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Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/21

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Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 141-147).


XXI

UNE BROUILLE.


La façon dont tante Polly venait d’embrasser Tom avait appris au coupable qu’elle ne lui en voulait plus, et il était parti le cœur léger. Il eut la chance de rencontrer Becky à l’entrée de l’allée des platanes, allée où depuis de longues années il n’existait plus un seul arbre. Comme il obéissait toujours à l’inspiration du moment, il courut vers sa petite camarade et lui dit :

— Je me suis mal conduit ce matin, Becky ; mais j’avoue mes torts. Soyons amis, voulez-vous ?

Becky s’arrêta et le toisa d’un air dédaigneux.

— Je vous prie de me laisser en paix, monsieur Thomas Sawyer, répliqua-t-elle. Je ne vous parlerai plus de ma vie.

Elle hocha la tête, passa son chemin et gagna l’école. Tom demeura si interdit qu’il ne sut même pas répondre : « Oh ! là là, je vais commander mon cercueil ! » Cette spirituelle riposte lui vint trop tard à l’esprit, de sorte qu’il garda le silence. Néanmoins, la colère l’étouffait, et lorsqu’il pénétra dans la cour de récréation, il regrettait que Becky ne fût pas un garçon, ce qui lui aurait permis de la rosser. Bientôt il se croisa avec elle et lança en passant une remarque beaucoup plus mordante que ne l’eût été la menace de l’achat prématuré d’un cercueil. Becky lui rendit avec usure la monnaie de sa pièce, et il n’en fallut pas davantage pour creuser un profond abîme entre M. Thomas Sawyer et Mlle Rebecca Thatcher. Il sembla même à cette dernière que l’heure de la classe ne sonnerait jamais, tant elle avait hâte de voir infliger à l’ex-pirate la correction que ne manquerait pas de lui attirer la maculature de la grammaire. Elle ne songeait plus à dénoncer Alfred Temple et à prévenir Tom du danger qui le menaçait.

Pauvre Becky ! Elle ne se doutait pas qu’elle allait se trouver exposée à un danger du même genre.

Le maître d’école, M. Dobbins, arrivait à l’âge mur, aigri par une ambition non satisfaite. Son vœu le plus cher était de devenir médecin. Il ne désespérait pas de conquérir tôt ou tard un diplôme de docteur, et il étudiait dans ce but. Chaque jour il tirait de son pupitre un gros in-octavo, dans la lecture duquel il s’absorbait dès que sa classe lui laissait un quart d’heure de loisir. Comment le maître, qui savait tout sur le bout des doigts, étudiait-il sans cesse le même livre ? On se perdait en conjectures et l’on mourait d’envie de jeter un coup d’œil sur le mystérieux volume ; mais l’occasion ne se présentait pas, le livre était toujours sous clef.

Or Becky, jetant par hasard un coup d’œil dans la salle d’étude, s’aperçut que M. Dobbins avait oublié de retirer la clef de son pupitre. La salle était déserte, personne ne faisait attention à elle ; en un clin d’œil le livre fut entre les mains de la petite curieuse. Le titre — Traité d’anatomie, par le docteur Jenesaiki — ne lui apprit pas grand’chose, et elle n’admira pas beaucoup le frontispice qui représentait un squelette aux os numérotés. Tandis qu’elle contemplait cette image peu attrayante, une ombre se projeta sur la page. L’ombre était celle de Tom. Becky mit une telle hâte à refermer le livre, qu’elle déchira le frontispice jusqu’au milieu. Elle replaça le malencontreux volume dans le pupitre et s’écria en frappant du pied :

— Tom Sawyer, je vous reconnais bien là ; c’est honteux d’espionner les gens pour voir ce qu’ils regardent !

— Vous vous trompez joliment, si vous croyez que je cours après vous, répliqua Tom. Je ne me doutais seulement pas que vous étiez là. — Vous devriez rougir, Tom Sawyer ! Vous avez tout vu et vous allez me dénoncer… Moi qui n’ai jamais été punie à l’école !… Tenez, je vous exècre !

Elle frappa de nouveau du pied et s’éloigna en pleurant. Tom, abasourdi par cette attaque inattendue, se tint un moment immobile.


C’est honteux d’espionner.

— Que les filles sont bêtes ! se dit-il. Elle a peur de quelques coups de rotin sur les épaules. La belle affaire ! Ne voilà-t-il pas de quoi s’effrayer ! Non, mademoiselle pimbêche, je ne vous dénoncerai pas ; mais ça ne vous servira guère. Le vieux Dobbins fera ce qu’il fait toujours. Il dira : « Qui a déchiré ce livre ? » Personne ne répondra. Alors il nous demandera à tour de rôle : « Est-ce vous ? est-ce vous ? » Et lorsqu’il arrivera à Becky, il saura à quoi s’en tenir sans qu’elle ouvre la bouche. Les filles n’ont pas de toupet ; elles deviennent rouges ou blanches tout de suite, au lieu de prendre un air étonné. Décidément, miss Becky Thatcher est dans de vilains draps. J’en suis fâché pour elle, mais ce n’est pas ma faute.

Sur ce, Tom rejoignit ses camarades qui jouaient dans la cour. Le maître ne tarda pas à se montrer et la cloche sonna. Tom ne parut pas s’intéresser beaucoup à ses études. Chaque fois qu’il lançait un regard furtif de l’autre côté de la salle, l’expression du visage de Becky le peinait. Tout bien considéré, il ne voulait pas la plaindre, et cependant il s’apitoyait malgré lui. Bientôt la mésaventure arrivée à la grammaire fut découverte, et il eut à s’occuper de ses propres affaires. Le maître s’obstinait à ne pas considérer des sinistres de ce genre comme des accidents. Tom se vit accusé d’avoir vidé son encrier sur son livre afin d’avoir un prétexte pour ne pas apprendre sa leçon. Ses démentis passèrent pour des circonstances aggravantes aux yeux du juge implacable. Becky, qui avait cherché à se persuader qu’elle serait ravie de ce résultat, s’aperçut qu’elle s’était trompée. Au moment décisif, elle fut tentée de dénoncer le vrai coupable ; mais elle s’abstint.

— Il ne manquera pas de raconter que c’est moi qui ai déchiré l’image, se dit-elle. Je n’ouvrirai pas la bouche, quand il s’agirait de lui sauver la vie !

Tom reçut sa correction et retourna à sa place sans trop se plaindre de son sort, car il pensait qu’à son insu il avait peut-être renversé l’encrier sur son livre dans une escarmouche avec ses voisins. Il avait nié pour la forme et maintenu son dire par principe.

Une heure entière s’écoula. Le bourdonnement de la classe portait au sommeil et le maître dodelinait de la tête sur son trône. Il finit par se redresser, bâilla, ouvrit son pupitre, parut sur le point de prendre son fameux livre et demeura indécis. La plupart des élèves levèrent les yeux d’un air indifférent ; mais deux d’entre eux suivaient avec inquiétude les mouvements de M. Dobbins. Ce dernier feuilleta d’abord d’un doigt distrait le livre qu’il avait posé devant lui, puis il s’accouda sur son pupitre et se disposa à lire. Tom lança un regard du côté de Becky et oublia aussitôt sa querelle. Il fallait agir et agir vile. Mais l’urgence même du cas paralysa ses facultés inventives. Enfin une excellente idée lui traversa l’esprit. Il s’élancerait à l’improviste, empoignerait le livre et disparaîtrait sans laisser au lecteur le temps de revenir de sa surprise. Par malheur, lorsqu’il se fut décidé à exécuter cet audacieux projet, il était déjà trop tard.
Qui a déchiré ce livre ?
M. Dobbins releva brusquement la tête, frappa un coup sec sur son pupitre et contempla la classe d’un air qui fit trembler jusqu’à Sid, l’élève modèle. Il y eut un intervalle de profond silence qui dura au moins deux minutes ; le maître emmagasinait sa colère, pour employer l’expression de Tom.

— Qui a déchiré ce livre ? demanda M. Dobbins d’une voix retentissante.

Personne ne souffla mot. On aurait entendu voler une mouche. M. Dobbins passa une inspection rapide de tous les visages dans le vain espoir d’y trouver un indice révélateur.

— Benjamin Rogers, est-ce vous ?

— Non, monsieur.

— Joseph Harper, est-ce vous ?

Nouvelle dénégation. Ces procédés inquisitoriaux infligeaient à Tom une lente torture. Combien de temps cela allait-il durer ? Il ne tarda guère à désirer que le supplice eût duré plus longtemps ; car l’inquisiteur, après avoir scruté les physionomies des garçons, réfléchit un instant et dirigea son regard du côté des filles.

— Amy Laurence, est-ce vous ?

Amy secoua la tête.

— Suzanne Harper, est-ce vous ?

— Non, non et non !

Becky était la voisine de celle qui venait de protester avec énergie contre une question dont elle paraissait s’indigner ; Tom se mit à trembler ; en effet, la situation était critique.

— Rebecca Thatcher, est-ce vous qui avez déchiré ce livre ? Regardez-moi en face, s’il vous plaît.

Becky pâlissait à vue d’œil. Cette fois Tom agit avec la promptitude qui convient à un héros. Il se leva en criant :

— C’est moi qui l’ai déchiré.

Les élèves contemplèrent le coupable supposé d’un air ébahi, tant son aveu prématuré les surprenait, car la tradition voulait qu’en pareille circonstance on n’avouât jamais un méfait, à moins d’avoir été interrogé directement.

Tom s’avança à l’ordre pour subir sa peine. Il savait qu’il n’en serait pas quitte à bon marché ; mais il sentit qu’il aurait affronté une punition cent fois plus dure afin de mériter le regard de reconnaissance que lui adressa Becky. Fier de s’être dévoué, il reçut, sans laisser échapper la moindre plainte, la plus impitoyable volée que M. Dobbins eût jamais administrée, et il accepta avec une noble indifférence un surcroît de punition qui le condamnait à deux heures de retenue après la classe, car il se doutait que quelqu’un l’attendrait à sa sortie de prison pour le remercier.

Tom se coucha ce soir-là en formant des projets de vengeance contre Alfred Temple, Dans un accès de gratitude et de repentir, Becky lui avait raconté l’acte de traîtrise dont elle avait été témoin et s’était reproché son silence. Mais les idées de Tom devinrent bientôt plus riantes, et lorsqu’il s’endormit il croyait entendre la voix de Becky murmurer de nouveau à son oreille :

— Ô Tom, comment as-tu pu te montrer si généreux !