Les Aventures de Huck Finn/4

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 29-41).


Mon père, bien soigné à l’hôpital, se rétablit plus tôt qu’on ne pouvait s’y attendre. À peine debout, il poursuivit M. Thatcher devant les tribunaux afin de se faire remettre mes six mille dollars. Il me poursuivit d’une autre façon parce que je m’obstinais à me rendre à l’école. Deux fois il parvint à m’attraper, et je n’en fus pas quitte à bon marché. Cela ne m’empêcha pas de me montrer si assidu que le maître m’adressa des félicitations.

Le procès semblait devoir durer longtemps, ou plutôt il semblait ne devoir jamais commencer. Je soupçonne l’homme de loi de mon père de s’être entendu avec M. Thatcher pour laisser les choses traîner en longueur. En tout cas, son client se procurait d’une manière ou d’une autre assez d’argent pour se griser ; alors il troublait le repos de la ville ; on le réintégrait dans la geôle et, à la sortie, personne n’offrait de le convertir.

Enfin, après avoir surveillé pendant un mois les abords de l’école sans parvenir à mettre la main sur moi, il commença à rôder autour de la maison de Mme Douglas. La veuve le prévint qu’elle le signalerait à l’attention de la police s’il continuait à l’inquiéter.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il ; vous voudriez me faire passer pour un malfaiteur. Il ne manquait plus que cela ! Je vous montrerai, à vous et à M. Thatcher, que je suis le tuteur naturel de mon fils. Mon avocat vous le prouvera aussi.

— C’est là une question qui regarde les tribunaux, répliqua la veuve.

— Je me moque de vos tribunaux. J’en ai assez ! J’ai un domicile légal ; je possède une maison à moi. Vous ne vous en doutiez pas, hein ? C’est vrai, tout de même. Eh bien, j’emmènerai Huck ; après, nous verrons.

On fut quelque temps sans le revoir et la veuve demeura convaincue qu’il avait parlé en l’air ou renoncé à son projet. Mais un beau jour, tandis que je revenais seul d’une partie de pêche, il tomba sur moi à l’improviste, m’entraîna malgré moi et me fit monter dans un canot qui aborda, à trois milles de distance environ, sur la rive opposée du Mississipi, c’est-à-dire sur la côte de l’Illinois. Sa maison — car il n’avait pas menti — était un log-house construit à l’entrée d’un bois où personne ne se serait avisé de chercher une habitation.

Mon père me surveilla de si près que je n’eus aucune occasion de m’enfuir. Le soir, il fermait à double tour la porte de la cabane et mettait la clef sous sa tête. Il avait un fusil et nous vivions du produit de notre chasse ou de notre pêche. De temps en temps, il m’enfermait pour aller à la ville vendre du gibier et du poisson. Il rapportait invariablement, entre autres provisions, une bonne quantité de whisky, et, quand il avait trop bu, il tapait dur. Mme Douglas finit par découvrir où j’étais et envoya un de ses domestiques pour tâcher de me reprendre. Mon père ne voulut pas entendre parler de compromis ; il jura de loger une balle dans la tête de l’ambassadeur, si on cherchait à me délivrer.

Sauf les coups, je ne me trouvais pas à plaindre. Ce n’était pas amusant de rester prisonnier, même pendant une demi-journée ; mais il n’y avait pas de leçons à apprendre et les heures que je passais à dormir ou à fumer ne me paraissaient pas longues. Au bout de deux mois, mes habits n’étaient plus que des guenilles. Je me demandais comment j’avais pu me faire aux coutumes des gens de la ville. Le changement me plaisait. Lorsque Mme Douglas et sa sœur me tracassaient par trop, j’avais souvent pensé qu’il vaudrait mieux vivre seul au milieu d’un bois.

Par malheur, je n’étais pas seul, et mon père ne se contentait pas de m’adresser des reproches. Sans provocation aucune de ma part, il me rouait de coups. Ses absences, dont je me félicitais tout d’abord, devinrent de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues. Une fois je demeurai enfermé pendant trois jours. Je ne risquais pas de mourir de faim, car il me restait un sac de biscuits. Néanmoins, j’eus peur. Si mon père s’était noyé en traversant le fleuve ? J’avais essayé, à bien des reprises, de sortir de la cabane, mais toujours en vain.

Préparatifs d'évasion.

Les fenêtres et la cheminée n’auraient pas livré passage à un gros chat. La porte se composait d’épaisses planches de chêne, solidement ajustées. Mon père, avant de s’éloigner, ne manquait jamais d’enlever la hache et les autres outils qui m’auraient permis de m’échapper. J’avais fouillé partout inutilement une centaine de fois. Je n’avais rien à faire et cela m’aidait à passer le temps. Enfin, à force de chercher, je trouvai au fond d’un coffre à bois une vieille scie rouillée. Je la graissai et je me mis aussitôt à l’œuvre. Derrière la table, contre un des murs, on avait cloué un bout de tapis pour empêcher le vent d’éteindre la chandelle. Les bûches qui formaient les murs du log-house ne tenaient que trop bien ; mais on ne s’était pas donné la peine de boucher les interstices. Je me glissai sous la table, je relevai le tapis et je commençai à scier le bas d’un des plus gros troncs. La besogne ne marchait pas très vite ; mais elle était à moitié terminée lorsqu’un coup de fusil résonna au dehors. Je fis disparaître les traces de mon travail ; j’abaissai le tapis, je cachai la scie, et bientôt mon père entra.

— Allons, me dit-il, ils ont assez bien fait les choses aujourd’hui ; je rapporte un tas de provisions.

Il semblait pourtant de mauvaise humeur, ce qui ne le changeait guère. Il déclara que tout marchait de travers. M. Thatcher, un malin, savait s’y prendre pour éterniser un procès. Mon absence prolongée lui fournissait un excellent prétexte. Il demandait que l’affaire fût remise jusqu’à ce que l’on m’eût ramené chez la veuve.

— Pas si bête ! ajouta mon père. Mme Douglas t’empêcherait de bouger de la maison, et alors je n’obtiendrai plus rien ni d’elle ni de maître Thatcher. Non, non, je ne te lâche pas. S’ils essayent de te reprendre, je connais, à six ou sept milles d’ici, un endroit où ils ne te trouveront pas.

Comme je n’avais aucune envie d’être enfermé chez Mme Douglas ou ailleurs, cette menace m’inquiéta. Je ne tardai toutefois pas à me rassurer, car je me décidai à profiter de la première occasion pour m’enfuir.

Mon père, après avoir envoyé au diable son homme de loi, M. Thatcher, la veuve, les tribunaux, et tout le monde en général, éprouva le besoin de se désaltérer. Nous allâmes donc chercher les provisions qu’il s’était procurées à la ville. Il y avait une lourde charge de farine, du lard, du whisky et des munitions, y compris un vieux livre pour servir de bourre. Lorsque j’eus jeté le sac de farine dans un coin de la cabane, je m’assis afin de me reposer et je songeai à ce que j’avais de mieux à faire. Ma résolution fut bientôt arrêtée. Je prendrais le fusil, les munitions, les lignes à pêche, les biscuits, et je me sauverais dans les bois. Mon idée était de doubler les étapes la nuit, de ne pas m’arrêter longtemps au même endroit et de vivre de ma chasse ou de ma pêche. De cette façon, je comptais arriver vite assez loin pour ne plus craindre d’être repris. Il ne s’agissait que de sortir. Pour rien au monde, je n’aurais risqué de réveiller mon père en essayant de m’emparer de la clef qu’il aurait sans doute soin de retirer, selon son habitude. Mais je pensai que, grâce au whisky et à ma scie, je pouvais m’échapper le soir même et gagner ainsi une bonne avance. J’étais si plein de mon projet que j’oubliai que le temps s’écoulait.

— Ah çà ! est-ce que tu dors ? me cria mon père. Voilà une heure que je t’attends.

Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit quand les provisions furent rentrées. Tandis que je préparais le souper, mon père avala coup sur coup quelques gorgées d’eau-de-vie. Dès que le whisky lui montait à la tête, il me battait ou s’en prenait au gouvernement. Je fus enchanté de voir que, cette fois, il ne me donnait pas la préférence.

— Ça s’appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c’est du propre ! Enlever à un père son fils unique, qu’il a élevé sans demander un cent à personne, et cela juste au moment où ce fils se trouve à même d’aider son père ! Ce n’est pas tout non plus ; la loi a l’air de favoriser ce gredin de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi oblige un homme qui vaut six mille dollars et davantage à se cacher dans une bicoque comme celle-ci, à porter des habits comme ceux-ci ! Et ça s’appelle un gouvernement. Je lui ai dit, à ce Thatcher : « Regardez ce chapeau ; le fond ne tient seulement pas. Je n’ai qu’à tirer pour qu’il me tombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des citoyens les plus riches de la ville ? »

Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans regarder devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête la première, par-dessus le tonneau où nous gardions le lard et s’écorcha les chevilles. Il n’en continua pas moins à adresser des injures au gouvernement. Je l’aidai à se relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, en se frottant les chevilles. Enfin, il lança un formidable coup de pied au tonneau et poussa un hurlement à faire dresser les cheveux sur la tête. Il avait oublié que sa botte gauche laissait passer deux de ses doigts qui venaient de donner en plein contre une douve. Après s’être roulé sur le sol, il se calma un peu et eut recours au whisky pour se consoler.

Le souper terminé, il se remit à boire et remplit si souvent la timbale, que je me figurai qu’en moins d’une heure il serait trop bien endormi pour se réveiller avant le jour. Mais ce ne fut pas lui qui vida la cruche ; elle se vida toute seule, car il la laissa tomber sur le sol, où elle se brisa en morceaux. Au lieu de s’en prendre à moi, selon son habitude, il se jeta sur la couverture étendue devant la porte et m’ordonna de souffler la chandelle. Je m’allongeai dans mon coin, sans me désoler de ce contretemps. Je savais très bien que mon père ne tarderait pas à s’absenter de nouveau, puisqu’il n’avait plus de quoi boire. Une seule chose me préoccupait : oublierait-il d’emporter le fusil, comme cela lui arrivait souvent ? Ce fut en m’adressant cette question que je m’endormis.

Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. Mon père, dont un rude coup de pied venait de me tirer de mon sommeil, se tenait à côté de moi, le fusil à la main, et d’abord je crus que c’était la suite de mon rêve.

— Debout, paresseux ! me dit-il. Auras-tu bientôt fini de te frotter les yeux ? C’est toi qui as rechargé le fusil, hein ?

— Non ; vous l’avez posé sur la table et je ne savais pas s’il était chargé ou non.

— Eh bien, une autre fois, tu passeras la baguette dans le canon et tu le mettras à ma portée. Faudra veiller. Une bande de voleurs travaille le long de la côte et assassine les gens.

— Je parie que c’est M. Thatcher qui vous a raconté des histoires pour vous effrayer. Les voleurs ne ramasseraient pas grand’chose ici.

— Possible ; mais, pas plus tard que la nuit dernière, ils ont tué un individu, rien que pour avoir son fusil… Allons, assez causé ; cours voir s’il y a du poisson sur les lignes pour notre déjeuner ; je te rejoindrai dans une minute.

C'est toi qui as rechargé le fusil ?

Il ouvrit la porte et j’arrivai bientôt à l’endroit où notre barque était amarrée. L’eau commençait à monter, car je vis beaucoup d’épaves qui s’en allaient à la dérive. Je regrettai de ne pas me trouver à Saint-Pétersbourg. La crue du Mississipi faisait ma joie ; elle entraînait souvent des arbres entiers et des enfilades de bûches détachées d’un radeau. Il n’y avait qu’à les arrêter au passage et à les vendre au propriétaire d’un chantier ou d’une scierie. Je parle du bon temps où personne ne s’occupait de moi, où j’étais libre comme l’air, où Tom et ses camarades enviaient mon sort.

Voilà qu’au moment où je me baissais pour tirer une des lignes, je vois arriver un canot, un joli canot de treize à quatorze pieds de long et qui suivait le courant avec la légèreté d’un canard. Je piquai aussitôt une tête, tout habillé, et je nageai vers le canot. Je craignais de trouver quelqu’un au fond. C’est là un tour que l’on aime à jouer aux chercheurs d’épaves. Quand ils vont grimper dans une barque ou qu’ils l’ont presque amenée jusqu’à terre, le canotier se lève et se moque d’eux. Il n’en fut pas ainsi cette fois. La barque était vide. Je me hissai à bord et je revins vers la rive en pagayant.

— Elle vaut au moins dix dollars, me dis-je ; mon père sera content lorsqu’il verra ce que j’ai pêché.

Tandis que je gagnais une petite crique bordée de vignes et de saules, une autre pensée me vint. Je songeai que si je laissais le canot dans cette cachette, je pourrais descendre le fleuve à une distance de quarante ou cinquante milles, me mettre à l’abri de toute poursuite, et camper dans un bon endroit sans m’être fatigué par de longues marches.

La crique n’était pas très éloignée de la cabane et à chaque instant je crus m’entendre appeler. Après avoir fait glisser le canot sous le feuillage, je sautai à terre, je regardai à travers les branches et je me rassurai. Mon père n’avait rien vu. Quand il me rejoignit, il me trouva en train de lever les lignes et me traita de lambin. Comme il se serait bien aperçu à mes habits mouillés que j’avais pris un bain, je lui montrai du doigt la perche, puis je me secouai à la façon des barbets au sortir de l’eau. Cette explication lui suffit ; il se contenta de grommeler :

— Vaut mieux que ça t’arrive à toi qu’à moi. Si je tombais de là-haut tout habillé, je ne m’en tirerais pas. Seulement, tâche de ne pas recommencer et de prendre le sentier. Tu vaux six mille dollars.

Nous rapportâmes un gros poisson, qui nous fournit un bon déjeuner. Ensuite, je voulus me coucher sur l’herbe afin de me sécher au soleil.

— Bah ! dit mon père, tu te sécheras plus vite en ramant. Le fleuve monte et charrie de quoi remplir un chantier ; en moins d’une heure, nous raflerons assez de bois pour…

— Oui, assez de bois pour acheter du whisky à la ville, et je sais ce qui m’attend à votre retour.

Je venais de m’asseoir et d’allumer ma pipe ; mais il fallut s’exécuter. Au fond, je n’étais pas fâché de le voir si pressé. Plus tôt il s’en irait, plus tôt je serais libre.

Nous longeâmes d’abord le fleuve, car le courant ne portait pas de notre côté. Enfin, nous montâmes dans le canot. Le métier de ravageur n’est pas commode sur le Mississipi. À diverses reprises, nous faillîmes chavirer sans rien attraper. Au bout d’une demi-heure, la chance nous favorisa ; elle nous envoya une dizaine de troncs détachés d’un radeau et qui tenaient encore ensemble. Nous parvînmes à les conduire à terre, puis nous rentrâmes pour nous reposer en dînant. Ce bout de radeau promettait une bonne journée. Un autre que mon père ne s’en serait pas tenu là. Mais ce n’était pas son genre, surtout quand il avait soif. Il m’enferma donc vers trois heures et partit, son radeau à la remorque. Je me mis aussitôt à l’œuvre avec ma scie, et lorsque je sortis de ma prison, il n’était pas encore arrivé au bord opposé. Son canot ne formait plus qu’un point noir à peine visible sur l’eau.

Tout en ramant, j’avais songé à un moyen d’empêcher les gens de courir après moi. Je voulais faire croire que l’on m’avait jeté à l’eau. Les histoires de voleurs dont mon père s’était effrayé m’avaient donné cette idée.

Mon premier soin fut de courir au bûcher, où je trouvai la hache, et d’enfoncer la porte, démolissant le bois autour de la serrure. Alors je commençai à déménager. J’enlevai la farine, le lard, le café, la cafetière, le sucre, les biscuits, la gourde, le baquet, la scie, les couvertures, les tasses d’étain, les lignes à pêche, les allumettes, tout ce qui valait un cent. Je nettoyai la cabine. Il fallut plus d’un voyage pour transporter les provisions et le reste jusqu’au canot.

Je fis disparaître la sciure de bois, et pour combler le trou par lequel je m’étais échappé, je n’eus qu’à rajuster la bûche enlevée, que je calai avec des pierres, car elle se recourbait un peu en bas et ne touchait pas le sol. Je remis si bien les choses en ordre que vous ne vous seriez jamais douté que quelqu’un avait passé par là. D’ailleurs, comme la porte était ouverte, on ne s’aviserait pas de chercher une autre issue.

Mes préparatifs terminés, je décrochai le fusil que mon père, dans sa hâte, avait oublié et je m’enfonçai sous les arbres. J’aperçus bientôt un jeune amateur de glands qui se régalait et qui détala à mon approche. Les messieurs habillés de soie échappés des fermes voisines devenaient vite sauvages dans la forêt. J’abattis ce monsieur-là d’un coup de fusil et je le rapportai au camp, où je le posai à terre afin de le laisser saigner un peu. Je dis à terre, car c’était de la terre battue et non un parquet. Il s’agissait maintenant de faire disparaître maître habillé de soie. Je le mis dans un vieux sac que je traînai jusqu’à la porte, puis jusqu’au petit promontoire du haut duquel j’avais sauté le matin même et d’où il fit à son tour un beau plouf ! On n’aurait qu’à ouvrir l’œil pour reconnaître la route suivie par la victime. Ah ! comme je souhaitais que Tom se fût trouvé là !

Je songeai alors à un autre moyen de dérouter les curieux. Je retournai à mon canot reprendre le sac de farine et la scie. Je remis le sac à la place qu’il occupait ordinairement ; j’ouvris un trou au fond de la toile à l’aide de la scie et je le portai entre mes bras à une centaine de yards de la cabane. Cette fois, je me dirigeai vers une espèce de lac, situé derrière la cabane, peu profond et plein de roseaux — de canards aussi, dans la bonne saison. À l’extrémité la plus éloignée de la hutte, à quelques milles de distance, s’ouvrait un petit canal qui s’en allait je ne sais où. Naturellement, le trou laissa échapper un peu de farine et forma une piste tout le long du chemin. Pour revenir, je retournai le sac, dont l’ouverture était bien ficelée. Autrefois, mon père allait chercher au bord du lac des brassées d’osier qu’il vendait aux fabricants de paniers, de sorte qu’il y avait un sentier tout tracé. Je piétinai et je renversai les roseaux à l’endroit où il aboutissait, afin de donner à croire que les voleurs avaient passé par là.

Je me redressai et regardai autour de moi.

Il faisait presque nuit et je commençais à me sentir fatigué. Après avoir regagné le canot avec ma farine et ma scie, je le laissai filer le long de la côte, pas très loin. Je l’arrêtai sous des saules et je l’amarrai à une branche qui s’avançait au-dessus de l’eau. L’appétit aussi était venu. Je mangeai un morceau, puis je me couchai au fond de la barque pour fumer et arrêter un plan. Je me dis :

— Ils suivront la piste du sac de pierres jusqu’au bord de l’eau et ils dragueront le fleuve. Ils suivront ensuite la piste de la farine et iront jusqu’au petit canal qui conduit hors du lac pour tâcher de découvrir les voleurs. Comme ils ne trouveront rien, ils se lasseront bientôt et cesseront de chercher. On me croira mort et si mon père touche les six mille dollars, il n’en demandera pas davantage. Me voilà donc libre de camper où il me plaira. L’île Jackson me paraît un bon endroit pour le moment ; je la connais assez bien et personne n’y vient. Le gibier et le poisson n’y manquent pas ; et puis ce n’est pas trop loin de Saint-Pétersbourg. Avec mon canot, je pourrais traverser la nuit jusqu’à la ville, si j’ai besoin de quelque chose, et faire mi-a-ou sous la croisée de Tom. Ce sera une fière surprise pour lui ! Oui, l’île Jackson me va.

Je finis par m’endormir. Lorsque je me réveillai, je me demandai où j’étais. Je me redressai et regardai autour de moi, un peu effrayé. Au bout d’une minute, je me rappelai tout. Le fleuve me semblait avoir plusieurs milles de largeur. La lune répandait une telle clarté que j’aurais pu compter, à des centaines de yards de distance, les troncs d’arbres que le courant emportait. Aucun bruit ne se faisait entendre et la fraîcheur de l’air annonçait qu’il était tard.

Je bâillai et m’étirai les bras. J’allais démarrer pour me mettre en route lorsque le silence fut troublé par un son qui m’arrivait comme en flottant sur l’eau. Je prêtai l’oreille ; il me sembla saisir le son sourd et régulier que produisent les avirons la nuit en grinçant contre les plats-bords. J’écartai les branches. C’était bien cela ; une barque se montrait au loin. La distance m’empêcha d’abord de distinguer le nombre des rameurs, car je pensais qu’il devait y en avoir plus d’un. Quand elle se rapprocha, je vis qu’elle ne portait qu’un seul homme. Avant d’être parvenue en face de ma cachette, elle quitta le milieu du fleuve pour longer la côte, où le courant est moins rapide. Elle passa si près de moi que j’aurais presque pu la toucher avec ma gaffe, et je reconnus mon père. Il n’avait pas trop entamé sa provision de whisky, à en juger par la façon dont il maniait les avirons. Je ne l’attendais pas si tôt et j’eus joliment peur.

Je ne perdis pas de temps. Cinq minutes plus tard, je filais rapidement à l’ombre des bords. Je fis ainsi deux milles et demi, puis je m’avançai vers le milieu du fleuve. Je ne voulais pas passer trop près de l’embarcadère du bac, d’où l’on aurait pu me voir et me héler. Je me recouchai au fond du canot et le laissai suivre le courant. C’est étonnant comme le ciel paraît profond quand on le contemple, étendu sur le dos, par un beau clair de lune. Et comme on entend de loin sur l’eau par une nuit pareille ! J’entendis très bien parler et rire sur l’embarcadère. Peu à peu le bruit des voix devint moins distinct. J’avais dépassé le bac. Lorsque je me relevai, je me trouvais à deux milles et demi de l’île Jackson, que Tom appelait toujours l’île des pirates depuis le séjour que nous y avions fait. Couverte d’arbres, elle se dressait presque au milieu du fleuve comme un grand steamer dont on aurait éteint les lumières. La plage de sable de la pointe était complètement submergée. Grâce à la force du courant, le trajet fut vite accompli. Je manœuvrai de façon à tourner l’île pour aborder sur la rive qui s’étend en face de la côte de l’Illinois. J’amarrai le canot dans une anse profonde que je connaissais bien et où il serait invisible, même en plein jour.

Je n’avais pas beaucoup ramé et pourtant je tombais de fatigue, ou plutôt de sommeil. J’entrai dans le bois ; je m’étendis sur l’herbe et je ne tardai pas à m’endormir, heureux d’avoir reconquis ma liberté.