Le Bilan de Boulanger

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Publication de la Société des Droits de l'Homme et du Citoyen

LE BILAN BOULANGER
AUX ELECTEURS REPUBLICAINS
M. Lissagaray, Sécrétaire général, 1888


Déclaration[modifier]

Appartenant aux fractions diverses de la grande famille républicain, nous croyons qu'une entente entre tous ceux qui sont demeurés fidèles à la République est nécessaire pour mettre un terme à l'aventure boulangiste, si humiliante pour notre pays. L'entente durera autant que le péril.

Au saut dans l'inconnu où l'on veut entrainer la France, nous opposons le développement régulier de la République.

Nous sommes acquis à la politique révisionniste; mais nous voulons l'application sincère de cette politique, et non l'exploitation qu'en veut faire un général qui se pose en prétendant et qui recrute ses adhérents dans tous ces partis.

Fils de la Révolution française, admirateurs, non d'une seul période de cette Révolution, mais de toute cette marche en avant d'un peuple libre qui posa tous les problèmes, et qui les eût résolus, s'il n'eût été arrêté, nous sommes déterminés à user de tous les moyens pour empêcher la réaction césarienne de ramener notre pays en arrière pour la troisième fois.

La révision est nécessaire: La révision républicaine, non la révision bonapartiste réclamée comme expédient par les initiateurs du nouveau plébiscite afin d'aboutir à l'installation d'un pouvoir personnel.

Mais, La révision seul ne peut suffire. Il faut reprendre à son point d'arrêt le mouvement national de la Révolution française et en devenir les continuateurs. Il faut les sauvegarder les libertés individuelles et les libertés publiques, libertés de propagande, de presse, de réunion, d'association, garanties par la forme républicaine; il faut poursuivre le développement intégral de la République, c'est à dire la réalisation progressive de toutes les réformes constitutionnelles, politiques, sociales qu'elle contient. Aux tentatives de dictatures qui nous menacent, il faut opposer la revendication des Droits de l'Homme et du Citoyen, proclamé par la Révolution.

Tel est notre but.

Nous trouverons l'instrument pour l'atteindre dans notre tradition républicaine, dans la renaissance des grandes associations politiques, qui, en groupant toutes les forces démocratiques de Paris et des départements, furent le stimulant des assemblés de la Révolution.

Nous fondons la Société des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Elle a pour objet la défense de la République, par la lutte sans merci contre toute entreprise de réaction de dictature.

LE COMITÉ D'ACTION élu à l'assemblée constitutives du 23 mai :

ALLEMANE, AVRIAL, BOYSSET, Député; Paul BROUSSE, Conseiller m.; COLFAVRU, Député; CHABERT, Conseiller m.; CHAUTEMPS, Conseiller m.; CLÉMENCEAU, Député; DARLOT, Conseiller m.; FOURNIÈRE, DE LA FORGE, Député; GAILLARD(Vaucluse), Député; JOFFRIN, Conseiller m.; LABORDIÈRE, Député; René LAFFON, Sigismon LACROIX, Député; Ch LAURE, LAVY, Conseiller m.; Ernest LEFÈVRE, Député; LISSAGARAY, Henry MARET, Député; Félix MATHÉ, Député; PAULARD, Conseiller m.; PELLETAN, Député; PICHON,Député; RANC; Tony RÉVEILLON, Député; Victor SIMOND, SCHOELCHER, Sénateur; STRAUSS, Conseiller m.; THOMSON, Député.

Introduction[modifier]

[1]

Ce qui fait la force passagère de ce qu'on appelle le partie boulangiste et de ce qui n'est en réalité que la coalition de mécontents déraillés et des ambitieux hypocrites, c'est que l'électeur auquel s'adresse la secte nouvelle, n'a pas eu sous les yeux toutes les pièces du procès qu'elle prétend faire à la République. _ Dans les articles de ses journaux, comme dans le discours de ces avocats, la faction plébiscitaire recueille avec empressement tout ce qui peut nuire aux pouvoirs publics régulièrement constitués, mais elle omet à dessein tout ce qui peut servir à les défendre.

Si la mauvaise foi était bannie du reste du monde, elle trouverait un asile dans le cœur des conspirateurs césariens.

Dans ces conditions, il nous a paru nécessaire de reproduire tous les documents attestant la réprobation unanime que le général Boulanger et ses amis ont soulevée de tous côtés, dans tous les rangs et à tous le degrés du parti républicain.

Toutes les pièces que nous allons reproduire sont en quelque sorte officielles, soit qu'elles émanent des diffé-
[2]
rents groupes de la Chambre des députés, soit que nous les ayons extraites des comptes rendu in extenso des séances parlementaires, soit qu'elles aient été rédigées par des associations régulières, ou enfin qu'elles soient empruntées à la correspondance authentique et signée de M. le général Boulanger lui-même.

Nous négligeons à dessein tout ce qui pourrait être sujet à contestation, comme les interviews du député du Nord ou de ses amis avec des journalistes, et comme les discours, évidements incorrects mais sans autorité appréciable, de quelques-uns de ses amis.

Il nous suffira de montrer que le protégé des bonapartistes et des royalistes a été dès la première heure démasqué publiquement et flétri par tous les serviteurs fidèles, par tous les partisans désintéressés de la République.

Les groupes de la Chambre[modifier]

D'abord, au moment où M. le général Boulanger laissait poser sa candidature dans la Dordogne et dans l'Aisne, l'extrême gauche publiait le manifeste suivant :

Les députés soussignés, membre de l'extrême-gauche, protestent contre la manifestation électorale proposées sur le nom du général Boulanger.

Dévoués à deux pensées: refaire la patrie, fonder la République sur des réformes démocratiques;

Décidés à continuer sans défaillances la luttes contre des résistances qui énervent les esprits et irritent l'opinion.

Nous pressons les électeurs de corriger leur œuvres; nous demandons des mandats précis, des hommes plus résolus.

Nous nous conformons ainsi au principe fondamental de la République: l'obéissance à la volonté de la nation, assurée par ses délégués.

Des suffrages portés sur un général qui refuse de déposer
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l'épée constitueraient un véritable plébiscite. Avec les républicains de tous les temps, nous détestons le plébiscite: c'est l'abdication d'un peuple libre.

La Révolution a fondé nos libertés et sauvé notre territoire en obligeant les soldats les plus glorieux, au lendemain de victoires immortelles, à se courber devant la loi. En ce temps là, les généraux se taisaient.

L'intrusion des chefs militaires dans la politique n'est pas seulement une menace pour les institutions d'un pays libre, elle désarme encore, en les divisant, nos forces devant l'étranger. Elle a toujours eu la suppression de nos droits pour résultat et la défaite pour châtiment.

En conséquence, nous adjurons tous les bons citoyens de se refuser à une manifestation dangereuse, au nom des traditions et des principes de la démocratie, dans l'intérêt de la République et de la patrie.

Achard (Seine).- Barodet (Seine).- Berger (Nièvre).- Bourne ville (Seine).- Brialou (Seine).- Brelay (Seine).- Calvinhac (Haute-Garonne).- Clémenceau (Var) .- Cousset (Creuse) .- Dreyfus (Seine) .- Ducouday (Nièvre) .- Dutailly (Haute-Marne) .- Frébault (Seine) .- Gaillard (Vaucluse) .- Yves Guyot (Seine) .- Hubbart (Seine-et-Oise).- Labordière (Seine) .- Lacôte (Creuse) .- De Lacretelle (Saône -et-Loire) .- Sigismond Lacroix (Seine) .- Lafont (Seine) .- Anatole de la Forge .- Lamazière (Haute-Vienne) .- De Lanessan (Seine) .- Lasbaysses (Ariège) .- Ernest Lefèvre (Seine) .- Leydet (Bouche -du-Rhône) .- Magnin (Saône-et-Loire) .- Maillard (Seine) .- Henry Maret (Cher) .- Mathé (Allier) .- Mathé (Seine) .- Maurel (Var).- Ménard-Dorian (Hérault) ,- Mesureur (Seine). A. Michel (Vaucluse). Millerand (Seine) .- Pajot (Cher) ._ Camille Pelletan (Bouche-du-Rhône) .- Périllier (Seine-et-Oise) .- Georges Perin (Haute-Vienne) .- Peytral (Seine-et-Oise) .- Pichon (Seine).- Preverzu (Allier) .- Pressat ( (Seine) .- Ranson (Haute-Vienne) .- Tony Révillon (Seine) .- Roret (Haute-Marne) .- Saint-Ferréol (Haute-Loire) .- Simyan (Saône-et-Loire) .- Wiekersheimer (Aude).

A ce manifeste adhéraient en outre un grand nombre de députés indépendants: MM. Deproge (Martinique), Douville-Maillefeu (Seine), Boissy-d'Anglas (Ardèche), De Mortillet (Seine-et-Oise), Reybert (Jura), Sabatier (Oran), Beauquier (Doubs), Martin Nadaud (Creuse), Barré (Seine-et-Oise), Clauze (Ardèche), Dethou
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(Yonne), Fernad Faure (Gironde), Galtier (Hérault), Guillaumon (Rhône), René Laffon (Yonne), Madier-Monjau (Drôme), Pont-Tande (Ariège), Benjamin Raspail (Seine), Camille Raspail (Var), Richard (Deux-Sèvres), Eugène Rigaut (Aisne), etc., etc.

Le groupe socialiste de la Chambre, à son tour, prenait position en ces termes :

DÉCLARATION

Les députés soussignés, membres du groupe socialiste, déclarent qu'il leur parait profondément regrettable que le bruit fait autour du nom d'un soldat vienne augmenter encore les divisions du partie républicain;

Convaincus que le triomphe d'un homme serait le recul de l'idée socialiste, ils protestent contre toute manœuvre plébiscitaire, de quelque côté qu'elle vienne, et affirme qu'un gouvernement réformateur pourra seul mettre fin à cette agitation.

Ont signé :

MM. Planteau (Haute-Vienne) .- Simnyan (Saône-et-Loire) .- Caméliat (Seine) .- Franconie (Sénégal).- Basly (Seine) .- Millerand (Seine) .- Prudon (Saône-et-Loire) .- Calvinhac (Haute-Garonne) .- Brialou (Seine) .- Daumas (Vars) .- Saint-Férréol (Haute-Loire).

En outre, un grand nombre de députés appartenant à tous les groupes déclaraient publiquement que, sans croire qu'il fût nécessaire d'attester leurs sentiments par la publication d'un document spécial, il partageaient complètement la manière de voir de leur collègues.

Et enfin, le députés de la Seine, sans distinction de nuances, comprenaient qu'il leur fallait affirmer l'opinion des représentants de la capitale, et ils signaient la proclamation que voici :

En présence des tentatives plébiscitaires audacieusement
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faites sur le nom du général Boulanger, les députés de la Seine ne peuvent garder le silence. Ils ont le devoir d'exprimer franchement et publiquement leur façon de penser.

Dans toute lutte politique, pas un patriote n'a le droit de rester neutre. C'est pourquoi les soussignés, républicains élus de Paris et du département de la Seine, défenseurs résolus des libertés publiques, tiennent à déclarer qu'ils sont décidés à combattre toutes velléité césarienne, de quelque nom qu'elle se serve.

Ce que nous voulons, c'est le maintien de la République qui, seule, fera passer dans les lois, les institutions et les mœurs, les principes de la Déclaration des droites de l'homme et du citoyen - cette grande charte démocratique de la Révolution française qui n'admet ni sauveur, ni protecteur, ni dictateur.

Ont signé :

MM Achard, Allain-Targé, Barodet, Brelay, Brialou, Bourneville, Basly, Camélinat, Germain Casse, de Douville-Maillefeu, Camille Dreyfus, Frébault, de Hérédia, Labordière, Siggismond Lacroix, Lafond, A de La Forge, de Lanessan, Ernest Lefèvre, Maillard, Mathé, Mesureur, Millerand, Frédéric Passy, Pichon, Benjamin Raspail, Tony Réveillon, Roque de Fillol et Yves-Guyot.

Ont refusé de signer :

MM. Delattre, Farcy, Gaulier, Laisant et Michelin.

Ces deux derniers appartiennent, ainsi qu'on le sait, au Comité Boulangiste.

N'ont pu signer :

MM. Forest, Hude et Villeneuve, absents par congé.

Au Conseil Municipal de Paris[modifier]

Dans sa séance du 23 avril, le Conseil municipal de Paris votait l'ordre du jour suivant à la majorité de cinquante-sept voix contre trois, sur soixante votants :

  Le Conseil municipal blâme énergiquement la cam-
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pagne plébliscitaire et boulangiste et passe à l'ordre du jour.

Voici le détail du scrutin :

Ont voté pour : MM. Bassinet, Boll, Bompard, Brousse, G. Carle, Cattiaux, Chabert, Champoudry, Chassaing, Chautemps, Collin, Cusset, Darlot, Daumas, Delhomme, Depasse, Deschamps, Després, Donnat, Dubois, Dumay, Duplan, Faillet, Foussier, Gaufrès, Guichard, Hattat, Hovelacque, Jacques, Joffrin, Lavy, Levraud, Longuet,Lopin, Lyon-Alemand, Marsoulan, Maury, Muzet, Navarre, Paillot, Patenne, Paulard, Pétrot, Piperaud, Rétie, Emile Richard, Rousselle, Rouzé, Ruel, Saint-Martin, Sauton, Simoneau, Simon Soëns, Strauss, Stup llant, Viguier.

Se sont abstenus : MM. Berry (droite), Binder (droite), de Bouteiller (gauche), Cochin (droite), Despatys (droite), Deville (droite), Fedinand Duval (gauche), Gamard (droite), Humbert (gauche), Lefebvre-Roncier (gauche), Lerolle (droite), Riant (droite).

Ont voté contre : MM. Benon, Marius Martin (droite), et de Ménorval.

Le Parti ouvrier[modifier]

D'autre part, les représentants de la Fédération des Travailleurs socialistes de France, les membres du Parti ouvrier, publiaient un appel éloquent, dont l'extrait suivant dira l'énergique tendance :

M. Boulanger singe Bonaparte. Mais, quand Bonaparte fit le 18 Brumaire, ses épaulettes s'étaient au moins noircies aux fumées de la poudre dans les combats heureux pour la patrie. M. Boulanger, lui, a gagné ses épaulettes et sa croix en exerçant sa bravoure et ses talents militaires contre les blessés d'un hôpital et contre des vaincus emprisonnés.

La République a, pour fondement, la liberté; tout pouvoir est au peuple, toute loi doit traduire sa volonté.

La constitution de l'armée repose, au contraire, sur l'autorité absolue.

[7]

Comment un général pourrait-il, dès lors, sans danger, aspirer à la direction de la politique républicaine ?

Comme Hoche, s'il était républicain, M. Boulanger laisserait au temps, l'intelligence, à la conscience, à l'énergie des citoyens le soin de fonder à jamais la République sur des institutions libres et égalitaires.

Comme Hoche, s'il était un soldat honnête et brave, il ne compromettrait pas la sécurité, l'intégralité de notre pays, en y semant la division en face des dangers extérieurs.

Des journalistes, des représentants du peuple peuvent abdiquer leurs fragiles convictions républicaines; ils peuvent, sans pudeurs, salir leurs feuilles, déchirer leur mandat et préparer la dictature militaire.- Nous, travailleurs, nous, les mandataires du Partie ouvrier, nous sommes prêts, avec notre parti, à oublier pour un instant les seize années pendant lesquelles la bourgeoisie a trahi les espérances du peuple.

Nous sommes prêts à défendre et à conserver, par tous moyens, le chétif germe de nos institutions républicaines contre tout sabre qui voudrait à la menacer.

Vive la République social!

Le comité National :

J. Allemane - Aveline - Brousse- Berthaut - Chabert - Chausse - V. Dalle - Dejeante - Delacour - Dervilliers - Faillet - Graillat - Joffrin - Lamothe - Lavy - Picau - Paulard - Ribanier - Soëns - Vaidy.

Les conseillers municipaux de Paris :

Brousse - Chabert - Dumay - Faillet - Joffrin - Lavy - Paulard - Reties - Simon Soëns.

La jeunesse des Écoles[modifier]

C'est l'éternel honneur de notre pays, que la liberté, chez nous, à toujours trouvé pour défenseurs, à côté des plus humbles et des plus pauvres citoyens, les jeunes gens studieux et instruits de nos grandes Écoles et de nos grandes Facultés . En 1888 comme en 1830 et en 1851, la jeunesse a fait son devoir et s'est fraternellement alliée, pour combattre la réaction et le césarisme, aux robustes travailleurs manuels de la Cité.

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Le 22 avril, les journaux parisiens publiaient les deux protestations suivantes :

Première protestation

Certains journaux boulangistes insinuent dans leur numéro de ce matin que la manifestation antiboulangiste qui est partie hier soir du quartier Latin avait été organisée par la Faculté catholiques et que les jeunes gens qui y ont pris part était des cléricaux.

La jeunesse républicaines des Écoles, qui a pris part, tout entière, à la manifestation, proteste avec énergie et avec indignation contre pareilles allégations.

Le mot d'ordre du mouvement était parti non des Facultés catholiques, mais des écoles des l'Etat[1], et la très grande majorité des manifestation était composé d'étudiants républicains, dont le but était de protester contre les idées dictatoriales et plébiscitaires qui depuis quelques temps semblent devoir envahir le pays et surtout contre celui qui s'en fait le champion.

Vivre la France! Vive la République!

Deuxième protestation

La jeunesse républicaine des Écoles, qui a pris part tout entière à la manifestation antiboulangiste d'hier soir, proteste avec énergie contre les allégations de la Lanterne et de l'Intransigeant, tendant à laisser croire que la manifestation d'hier était l'œuvre des Facultés catholiques.

Vivre la France! Vive la République!

Ces deux protestation sont suivies de plus de trois cents signatures d'élèves de la Faculté de médecine, de l'École de Pharmacie, de l'École des Mines, de la Faculté des lettres, et de la Facultés des sciences, etc., etc.

Pour répondre aux brutalités des manifestants boulangistes, et pour se tenir prêts à toutes éventualité, les étudiants nommaient bientôt après un comité d'organisation, et ils recevaient aussitôt les félicitations et les adhésions formelles des élèves de l'École normale supérieure de Paris et de leurs camarades des Facultés de
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Toulouse, de Nancy, de Lyon, d'Aix, de Lille, de Bordeaux, de Rennes, d'Alger, etc.

Le défi d'Anatole de La Forge[modifier]

Cependant, tout fier des succès électoraux qu'ils avaient surpris dans deux départements, aux bénéfice de leur chef, les boulangistes prétendaient que Paris aussi leur donnerait la majorité, si on le consultait. Avisé de cette fanfaronnade, le citoyen Anatole de La Forg, député de la Seine et vice-président de la chambre, adressait aussitôt la lettre qu'on va lire au directeur de l'Intransigeant :

Paris, le 25 avril 1888.

Mon cher Rochefort,

Vous mettez au défi les députés de la Seine de se présenter devant les électeurs afin que ceux-ci puissent se prononcer entre la politique de leurs élus et celle de M. le général Boulanger.

J'accepte votre défi aux conditions suivantes

1° M. le général Boulanger lui-même se portera candidat contre moi;

2° Il viendra en personne dans les réunions publiques faire connaître et développer son programmes contradictoirement avec le mien;

3° M. le général Boulanger prendra l'engagement de répondre nettement à toutes les questions d'ordre politique, économique et social qui lui seront adressés, ainsi qu'à moi pendant la durée de la période électorale;

4° Enfin, comme vous vous y êtes engagé ce matin, si j'ai bien compris l'Intransigeant, vous et vos amis politiques payerez les frais de l'élection que ma modeste situation de fortune ne me permet point de prendre à ma charge.

Dans ces condition, je suis prêt à donner ma démission de député de la Seine et à en appeler aux décisions de notre grand juge à tous - le suffrage universel.

[10]

Agrées, mon cher Rochefort, la nouvelle assurance de mes meilleurs sentiments personnels.

ANATOLE DE LA FORGE.

A ce coup droit qui leur était porté par un des hommes les plus respectés et les plus populaires du parti républicain les boulangistes ne répondirent que par un silence piteux. Il paraît que largement pourvus d'un argent anonymes et suspect quant il s'agit d'inonder la provinces d'images et de chansons également grotesques, ils ne se sentaient assez riches d'aucune façon pour gagner le cœur de Paris.

La Ligue des Patriotes[modifier]

M. Paul Déroulède ayant voulu livrer au général Boulanger, comme une force électorale tout organisée, la Ligue des Patriotes, qui n'avait été fondée que pour préparer les générations nouvelles aux grands efforts moraux et physiques des luttes à venir, une scission importante se produisit aussitôt dans le comité directeur; tous les républicains sincères et tous les indépendants se retirèrent de la Ligue pour fonder, avec l'unanimité des membres alsaciens-lorrains qu'elle contenait, un nouveau groupe intitulé l'Union patriotique de France. Leur initiative fut saluée dans le pays d'une longue acclamation, à laquelle s'associent la plupart des groupes et comités locaux de Paris et de la province.

La Ligue des Patriotes, tuée par le Boulangisme, est désormais remplacée par l'Union patriotique, qui n'aura jamais rien de commun avec lui.

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Manifestations oratoires[modifier]

Parmi tous les discours prononcés depuis trois mois par nombre d'hommes politiques en évidence et qui tous ont flétri l'entreprise plébiscitaire, nous signalerons, faute de place, que deux.

D'abord celui de M. Henri Brisson à Lyon :

En dehors du parlement la droite porte toutes ses troupes au secours de l'entreprise du général Boulanger. Comment, dans les Chambres, compter faire avec elle quoi que ce soit d'utile à la République? (Applaudissement.)

Une alliance à la fois noble et féconde est celle qui s'est récemment scellée dans une salle de Paris entre les ouvriers et la jeunesse. Voilà où il faut regarder.

"Un Républicain courageux, mon vieil ami Floquet, ajoute M. Brisson, vient d'assumer une grande tâche. Nous n'avons pas autre chose à faire qu'à l'aider, nous tous, républicains, dans ses efforts pour donner à l'esprit de progrès les satisfactions possibles et combattre la dictature." (Très bien! - Applaudissements.)

M. Brisson s'empare ensuite du discours prononcé par le général Boulanger au café Riche, pour montrer que la pensée qui l'anime est bien la pensée plébiscitaire. (Oui! Oui! - Applaudissements.)

"Le général a écrit quelque part: "La France ne périra pas dans mes main." Cette parole n'a pas été démentie. Au contraire, un des journaux plébiscitaire la reproduite, en la louant.

"Eh bien! nous connaissons ce langage. Nous savons de quelles catastrophes il est gros. Ne donnons la France "à personne". (Bravos et applaudissements prolongés.)

Ensuite celui de M. Floquet à Laon, dont voici la belle péroraison :

Que pourrions-nous craindre? La République a pour elle la nation, la loi. Elle est de taille à protéger non seulement son existence, mais son développement, le développement pacifi-
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que et légal des réformes depuis longtemps attendues, contre la coalition de tous les agités. (Applaudissements prolongés.)

Regardez du côté de l'armée, dont je salue a mon côté l'un des chefs les plus justement honorés, et dont je vois autour de nous tant d'officiers distingués, et prenons exemple sur elle. Elle crois, et elle a raison, montrer suffisamment son patriotisme en travaillant silencieusement, avec persévérance, à se rendre capable et digne de défendre la patrie, si elle était attaquée. Elle se contente de hausser les épaules quand des spéculateurs en librairies, dans des brochures odieuses, font miroiter à ses yeux étonnés le rôle des prétoriens de la décadence. Fidèle aux lois, n'ayant jamais permis à l'indiscipline de pénétrer ou de rester dans ses rangs sévères (Bravos répétés), elle est prête à maintenir la liberté publique contre tout aventurier, comme à défendre le sol national contre tout envahisseur. Nous pouvons avoir confiance dans la République. (Salves répétées d'applaudissements.)

Les Francs-Maçons[modifier]

A la suite d'un certain nombre de manifestations isolées des loges de Paris et des départements, parmi lesquelles la plus importante avait été celle de la grande loge symbolique Ecossaise, un grand congrès maçonnique s'est tenu à Paris, le 3 juin, au Cirque-d'Hiver. Après une violente discussion soulevée par quelques boulangistes, l'ordre du jour suivant a été voté à une immense majorité. (Cinq mains seulement se sont levées à la contre-épreuve.)

Les Fr. Maç. des O. de Paris et de la banlieue, réunis en Congrès à Paris (Cirque-d'Hiver), le 3 juin 1888):

Considérant que la Franc-Maçonnerie ne peut, sans manquer à ses tradition démocratiques, rester indifférent devant l'agitation plébiscitaire et césarienne tentée sur le nom d'un homme;

Jettent le cri d'alarme et font appel à tout les Maç. de France pour protestes contre la propagande boulangiste et pour
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défendre contre toutes ses attaques la cause de la Liberté et de la République.

Voici les noms des loges représentées:

LA Clémente, amitié, l'Esprit moderne, La Fédération universelle, les Hospitaliers de la Palestine, la Justice, La ligue droite, la Liberté maçonnique, la Rose du Parfait-Silence, les Rénovateurs, les Trinosophe de Bercy, les Vrais uni et inséparables, l'Etoile Polaire, la République démocratique, l'Alsace-Lorraine, Issis-Montyon, l'Union des Peuples et Bienfaiteurs réunis, les Amis de la Tolérance, les Amis bienfaisants, les Vrais Experts, l'Espérance fraternelle (d'Argenteuille), la Jérusalem, Travail et Vrais Amis fidèles,l'Union (de Belleville), de la Clémente Amitié cosmopolite, Grande Loge centrale du Rite écossais, l'Avenir, la Renaissance, la Sociale, les Philanthropes réunis du Suprême-Conseil, la Rose écossaise, les Cœurs unis et inséparables, l'Amitié discrète, Bienfaisance et Progrès, l'Etoile de l'Avenir de Neuillys-Plaisance, la Clémentte Amitié cosmopolite, Franchise et Osiris, Diderot (de Charenton), le Devoir, Droit et Justice, la Franche Union (de Bondy), la Fédération maçonnique, la démocratie maçonnique de Pantin, les Amis du Progrès, les Amis bienfaisants, les Amis de la Patrie,l'Etoile polaire, l'avant-Garde maçonnique, les Enfants d'Hiram (de Melun), l'Atelier, travail et Vrai amis fidèles, les Frères unis et inséparable, les amis de l'humanité, les Amis inséparables, les Amis de l'Humanité (de Meulan), les Administrateurs de l'Univers,Ecole-Equité-Travailleurs unis,l'Arc-en-ciel, l'Ecole mutuelle, Alsace-Lorraine, Droits et Devoirs de Conflans-Andresyles Amis de la Tolérance, les Amis triomphants, le Buisson ardent, la Constante amitié, les Droit de l'Homme,les Disciples du Progrès, Isis-Montyon (d'Oléans), la Jérusalem des Vallées égyptiennes, la Liberté de conscience, Lutèce, Patrie, Union et Persévérance, les Vrais amis, les Zélés philanthropes, la Fraternité (de Brie), l'Homme libre, la Ruche libre, l'Alsace-Lorraine, la Concorde, l'Enseignement mutuel, la France maçonnique, les Fidèles d'Hiram, la Renaissance, la Lumière, L'Homme libre, le Héros de l'humanité, les indivisibles écossais, la Jérusalem écossaise, la Justice n°3, la Libre-Pensée, le Lien fraternel, le Mont-Sinaï, Osiris, Progrè, la Prévoyance, la Parfaite Solidarité, la rose écossaise, la Réforme, les Réformateurs, la Ruche libre, Travail et Lumière, Travail et concorde, le Temple des
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Amis de l'Honneur français, Théléme, l'Union fraternelle, l'Union. Plusieurs membres du conseil de l'Ordre et du Suprême-Conseil.

Préalablement,le grand conseil de l'Ordre du Grand-Orient de France ayant été mis en demeure par quelques francs-maçons boulangistes de désapprouver, conformément à la lettre des règlements maçonniques, les ordres du jours antiplébiscitaires et anticésariens votés par la presque unanimité des loges de Paris et des départements, avait convoqué en tenue extraordinaire tous les membres de Paris et de la province.

La discussion a été très complète: Chaque délégué a rendu compte l'état politique de son département, et, par une curieuse coïncidence, chacun d'eux a constaté que le parti boulangiste ne pouvait avoir une force quelconque en province qu'avec l'appui avoué des réactionnaires.

A la suite de cette discussion, un ordre du jour motivé a été voté par 17 voix contre 5. Voici le texte.

Le conseil de l'Ordre,

Rappelant aux maçons qu'ils ont toujours à s'inspirer, dans leurs actes de citoyens, des principes de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ont fait et font la force de notre institution, et à rester les fidèles et énergique défenseurs de la République, les adversaires résolus de la politique plébiscitaire et césarienne qui menace aujourd'hui la véritable démocratie, recommande expressément aux maçons, conformément à l'article 15 de la Constitution, d'éviter, dans les réunions purement maçonniques, les débats que peuvent y soulever les questions politiques et particulièrement les questions de personnes.

Fernad Faure, Camille Dreyfus, Dusacq, Fontanas.
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L'association des Droits de l'Homme et du Citoyen[modifier]

A ces diverses manifestations de l'indignation républicaine provoquée par les débuts du boulangisme, il fallait une conclusion pratique. De tous côtés, on le comprit.

D'abord, la jeunesse républicaine s'organisa en Ligue antiblébiscitaire, à laquelle firent aussitôt adhésion tous les républicains du Parlement et de la presse.

Une autre Société se fonda bientôt, au milieu d'un profond mouvement d'enthousiasme, entre les nuances les plus diverses et jusqu'alors les plus divisées de l'opinion républicaines.

Sur l'appel de MM. Clémenceau, Joffrin et Ranc, la Société des Droits de l'Homme et du Citoyen s'organisait.

La séance du 4 juin[modifier]

Toutes ces protestations isolées devaient enfin avoir un écho dans l'enceinte parlementaire. Le 4 juin, à la suite du dépôt par M. Boulanger de sa proposition de révision césarienne, trois discours étaient prononcés qui marquent la scission, cette fois absolue, entre les républicains et les boulangistes, désormais livrés à leurs alliés de la Droite:

Discours de M. Floquet[modifier]

M. Charles Floquet, président du conseil, ministre de l'intérieur.- Messieurs, après cette discussion déjà longue et dans laquelle se sont produits tant d'incidents, où de divers côtés de la Chambre, on été attaquées, avec une violence que nous réprouvons également les choses que nous respectons le plus:
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la République, les libres institutions, l'armée de notre pays... (Très bien! Très bien! à Gauche).-Interruptions à Droite), je crois que le gouvernement a le droit de demander à la majorité républicaine de cette Assemblée de s'unir pour repousser l'urgence... (Applaudissement répétés à Gauche et au Centre.)

M. Paul de Cassagnac. - Je demande la parole.

M. le président du conseil. - ... pour repousser l'urgence de la proposition présentée par M. le général Boulanger.

M. Cunéo d'Ornano. - Nous voterons l'urgence de la vôtre. (Applaudissements et rires de la Droite.)

M. le président du conseil. - Eh bien, moi, monsieur,je ne voterais jamais l'urgence de la vôtre. (Très bien ! à gauche et au Centre.)

M. Cunéo d'Ornano. - Vous l'avez votée, monsieur Floquet!

M. le président du conseil. - Je ne l'ai jamais votée.

M. Cunéo d'Ornano. - Quand vous voulez arriver au pouvoir vous avez voté avec nous! Je vous montrerais le Journal officiel!

M. le président . - Monsieur Cunéo d'Ornano, si vous continuez à interrompre, je vous rappellerai à l'ordre.

M. le président du conseil. - Vous pouvez essayer de mettre vos adversaires en contradiction avec eux-même.

M. Paul de Cassagnac. - Ce n'est pas difficile, avec vous!

A Droite - Souvenez-vous!

M. le président du conseil. - Quand vous voulez, non pas ici, - Ce serait trop long, - mais entre nous, nous instituerons un débat sur ce point.

M. Cunéo d'Ornano. - En juin 1884, vous avez voté l'urgence avec nous. (Très bien et rires à Droite.)

M. le président . - Je vous rappelle à l'ordre monsieur Cunéo d'Ornano.

Ne pouvez-vous donc pas, messieurs, permettre au gouvernement de s'expliquer et l'écouter avec respect?

M. le président du conseil. - Je ne répondrai plus aux interruptions, parce que je voudrais abréger le débat et prononcer très peu de paroles.

Au surplus, je crois que l'honorable orateur qui est venu ici au commencement de la séance fait à sa propasition la plus cruelle injure en demandant l'urgence.

Cette exposé des motifs, qu'on pourrait appeler un nouveau résumé de toutes les contradictions politique en matière cons-
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titutionnelle... (Rires à Gauche), mérite de fixer les plus longues médiations du législateur. (Rire et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Nous n'avons pas été étonnés de le voir se produire à la tribune. On avait eu soin de nous annoncer, sous une forme solennelle, que, pour la première fois, le député du Nord viendrait à cette séance à une heure et demie. (On rit.)

A Droite . - Parlez en face!

M. le président . - Ce n'est pas vous, messieurs, à dicter à l'orateur la façon dont il doit parler.

M. le président du conseil. - Je vous demande pardon, messieurs. Veuillez être indulgents pour moi, j'essaierais de me conformer à votre désir.

M. Paul de Cassagnac. - C'est parce que nous voulons savourer vos paroles. (Rires à Droite.)


M. le président du conseil. - L'honorable orateur avait fait annoncer qu'il déposerait une proposition de révision. Il l'avait annoncé solennellement.

M. Clovis Hugues . - Qui est-ce qui est le plus solennel? Le général ou le présidents du conseil? (Bruit.)

M. le président du conseil. - Il n'avait pas réfléchi, messieurs, que sa proposition était inutile, car il y a déjà quatre propositions de révision des lois constitutionnelles qui...

A Droite . - Eh bien! qu'est ce que cela fait ?

M. le président du conseil. - Qui ont été l'objet d'une déclaration d'urgence et dont le dispositif est rédigé absolument dans les mêmes termes: « Il y a lieu à revision des lois constitutionnelles.» En conséquence il pouvait suffire du simple dépôt et de la demande de renvoi à la commission.

M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville . - Qui ne veut pas de revision! (Très bien! à Droite.)

M. Labordière . - Vous n'avez pas le droit de parler au nom de la commission...

M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville . - Vous non plus!

M. Labordière . - Vous savez bien que la majorité de la commission veut la revision aussi énergiquement que personne au monde et qu'elle est résolue à la porter devant la Chambre.

M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville . - J'affirme que la commission, tout en disant qu'elle veut la revision n'en veut pas. C'est ma conviction. (Applaudissements à Droite).

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Discours de M. Clémenceau[modifier]

Discours de M. Basly[modifier]

SCRUTIN[modifier]

Les lettres et le dépêches de M. Boulanger.[modifier]

Le conte de Dillon et le général Boulanger.[modifier]

Lettres de M. Boulanger au duc d'Aumale[modifier]

Lettres de M. Léandri, journaliste bonapartiste[modifier]

Paris, 25 avril 1888.
"Monsieur,

" J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et par laquelle vous m'avez fait connaître l'ordre du jour à la suite d'une réunion tenue à Ajaccio.
" Cette dépêche résume en quelques mots mon programme politique contre le parlementarisme: pour la patrie et pour le peuple.
" Telle est, en effet ma devise, et je suis heureux de l'approbation des patriotes corses dont vous avez bien voulu faire l'interprète.
" J'ai été vivement touché de leur témoignage de sympathie et je vous prie de leur en exprimer toute gratitude.
" Veuillez agrées, monsieur, avec touts mes remerciements l'expression de mes meilleurs sentiments.

"Général BOULANGER,"

Lettre au père Hyacinthe[modifier]

STATUS de la Société des Droits de l'Homme et du Citoyen[modifier]

  1. État écrit sans accent dans le livret