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Les Âmes mortes/II/6

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Chant XVI
Le fou et le sage dans les steppes



Chant XV Les Âmes mortes Chant XVII



Tchitchikof va faire sa visite au colonel Kochkarëf et vérifier par lui-même la justesse de l’opinion publique sur ce seigneur ; là, tout était donné à la forme et à la vaine apparence. Le colonel touche au moment de sa ruine la plus radicale ; et, plus fanatiquement que jamais, il joue aux formes administratives et gouvernementales en y employant un savoir et une patience dignes d’une meilleure application. – Notre héros se sauve de là en quelque sorte par la fuite, et, de retour chez Constànjoglo, il voit avec extase et finit par comprendre, d’après les chaudes explications de son hôte, ce que c’est pratiquement que la vraie bonne économie rurale. – Platônof n’avait pas le sens de ces choses-là ; notre héros, tout au contraire : car, retiré plus tard dans la chambre qui lui fut assignée, il ne rêva plus jusque vers minuit qu’engrais, emblavures, aménagements de bois, ordre des travaux, ménage, conserves, ratafias, bonne et jolie jeune femme et gracieux enfants… tout un paradis… et des revenus superbes.

La bancelle de Constànjoglo fut avancée, Tchitchikof s’y plaça sur le devant pour guider lui-même, et une demi-heure après il était sur les terres de Kochkarëf.

En entrant dans le village du colonel, il fut frappé du chaos qui s’offrit à ses yeux ; tout y était en construction, reconstruction et restauration. Le sol des rues était jonché de morceaux de briques et de monceaux de sable, de chaux et de poutres ; on voyait çà et là différents bâtiments ressemblant à ceux des juridictions provinciales russes. Sous la corniche de l’une de ces maisons, on lisait inscrit en lettres d’or : Dépôt des instruments aratoires ; ailleurs : Bureau central de l’expédition des comptes ; ailleurs : Bureau des affaires rurales ; plus loin : École de haut enseignement normal. Et que n’y avait-il pas dans ce village !…

Tchitchikof trouva le colonel assis devant un petit bureau-comptoir, une plume aux dents, un grattoir à la main. Kochkarëf fit à Tchitchikof un accueil tout à fait aimable. Il avait un grand air de bonté et des manières très engageantes. Il se mit de lui-même à raconter au visiteur combien de peines il avait eues pour mettre la régie de son domaine dans l’état où elle était en ce moment. Il se plaignait beaucoup de la difficulté extrême qu’il éprouvait à faire comprendre au paysan qu’il doit y avoir dans tout homme des aspirations nobles vers l’exercice des talents naturels, vers les arts, vers les choses de l’élégance et du luxe ; qu’il n’avait pu encore parvenir à faire adopter aux femmes de son obéissance l’usage du corset, quoiqu’il leur eût représenté mille fois qu’en Allemagne, où il avait passé près d’un an avec son régiment, il avait vu de ses yeux une fille de meunier, non seulement mince de taille comme une guêpe, mais jouant du piano comme les belles demoiselles. Il ajouta que cependant, et malgré tous les entêtements trop connus de l’ignorance, il ne céderait pas, qu’il n’aurait de repos que quand il verrait les paysans de ses terres aller aux champs et suivre leur charrue en lisant les dissertations du grand Franklin sur les paratonnerres, et les derniers traités de l’étude des terroirs. (Tchitchikof branla la tête, mais à la dérobée.) « Et moi, figurez-vous, je n’ai pas encore trouvé deux petites heures, depuis six ans que j’ai le livre, pour lire La Duchesse de La Vallière ! » ajouta-t-il en prenant un air des plus piteux.

Le colonel lui fit beaucoup d’autres confidences sur ses projets destinés à assurer le bonheur de ses vassaux ; j’ai remarqué que le costume était à ses yeux d’une immense importance. Il engageait sa tête que, si l’on parvenait à faire adopter à la moitié de la population de l’empire la culotte allemande, la civilisation se ferait jour de toutes parts, le commerce ne tarderait pas à fleurir, et un siècle d’or commencerait aussitôt en Russie.

Tchitchikof, après l’avoir longtemps écouté et regardé bien droit en plein visage, se fatigua, et résolut tout à coup d’aborder rondement certaine question vitale pour lui ; il exposa en peu de paroles qu’on avait besoin d’âmes qui fussent dans telles et telles conditions, et qu’il fallait passer tels actes et accomplir telle et telle formalité à la ville, sans qu’il fut nécessaire de s’y rendre en personne, mais par procuration nominale ou en blanc. Il mêla si adroitement à tout cela le nom de Bétrichef, qu’un fou pouvait aisément croire que l’honorable général portait un intérêt moral plus on moins direct à la négociation.

« Si j’ai bien compris vos paroles, dit le colonel, c’est une demande qui m’est adressée, n’est-ce pas ?

– Eh ! oui.

– Eh bien, il faut la formuler par écrit ; elle ira d’ici tout d’abord à la commission des renseignements, requis et rapports. Le bureau me l’adressera à moi selon les formes voulues ; de là l’affaire passera au bureau des affaires domaniales dites rurales, d’où, après informé, au comptoir de l’intendance, l’intendant ou bailli se mettra en rapport avec mon secrétaire, à qui je communiquerai ma résolution, et l’affaire retournera aussitôt d’instance en instance…

– Oui, s’il y avait une demande écrite, circonstance qui ne peut avoir lieu dans l’espèce ; ce n’est ni cinq ans ni cinq jours que je vous ai consacrés, cher colonel, mais à grand’peine cinq heures. Vous considérerez que l’affaire dont il s’agit sort du cours vulgaire de votre belle administration ; il est question ici d’âmes administrativement vivantes, et en réalité non vivantes, et même, humainement mortes, entre nous, trop bien mortes, n’est-ce pas ?

– À merveille ! Eh bien, vous écrirez que les âmes sont, à quelques égards, non pas vivantes, mais mortes.

– Vous me permettrez de vous faire observer que, toutes mortes qu’elles sont, ces âmes sont données, selon les matricules du cens, comme très vivantes ; la fiction légale ne le permet pas autrement.

– Fort bien, fort bien ; vous n’avez qu’à écrire justement comme ça, c’est charmant ; vous dites dans la supplique : « Mortes, mais il est réclamé, on désire… on requiert, comme de droit, qu’elles soient indiquées comme vivantes dans tous les actes à intervenir. » Il n’est tel en affaire que les écrites La forme, voyez-vous, la forme ? Sans les écrits, il ne reste trace de rien, et le droit est à vau-l’eau. Voyez l’Angleterre, oh ! en Angleterre !… Et Napoléon lui-même donc !… Attendez, je vais mander le commissionnaire ; il vous mènera partout en vingt minutes de temps. Vous verrez, vous verrez ! »

Il agita une sonnette, et à l’instant parut un grand nigaud à qui il dit :

« Secrétaire, envoyez-moi ici le commissionnaire ! »

Une minute s’écoule, paraît le commissionnaire, figure entre l’employé inférieur et le paysan.

« Commissionnaire, vous allez conduire monsieur, qui désire jeter un coup d’œil dans tous les divers bureaux de la régie ! Allez. »

Et il sourit à son visiteur de l’air du monde le plus agréable, et qui devait signifier : « Ce que vous allez voir, vous ne le verrez nulle part. »

Tchitchikof eut la curiosité d’aller en effet à la suite du manant visiter rapidement tous ces bureaux dont il avait lu les inscriptions. Le bureau des inscriptions et rapports n’existait que par son enseigne ; les portes en étaient fermées depuis plus de six semaine, époque où l’homme qui le dirigeait avait été mis à la tête d’un nouveau bureau, celui de l’alignement, des bâtisses et réparations ; à sa place avait été désigné le valet de chambre Bérézovski, lequel, avant même que d’entrer en fonctions, était parti chargé d’une commission épineuse par le bureau des constructions. Tchitchikof se fit ouvrir le bureau du domaine, mais il se retira bien vite ; on retraitait les murs et les plafonds. Dans un autre soi-disant bureau, le guide de notre héros réveilla un homme ivre mort dont il ne put tirer une parole intelligible.

« Il y a chez nous un désordre effrayant, dit à la fin le commissionnaire à Tchitchikof, qu’il pilotait d’un air tant soit peu agité ; on mène notre seigneur par le bout du nez ; le bureau des alignements et constructions a tout tiré à lui ; il ordonne en maître, il enlève tous les employés des autres bureaux et les envoie où il lui plaît sous le moindre prétexte, et cela pour avoir moins de témoins de ses manigances. Tout est accaparé, envahi, absorbé par le bureau des bâtisses. » Il demeura démontré à Tchitchikof que le commissionnaire était ou mécontent, ou jaloux et ennemi des employés du bureau envahisseur. Tchitchikof lui fit la remarque que ce bureau devait avoir plus à faire que tous les autres, puisque, dans tout le village, on n’apercevait que matériaux assemblés et bâtisses commencées. Et il ne voulut pas en voir davantage.

À son retour il raconta au colonel ce qu’il avait observé ; il lui dit qu’il n’y avait nul moyen de rien comprendre à tout ce gâchis ; qu’il n’existait que de nom un bureau des rapports et des requêtes, et que son bureau des bâtisses et réparations était évidemment dès sa naissance un petit repaire de grands voleurs.

Le colonel frémit d’indignation et serra vivement la main de Tchitchikof en témoignage de reconnaissance ; et à l’instant même, s’armant de la plume, que cette fois il portait en travers de l’oreille, il écrivit en style sévère huit questions : De quel droit le bureau des constructions osait-il disposer des employés qui n’étaient pas de son ressort ? Comment le principal directeur avait-il toléré qu’un chef de bureau, avant d’avoir ensaisiné son successeur, fût parti pour une enquête ? Comment cette enquête insignifiante durait-elle des mois entiers ? Comment le bureau du domaine avait-il pu voir, sans en prendre souci ni en rien dire, que le bureau des rapports était clos depuis longtemps et semblait ne plus exister que de nom ? etc., etc.

Tchitchikof pensa qu’il allait y avoir un épouvantable vacarme, et, pour éviter d’en être témoin, il se disposait à partir. Kochkarëf s’en aperçut :

« Pour cela, non ; je ne vous laisse pas partir ; mon amour-propre est ici vivement intéressé à votre présence. J’ai besoin de démontrer ce que signifie une organisation régulière et complète de l’administration d’un domaine seigneurial. Mais, par faveur exceptionnelle, et pour vous obliger, vous et Bétrichef, je vais confier l’expédition de votre affaire à un homme que je tiens en réserve, à un homme qui, seul, vaut tous les autres ensemble ; il a fait un cours universitaire complet, il est candidat. Çà, pour ne pas perdre des moments précieux, je vous supplie de passer ici dans ma bibliothèque ; vous trouverez là livres, papier, plumes et crayons ; usez de tout cela à votre aise ; vous êtes le maître absolu de la pièce et de ce qu’elle contient, et, dans une petite heure, je suis à vos ordres. Ma devise est que les lumières doivent être mises à la discrétion de tous les hommes. Venez un jour vous établir là dedans pour six mois, si vous voulez. »

Ainsi parla Kochkarëf en introduisant par une porte latérale le bon Paul Ivanovitch dans une vaste et haute salle qui, du plancher à la corniche, était tapissée de livres de tous les formats et de toutes les époques, depuis le lourd in-folio jusqu’à l’édition diamant toute moderne, et de l’an 1540 à l’an 1824 inclusivement. Le haut des armoires était couronné de bustes, de sphères armillaires et d’oiseaux, poissons et quadrupèdes empaillés. Il y avait des livres de chacune des parties de l’érudition, des ouvrages d’histoire naturelle, d’agriculture, de sylviculture, d’horticulture, des traités de l’élève des vers à soie, du gros bétail et du cochon en particulier, des traités de la chasse ; il y avait une foule de journaux, de revues et de bulletins spéciaux pour toutes les parties des connaissances humaines, et la Maison rustique, qui à elle seule est une encyclopédie rurale. Chaque ouvrage avait bien l’air d’être le dernier mot du savoir ; seulement… « Souscrivez, hâtez-vous de souscrire, et payez d’avance, » disent les prospectus placés en tête de toutes ces belles éditions… la plupart restées incomplètes à cause de quelque autre ouvrage considérable sur le même sujet, plus pompeusement annoncé dans tous les catalogues du temps.

Voyant que tous les livres de ce compartiment n’étaient pas d’un contenu propre à charmer les ennuis d’une heure d’attente plus ou moins anxieuse, Tchitchikof passa vite à une autre armoire ; ce fut tomber de fièvre en chaud mal : là s’ouvraient béants les abîmes sans fond de la philosophie. Il s’offrit d’abord à ses yeux six énormes in-folio, intitulés : Prolégomènes ou Avenues des hautes régions de la pensée ; c’était l’introduction ; le livre lui-même en comprenait vingt de la même taille et du même poids ; sur le deuxième et le troisième rayon défilaient ; Œuvres de Platon, Œuvres d’Aristote, Œuvres de Sénèque, de Cicéron, de Pline, de Montaigne, de Descartes, de Leibnitz, de Kant… puis des Anglais, des Écossais, des Américains, des Italiens, tous in-4° ; puis c’étaient des livres d’un format plus maniable ; ils avaient pour titres : Principes de philosophie, etc., etc., de la Métaphysique transcendante, de la Génération des idées et des pensées de l’homme, Traité de psychologie éclectique, etc., etc. Tchitchikof, ayant eu la fantaisie de tirer à lui et de feuilleter un volume, buta à chaque ligne contre une foule de mots inconnus : l’abstrait, l’absolu, l’objectivité et la subjectivité, le grand mot unique, l’identification, l’individualisme… et de bien plus sauvages encore dont nous faisons grâce à nos lecteurs. Tchitchikof en eut le frisson ; il se hâta de remettre le tome à son rang et de refermer l’armoire en essayant même de donner deux tours de clef à la serrure, qui n’en comportait qu’un.

« Ces belles choses-là ne me vont pas du tout, » dit-il ; et il passa à la troisième armoire, contenant des livres qui traitaient des arts. Là il prit au hasard un livre du plus grand format, illustré d’une foule d’images mythologiques qu’il se mit à examiner avec plaisir.

Les belles images de ce genre plaisent assez généralement aux célibataires entre deux âges, et aussi à une foule de méchants pauvres égrillards qu’on voit se trémousser d’aise au spectacle du ballet dans les théâtres des villes. Il n’est tels que les estomacs ravagés pour aimer les épices.

Comme Tchitchikof achevait de feuilleter les belles estampes de ce livre, et que déjà il se disposait à en prendre un autre d’un goût analogue, le colonel Kochkarëf entra dans la bibliothèque d’un air tout radieux, et tenant un papier à la main.

« Tout est fait, et s’est fait admirablement. L’homme dont je vous ai parlé est un vrai génie ; je vous jure que je vais, et cela pas plus tard que demain, le mettre à la tête de tout mon monde ; je créerai pour lui, pour lui seul, une place tout à fait supérieure. Vous allez voir quelle tête a ce gaillard-là ! Et quand je songe qu’il a eu bâclé cela en quelques minutes, et, comme ça, tout naturellement… je vous ai dit : un génie !

– Ah ! grâce à Dieu ! » pensa Tchitchikof en se disposant à écouter.

Kochkarëf se mit à lire :

« Ayant mûrement réfléchi et délibéré sur l’ordre qui m’a été donné par Votre Très Haute Noblesse, j’ai l’honneur de mettre sous ses yeux les considérations suivantes :

« 1° Dans la demande de M. le conseiller de collège et chevalier Pavel Ivanovitch Tchitchikof, il s’est glissé, probablement par distraction, un étrange lapsus calami bien fait pour donner lieu à des malentendus ; les âmes immatriculées sont nommées dans cette supplique : âmes mortes ; le requérant, sous ce mot de mortes, a sans doute voulu dire mortelles ou sujettes à la mort humainement parlant, et non pas âmes mortes, accouplement de mots vraiment inouï. L’emploi d’une pareille expression trahirait des études empiriques, c’est-à-dire de celles qu’on fait dans les petites écoles de paroisses, car après tout les hautes écoles sont unanimes pour enseigner que l’âme est immortelle. »

« Ah, le coquin ! s’écria là-dessus le seigneur émerveillé ; il me semble qu’il vous raille bien un peu en tout ceci, hum, hum ! Mais toujours, allons, convenez… quel style ! hein ? » Et il reprit la lecture du rapport :

« 2° Ici, dans tout le domaine, non seulement il n’y a pas d’âmes immatriculées en danger de mort, mais il n’y a même pas d’âmes d’aucune sorte qui soient aliénables en droit, car toutes sans exception et en masse sont séquestrées avec surcharge de cent cinquante roubles en sus de la valeur vénale de chacune. Il faut en excepter pourtant le hameau du nom de Gourtaïlovko, qui, situé sur la limite méridionale de la terre, est un objet de litige entre Votre Grâce et son incommode voisin Tchouïef, et par conséquent se trouve en interdit, ainsi qu’il appert de la déclaration insérée dans les numéros 42 et suivants de la Gazette de Moscou. »

« Et pourquoi diantre ne m’avez-vous pas dit cela tout d’abord ? dit Tchitchikof sans dissimuler le dépit qu’il en ressentait.

– Bon ! comme vous y allez, vous ! Et la forme, la forme, monsieur ? Il convenait que vous formulassiez votre demande, que rapport me fût fait en bonne et due forme, et moi, sur ce rapport, à présent, je vous ferai, ce soir, après le thé, ma réponse, qui vous sera remise, chez moi, sous enveloppe, par un de mes messagers. Vous devez pourtant bien savoir qu’il n’y a que les fous qui se rient de la forme. On ne doit jamais traiter à la légère… »

Tchitchikof n’entendit plus rien ; s’étant jeté sur son chapeau, il s’élança hors de cette maison sans aucun égard pour les bienséances, que la colère ou la terreur pouvaient seules lui faire oublier.

La bancelle était toute prête à le recevoir, le cocher sachant parfaitement que, chez l’honorable colonel, il n’y a pas à dételer un équipage ; autrement il faudrait qu’on fît une demande écrite pour la nourriture des chevaux, et l’autorisation de délivrer foin et avoine à discrétion pour les pauvres bêtes serait à peine sortie, le lendemain, du labyrinthe des bureaux.

Le colonel suivit précipitamment Tchitchikof, le rejoignit, lui saisit la main, pressa cette main sur son cœur, et il se félicita d’avoir eu cette occasion de faire bien observer à un homme de son mérite avec quel ordre exact marchaient chez lui les affaires, marche savante en effet, qu’il surveillait lui-même avec une scrupuleuse anxiété, sachant bien que la plus belle et la plus précieuse machine perd considérablement à ne pas fonctionner toujours, et que les relâches sont cause que les ressorts se détendent et s’enrouillent. Il ajouta que, par suite de ce qui venait de se passer, et, par conséquent, grâce à l’heureuse circonstance de sa visite, il venait de concevoir l’idée vainement lumineuse d’un nouveau bureau. Les principales attributions de ce nouveau rouage administratif seraient de surveiller son bureau de constructions, ce qui rendrait le vol et le gaspillage décidément impossibles.

Tchitchikof agité, mécontent et sombre, rentra chez M. Constànjoglo à une heure assez avancée, car depuis longtemps les bougies étaient allumées et le couvert mis pour le souper.

« Comment êtes-vous donc resté si longtemps là-bas ? lui dit Constànjoglo aussitôt qu’il fut entré.

– De quoi avez-vous donc pu tant vous entretenir avec le colonel ? dit à son tour Platônof.

– Il ne m’était jamais arrivé de voir un si fâcheux imbécile, répondit Tchitchikof ; c’est tout ce que je puis vous dire de ma visite.

– Ce n’est encore rien, dit Constànjoglo ; Kochkarëf est un phénomène assez plaisant, et je l’estime même très bon, comme charge, à faire ressortir plus vivement tous ces gens d’esprit qui, n’ayant pas même un ridicule à eux, s’inoculent la sottise d’autrui, créent toute une chancellerie divisée en quinze ou vingt bureaux, et des écoles et des manufactures, et cent belles choses à l’avenant. Leurs affaires s’étaient peu à peu relevées après 1812, et voilà qu’à présent ils s’ingénient à se faire trente fois plus de mal que ne leur en a fait l’invasion de l’ennemi. Au reste, d’autres se ruinent de gaieté de cœur et sans y mettre tant de façons, témoin Pètre Ivanovitch Péetoukhof, ce joyeux hobereau, ce monstrueux appareil à digestion que vous connaissez.

– Le pauvre homme ! lui aussi est perdu ; tous ses paysans sont hypothéqués au Lombard.

– Justement ; il n’a plus rien, lui ; toutes ses terres à la fois vont être mises en vente par le Lombard de Moscou. »

Après avoir dit assez froidement ces mots, Constànjoglo s’anima de plus en plus, et son ton prit l’accent de la colère.

« Un beau jour, reprit-il, Péetoukhof s’était avisé de fonder une fabrique de chandelles ; il manda des ouvriers de Londres, et, comme il n’entendait rien à leur mode de fabrication ni à leur langage, il se mêla exclusivement de la vente des produits. Un seigneur terrier marchand de chandelles ! n’est-ce pas là une occupation bien noble ? Et figurez-vous qu’il aspire aux honneurs du titre de manufacturier et de fabricant : il fonde des tisseranderies, et bientôt il se met à fabriquer des indiennes pour habiller les drôlesses de la ville prochaine.

– Çà, mais tu as toi-même ici des fabriques, dit Platônof.

– Qui est-ce qui les a fondées mes fabriques ? Elles se sont formées elles-mêmes ; j’avais des laines en surabondance et aucun débouché ; je me suis mis à en faire du drap commun pour les paysans, et c’est exclusivement dans les villages qui m’appartiennent qu’on en fait commerce, sans monopole ni abus quelconque. Après cela, on jetait sur ma rive depuis plus de six ans l’écaille de l’esturgeon et de quelques autres gros poissons, et il s’en formait des monceaux abandonnés et incommodes ; je me suis mis à en fabriquer de la colle, et cela nous a produit quarante mille roubles d’abord, et l’idée fructueuse d’une industrie qui est encore nouvelle dans le district. Voilà comment tout cela se fait chez moi. »

« Décidément, pensa Tchitchikof, il les a toutes, les idées. Cet homme-là a trois râteaux à chaque patte, et rien ne lui échappe de ce qui est bon à ramasser, » ajouta-t-il mentalement en dévorant des yeux Constànjoglo ; celui-ci mit le comble à son admiration en poursuivant ainsi :

« Encore ne me suis-je décidé à procéder à l’opération que parce qu’il se trouvait, cette année-là, dans tout le district, des bandes de pauvres paysans qui manquaient à la fois de pain et d’ouvrage. C’était un temps de disette, et d’une disette qu’on doit mettre pour les deux bons tiers sur le compte de messieurs les fabricants nobles que Dieu confonde ! ils avaient tous manqué le temps de semailles. Si je voulais avoir des fabriques comme les leurs, j’en aurais en peu de temps un demi-cent ; mais je m’en tiens à ma manière, je peux toujours en élever annuellement une nouvelle, en procédant sur d’autres détritus abondants et accumulés, comme je l’ai fait pour les écailles de poisson. Il ne s’agit, voyez-vous, que de s’occuper avec zèle de son économie telle qu’elle est indiquée chez soi ; en agriculture, une foule de choses qu’on repousse comme inutiles, encombrantes et désagréables au regard, sont des sources fécondes de bons revenus pour l’homme intelligent, mais il ne faut pas employer son temps et mettre sa complaisance à construire des colonnades et des frontons…

– C’est admirable, admirable !… admirable !… Et ce dont je ne reviens pas, dit Tchitchikof, c’est que des détritus, des écailles, des immondices, donnent du revenu.

– À la condition, je le répète, de se servir des choses et des hommes qu’on a sous la main, et de procéder très modestement, sans songer un instant à jeter de la poudre aux yeux à personne ; à la condition de n’avoir ni manies ni fantaisies. Mais tout homme entêté de mécanique veut, pour ouvrir la boîte, faire partir le ressort caché ; il ne s’avise jamais de lever simplement le couvercle ; il va pour cela en Angleterre… Voilà ce que c’est ! voilà, voilà de mes fous ! Notez, bien que pas un ne manque de revenir de là-bas cent fois plus fou qu’il ne l’était au départ ! »

En achevant sa phrase, Constànjoglo cracha à droite et à gauche[1].

« Ah ! Constantin, voilà que tu t’emportes, lui dit sa femme avec une certaine inquiétude ; tu sais que cela te fait toujours mal.

– Et comment n’être pas fâché ? Si le mal ne nous concernait pas, à la bonne heure ; mais c’est un mal national russe, cela nous va droit au cœur. Oui, ces fous à pensée nomade, ils gâtent, ils corrompent entièrement le caractère russe. Il y a malheureusement dans le caractère russe du donquichottisme : on erre gravement, on fait lever de tous côtés des difficultés absurdes, afin de les combattre ; on les combat, on s’y épuise, et l’on fait la figure la plus triste du monde après. Un hobereau se croit en pleine voie de civilisation dès qu’il lui est venu dans l’esprit de se faire chevalier errant du progrès ; il met un esprit infini à organiser des écoles si bêtes que l’imbécile qui en rit me fait l’effet d’être un sage, et, bien entendu, on voit sortir de ces écoles des lauréats tels que le pays ne sait qu’en faire, et, comme ils sont déplacés à la ville aussi bien qu’à la campagne, il en résulte des va-nu-pieds et des ivrognes, des vauriens qui ont un haut sentiment de leur dignité d’homme. Un Russe mord-il à la philanthropie, il ne s’est pas écoulé trois mois que là encore il est devenu un don Quichotte accompli. Un philanthrope russe bâtira successivement cent grandes maisons à colonnades, à porches et à péristyles bien entendu ; il y établira des hôpitaux, des crânes, puis, à un jour donné, il se trouve ruiné à fond ; et voilà, huit jours après, tous ses employés et ses clients dans la rue. Elle est belle votre philanthropie, brutes que vous êtes ! »

Constànjoglo, étant ici tout à fait hors de lui-même, cracha quatre fois coup sur coup, deux fois à sa droite et deux fois à sa gauche, et puis il toussilla trois bonnes minutes.

Tchitchikof ne se préoccupait nullement du donquichottisme de la civilisation russe ; il avait seulement un ardent désir de questionner amplement son hôte sur le fait des épluchures et des choses de rebut, en tant que rapportant de bel argent… Mais Constànjoglo ne lui laissa pas la possibilité d’articuler une question ; les paroles bilieuses affluant dans la bouche de l’agronome partaient comme des fusées, quand le feu gagne de proche en proche au bouquet d’un feu d’artifice.

« Vous voulez éclairer le paysan russe, parce que… parce que cela se fait comme cela chez le voisin. À merveille ! Eh bien ! commencez par lui donner l’aisance en le faisant bon agriculteur ; là est le seul vrai commencement de la sagesse. Le monde entier est devenu si sot, si sot, que je ne sais plus vraiment qu’en penser ; et quels livres encore leurs sages publient tous les jours ! Quelques-uns ne se sont-ils pas avisés de dire d’un ton magistral : « Le paysan mène une vie trop simple ; il faut le familiariser avec les objets de luxe et d’élégance, et lui inspirer le désir de relever sa condition. » Et, notez que ces auteurs-là, eux-mêmes, avec leurs goûts et leurs principes raffinés, sont devenus, d’hommes qu’ils étaient, de vraies guenilles. La vie élégante leur a valu des maladies et des infirmités inouïes. Et il n’y a pas aujourd’hui un garçon de dix-huit ans qui n’ait déjà satiété de tout ; le jeune drôle n’a plus de dents, et sa tête est nue comme mon genou. Et l’on voudrait maintenant empester par ce moyen les gens de la terre ! Ne devons-nous pas, au contraire, rendre grâce à Dieu de ce que jusqu’à ce jour il est resté chez nous une classe, heureusement la plus nombreuse, qui, par situation, demeure complètement étrangère à ces insanités diaboliques ! Oui, la classe agricole est en Russie tout à fait estimable et hors de ligne dans la population, en fait de moralité et d’utilité sociale. Qu’on ne s’avise donc pas de nous la gâter ! Et Dieu veuille qu’un jour luise où tout Russe vaille un laboureur !

– Ainsi vous croyez que l’économie rurale, bien étudiée, et surtout bien pratiquée, est ce qui donne les plus gros et les plus sûrs revenus ? demanda Tchitchikof.

– Je dirai, moi, les plus légitimes, et non pas les plus gros, ni même les plus sûrs. Il a été dit : « Tu cultiveras la terre à la sueur de ton front. » Il n’y a pas à subtiliser là-dessus. Il est démontré par l’expérience des siècles que, dans la condition d’agriculteur, l’homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble. Je ne dis pas qu’on ne puisse s’occuper de mille autres choses ; mais je dis que la terre est notre mère, et que nous lui devons nos soins, notre amour et nos sueurs, par la volonté du ciel même. Les fabriques s’élèveront d’elles-mêmes ; je veux dire les fabriques et non pas les usines, pour la fabrication de ce qu’il faut avoir ici sous la main à l’usage de l’habitant du lieu même, et non des choses de fantaisie qui ne sont propres qu’à précipiter l’affaiblissement de la génération entière. Qu’arrive-t-il avec les fabriques et les manufactures d’objets de luxe ? C’est que, pour les soutenir et pour assurer l’écoulement des produits, on emploie mille moyens détestables, on séduit, on scandalise, on pervertit le pauvre peuple. Qu’on se garde d’établir chez soi, sous prétexte que c’est d’un usage de plus en plus général, aucune de ces fabrications qui inspirent la passion de tout ce qu’on appelle les charmes, les adoucissements de l’existence, tels que le tabac, le sucre, les liquides alcooliques et liquoreux, les coussins, les matelas, les miroirs, y eût-il à cela un million à gagner. Si la corruption doit enfin pénétrer dans nos campagnes, je veux du moins, quant à moi, en avoir les mains nettes ; je veux tâcher, enfin, de paraître devant Dieu aussi peu chargé que possible de ce gros péché-là. Il y a vingt ans que je vis avec l’habitant des campagnes, et je sais ce qu’il y a de bon à vivre ici plutôt qu’ailleurs, où l’on affecte de se croire mieux.

– Toujours ce qui m’étonne le plus, c’est qu’en s’y prenant bien, de résidus, de rognures, de détritus et d’épluchures de tout genre, dit Tchitchikof, on puisse faire un joli supplément de revenu.

– Hum ! fit Constànjoglo avec l’expression d’un amer sarcasme, les économistes ! les économistes !… Ils sont gentils, les économistes ! Des fous, qui se défient à qui en dira de plus fortes ; le dernier venu semble toujours avoir parlé le mieux ; un âne, je vous demande un peu, un âne ! il ne voit pas plus loin que son sot museau, et il monte en chaire, et il regarde par-dessus ces lunettes… Et un tas d’imbéciles vont écouter maître Aliboron. »

Ici Constànjoglo cracha de mépris et de colère encore quatre fois.

« Tout cela est la pure vérité, dit Mme Constànjoglo, c’est très vrai, mon ami, mais vous vous fâchez, et ceci n’est pas bien ; il me semble qu’on peut parler, et des économistes, et de gens bien autrement fâcheux, sans se mettre ainsi hors de soi.

– En vous écoutant, mon très respectable Constantin Féedorovitch, on se sent entrer dans le vrai sens de la vie, et l’on met, pour ainsi dire, le doigt, juste sur le nœud de chaque chose. Vous avez traité la thèse générale, humaine… permettez-moi de vous consulter sur l’application particulière que l’on voudrait faire du principe… Oui, je dis bien ; si je voulais, moi, supposons, devenu seigneur terrier, si je désirais bien fort… permettez, si je désirais faire fortune, résolu d’accomplir par là le vrai devoir du citoyen… car la fortune publique se compose, n’est-ce pas, de toutes les fortunes privées, et plus il y a de riches particuliers, plus l’État est riche et prospère lui-même… Eh bien ! dites-moi, je vous prie, comment devrais-je m’y prendre ?

– Comment vous y prendre pour… pour faire fortune ? dit Constànjoglo… Voici comment.

– Allons souper », dit la maîtresse de la maison en se levant ; et elle alla au milieu du salon, où elle s’enveloppa dans son châle, comme si elle avait eu un léger sentiment de froid.

Tchitchikof aussitôt avança vers l’aimable dame, avec presque autant d’aisance qu’eût pu le faire un beau jeune militaire, et en même temps avec la fine et douce expression du galant civilien, du muguet de salon ; et lui faisant de son bras droit un appui en forme d’anse, il la conduisit cérémonieusement, de chambre en chambre, à la salle à manger, où se trouvait déjà sur la table une soupière de forte porcelaine, de laquelle s’exhalait, malgré l’obstacle d’un pesant couvercle, l’appétissant parfum d’un consommé tout imprégné des senteurs fraîches que communiquent au bouillon les prémices potagères des herbes de printemps.

On prit place, les valets disposèrent sur la table tous les services à la fois, dans des saucières hermétiquement couvertes ; ils disposèrent des piles d’assiettes et une masse de couteaux, cuillers et fourchettes, sur deux tables placées à part, à la portée, ici du maître, là de la maîtresse de la maison ; et, ces dispositions faites, ils se retirèrent. Constànjoglo ne pouvait souffrir que les serviteurs écoutassent la conversation, et suivissent de l’œil les morceaux qu’il portait à sa bouche. Après avoir mangé la soupe et pris un verre d’une boisson qui était ou semblait être du vin de Hongrie, Tchitchikof se tourna vers son hôte et lui dit :

« Permettez-moi, Constantin Féedorovitch, de ramener votre attention sur l’objet de notre causerie interrompue. Je vous priais, et je vous supplie à présent, de me dire comment un homme sensé, plein de bonne volonté, de naissance convenable, pourvu d’ailleurs d’un certain rang civil dû à ses services, et possesseur d’un certain petit capital, devrait s’y prendre pour faire fortune.

– En ne donnant au prochain que de nobles et bons exemples ?…

– Des exemples très bons à suivre. Oui, oui.

– Dans les villes ou à la campagne ? Avec le monde et selon le monde, ou en s’établissant résolument aux champs, en se faisant tout à fait campagnard ?…

– En se faisant campagnard déterminé, soit.

– Eh bien ! il faut, selon ses facultés, acheter une bonne petite terre, et tâcher qu’elle soit dans le voisinage de quelque agronome qui ait fait ses preuves ; puis s’efforcer, par tous moyens, de se faire un guide et un ami de cet agronome ; il n’en est pas un qui ne compte sept ou huit domaines en plein désarroi autour de ses possessions…

– Je comprends ; l’exemple et les conseils d’un sage voisin sont déjà un gage de prospérité, mais si le pauvre ignorant qui veut s’instruire, voyait, sans aller plus loin, les prodiges qu’on a ici sous les yeux à chaque pas et qu’il voulut s’établir dans ces cantons, trouverait-il son affaire, et pourrait-il se flatter que vous ne refuseriez pas de l’éclairer de votre incomparable expérience ?

– Moi ? pourquoi pas, s’il m’estimait propre à lui servir de guide, et qu’il eût bien fermement résolu de se livrer à son exploitation, sans nullement se soucier des clabauderies de son voisinage ?

– Mais y a-t-il tout près, bien près d’ici, quelque petit domaine à vendre ?

– Des domaines ruinés par la folie de nos hobereaux, des terres excellentes en elles-mêmes, mais indignement négligées, oui ; et tenez, ce matin encore, on me sollicitait d’acheter la terre de Khlobouëf qui confine aux miennes ; c’est un bien dont il pourrait hardiment me demander quarante mille roubles ; je les lui compterais sur-le-champ sans marchander… mais je n’ai pas même voulu savoir ce qu’il en veut.

– Hum ! » fit Tchitchikof ; et après une minute de silence, d’un ton timide et comme s’il craignait de commettre quelque indiscrétion :

« Peut-on savoir, Constantin Féedorovitch, pourquoi vous ne faites pas vous-même cette acquisition ?

– Un grand point dans la vie, c’est de savoir se borner ; je suffis à ce que j’ai ; acquérir plus, ce serait m’exposer à ne plus suffire et à subir les effets de la fatigue. D’ailleurs, sans que je songe même à des agrandissements, les hobereaux du district criaillent déjà contre moi, prétendant que je profite amplement de l’extrême détresse où ils sont presque tous, et que j’achète sans honte, pour un morceau de pain, tantôt un bois, tantôt un champ, tantôt une pièce de pré, en me donnant les airs de leur rendre service. Ce sont des propos aussi bêtes que mensongers ; ils me reviennent, je souris… Mais, à la longue, ces bruits pourraient prendre de la consistance, et je ne veux pas y donner lieu.

– Rien, dans les oisifs, ne peut arrêter la passion de médire.

– Vous ne sauriez vous faire une idée de ce que c’est que les têtes de notre gouvernement ; ici on ne m’appelle guère autrement que le vilain, le ladre, l’avare ; et quant à eux, ils sont tous ce que doit être un vrai gentilhomme ; aucun ne manque de dire : « Me voici ruiné pour avoir encouragé le commerce et l’industrie ; les considérations de fortune ne me feront jamais descendre jusqu’à cette vie de cuistre que mène Constànjoglo au milieu de sa mougikaille. » Ces messieurs aiment mieux un cadre de valetaille. Je devrais, selon eux, mettre mes plus valides paysans dans mes antichambres.

– Je voudrais pour beaucoup être un cuistre à votre image et ressemblance, et qu’ils en eussent deux à nommer ainsi dans le pays.

– Leur qualité, leur rang, leur éducation ! ! ! À qui, bon Dieu ! en imposent-ils avec tous ces beaux prétextes à ne rien valoir ?… Ils reçoivent des livres, c’est vrai, mais ils ne les lisent point. Ils se visitent, ils babillent, se donnent de continuels repas de noces sans mariage, et finissent leur journée par les cartes et par le vin de Champagne. Leur antipathie à mon égard a pour cause unique que je ne leur donne pas de grands dîners, et que je ne me fais pas leur banquier. Je ne donne plus depuis longtemps de grands dîners, parce que j’en ai perdu l’habitude et que cela me fatiguait horriblement : j’étais retenu chez moi comme prisonnier par les visites, et si, étant sorti, je rentrais accablé de lassitude, je me devais tout entier aux joyeux convives qui m’attendaient plein mon salon. Mes excellents amis, venez chez moi à l’heure du besoin, racontez-moi bien en détail comment ce malheur vous est venu, et demandez-moi un service ; si je vois à votre simple et honnête langage que le besoin est réel, et que vous ne ferez qu’un sage emploi de mes secours, si j’ai quelque lieu d’espérer que mon argent vous portera profit, non seulement, je vous prêterai, mais ce sera comme ça, tout fraternellement, de la main à la main, et sans intérêt.

– Sans écritures, sans intérêt ! ! ! pensa profondément Tchitchikof ; voilà une ouverture dont il est très bon de prendre acte.

– Et jamais, en ce cas, on n’essuiera de ma part un refus, poursuivit Constànjoglo. Mais jeter mon argent aux trente-deux vents comme un insensé, c’est ce qu’on ne me verra jamais faire : on peut en penser et en dire ce qu’on voudra. Quoi ! un fou voudra donner une fête à sa maîtresse, renouveler son mobilier tous les ans, un vieux incorrigible voudra célébrer le jubilé de soixante-quinze ans de scandales qu’il a donnés au monde, ou faire à sa nièce, qui est une sotte péronnelle, un vrai trousseau de princesse, l’équipage à l’avenant, et c’est moi qui, sous forme de prêt amical, devrait faire les frais de tout cela ! Vous vous moquez de moi, messieurs les… »

Ici M. Constànjoglo cracha trois fois de droite à gauche et pensa laisser échapper une demi-douzaine d’énergiques épithètes en présence de sa femme ; celle-ci en fut quitte pour un peu d’inquiétude. Quant au seigneur agronome, une ombre d’hypocondrie bilieuse obscurcit ses traits, sa figure se plissa, ce qui était chez lui le symptôme d’une grande agitation intérieure.

« Vous voudrez bien me permettre, mon très estimable et très honorable hôte, de vous ramener une dernière petite fois au sujet qui m’intéresse, dit Tchitchikof, après avoir bu un verre d’un ratafia de framboises, que l’on faisait admirablement dans cette maison. Si, par exemple, j’achetais, moi, supposons, cette terre dont vous avez bien voulu nous parler, en combien de temps aurais-je la chance de faire fortune ?

– Si vous voulez vous enrichir vite, vite, dit Constànjoglo avec un mélange de brusquerie et de sévérité, vous ne parviendrez jamais à faire fortune : si vous voulez fortement, résolument, faire fortune, sans vous préoccuper du temps plus ou moins long qu’il y faut mettre, vous serez bientôt riche.

– Je commence à deviner, dit Tchitchikof, qui n’y était pas du tout.

– Oui, c’est ainsi ! dit Constànjoglo précipitamment et comme s’il s’emportait contre un contradicteur et contre Tchitchikof lui-même ; il faut être très laborieux, très vigilant ; sans cela rien. Il faut se passionner pour son économie, et croyez bien que tout cela n’est point ennuyeux. Vous avez pensé qu’on se morfond à la campagne ? Erreur ; moi, je me morfondrais bien autrement à la ville, si j’étais condamné à y passer un jour entier dans leurs salons, leurs clubs, leurs restaurants et leurs suffocantes salles de spectacle. Des imbéciles, des fous, un tas d’ânes, voilà, voilà toute la génération ! L’agronome n’a pas de temps à perdre en vains propos, en allées et venues sans but ; jamais le moindre vide dans son existence, tout y est plein et replein. Quelle variété après cela dans les occupations ! et quelles occupations ! des travaux qui, presque tous, élèvent et fortifient l’âme. »

Et s’exaltant davantage : « Ici l’homme est dans sa véritable vie ; sa vie est en rapport direct et immédiat avec la nature, avec les saisons ; il semble converser avec le ciel même sur les phénomènes de la création. L’année est un cercle de travaux : voyez comme, dès avant la venue du printemps, on prépare les semences en tout genre ; on les émonde, on mesure les céréales dans les magasins, on les ressèche, on fait la répartition des corvées du renouveau ; tout est examiné d’avance, tout est calculé dès le commencement ; et quand enfin la glace des rivières est rompue et la débâcle à demi consommée, les giboulées ramènent des débordements prévus : tout a été détrempé et tout maintenant sèche à la surface, et presque aussitôt bêches, herses, sarcloirs, tout est en activité dans les champs et dans les jardins : on sème, on plante, on transplante. Vous représentez-vous bien tous ces mouvements ? est-ce une bagatelle, cela ? Ce qu’on plante et ce qu’on sème, c’est la moisson, ce sont les récoltes, c’est la bénédiction du ciel qu’on enterre là pour la recueillir au centuple avant que le soleil ait souri cent fois… Et la fenaison… la fenaison !… L’été a prodigué ses feux, et voici la moisson en pleine ébullition dans la campagne : ce sont les seigles, puis les froments, puis les orges, puis les avoines ; alors chaque minute a son prix, alors on n’aurait pas trop de vingt yeux, tous seraient occupés. Et comme tout cela est fêté ! Il s’agit d’engranger, d’emmagasiner les récoltes, puis de battre et de vanner ; puis vient le labour d’automne ; puis viennent, avant les froids, les réparations à faire aux granges, aux celliers, aux hangars, aux étables ; puis c’est un abatage de bois, et le sciage, et le transport de la brique et des poutres pour les bâtisses de printemps. »

Là, se reprenant : « Et j’oubliais le travail des femmes : comment se rappeler tout ? et les comptes, l’enregistrement des résultats obtenus… Il faut aller au moulin, à la fabrique de colle, à la tisseranderie, à la corderie ; il faut aller voir le paysan quand il travaille pour lui-même… C’est que, quant à moi, si le paysan manie habilement la hache, je suis homme à le regarder avec intérêt des deux et trois heures de suite, tant j’aime tout ce qui est travail. Il y a là un but tout proche, l’homme y marche droit, le but est atteint ; il en résulte avantage pour chacun et pour tous, et du bien-être de tous une augmentation de revenu pour moi, et l’essentiel est le contentement que cela me procure, non pas tant à cause de l’argent… car enfin l’argent, après tout, n’est que de l’argent, un produit entre tous les autres ; mais c’est que tout est l’ouvrage de nos mains, que nous sommes l’auteur et la cause de toute cette chevance ; ce que nous avons, nous ne l’avons pas volé. Chacun de nos pas semble avoir semé la fécondité et fait germer la joie avec l’abondance. »

Puis, concluant : « Et où trouverait-on une jouissance comparable à celle de pouvoir se dire de ces choses-là ? » dit Constànjoglo ; et son visage était tout illuminé de bonheur. Comme un monarque à l’heure solennelle de son couronnement, il avait dans les yeux des rayons qui s’élevaient et s’abaissaient tour à tour. « Non, reprit-il, vous ne sauriez me nommer une félicité qui vaille le quart de celle-là. C’est par ce genre de vie, exclusivement peut-être, que l’homme se rapproche de la divinité. Il me semble que Dieu s’est proposé, comme sa plus haute jouissance, les choses de la création, et qu’il est dans ses desseins et dans sa volonté que l’être créé à son image fasse tout pour être, lui aussi, créateur de tout bien dans sa sphère terrestre. Et l’on prendrait cela pour un genre d’existence ennuyeux ! »

Tchitchikof, quoique assis sur une chaise de paille tressée, devant une table couverte du plus beau linge ouvré, avait la pose d’un solitaire qui, en s’éveillant sur un lit de mousse, sous de beaux ombrages, aurait entendu le chant de l’oiseau de paradis ; ses lèvres et ses yeux étaient comme injectés d’une lymphe de voluptueuse délectation. Le silence s’était fait, et il écoutait encore.

« Constantin, passons au salon, » dit la dame en se levant de table. Tous se levèrent.

« C’est un très honnête homme, ce monsieur, pensa Constànjoglo ; un homme comme il faut : attentif, sobre de paroles… Il ne ressemble guère à ces êtres légers, frivoles, distraits, évaporés comme ils sont maintenant tous. » Et après avoir pensé il devint plus gai, repassa sommairement dans sa mémoire toutes les belles choses qu’il venait de dire, et se félicita évidemment d’avoir ainsi rencontré un homme possédant l’art d’écouter et avide des conseils de la sagesse.

Pàvel Tchitchikof, cependant, ayant arqué son bras droit contre sa hanche, ramenait au salon Mme Constànjoglo, mais avec beaucoup moins de gracieuse prestesse, non sans doute qu’il fût chargé d’aliments comme en sortant de la table de Sabakévitch ou de Péetoukhof, mais simplement parce que ses pensées avaient pris un caractère de solidité matérielle qui communiquait à toute l’économie de sa personne une certaine gravité d’un nouveau genre.

« Tu auras beau dire, moi je trouve tout cela fort ennuyeux ! » dit à l’oreille de son beau-frère Platônof, qui fermait la marche.

Et quand, ensuite, on eut pris place dans le salon jaune, où l’on venait d’allumer les bougies, vis-à-vis d’une porte vitrée ouvrant sur le balcon qui conduisait au jardin, Tchitchikof sentit quelque chose d’analogue à ce bien-être de l’homme, qui, après de longues erreurs, de grandes anxiétés et bien des misères, aurait enfin aperçu à l’horizon le toit paternel… et qui, au moment même où il croit déjà toucher au terme de ses angoisses, au but de ses plus chers désirs, jette loin de lui son bâton de pèlerin, secoue la poussière de sa robe, se regarde dans la fontaine voisine, répare le désordre de ses cheveux, prélude au sourire qui est si naturel à la vie de calme et de bonheur qu’enfin il va goûter, et se dit : « Assez ! »

Telle était en effet la disposition d’esprit où les discours de Constànjoglo avaient mis son âme. Il y a ainsi, pour chaque homme, certains discours qui nous font découvrir à l’improviste une amie, une sœur, une nature très sympathique, dans l’âme de celui qui parle. Et souvent c’est dans le fond du steppe, dans la solitude la plus inconnue du monde, qu’il vous est donné de rencontrer l’homme dont le chaud et sympathique langage vous fait oublier et le manque de routes et le manque d’asile nocturne, et l’absence de toute distraction de la vie contemporaine, et le jeu fallacieux des mille prestiges auxquels on se laisse si aisément prendre. Ce langage doux au cœur se grave profondément dans l’esprit ; rien ne s’efface d’une heureuse soirée passée à l’entendre ; la mémoire fidèle conserve tout ; elle rappelle qui était présent, comment on était placé, ce que l’homme à la parole amie tenait à la main, le son de sa voix, le ton, l’accent qui accompagnait telles ou telles de ses paroles, et jusqu’aux détails les plus insignifiants de l’entrevue.

Aucune circonstance de cette soirée n’échappa à Tchitchikof : ce petit salon très modeste, très simplement meublé, l’expression de parfaite bonhomie des traits de son hôte évidemment bienveillant, et la pipe à large et beau mounschtouk d’ambre jaune qui fut présentée à Platônof, et le rapide courant de fumée que celui-ci poussa au nez de son doguin, et le reniflement du doguin, et le rire indulgent de sa charmante sœur, qui lui disait : « Assez, assez ; finis de tourmenter cette pauvre bête ; » et la joyeuse clarté des bougies, et le grillon de l’angle du poêle et la porte vitrée, et la fraîche et claire nuit de printemps qui leur faisait spectacle en argentant les cimes des arbres, transpercés plus bas par le scintillement des étoiles, et les mélodies tour à tour vives et tendres du sauvage rossignol, partant du centre d’un bocage aux feuilles par moments toutes ruisselantes de reflets d’or.

« Mon très honorable Constantin Féedorovitch, vos discours ont pour moi la plus exquise douceur, dit Tchitchikof, et j’ajouterai que jamais encore je n’ai rencontré en Russie un homme d’un esprit comparable au vôtre.

– Ah çà, écoutez, Pàvel Ivanovitch, dit Constànjoglo, si vous êtes amateur d’esprit solide, si vous avez la curiosité de voir un véritable homme d’esprit, sachez que nous en possédons un dans ces cantons, et que je ne vais pas à la cheville du pied de celui-là.

– Qui cela pourrait-il donc être ? dit Tchitchikof avec étonnement.

– C’est un entrepreneur à qui j’ai souvent recours, un nommé Mouràzof.

– Voici la deuxième fois, cette semaine, que j’entends parler de Mouràzof.

– C’est un homme capable de régir les plus grandes propriétés, et qui administrerait tout aussi bien un royaume. Si j’étais souverain, je ne chercherais pas longtemps un ministre des finances.

– On dit, en effet, que c’est une intelligence des plus remarquables ; ne s’est-il pas fait, sans reproches, une fortune de dix beaux millions ?

– Dix ? Allons donc ; il en a bel et bien quarante, et du crédit pour le double et le triple. Bientôt il sera maître de la moitié du territoire de l’empire, car il y a bien plus loin, pour de pareils hommes, d’un écu à dix mille roubles que de quarante millions à un ou deux milliards.

– Qu’est-ce que vous me dites donc là ? s’écria Tchitchikof l’œil écarquillé et la bouche béante.

– La vérité, Voulez-vous que je me répète ? Celui-là s’enrichit lentement, qui intelligent, actif, économe, ne possède que quelques centaines ou quelques milliers de roubles vaillant ; mais le possesseur intelligent de plusieurs millions a devant lui une sphère d’activité immense dans laquelle il est grand, puissant, irrésistible ; il fait un pas, le champ se déblaye, la carrière s’aplanit, l’horizon recule, les rivalités disparaissent et fuient pêle-mêle. En toute vente, en tout achat, en toute adjudication aux enchères, en toute entreprise, qui oserait, qui pourrait accepter la lutte contre lui ? Quel esquif imprudent voudrait se mettre en travers d’une si écrasante machine ?

– Ah ! Seigneur mon Dieu ! murmura Tchitchikof en se signant sans détourner ses regards des yeux de Constànjoglo. Et Mouràzof a trouvé assez de force en lui-même pour aller ainsi toujours en avant ? Vrai, je m’y perds, moi, rien qu’à songer ; vous m’en voyez tout pétrifié, je vous assure. Quoi ! on s’étonne de la sagesse d’en haut, dès qu’on observe attentivement un insecte ; moi je suis bien autrement confondu de voir un pauvre sujet de la mort, sans perdre un instant son sang-froid et sa présence d’esprit, remuer des sommes énormes, et celles-ci mettre encore à sa disposition l’intelligence et l’activité empressée de milliers d’êtres, ses frères et ses semblables devant la Providence, tous jaloux de lui faire honneur en toutes choses, et de le servir et d’obtenir de lui un sourire, tous cherchant leur devoir dans l’apparence de ses moindres désirs. Qu’il me soit permis seulement une question au sujet de Mouràzof ; serait-il possible qu’à toute cette prospérité, on pût trouver, bien entendu, dans l’origine, des commencements exempts de toute fraude ?

– Il a acquis cette fortune, et cela dès l’origine, de la manière du monde la plus irréprochable.

– Hum ! je ne puis guère admettre cela ; je le concevrais pour des milliers, mais des millions, songez donc ; impossible, impossible !

– C’est le contraire qu’il faut dire ; ce sont les milliers qu’il est fort difficile d’acquérir sans fraude ; les millions viennent d’eux-mêmes se joindre aux millions. Un millionnaire n’a point de raisons de recourir aux voies détournées ; il marche droit devant lui, on se range, il n’a qu’à se baisser et à prendre. Un autre ne pourrait soulever une des mille choses qui, pour le suivre, lui, se soulèvent et marchent d’elles-mêmes. Les ruisseaux vont à la rivière, les rivières aux fleuves, les fleuves à la mer, qui ne rend rien que pour reprendre. Il faudrait l’autorisation du gouvernement pour détourner un cours d’eau ; mais les gouvernements eux-mêmes sont virtuellement intéressés à ce qu’on ne détourne pas les grands courants naturels de la richesse dite publique, qui tous affluent vers l’activité et l’intelligence unies à la probité et au capital. Et, en fait de ce capital, les milliers de roubles sagement employés donneront dix, quinze, vingt pour cent ; mais les millions ont pour essence de se doubler, tripler, quintupler… de se décupler parfois en fort peu d’années.

– Et quand je pense que de pareilles fortunes commencent assez souvent par de misérables copecks !…

– Il n’en arrive jamais autrement ; c’est dans l’ordre le plus naturel des choses. Quiconque est né avec des milliers de roubles et a été élevé sur des milliers de roubles, n’acquerra point ; il est accoutumé à l’aisance, à la dépense, à la paresse, aux fantaisies de tout genre. Il faut commencer du commencement et non pas du milieu, du copeck et non du rouble, d’en bas et non d’en haut. C’est à ce prix qu’on apprend à connaître les hommes et l’état de choses au milieu duquel on a à se retourner. Si tu as senti ce mal sur ta peau, si tu as appris que chaque denier en ce monde semble être cloué avec un clou de huit pouces, si tu as été pris ou presque pris à cent escroqueries, tu en auras alors tant vu, tant su, que tu ne pourras plus te tromper en aucune entreprise, et tes affaires ne s’en iront pas à la dérive. Soyez bien sûr de ce que je vous dis… qu’il faut « commencer par le commencement ». Pour que je sois d’abord en défiance à l’égard d’un homme, il suffit qu’il me dise : « Donnez-moi cent mille roubles, je serai tantôt riche. » Cet homme-là, soyez-en sûr, procédera par coup de tête, et non par bon et habile calcul, comme fait celui qui commence par des copecks, ainsi qu’il est de règle partout.

– En ce cas je deviendrai riche, dit Tchitchikof, qui involontairement pensait à ses âmes mortes, car je commence réellement avec rien.

– Constantin, il est temps de laisser à Pàvel Ivanovitch la liberté d’aller prendre du repos, et tu es aujourd’hui dans une veine de babil si extraordinaire…

– Oui, oui ; vous deviendrez riche et très riche, dit Constànjoglo sans écouter sa femme ; il découlera vers vous de tous les côtés des ruisseaux de cuivre rouge d’abord, puis d’argent, puis du plus bel or de ducat ; et ensuite vous en viendrez à ne savoir plus parfois où mettre en sûreté vos lingots. »

Tchitchikof prit très au sérieux cette prédiction ; son imagination, qui ne manquait pas de vivacité sur de certains sujets proches du cœur, le transportait en ce moment dans les riants domaines des rêves d’or ; ses pensées prirent des ailes d’or et voltigeaient au milieu d’enchantements féeriques sous une gaze de fils d’or. Pour ramener tout à lui, il avait dans la main un gland à coulants d’or, et un doux écho lui rapportait sans cesse à l’oreille ces mots si doux : « De tous les côtés des ruisseaux d’or découleront vers toi. »

« Vraiment, Constantin, tu devrais un peu songer que Pàvel Ivanovitch doit avoir besoin de sommeil, après toutes ses courses d’aujourd’hui.

– À qui en as-tu donc ? va te coucher si tu as sommeil ; nous… » dit Constànjoglo, et il s’arrêta court, s’apercevant que tout le salon retentissait d’énergiques ronflements qui procédaient du fait de Platônof, et plus encore de son doguin, incapable de ne pas suivre sympathiquement son maître dans cette sorte d’exercice.

Constànjoglo, tiré de ses préoccupations, finit par s’apercevoir qu’il était réellement temps de s’aller mettre au lit. Il secoua Platônof en lui disant : « Hé ! frère, assez ronflé en compagnie ! » puis il souhaita à Tchitchikof une bonne nuit, et tous se séparèrent.

Quelque heureux que soient les hommes, ils sont aises de s’oublier pour un tiers ou pour un bon quart de jour.

Les héros, toutefois, se distinguent des autres mortels en ce qu’ils résistent aux sollicitations de la nuit, dès qu’ils ont à méditer sur la grandeur de leur entreprise. Tchitchikof, après s’être mis dans le plus simple appareil, veilla assez longtemps absorbé dans de profondes rêveries : malgré sa posture de dormeur résolu, il méditait sur les moyens de devenir propriétaire et seigneur d’un domaine qui ne fût point fantastique, mais réel et du meilleur rapport.

Par suite des explications de son hôte, les choses lui semblaient désormais si claires, la possibilité de s’enrichir lui apparaissait si évidente, les difficultés de l’économie rurale étaient devenues à ses yeux si minimes, si peu savantes et même si parfaitement sympathiques à sa nature, qu’il se voyait déjà campagnard déterminé, propriétaire terrier et seigneur d’un bon domaine en pleine voie de prospérité.

En effet, de quoi s’agissait-il pour lui maintenant ? D’aller au Lombard emprunter une somme assez ronde qu’il hypothéquerait comme dette sur tous les morts, administrativement vivants, qu’il possédait en contrats d’acquisition instrumentés en bonne et due forme, et d’acheter une terre dont les serfs ne fussent pas fantastiques comme ceux de son gage… Alors la chose allait de soi ; en agriculture il s’y prendrait, il agirait avec la même attention, la même prudence et la même activité que M. Constànjoglo, sans rien introduire de nouveau qu’il n’eût auparavant examiné, étudié avec zèle ce qui était tenu pour bon d’après une expérience séculaire… il verrait tout de ses propres yeux, il ferait ample connaissance avec tous ses paysans sans intermédiaire ; il repousserait d’autour de lui toute superfluité, voulant n’être pas distrait d’une entreprise qui demandait une constance chevaleresque dans le travail et dans l’économie ; et d’avance il se réjouissait de tout ce plaisir qu’il allait avoir en établissant un ordre exemplaire dans toutes les parties de son domaine, et en voyant la marche ferme, régulière, imprimée à toute l’exploitation, à la grande machine agricole, par les nombreux ressorts qu’il manierait lui-même d’une main sûre et infatigable. C’est résolu, le travail bouillonnera sur tous les points, et, de même que, dans un moulin mû par un filet d’eau vigoureux et continu, la farine s’échappe rapidement du grain que broie la meule et que sassent et ressassent les bluteaux, il ira, lui, dans ses cours, et à la rivière, sur les rives de l’étang et du marais, et dans le creux des vallées, examiner tout ce qu’on dédaigne, tout ce que l’ignorance et la paresse rejettent, tous les détritus, et les joncs, et les roseaux, et les écailles de poissons, et les bois résineux, et les oléagineux, et les cotonneux… et les feuilles sèches, et les divers engrais… il essayera tout, et démontrera à ses gens l’utilité de tout résidu quelconque.

Pendant cette rêverie l’image du parfait propriétaire semblait se tenir debout devant lui et lui inspirer des idées lumineuses ; Constànjoglo était moins parfait que l’image qu’il entrevoyait, et pourtant Constànjoglo était le premier homme de Russie pour qui il eût senti une véritable estime exempte de tout scrupule. Jusqu’à ce jour il n’avait estimé dans l’homme que le rang, le grade civil, en tant que supérieur au sien, ou bien les vices fortement caractérisés et dont il se sentait incapable ; jamais, avant de connaître Constànjoglo, il n’avait encore estimé aucun homme pour son esprit. Il pensait qu’en face d’un tel être il n’y avait pas à badiner, qu’il fallait être soi-même, tout à son naturel, et ne pas jouer la comédie, et qu’à ses yeux il n’y avait sur la terre, rien de plaisant que le solide et l’utile, trait qui suffisait bien, ce semble, pour rendre Constànjoglo extrêmement honorable.

Notre héros avait depuis quelques heures, on s’en doute, le projet d’acheter la terre de Khlobouëf, et voici par quel moyen : il avait par devers lui dix mille roubles, et il comptait pouvoir en emprunter quinze à Constànjoglo, ayant, on l’a vu, pris bonne note de ce qu’avait dit celui-ci, qu’il était prêt à aider tout homme animé du sincère désir de faire fortune, et, quant au reste de la somme, et à ce qu’il fallait pour les frais d’acquisition, d’ensaisinement et de premier établissement, il trouverait d’une manière quelconque, soit par voie d’emprunt hypothécaire, ou simplement en faisant attendre… Eh, mon Dieu ! que de débiteurs en usent ainsi ! On promène le créancier jusqu’à ce qu’il soit las ; marche, marche, marche, cours les tribunaux, va te traîner dans la poussière des greffes, si c’est ton bon plaisir, mon maître !

Tchitchikof rêva longtemps à tout cela. À la fin le sommeil, qui, depuis plus de quatre heures, tenait dans ses bras, comme on dit, toute la maisonnée, prit aussi notre héros dans sa douce étreinte.

Le bon Tchitchikof s’endormit d’un sommeil si sain et si profond, que le spectacle en serait dépitant et humiliant pour ceux de mes lecteurs qu’afflige l’insomnie. Je m’abstiendrai, par égard pour ces derniers, de décrire en détail ce sommeil, me bornant à le qualifier de sommeil héroïque, car aussi bien daignera-t-on se souvenir que nous écrivons ici une épopée, et nous n’y épargnons, ce nous semble, aucune des ressources poétiques que nous offre le temps qui court[2].

Notes[modifier]

  1. Les Russes crachent ainsi en une foule d’occasions, et surtout dans la colère ; c’est une manière antique de couper court à tout maléfice, et de conjurer les mystérieux assauts du diable, toujours présent là où il y a trouble et passion. Beaucoup de gens dans la province ont pris l’habitude sans adopter le préjugé, et crachent tout machinalement dans tous leurs accès de vivacité.
  2. Ce chant est celui auquel l’auteur donnait la préférence sur tous les autres, celui qu’il a le plus relu et le moins retouché, le seul auquel il accordât des regrets quand il brûlait sou deuxième volume à Moscou, pour la seconde fois.