Les Aventures de Huck Finn/24

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 198-205).


Pendant quelques jours, comme les deux associés n’osaient pas se montrer trop près de Nantuck, nous filâmes le long du fleuve. Lorsqu’ils se crurent hors de danger, ils visitèrent plusieurs petites villes. Ils m’emmenaient avec eux, parce que les gens qui se font suivre d’un domestique inspirent toujours de la confiance. Ce n’était là qu’un prétexte, je crois. Ils devinaient sans doute que je n’aurais rien de plus pressé que de disparaître avec le radeau dès que le champ serait libre.

En dépit de leur air respectable, rien ne leur réussit. Un beau sermon sur la tempérance ne leur rapporta pas de quoi se griser tous les deux. Une conférence sur la phrénologie n’attira qu’une dizaine d’auditeurs. Le roi offrit en vain sa poudre dentifrice, le duc ne trouva aucun chaland pour ses pilules brevetées, et nos provisions s’épuisaient. Le poisson abondait ; seulement Jim s’arrangeait de façon à n’en jamais découvrir au bout de nos lignes.

— Lorsqu’il n’y aura plus rien à manger ici, me dit-il, ils déguerpiront, et bon débarras !

En effet, ils paraissaient déjà découragés. Après avoir rôdé inutilement dans une demi-douzaine de petites villes, ils passèrent leur temps à rêvasser et à regarder couler l’eau, sans échanger une parole. Mais ils n’étaient pas au bout de leur rouleau. Un jour, le roi, qui se tenait assis à l’entrée du wigwam, finit par se lever pour aller rejoindre son associé, et ils se mirent à causer à voix basse. Cela m’inquiéta un peu, parce qu’ils ne se gênaient guère en général pour s’expliquer devant moi. J’eus beau prêter l’oreille, je n’entendis pas un mot de leur entretien.

Le lendemain matin, nous étions à environ deux milles d’une petite ville nommée Pikesburgh, quand le roi m’ordonna de gagner la côte et d’amarrer le radeau.

— Je vais débarquer seul, me dit-il au moment où je m’apprêtais à sauter à terre. Si je ne suis pas de retour à midi, Bridgewater doit venir me rejoindre et vous l’accompagnerez.

Je restai donc sur le radeau. À midi, le roi ne s’était pas montré et le duc m’emmena, laissant Jim dans le wigwam. Je n’osai pas refuser de partir avec lui ; mais cette fois j’étais décidé à retirer mon épingle du jeu et à battre en retraite dès qu’on n’aurait plus l’œil sur moi. À mi-chemin, nous rencontrâmes des gens qui venaient de la ville et avec lesquels mon compagnon, contre son habitude, évita de lier conversation.

Arrivés à Pikesburgh, nous cherchâmes en vain le roi. Nous finîmes par le trouver dans une buvette, entouré d’une foule de badauds qui se moquaient de lui. Il était trop ivre pour tenir sur ses jambes et ses menaces ne servaient qu’à mettre les rieurs en verve. Le duc, bouffi de rage, éclata en injures et son associé lui lança à la figure un paquet de cartes. Quand la querelle fut bien engagée, je gagnai la porte sans me presser et une fois dehors je partis comme un trait. Bien que je fusse tout essoufflé, je criai d’une voix joyeuse en sautant à bord du radeau :

— Ohé, Jim, nous sommes sauvés !

Pas de réponse. Le wigwam était vide. Je parcourus le petit bois en face duquel nous étions amarrés, pensant que Jim, pour un motif ou un autre, avait jugé bon de s’y cacher. J’eus beau lancer de nouveaux cris d’appel, mon vieux Jim avait disparu. Alors je m’assis sur l’herbe et je pleurai. Je me relevai bientôt, ne sachant que penser de cette disparition ni à quoi me résoudre. Je venais de déboucher sur la route, quand je vis arriver un garçon de mon âge qui s’avançait les mains dans les poches. Je lui demandai s’il n’avait pas rencontré un nègre habillé de telle et telle façon.

Mon père disait toujours qu’il ne faut pas avoir l’air trop pressé quand on a besoin d’un renseignement, parce qu’on vous le fera payer. Il avait raison, car on répondit à ma question par cette autre question : « Pouvez-vous me donner de quoi bourrer ma pipe ? » et ce ne fut qu’après avoir empoché une poignée de tabac que mon interlocuteur reprit :

— Le nègre évadé ? Oui, je l’ai vu. On l’emmenait chez Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Bonne affaire ! 200 dollars de récompense, ça ne se trouve pas tous les jours.

— Et c’est moi qui l’ai vu le premier ! Qui donc l’a fait empoigner ?

C’est imprimé en lettres longues comme ça.

— Il paraît que c’est un vieux monsieur à barbe blanche. Il n’avait pas le temps d’aller à la Nouvelle-Orléans et il a vendu sa chance 40 dollars. À sa place, moi, j’aurais trouvé le temps d’aller toucher la récompense entière.

— Peut-être sa chance ne vaut-elle pas un cent, puisqu’il l’a cédée pour si peu.

— Allons donc ! J’ai lu l’affiche. C’est imprimé en lettres longues comme ça. Récompense de 200 dollars, avec le signalement du nègre, le nom de la plantation et le reste.

Il s’éloigna en sifflant. Je regagnai le radeau et je me glissai dans le wigwam afin de réfléchir. Mes réflexions ne furent pas gaies. Non, je n’aurais pas cru ces deux gredins capables de nous jouer un pareil tour après tout ce que nous avions fait pour eux. Je pouvais me vanter d’avoir rendu un mauvais service à ce pauvre Jim. S’il devait rester esclave, il aurait été cent fois plus heureux à Saint-Pétersbourg, où personne ne le maltraitait. Ma première idée fut d’écrire à miss Watson afin qu’elle le réclamât. Deux raisons me retinrent. Elle ignorait pourquoi il s’était sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait plus disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à moi. On saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendre la clef des champs, et si, un jour ou l’autre, je regagnais ma ville natale, je n’oserais plus regarder les gens en face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me serrer la main.

Plus j’y songeais, plus ma conscience m’adressait des reproches et plus je me sentais coupable. D’un autre côté, je pensai à ce long voyage durant lequel Jim avait si souvent tenu le gouvernail à ma place plutôt que de me réveiller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le soir où mes remords m’avaient presque décidé à le livrer et où je l’avais sauvé en empêchant les deux poltrons qui craignaient la petite vérole de visiter le radeau. Je ne pouvais pas oublier qu’il m’avait dit que j’étais le seul ami qu’il eût au monde.

Je me sentais toujours honteux d’être l’ami d’un nègre — néanmoins je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais qu’on l’avait emmené chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Dès que le jour commença à baisser, je détachai mon radeau et je gagnai une île boisée où je passai la nuit. Je me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné, je mis mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêtements, je sautai dans le canot et je suivis le courant, m’arrêtant à un quart de mille d’un endroit où j’avais aperçu une petite scierie à vapeur. Alors je cachai ma barque et je remontai la côte à pied. Je n’avais pas fait fausse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m’avait mis sur la bonne voie. En passant devant l’usine dont j’ai parlé, je vis une enseigne qui m’apprit que c’était la Scierie de Silas Phelps. Rien n’y bougeait et on ne pouvait la prendre pour une maison d’habitation. À deux ou trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de ferme ; mais personne ne se montrait, bien qu’il fût déjà jour. Je me dirigeai donc vers la ville afin de sonder un peu le terrain. Cette ferme n’appartenait peut-être pas au propriétaire de la scierie et je ne voulais pas être surpris rôdant autour des bâtiments.

Eh bien, devinez sur qui je tombai en tournant le premier coin de rue ? Sur le duc ! Il était en train de coller une affiche qui annonçait au public que le célèbre Kean donnerait le soir même et les deux soirs suivants une représentation du Caméléopard ! Il sembla d’abord très étonné, puis très satisfait de me retrouver.

— Je te croyais déjà loin, dit-il. Où est le radeau ? L’as-tu caché dans un bon endroit ?

— C’est justement ce que j’allais vous demander, répliquai-je d’un ton de mauvaise humeur.

Alors il sembla moins content.

— À moi ! s’écria-t-il.

— À qui voulez-vous que je le demande ? Hier, lorsque j’ai vu le roi dans ce cabaret, je me suis dit : Le duc ne pourra pas l’emmener de sitôt. Alors, pour passer le temps, je me suis mis à flâner. Un homme m’a offert 40 cents pour l’aider à emballer du coton. Naturellement, j’ai accepté. Après, je suis allé me reposer dans le petit bois en vous attendant. Jim devait m’appeler à votre retour. Le sommeil m’a pris et quand je me suis réveillé, plus de Jim, plus de radeau ! Qu’est devenu Jim ? Qu’est devenu le radeau ?

— Je n’en sais rien, du moins pour ce qui concerne le radeau. Ce vieil ivrogne a fait là-haut un marché qui a rapporté 40 dollars, et à mon arrivée, il les avait déjà reperdus au jeu. Lorsque j’ai pu le reconduire jusqu’à l’endroit où devait se trouver le radeau, nous nous sommes dit : Ce petit drôle nous l’a volé et nous a plantés là.

— Est-ce que j’aurais planté là mon nègre, le seul nègre que je possède au monde ?

— En somme, tu n’y as rien perdu ; sans papiers, tu ne serais jamais parvenu à le vendre. Le fait est que nous avions fini par le regarder comme notre propriété. Me voilà bien récompensé de la peine que je me suis donnée pour lui… Bah ! il y a des badauds partout et le caméléopard les attirera encore. N’importe, je n’aurais pas été fâché d’avoir le radeau à ma disposition. Ton nègre pourrait jaser.

— Comment voulez-vous qu’il jase ? Il ne s’est donc pas sauvé ?

Je me doutais bien qu’il s’était entendu avec le roi pour vendre Jim ; mais je tenais à le mettre au pied du mur. Si je l’amenais à m’avouer que Jim était sous clef dans la ville où il comptait passer trois jours, ma présence le gênerait beaucoup plus que celle du nègre et il se résignerait peut-être à donner ses représentations ailleurs.

— Eh ! non, il ne s’est pas sauvé, répliqua-t-il. Je croyais que tu avais tout compris. Nous l’avons cédé, ou plutôt nous avons cédé pour 40 dollars nos droits à la récompense. Tu aurais eu ta part, si…

— Vous l’avez cédé ! m’écriai-je. Mais Jim était à moi ! Où est-il ?

Et je me mis à sangloter. Ainsi que j’y comptais, le duc parut très ennuyé. Les regards qu’il lançait à droite et à gauche me rassuraient. C’est lui maintenant qui désirait me lâcher. Il n’avait plus besoin de moi — il croyait mes poches vides, le radeau disparu, et j’en savais trop sur son compte.

— Je veux mon nègre ! Où est-il ? répétai-je en frappant du pied.

— Mille tonnerres ! prends garde à toi, ou je…

Mais, après avoir froncé les sourcils et levé son pinceau à colle d’un air menaçant, il se décida à me prendre par la douceur.

— Mon pauvre garçon, reprit-il au bout d’une minute, je suis aussi fâché que toi de la façon dont la chose a tourné. Tout ce que je puis te dire, c’est que Jim a été emmené par un planteur du nom de Foster… Abraham G. Foster… dont la ferme se trouve à une trentaine de milles plus haut sur la route de La Fayette, celle que tu as dû suivre pour venir ici. Je ne vois pas ce que tu gagneras à courir après lui. Dans trois jours nous serons à flot et tu ferais mieux de ne pas nous quitter.

— Non, je veux mon Jim !

— Allons, je n’ai pas le droit de t’obliger à rester ; je n’y tiens pas non plus : il me faudrait te surveiller pour t’empêcher de bavarder. À présent que tu sais ce que tu voulais savoir, file sans perdre de temps. Ils ont de l’avance sur toi ; mais tu as de bonnes jambes et tu les rejoindras sans doute avant d’arriver à La Fayette.

Oui, j’en savais assez. Il cherchait à m’éloigner de la ville, parce que Jim y était et que M. Silas Phelps aurait pu apprendre trop tôt à qui il avait eu affaire.

Jamais de la vie ! répliquai-je.

— Bon, dis-je, je partirai dans une heure ou deux, après avoir déjeuné.

— Tu partiras tout de suite, et je vais te montrer le chemin, repliqua-t-il en contenant sa colère, mais d’un ton qui me rappela le jour où il avait menacé de m’étrangler.

Cela m’amusait de lui donner du tintouin tout en le forçant de faire ce que je voulais ; mais il avait dans le regard quelque chose qui me conseillait de ne pas aller trop loin. Aussi me décidai-je à l’accompagner et je vis qu’il avait déjà posé un certain nombre d’affiches. Il n’en fallut pas davantage pour me convaincre qu’il ne serait pas disposé à me céder la place.

— Tu étais bien pressé tout à l’heure de courir après Jim. Pourquoi as-tu changé d’avis ? me demanda-t-il, tandis que nous gagnions la grande route. Encore une fois, tu ferais mieux de rester avec nous.

— Merci, je préfère m’en aller. Je n’ai pas envie d’être pendu.

— Bon voyage ! dit-il. Je t’engage — dans ton propre intérêt, tu entends ? — à garder ta langue dans ta poche au sujet de l’affaire de Nantuck, et surtout au sujet du caméléopard. Tu me le promets ?

— Je le jure, si vous voulez ; je n’ai pas non plus envie d’être étranglé.

— Bien, ta parole me suffit, puisque tu sais qu’une indiscrétion te coûterait cher. Un dernier conseil. Retourne chez toi. J’ai bien deviné que tu fais l’école buissonnière et que tu as aidé Jim à s’évader. Tu joues là un jeu dangereux qui ne te rapportera rien.

— C’est possible ; mais Jim est mon ami et je l’aiderai si je le puis.

— Allons, bonne chance ! Tu es un brave garçon, donne-moi la main et adieu.

— Jamais de la vie ! répliquai-je.

Me voilà donc parti. Je ne regardai pas en arrière ; mais je sentais que le duc me suivait des yeux. Comme je ne songeais nullement à me mettre à la recherche de M. Abraham G. Foster, je m’arrêtai à la première pierre milliaire, puis je retournai sur mes pas à travers bois pour regagner la ferme de Silas Phelps.