Les Chrétiens et les Philosophes/Chapitre XIV

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Librairie française (p. 191--).

CHAPITRE XIV (↑)

Les deux méthodes



serena

L’ombre des montagnes, devançant la nuit de quelques instants, s’allonge sur la plaine. Et Ostie se montre voisine. Une heure encore et le phare de Claude s’allumera permettant à Historicus de se croire revenu dans la plaine d’Alexandrie. Si vous m’en croyez, amis, nous attendrons demain pour terminer notre route. Des soldats nous attendent là-bas, et des magistrats. Peut-être ils nous feraient coucher dans la prison, pêle-mêle avec les voleurs et les meurtriers. Nous dormirons mieux ici, sous ces arbres nobles.


épictète

Si vous êtes de l’avis de Serena, arrêtons-nous.


serenus

Oui Asseyons-nous d’abord et faisons la cène. Porcus, ce matin, nous a donné des figues. Maintenant nous lui donnerons de notre pain.


serena

J’ai aussi des olives. Mais elles sont en petit nombre et nous les donnerons toutes à Porcus.


porcus

Vous croyez que je vais me remplir de pain et d’olives ? J’aimerais mieux jeûner.


serenus

Tu aurais raison. Demain le pain et les olives te paraîtraient meilleurs.


porcus

Je vais, sans m’arrêter, jusqu’à Ostie. On m’y connaît. J’y emprunterai les sommes que je voudrai… Venez-vous, Fluctus et toi, Petit Carnéade ? Nous dînerons dans l’abondance et nous passerons la nuit avec des courtisanes et des éphèbes.


serenus

Si les soldats et les magistrats y consentent.


porcus

J’ai assez d’or sur moi pour qu’ils veuillent ce que je veux.


fluctus

Hâtons-nous, délicieux Porcus, de quitter ces bavards qui ignorent le rire. Voici que déjà il fait nuit et leurs paroles vont ressembler à des chants de hiboux.


porcus

Ah ! que j’ai les jambes lasses. Et cet infâme Félicion a vendu ma litière. Et les misérables esclaves qui devraient me porter, où sont-ils maintenant ?..


fluctus

Monte sur le dos robuste de mon irréalité et, comme une femme amoureuse, je ploierai sous un poids de joie.


porcus

Mais mon irréalité, pour parler le plaisant langage de l’aimable Fluctus, est bien lourdement réelle.


fluctus

Celui qui emporte de l’or ne le trouve jamais lourd. Et toi, bienfaisant Porcus, tu es aux autres hommes ce que l’or est aux métaux ordinaires,


le petit carnéade

Tu parles noblement, ô Fluctus. Et je te prie de me pardonner les coups de ce matin. Car je t’aime et le falerne seul est coupable.


fluctus

Ceux qui aiment Jésus de Nazareth s’aiment entre eux. Nous qui aimons le divin Porcus, aimons-nous pour l’amour de Porcus.

Fluctus et le Petit Carnéade s’embrassent

théophile

Ô chose indigne !


historicus

Souvent les esclaves rendent ridicules, rien qu’à les répéter, les paroles des maîtres ; et les gestes les plus nobles deviennent grotesques si on les regarde dans l’ombre qu’ils font.

Porcus fouille dans ses vêtements. Il en retire des tablettes et de nombreuses pièces d’or. Il remet le tout au Petit Carnéade.

porcus

Ainsi je pèserai moins.


fluctus

Tu es la bonté même, ô mon bien-aimé.


le petit carnéade

Porcus songe à tout. Porcus est à mes yeux une lumière éblouissante et son intelligence pénètre à la fois les choses importantes et les moindres détails, comme le soleil de midi éclaire tout ensemble les sommets et les derniers replis de la vallée.

Porcus monte sur le dos de Fluctus qui fait quelques pas. Le Petit Carnéade jette les tablettes à terre et s’enfuit avec l’or.

le petit carnéade, courant

Je fais comme Félicion. Applaudissez, philosophes.

La plupart le regardent fuir en riant

serena

Je n’aurais jamais cru ce gros vieillard aussi leste.


historicus

Faites pousser sur mon corps des ailes puissantes. Ce poids nouveau me rendra plus rapide. Mais je ne connais pas d’ailes plus vites que l’or volé.

Fluctus veut courir après le fugitif. Mais

porcus, l’arrêtant

Non, Fluctus. Tu partagerais avec lui et je ne te reverrais plus. Reste. Car je t’aime et je désire conserver un ami. Reste : tu seras riche demain. Porcus te le promet.

Porcus, accablé, s’appuie au bras de Fluctus. Ils s’éloignent ensemble dans la direction d’Ostie.

fluctus

Vous le voyez bien, qu’il n’y a pas de vérité.


serena

Cet imbécile ne se trompe guère. Il me semble qu’il n’y a plus de vérité. Car la vérité, c’est la réalité connue. Et les hommes aujourd’hui ont d’autres inquiétudes que le désir de connaître.


serenus

Que dis-tu, mon amie ?


serena

Voici quelques heures, quand Historicus disait des paroles si étranges et si ingénieuses, une chose m’a frappée.


serenus

Quelle chose ?


serena

Historicus a dit du mal de la mathématique, la plus sûre des connaissances. Ni Épictète, ni toi, mon Serenus, ni aucun de ceux qui étaient là, n’a défendu Euclide.


épictète

Sa science est inutile au bonheur.


serenus

Épictète a répondu pour Épicure et pour moi tout autant que pour lui-même et pour Chrysippe. Que nous importe une science vaine qui ne produit point le calme de l’esprit.


théophile

Seul la science du salut importe.


serena

En écoutant les paroles d’Historicus et votre silence, je me rappelais l’inscription qui vous eût arrêtés sur le seuil de Platon : « Que personne n’entre, s’il ne sait la géométrie ». Je me rappelais quels savants mathématiciens étaient Pythagore et tous ces premiers sages qu’Aristote appelle les physiciens.


arrien

Oui, mais Socrate vint, qui fit descendre la philosophie du ciel sur la terre.


serena

Et Platon la fît remonter dans le ciel.


serenus

Connais-toi toi-même.


arrien

Et agis conformément à ta nature.


serena

La philosophie cherchait autrefois la vérité. Aujourd’hui elle cherche le souverain bien.


historicus

En ce moment, Serena, tu n’es pas un philosophe vulgaire et tâtonnant. Mais ta main porte un noble flambeau historique.


serena

Le philosophe d’autrefois, était un homme courageux qui partait pour les aventures et les victoires lointaines. La philosophie d’aujourd’hui me semble une femme timide qui s’enferme dans la maison humaine et qui ne songe qu’au bonheur. Or cette femme sage ne voit pas le bonheur dans des acquisitions nouvelles. Elle sait que l’avidité grandit plus vite que les conquêtes et elle cherche le bonheur dans le bon usage de ce qu’elle possède.


félicion

Une idée me vient, étrange, et que je n’ose dire.


épictète

Parle, mon fils.


félicion

Les hommes libres aiment la conquête dans le monde de la matière et dans le monde de l’intelligence. L’esclave généreux aspire seulement à la liberté. Épicuriens ou stoïciens, l’âme libre est notre seul but. Même quand il s’agit de physique, les épicuriens songent à se libérer des terreurs et des dieux. Nous, nous rêvons un univers construit comme un sage, un Dieu qui harmonise le mouvement des mondes comme l’âme de Socrate harmonisait les gestes de Socrate. Nos doctrines ne sont pas désintéressées. Nous les dressons comme des remparts entre nous et les servitudes extérieures. Si l’épicurien est toujours préoccupé de protéger sa liberté indolente comme on défend une femme qui dort, si le stoïcien est une liberté armée, cuirassée et peut-être paralysée de vertu, c’est sans doute parce que nous avons le malheur de vivre dans une époque esclave.


historicus

Tu dis des choses justes, Félicion.


félicion

Dans la Grèce libre, la sagesse c’est la conquête de la vérité ; dans la Grèce soumise, toute liberté publique une fois morte, la sagesse c’est la défense de la liberté individuelle. L’ennemi occupe la cité et désespérément nous défendons la citadelle.


épictète

La citadelle est imprenable et la citadelle m’est une cité suffisante.


félicion

Nous vivons dans une époque malade. Depuis Tibère, tous les Césars sont des fous. Et le siècle délire avec eux. Les philosophes cherchent des remèdes contre l’universelle démence. Et ils se disputent comme, au chevet d’un moribond, des médecins. Car chacun, non content de boire la potion qui convient à son tempérament, affirme qu’elle seule est capable de guérir les autres.

Théophile s’enivre d’espérance et prend l’excitation de l’ivresse pour la force et la santé. Porcus se farcit de voluptés grossières. Serenus, frissonnant de fièvre, s’enveloppe d’un manteau d’indifférence. Et aussi celui qui ne connait d’autre moyen de se délivrer de l’erreur que de s’abstenir de toute affirmation ; celui qui n’est pas, comme Fluctus, la parodie de Pyrrhon, mais le disciple de Pyrrhon. Et toi, Épictète, toi que j’aime et que je voudrais imiter, tu sais le plus sûr et le plus noble de tous les remèdes. Ton indifférence n’est pas le manteau douillet de Serenus ; elle est une armure dédaigneuse et sans défaut. Debout tu cries que tu n’es pas vaincu. Et tu n’es pas vaincu, en effet, ô Léonidas des philosophes, toi qui peux mourir mais non reculer, toi qu’on dépouille d’une patrie que tu méprises et de richesses dont tu ris.


historicus

Fais-toi historien, Félicion. Tu penses trop clairement et trop richement pour n’être qu’un philosophe.


félicion

Mais la vérité, c’est autre chose que ce que vous cherchez les uns et les autres. La vérité, c’est Platon. La vérité, c’est la victoire. Et nous sommes tous aujourd’hui des façons élégantes ou généreuses de subir la défaite et de la limiter. Pardonne-moi, Épictète, si je blasphème ; mais, par instants, il me semble qu’il vaudrait mieux nier aujourd’hui…


épictète

C’est ce que nous faisons en ce qui dépend de nous.


félicion

… Nier aujourd’hui et préparer la revanche de demain en recueillant précieusement les dires des anciens.


historicus

Tu ne sais plus ce que tu dis. Indépendance ou servitude, c’est comme l’atmosphère dans laquelle vit un peuple. La Grèce soumise est une contrée subitement refroidie et qui ne peut plus produire les mêmes arbres et les mêmes fruits. Sa philosophie ne donne plus les pommes d’or du jardin des Hespérides ; on y cueille seulement, douces ou aigres, les pommes banales que les terres froides n’ignorent point.


arrien

Je crains que tu sois pyrrhonien plus que stoïcien, ô Félicion.


félicion

Je ne suis pas pyrrhonien. Pyrrhon croit éternelle l’éclipse. Aujourd’hui, moi, je me contente de dire : On ne voit pas le soleil de vérité, en ce moment.


épictète

Les dieux ne t’ordonnent pas de tout savoir. Mais ils t’ordonnent de marcher sans tomber. Et, si nous sommes dans la nuit, ils t’ont donné le flambeau de la conscience qui suffit à éclairer ta route.


serena

Ô vérité, n’es-tu pas le nom que les hommes donnent à la beauté ? Mais toi, beauté, n’es-tu pas le nom que les femmes donnent à la vérité ?


arrien

Le souverain bien est peut-être le nom que les philosophes donnent aujourd’hui à la vérité et à la beauté.


épictète

Tu as raison, mon Arrien.


serena

Les poètes d’aujourd’hui sont si loin d’Homère et de Sophocle. Nos sculpteurs sont des apprentis que Phidias repousserait et lequel de nos peintres serait digne de laver les pinceaux d’Apelles ? Nul d’entre vous, philosophes de la défensive, ne porte son manteau avec la grâce de Platon. Hélas ! Hélas ! dans quelle nuit nous vivons…


serenus

Les clartés d’Épicure sont des astres amis qui éclairent notre heureux chemin. Elles dissipent les ténèbres superstitieuses et les terreurs faites de mensonge, grâce à ce sauveur, nous marchons libres comme des dieux.


historicus

Cependant Théophile insatisfait cherche le bonheur dans des superstitions nouvelles.


théophile

Dans la vérité.


félicion

Non. Tu te vantes d’annoncer la Bonne Nouvelle. Tu n’annonces pas la Vraie Nouvelle.


théophile

Seule la vérité est bonne.


serenus

Seule la vérité est libératrice. Mais les vérités d’Euclide ou d’Archimède sont de petites vérités qui n’ont pas la force de briser les chaînes.


serena

Hélas ! toutes vos vérités libératrices disent : Non. Ah ! une vérité qui dirait : Oui…


théophile

Moi, je dis : Oui.


serena

Mais tu es un mensonge fou et vorace devant lequel la raison recule comme mon corps recule devant l’abîme.


épictète

Je voudrais essayer de consoler Félicion et Serena. Je crois que pour Serena je ne réussirai point ; mais Félicion peut-être m’écoutera.


félicion

Parle, ô mon maître.


épictète

Tous les éléments de l’univers se tiennent par d’ineffables liens. Non seulement il y a une fraternité entre les hommes, mais il y a une parenté entre les hommes, les dieux et les choses. Les dieux sont les âmes des choses. Si, comme l’affirme Historicus et comme Félicion le soupçonne, nous pensons différemment selon les temps, les pays et les circonstances, nous sommes les âmes des circonstances, des pays et des siècles. Les dieux sont les âmes des choses qui durent ; nous sommes les âmes des choses qui passent ; nous sommes des dieux mortels.


serenus

Nous sommes les seuls dieux.


théophile

Nous sommes les fils de Dieu.


épictète

Consentir avec amour à l’ordre du monde, n’est-ce pas connaître pratiquement le monde ?


serena

Que dis-tu ?


épictète

Il y a plusieurs méthodes. Mais toutes celles qui sont bonnes donnent les mêmes résultats. Platon cherche la vérité et cependant il vit bien. Je me préoccupe de bien vivre et j’avoue les vérités platoniciennes. Du temps de Platon, il paraissait beau et difficile de savoir. Aujourd’hui, c’est vivre bien qui parait difficile et beau. Mais les deux choses se tiennent. Personne, dit Socrate, n’est méchant volontairement et celui qui voit le bien fait le bien. Moi je dis : Personne n’est malheureux volontairement ; donc le méchant, qui se rend malheureux, se trompe ; mais celui qui fait le bien connaît le bien.

Écoutez, mes amis. Les hommes qui ont marché pendant le jour regardaient l’horizon, car ils étaient sûrs de ne point tomber. Nous, dans la nuit que nous éclairons de notre propre lumière, nous voyons seulement ce qui est près de nous. Mais au loin se dressent les mêmes arbres, coulent les mêmes eaux, s’étend le même sol. Ceux qui savaient les réalités lointaines connaissaient le voisinage. Si tu sais réellement ce qui est proche, tu connais aussi le lointain.


serena

Mais la vérité de Platon est belle comme une statue de Phidias.


serenus

La vérité d’Epicure est mille fois plus belle.


épictète

Quand Arria se frappe le sein et, tendant le poignard à son époux, dit : « Pœtus, cela ne fait point de mal », elle est aussi belle à mes yeux que la Minerve de Phidias. Thraséas faisant de son sang une libation à Jupiter Libérateur est aussi beau que les espérances ailées qui s’envolent du Phédon ou du Phèdre. Je dis mal ; ils sont plus beaux : ils sont l’acte vivant dont la statue et le livre n’étaient que la puissance.


serena

Sans doute. Mais il y a une sorte de beauté qui manque à notre siècle.


épictète

Rien ne manque à aucun siècle. Mais on ne voit pas toujours les mêmes choses. Le soleil qui se couche ne diminue point le nombre des arbres de la forêt, ni leur harmonie élancée ou étalée. Ô Serena, la beauté, la vérité, le souverain bien, ce sont trois noms du même Dieu. Si tu tiens réellement l’une ou l’autre de ces richesses véritables, tu les tiens toutes trois.


serena

Il y a des vérités qui sont laides.


épictète

La vérité qui te semble laide n’est pas la vérité, ou bien tu juges de la beauté selon des préjugés, non selon la raison. Dieu règle le monde comme une harmonie, et l’harmonie est tout ensemble le vrai, le beau et le bien. Si tu crois dans la musique des mondes entendre une discordance, c’est parce que tu n’entends pas les notes qui complètent l’accord. Écoute mieux dans ces moments d’erreur et de tristesse, écoute mieux, ô Serena, écoute mieux, ô Félicion, et vous louerez l’orchestre divin et infaillible.


félicion

Je loue surtout les dieux et je leur rends grâce parce qu’ils m’ont donné d’entendre la parole d’Épictète, créatrice d’harmonie.


épictète

Socrate ne créait pas les pensées dont il accouchait les jeunes esprits. Je ne crée rien non plus. Je t’invite à écouter tes pensées qui disent le monde. Et je t’invite à devenir harmonieux afin que tu entendes en toi l’harmonie universelle.