Les Aventures de Huck Finn/29

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 233-238).


Ce soir-là, lorsque tout le monde fut endormi, nous descendîmes dans la cour en prenant encore pour escalier le conducteur du paratonnerre. Cinq minutes plus tard, enfermés dans l’appentis, nous nous mettions à l’œuvre à la faible lueur du bois phosphorescent que nous avions tiré du sac. Notre premier soin fut de déblayer un espace de cinq à six pieds vers le milieu du mur de bûches.

— En creusant là, me dit Tom, nous arriverons juste sous le lit de Jim, et personne ne se doutera que le cachot est miné ; la couverture du prisonnier traîne à terre et j’espère qu’on ne s’avisera pas de la soulever.

— Quand même il n’y aurait pas de couverture, répliquai-je, on ne verrait pas le trou ; il fait trop noir dans la hutte.

— S’il n’y avait aucun risque à courir, je ne m’en mêlerais pas, riposta Tom en frappant du pied. Tu m’impatientes, à la fin !

Comme je ne voulais pas l’impatienter, je me tus. Nous travaillâmes jusqu’à près de minuit. Il n’y a rien de fatigant comme de creuser la terre avec un couteau ; les paumes de nos mains étaient semées d’ampoules et le tunnel n’avançait guère.

— Ce n’est pas une besogne de trente-sept ans, Tom, dis-je enfin. À ce train-là, il nous en faudra bien trente-huit.

Il cessa à son tour de creuser.

— Tu as raison, Huck, répliqua-t-il au bout d’un instant, après avoir poussé un gros soupir. Nous n’en viendrons jamais à bout de cette façon. J’ai oublié une chose. Un prisonnier a toujours assez de temps devant lui ; il creuse avec n’importe quoi sans s’abîmer les doigts, parce qu’il se repose toutes les dix minutes. Par malheur, nous sommes trop pressés ; si nous creusions deux heures de plus avec ces outils-là, nous serions forcés d’attendre huit jours avant de pouvoir recommencer. Regarde un peu mes mains.

— Et les miennes donc ! Que proposes-tu alors ?

— Je vais te le dire. Ce n’est pas correct, c’est sauter à pieds joints par-dessus toutes les règles ; mais, que veux-tu ? Prenons une pioche et faisons semblant de croire que c’est un couteau. Dans un cas comme le nôtre, l’emploi d’une pioche est excusable… Allons, passe-moi un couteau.

Regarde un peu mes mains.

Il en avait déjà un, ce qui ne m’empêcha pas de lui offrir le mien. Il le jeta au loin et répéta :

— Passe-moi un couteau !

Cette fois, je compris. Je ramassai une pioche dans le tas, je la lui donnai et il se remit aussitôt à la besogne sans ajouter un mot. Moi, je m’armai d’une bêche et nous fîmes voler la terre. Au bout d’une demi-heure, nous en avions assez, bien que nos couteaux de rechange fussent beaucoup plus faciles à manier ; mais, au moins, nous avions creusé un trou assez profond.

Lorsque j’eus regagné notre chambre à coucher en prenant le chemin le plus court — c’est-à-dire l’escalier — je regardai par la fenêtre et je vis Tom qui s’efforçait de grimper le long du paratonnerre. Il avait trop mal aux mains et il dut y renoncer.

— Remonte donc par l’escalier, lui dis-je ; tu t’imagineras que tu es rentré par la fenêtre.

C’est ce qu’il fît.

Le lendemain, Tom emprunta dans la maison une cuiller d’étain et un chandelier de cuivre afin de fabriquer des plumes pour Jim. Il escamota aussi une demi-douzaine de chandelles. De mon côté, je rôdai autour des cabanes des nègres et je finis par mettre la main sur trois assiettes d’étain. Tom trouva que ce n’était pas assez.

— Bah ! lui dis-je, personne ne les verra. Elles tomberont dans les hautes herbes quand Jim les glissera entre les planches qui bouchent la lucarne. Nous n’aurons qu’à les ramasser et à les lui rendre.

— Soit, répliqua Tom d’un ton peu satisfait. À présent, il s’agit de chercher comment nous ferons parvenir au prisonnier la corde à nœuds, les plumes et le reste.

— Il n’y a pas besoin de chercher, Tom ; nous lui remettrons tout lorsque le tunnel sera fini.

— Non, par exemple ! s’écria Tom, qui me regarda d’un air dédaigneux. Jamais de la vie ! Nous avons le choix d’une foule d’autres moyens plus ingénieux. Tu verras. Mais il faut d’abord que Jim soit prévenu.

Cette nuit-là, nous descendîmes par le conducteur du paratonnerre un peu après dix heures. Tom avait emporté une des chandelles. En arrivant en face du cachot, il grimpa sur mes épaules, juste au-dessous de la lucarne, et laissa tomber sa chandelle dans la hutte. Puis nous nous remîmes au travail dans l’appentis avec tant d’ardeur, qu’au bout de deux heures la besogne était terminée. Nous nous glissâmes dans le cachot en passant sous le lit du prisonnier. À force de chercher à tâtons, nous retrouvâmes la chandelle, qui fut vite allumée. Jim ronflait ; mais nous n’eûmes pas de peine à le réveiller. Bien qu’il n’eût rien entendu, notre visite ne sembla pas trop l’étonner. Du reste, nous avions eu soin de le réveiller assez doucement pour ne pas l’effrayer. Ce fut en pleurant presque de joie qu’il s’écria :

— Je savais bien, Huck ; je savais bien, massa Tom, que vous me tiendriez parole. Vous venez me délivrer, pas vrai ? Cette chaîne n’est pas très épaisse. Où est votre lime ?

Tom répondit qu’il ne donnerait pas un rat mort pour délivrer un prisonnier à l’aide d’un procédé aussi commode ; puis il s’assit au bord du lit et expliqua nos plans à Jim.

— Ce sera plus long, ajouta-t-il ; mais tu n’as pas à t’inquiéter. À la première alerte, nous brusquerons l’aventure, et en route !

Jim ne se résigna qu’à contre-cœur, tout en reconnaissant que nous savions mieux que lui comment on doit s’y prendre. Il avoua d’ailleurs qu’il n’était pas à plaindre, parce que l’oncle Silas et la tante Sally venaient tous les deux jours s’assurer qu’il ne manquait de rien.

— J’ai trouvé mon joint ! s’écria Tom. C’est par eux que nous t’enverrons une partie des objets dont un prisonnier a besoin.

— Tu bats la campagne, Tom, lui dis-je ; autant vaudrait leur montrer tout de suite notre tunnel.

Selon sa coutume, il ne tint aucun compte de mon objection et continua :

— Lorsqu’ils te rendront visite, empoigne ce que tu trouveras dans les poches de mon oncle ou attaché aux cordons du tablier de ma tante. Il te faudra une chemise blanche, une corde à nœuds et d’autres choses qui tiennent trop de place pour que nous en chargions un geôlier sans qu’il s’en aperçoive. Nous te les ferons passer dans un pain ou dans un pâté, ainsi que ça se pratique généralement. Tu auras soin de ne pas te mettre à manger avant que Sambo ait emporté le panier.

Le prisonnier ouvrait de grands yeux. Quand Tom lui eut expliqué comment il devait tracer des gribouillages sur la chemise avec son sang, cacher l’échelle de corde sous sa couverture, et cœtera, il parut encore plus étonné. Néanmoins, après avoir répété dix fois qu’il ne voyait pas à quoi tout cela servait, il promit de faire ce qu’on lui demandait.

Nous sortîmes à quatre pattes par le tunnel et nous regagnâmes notre lit. Bien que nos mains fussent dans un piteux état, Tom jubilait. Il déclara que rien n’était aussi amusant que de s’échapper d’une forteresse.

— Je ne regrette qu’une chose, me dit-il. Quel dommage de ne pas pouvoir garder le prisonnier dans son cachot pendant les trente-sept ans ! Il s’y habituerait si bien qu’il ne voudrait plus s’en aller et son histoire nous rendrait tous fameux.

Il s’endormit en parlant de son Masque de fer, de Latude et de je ne sais qui encore. Le lendemain, il ne songeait plus qu’à Jim. Son premier soin fut de se rendre au bûcher, où il brisa à coups de hache le chandelier dont il mit les morceaux dans sa poche avec la cuiller. Ensuite nous allâmes du côté des cabanes des nègres, et, tandis que je détournais l’attention de Sambo, Tom fourra un des fragments du chandelier dans un pain destiné au prisonnier.

Nous accompagnâmes Sambo jusqu’au cachot afin d’assister au déballage du panier. Eh bien, les livres ont beau conseiller ce moyen-là, il n’est pas toujours bon, même quand le prisonnier est prévenu, surtout s’il a trop faim. Du moins, il ne réussit pas dans le cas de Jim, qui, oubliant les recommandations de la veille, mordit dans le pain juste au mauvais endroit et faillit se casser plusieurs dents.

C’était sa faute, et Tom le lui fit avouer plus tard en l’engageant à ne plus rien manger désormais sans avoir sondé ses provisions de bouche à coups de canif. Par bonheur, il n’eut pas le temps de se plaindre. Au même instant deux chiens débouchèrent de dessous le lit du prisonnier, bientôt suivis de neuf autres. Nous avions oublié de fermer l’entrée du tunnel ! Les intrus gambadaient autour de Sambo, qui ne comprenait pas d’où ils venaient. Le pauvre nègre cria : « Encore ces sorcières ! » et se roula sur le sol au milieu de ses amis que la peur et l’obscurité l’empêchaient de reconnaître. Tom ne perdit pas la tête. Il se dépêcha de pousser la porte, sortit et lança au loin un morceau de viande qui attira dehors toute la meute. Il me rejoignit au bout d’une minute ou deux et je devinai que les chiens ne rentreraient pas par le tunnel, quoiqu’il ne se donnât pas la peine de me rassurer sur ce point. Il ne s’occupa que du geôlier.

— Sambo, dit-il d’un ton de reproche, en voilà assez de ces histoires. Est-ce que tu te figures encore avoir entendu parler ?

Sambo se releva et regarda autour de lui d’un air effrayé.

— Massa Sid, répliqua-t-il, non seulement j’ai cru entendre aboyer un million de chiens, mais ils m’ont léché la figure ; je les ai sentis, massa Sid… Ah ! je voudrais mettre la main sur ces sorcières, rien qu’une minute ! Elles y regarderaient à deux fois, après, avant de me tourmenter.

— Eh bien, je vais te dire ce que j’en pense. Pourquoi arrivent-elles ici juste à l’heure du déjeuner de Jim ? Parce qu’elles ont faim. Pour qu’elles te laissent tranquille, il faudrait leur préparer un de ces pâtés qu’elles aiment.

— Me voilà bien avancé, massa Sid ! Est-ce que je sais préparer un plat pour les sorcières ?

— Non, parbleu ! Ce n’est pas une cuisine de nègre. Je le préparerai moi-même. Seulement, je te conseille de tourner le dos quand nous mettrons quelque chose dans ton panier et surtout quand Jim le déballera. Ne touche à rien ; ça pourrait rompre le charme et te porter malheur.

— Je m’en garderai bien, massa Sid ; je n’y toucherais pas du bout du doigt — non, pas pour 1 000 dollars.