq jours complémentaires qui prennent le nom des cinq Gâthas (v. Appendice D). gâh, gâs, moment du jour, n’est point identique avec gâh, gâs, lieu (du perse gâthu), mais avec gâh, gâs, la Gâtha : hâvan gâs est proprement « [le temps où l’on célèbre] les Gàtbas de Hâvani » (Nirangistân, 46 ;. Le nom des gâhânbâr a la même origine, car « célébrer les Gâhânbârs » se dit « chanter les Gâthas » (v. Nirang., § 41, n. 2 ; § 42, n. 2, etc.).
  17. 3. Hàvani, commence à l’aurore ; tire sans doute son nom des rites de Haoma