Les Chrétiens et les Philosophes

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deux francs

à lire et à relire

Han Ryner

Les

Chrétiens

et les

Philosophes

LIBRAIRIE FRANÇAISE
4, PLACE SAINT-MICHEL
PARIS                              1906


TABLE DES MATIÈRES

Pages
Chapitre. I.
Un magistrat comparait devant un homme libre 
1
Chap. II.
Maître et disciple 
13
Chap. III.
Les rencontres 
17
Chap. IV.
À l’ombre du bosquet 
31
Chap. V.
En mangeant des figues 
41
Chap. VI.
Les Chrétiens 
47
Chap. VII.
Une lutte philosophique 
57
Chap. VIII.
La pituite de Porcus 
63
Chap. IX.
On voit courir le boiteux Epictète 
73
Chap. X.
Livrés aux bêtes 
77
Chap. XI.
La faute d’Epictète 
95
Chap. XII.
Le point de vue d’Historicus 
109
Chap. XIII.
La révolte des esclaves 
159
Chap. XIV.
Les deux méthodes 
191
Chap. XV.
La révolte des philosophes 
205

CHAPITRE PREMIER (↑)

Un magistrat comparaît devant
un homme libre


Assis sur un escabeau à l’entrée du hangar qui lui servait de demeure, Epictète méditait. Sur ses vêtements, le soleil occidental jetait la gloire flottante d’un manteau de pourpre. Mais une ombre fit retourner le philosophe. Les yeux méprisants d’un soldat regardaient, dans le vide large, la table, la lampe de terre et la vieille paillasse sans couverture.


le soldat

Lève-toi et viens avec moi.

Sans un mot, Epictète, de son pas claudicant, avait suivi.
Maintenant, il est devant le préteur.


le préteur

César, ton maître et le mien, m’ont chargé de rechercher les philosophes et de les exiler non seulement hors de Rome, mais hors de l’Italie.


épictète

Tu parles mal. Il n’y a pas d’exil pour les philosophes ; ils sont citoyens, non d’Athènes, d’Hiéropolis ou de Rome, mais du monde. En outre, nul ne peut être appelé mon maître. Et toi, esclave qui t’adresses à un homme libre, tu ne parles pas au nom d’un maître, mais au nom d’un compagnon d’esclavage. Ce n’est pas à César que tu obéis, c’est aux maîtres même de César.


le préteur

Insensé, je ne connais point de maître à César.


épictète

Serais-tu l’esclave qui ignore ses propres maîtres ? Ou bien désires-tu que j’estime César supérieur à la crainte de la mort, à la crainte de la douleur, à l’amour des richesses, à l’amour des plaisirs ?


le préteur

Tu as nommé des esclaves dociles de César. La mort et la douleur sont des chiennes de sa meute. Il peut les lâcher sur toi comme Jupiter lança sur Prométhée le vautour, chien des airs. Les richesses, courtisanes désirables entre toutes, les richesses, mères de toutes les voluptés, qui donc, plus que César, peut en taire les épouses fidèles de ceux qu’il aime ?


épictète

César est-il indifférent au coup de poignard qui demain peut-être immobilisera pour toujours ses gestes criminels et fous ? Non, n’est-ce pas ? Donc il est esclave de la mort et de la crainte. L’autre jour, on me l’a raconté, pour une rage de dents, il remplit son palais de cris comme un enfant. Il est esclave de la douleur. Après avoir acheté la paix aux Barbares au lieu de les combattre, ce tributaire de Décébale s’est amusé, esclave des apparences, à promener dans la ville appauvrie le faste et le ridicule d’un triomphe vide. Soumis aux plaisirs les plus vils, il est allé reprendre dans un lupanar des bords du Tibre sa Domitia dont les baisers ignobles écœuraient jusqu’aux bateliers. L’homme au nom de qui tu te glorifies de parler, ô préteur, est l’esclave de Domitia, esclave elle-même de Pâris, un histrion.


le préteur

Si nous n’étions seuls, je serais obligé de punir chacune de tes paroles comme un sacrilège. J’aime mieux rire de ta folie. Mais, maintenant, pars en silence, car je ne t’ai point fait venir pour te demander une leçon de philosophie.


épictète

Et moi, est-ce que j’ai prié pour venir ? Est-ce que je t’ai demandé de me parler ? Je supporte ce que tu es. Pourquoi ne supporterais-tu pas ce que je suis ?


le préteur

C’est que je suis magistrat pour te donner des ordres. Et toi, vil affranchi, tu as pour seul devoir d’écouter et d’obéir.


épictète

J’ai une bouche pour te répondre comme j’ai des oreilles pour t’écouter. Et tu as des oreilles pour m’entendre, comme tu as une langue pour répéter.


le préteur

Tu dis bien : je répète des ordres qui viennent de plus haut. Et, quand tu me réponds, tu es absurde comme le chef barbare qui, au lieu de s’adresser à l’impérator, essaierait de traiter avec la première sentinelle rencontrée.


épictète

Il est peut-être vrai que nous n’avons rien à nous dire. Tu joues un rôle. Moi, je ne réplique pas ce que tu attends. D’où ton ennui et ta colère. Je ne sais que des paroles d’homme, non des phrases d’acteur, et je ne me recouvre pas de mots convenus comme d’un costume tragique. Mais toi, ombre et rôle, toi qui répètes les rythmes du mauvais poète César, tu t’irrites quand un homme parle et trouble ta ridicule représentation. Car tu ne sais ni répondre aux hommes ni même entendre ce qu’ils disent.


le préteur

Orgueilleux, Sais-tu bien que j’ai souvent l’honneur de converser avec César ?


épictète

Ton César n’est pas un homme.


le préteur

Pas un homme ? Lui qui peut te tuer !


épictète

Un tigre aussi peut me tuer, et aussi un rocher qui roule.


le préteur

Le rocher et le tigre n’entendront point tes supplications. Mais César est une divinité généreuse qui exauce parfois les prières. Et il peut te faire du bien comme te faire du mal.


épictète

Rien ni personne ne peut me faire du bien ou me faire du mal. Seul je puis me donner les vrais biens ou m’en priver.


le préteur

Il me semble que tu ne t’es pas donné jusqu’ici de grandes richesses…


épictète

C’est que les richesses ne sont pas des biens.


le préteur

Les richesses procurent des biens nombreux. En ce moment, tu ressembles à l’insensé qui dirait : « Jupiter, père des dieux, n’est pas un dieu. »


épictète

Jupiter, père des vrais dieux, est un dieu. Malgré le mensonge de l’apothéose, Vespasien, père du faux dieu Domitien, n’est pas un dieu. Ainsi les richesses, mères de choses indifférentes, ne sont pas des biens. Et seule ma volonté est la mère des vrais biens.


le préteur

Tu parles étrangement et les mots n’ont pas dans ta bouche le même sens que sur les autres lèvres.


épictète

Peut-être que sur les lèvres dont tu parles certains mots n’ont pas de sens.


le préteur

Ta superbe m’amuse… Qu’appelles-tu les vrais biens ?


épictète

Ceux qu’on trouve en soi-même ; ceux qui dépendent de nous. Apprends la seule différence importante entre toutes les choses du monde : les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions intérieures. Celles qui n’en dépendent point sont le corps, les richesses, la réputation, la préture et les autres honneurs, en un mot toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions intérieures.


le préteur

Mais…


épictète

Or les choses qui dépendent de nous sont libres de leur nature ; rien ne peut les arrêter ni leur faire obstacle. Mais les choses qui ne dépendent pas de nous sont faibles, esclaves, assujetties à mille obstacles et à mille inconvénients. Et elles sont entièrement étrangères à l’homme.


le préteur

O bavard !


épictète

Toi et César, vous prenez pour libres les choses qui, de leur nature, sont esclaves ; vous prenez pour vôtres en propre les choses qui, par leur nature, dépendent d’autrui. Aussi vous trouvez partout des obstacles.


le préteur

Des obstacles, César !


épictète

Certes. La rage de dents ; la mort interrompant son œuvre la plus chère et lui ravissant pour toujours tout ce qu’il appelle des biens ; Pâris et les autres amants de Domitia ; l’esclave qui entend mal un ordre ou qui obéit lentement. Et combien d’obstacles j’oublie, l’hiver par exemple qui ne fournit point de mouches au poinçon d’or. Et César, comme toi, s’afflige, se trouble, se plaint des dieux et des hommes.


le préteur

Mais il punit ceux dont il se plaint.


épictète

Oui, ceux qui lui ressemblent. Mais il ne peut rien sur les dieux qui habitent l’Olympe et sur le sage qui habite sa volonté. Ce sont des sommets trop hauts pour ton pauvre César… Parce que je prends pour mien ce qui m’appartient en propre et pour étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne me forcera à faire ce que je ne veux point, jamais personne ne m’empêchera de faire ce que je veux. Je ne me plains de personne ; je n’accuse personne. Nul ne me fait de mal et je n’ai point d’ennemi, car il ne peut rien m’arriver de nuisible.


le préteur

Pauvre fou que César peut tuer tout à l’heure…


épictète

La nature désire que je meure, comme elle destine à la mort toi, César et tous les hommes. C’est une de ces choses indifférentes, qui ne dépendent point de moi. La nature, qui m’a prêté la vie, peut me réclamer ma dette par l’intermédiaire de César, de la fièvre, d’une bête de la forêt. Que m’importe le serviteur qu’elle choisit ? C’est l’affaire de ma créancière, non la mienne. Moi, je suis toujours prêt à payer.


le préteur

Mais il dépend peut-être de toi d’apaiser César.


épictète

Ce qui dépend de moi, c’est de ne point prier, de ne point pleurer, de ne point crier, de ne point me tourmenter ou me troubler. Tout ce qui est né, je le sais, doit mourir C’est la loi générale. Il faut donc que je meure. Je ne suis pas l’éternité ou l’immensité. Je ne m’indigne pas de ne pas être partout ; pourquoi m’indignerais-je de ne pas être toujours ? Il m’est indifférent d’être à Rome ou à Hiéropolis ; il m’est indifférent d’être le vivant d’aujourd’hui ou le vivant de demain. Je suis un homme, une partie du tout, comme l’heure où je te parle est une partie du jour. Cette heure est venue et elle passe ; je suis venu et je passe. Pourvu que l’heure soit noble, la manière de passer est indifférente. Que les marais pontins me tuent par leur fièvre où César par son glaive, ce détail ne me regarde pas. Et je n’ai à honorer ni César ni la fièvre.


le préteur

Dites à moi et dans le tête à tête, tes folies sont trois fois absurdes. Si tu parlais à César et devant une foule, tu serais le personnage moitié tragique, moitié comique, qui fait rire les gens de bon sens et qu’applaudissent les imbéciles. Maintenant il n’y a ici ni le peuple ni César. Et tu es l’acteur ridicule qui déclame sans public et sans interlocuteur.


épictète

J’ai toujours un public, les dieux. J’ai toujours un interlocuteur, moi-même.


le préteur

Eh ! bien, et moi, je ne compte pas à tes yeux ?


épictète

Que tu sois là ou bien César, ni César ni toi n’est mon véritable interlocuteur. Vous êtes des circonstances. Toute circonstance doit servir au sage à se connaître et à se réaliser. Sur les bouges comme sur les temples il faut savoir lire le double avertissement que les dieux ont écrit partout : Connais-toi toi-même ; sois toi-même. Chaque circonstance fait que le sage parle aux dieux et à lui-même. Mais lorsque, véridique ou trompeuse, la circonstance porte une figure humaine, les dieux veulent que le sage parle à haute voix et leur rende un témoignage courageux.


le préteur

Epictète, ô vieux petit homme boiteux, laid et pauvre, hier esclave d’Epaphrodite, demain esclave de celui à qui César te livrera, c’est à moi qui suis libre d’infirmité et de pauvreté, à moi qui suis beau et jeune, à moi qui suis l’ami de l’impérator, que tu oses parler comme si je n’étais pas un homme…


épictète

Tu n’es pas un homme, en effet.


le préteur

Que dis-tu, avorton boiteux ?


épictète

Un être soumis à toutes les craintes et à tous les désirs, un esclave de la peur et de l’espérance n’est pas plus un homme qu’une pomme en cire n’est une pomme. Tu as la figure et la couleur d’un homme. Tu te vantes d’avoir une forme plus régulière que la mienne. Mais la petite pomme ridée a une saveur qu’on ne trouvera point dans le morceau de cire et c’est en vain que celui-ci s’enorgueillit d’être plus gros, plus rond et plus rouge. Le courage est la saveur de l’homme. Tu es fade, ô apparence.


le préteur

Ainsi je suis à tes yeux une sorte de fantôme. Pourquoi parles-tu à un fantôme ?


épictète

O forme vaine qui as des oreilles pour ne pas entendre, tu as déjà posé cette question et j’y ai déjà répondu. Mes paroles sont inutiles pour toi comme l’apologie de Socrate fut inutile pour les Athéniens. Mais elle fut agréable aux dieux et utile à Socrate : il pensa la vérité avec une précision plus héroïque et il mit en action la philosophie que jusque là les circonstances lui avaient surtout fait mettre en paroles. Ce jour-là, le fils du sculpteur acheva de se sculpter, et les dieux se réjouirent de la beauté de la statue. Tu es le ciseau que les dieux me donnent pour que je me sculpte.


le préteur

Je ne suis pas ton instrument, je suis l’instrument de César. Et lui ne me comparerait pas à un ciseau stupide, mais à un serviteur fidèle et intelligent. Ou plutôt encore, je fais partie, ô gloire, des membres de César. Je suis la main de César pour te jeter hors de l’Italie ; et je suis l’œil de César, car c’est moi qui t’ai découvert, toi et ta retraite. Quant à l’impérator, heureux comme un dieu d’Epicure, il t’ignore comme l’Olympe épicurien ignore les hommes. Il m’a envoyé à la chasse des philosophes. Mais il ne te connaît pas plus qu’il ne connaît le lièvre qu’on servira demain sur sa table. Toi, au contraire, tu es forcé de savoir que César existe. Tu vois bien que tu n’es pas son égal.


épictète

Je crois que tu as raison, car la science et l’ignorance font les hommes inégaux.


le préteur

Il est de belles ignorances et il est des sciences serviles.


épictète

Il est, en effet, deux sciences serviles : la science d’obéir à autrui et la science de commander à autrui.


le préteur

Tu dis des paroles absurdes, et commander n’a rien de servile.


épictète

Commander est aussi servile qu’obéir. Celui qui commande dépend d’autrui et le maître mourrait de faim sans ses esclaves. Il a besoin d’eux ; il est l’esclave de ses esclaves. D’ailleurs, en tant que maître, il n’existe que par l’existence des esclaves. Être maître est une relation comme être serviteur. Celui-là seul échappe à toute servilité qui n’a besoin que de lui-même. Crois-tu que le sage, qui est le seul homme libre, ait besoin qu’on lui obéisse ?


le préteur

Tes subtilités ne détruiront pas cette vérité : l’ignorance de celui qui peut tuer au hasard est supérieure à la science tremblante de celui qui peut être tué.


épictète

Un jour peut être, au moment où tu sortiras de ta maison, une tuile détachée du toit tombera sur ta tête. Dans l’heure qui précédera ta mort, tu connaitras la tuile, mais elle t’ignorera toujours. Vois ma grande bienveillance, esclave qui te proclames inférieur à une tuile et à qui je daigne, moi, homme, parler.


le préteur

Pourquoi, en effet, me parles-tu ? Je ris de tes paroles. Je ne dirais rien à la tuile. Subis-moi comme tu subirais une pierre.


épictète

C’est ce que je fais. Mais je t’ai déjà dit que je dois parler aux dieux et me parler à moi-même. Quant à toi, tu n’entends pas plus mes paroles que si tu étais un être sans vie. Mais certaines surdités ne sont que des lenteurs à entendre. Le chemin est parfois long de l’oreille à l’esprit. Peut-être demain ou dans dix ans, une de mes paroles soudain vivra, sera entendue, éveillera l’homme qui dort en toi. C’est pourquoi les dieux m’ont ordonné de parler, ô sourd d’aujourd’hui qui risques d’entendre plus tard… Et maintenant porte-toi bien. Je quitte ce pays avec indifférence : je retrouverai partout les dieux et Epictète.


CHAPITRE II (↑)

Maître et Disciple


Le lendemain, au point du jour, Épictète arrivait à la porte Raudusculane. Il y rencontra son disciple Arrien.

arrien

Où vas-tu, ô mon maître ? Car tu ne marches pas comme à l’ordinaire. Je ne sais quoi dans ton allure semble dire le départ pour un long voyage.


épictète

Je quitte Rome et l’Italie, parce que Domitien a peur de moi.


arrien

O maître, tu allais partir seul ?..


épictète

Non. Le Néron chauve est très poltron. Il a peur de tous les visages et aussi de tous les masques vides. Il a peur des philosophes et de ceux qui se proclament philosophes. Il a peur de nous qui nous abstenons par vertu, et des épicuriens qui s’abstiennent par paresse, et même des porcs qui se réclament injurieusement d’Epicure et qui s’abstiennent par lâcheté. Le pyrrhonien, ce fantôme aveugle qui doute de l’existence de César et de sa propre existence, l’effraie. Il tremble devant le chrétien qui prie pour l’impérator un dieu inconnu de l’impérator. La route va se couvrir de vrais et de faux philosophes. Dans une heure, je serai en compagnie nombreuse. Si cependant le poids des années et ma jambe trop courte me permettent d’aller aussi vite que les autres.


arrien

Maître, pourquoi fais-tu semblant de ne point me comprendre ? Tu sais bien que je ne pense pas à ces gens-là, quand je dis : « Tu allais partir seul ! » Mais je me plains parce que tu quittais, la Ville sans m’avertir, moi qui t’aime et qui ai besoin, de toi. Ainsi tu partais sans dire à Arrien : « Viens avec moi. » Ainsi, maître, tu voulais m’abandonner…


épictète

On n’a jamais besoin que de soi-même et on ne peut être abandonné que par soi-même.


arrien

Hélas ! c’est toi qui es toute ma sagesse. Je suis un enfant qui ne saurait se passer de son père.


épictète

Ne serais-tu pas plutôt l’homme tremblant qui a toujours refusé de marcher seul ?


arrien

Non, maître. Je sais mesurer la distance qui nous sépare. Si tu es un homme, je suis un enfant qui chancelle. Mais, si j’étais un homme, tu serais un dieu.


épictète

Ô mon ami, ô mon fils, tu crois parler à un sage. Adresse-toi donc de préférence au sage qui est en toi comme la statue est dans le bloc de marbre, au sage que tu dois délivrer de sa gaîne banale, comme je dois dégager le sage qui est en moi.


arrien

Maître, je ne suis qu’en puissance, si tu permets que j’emprunte ce mot aux péripatéticiens ; mais toi, tu es en acte. Je suis l’apprenti maladroit qui ne sait pas tenir le ciseau et je suis l’œil ignorant qui ne sait pas deviner dans le bloc informe les lignes de la statue… Maître, attends-moi une heure. Je cours chercher un peu d’argent qui est chez moi, et je te rejoins.


épictète

Je ne t’attendrai pas. Viens maintenant, si tu veux.


arrien

Cet argent nous serait utile, et tu veux que je le laisse… Des gens s’en empareront, qui en feront peut-être mauvais usage.


épictète

Que t’importent les gestes d’autrui ? Toi, vois si tu aimes mieux cet argent ou Epictète.


arrien

Maître, c’est mon amour pour toi qui désirait t’apporter ce viatique. Mais, puisque tu en juges autrement, je te suis sans regarder derrière moi.


épictète

Viens donc, fils inachevé dont l’âme chancelante a besoin de moi comme mon corps boiteux a besoin de ce bâton… Quand seras-tu enfin capable de te suivre toi-même ?


arrien

Maître, il y a en moi tant de choses qui ne sont pas moi. Toi qui es sage, tu ne peux deviner quel chaos fou tourbillonne autour des âmes ordinaires. Comment me découvrirais-je moi-même parmi ces agitations contradictoires que seule ta parole apaise un peu ?.. À dire la vérité, l’unique moyen que je connaisse encore de me suivre, c’est de suivre Epictète. Car je n’ai pas droit à l’orgueil du sage ; dans mes ténèbres, je dois pour ne point m’égarer, rester docile comme un enfant. Et je me félicite d’avoir eu assez de raison ou de bonheur pour choisir, parmi tant de maîtres qui appellent les jeunes gens, le seul maître qui n’appelait pas, le seul aussi qui soit capable de diriger les âmes-enfants.


CHAPITRE III (↑)

Les Rencontres


Épictète et Arrien marchaient lentement. Couronné de cheveux blancs qui débordaient le piléus et prolongé d’une barbe blanche, le visage d’Epictète était calme comme un dieu. Son austérité n’avait rien de triste, mais la lumière discrète et continue de la joie l’éclairait comme une lampe d’autel qui ne s’éteint jamais.
Arrien aussi portait sur son visage une clarté de bonheur. Ses gestes contenus et eurythmés chantaient la jeunesse et la force souple. Il écoutait respectueusement ou parfois interrogeait. Son visage avait encore je ne sais quoi de flottant et d’enfantin. Le blond de ses cheveux et de sa barbe courte, frisée comme des copeaux, faisait, avec le blanc et le rose de son teint, un grand sourire. Mais certains mots d’Epictète allumaient au bleu de ses yeux une flamme de courage ou de curiosité. L’esprit d’Arrien se réjouissait comme le voyageur devant un spectacle admirable et nouveau ; la volonté d’Arrien se réjouissait comme l’athlète qui sent grandir ses forces.
Tout à l’heure, pour sauter quelques débris éboulés du mont Testacius jusque sur la route, il avait donné la main à Épictète. Son mouvement s’était déployé, comme une fierté joyeuse, pour soutenir l’homme qu’aimaient son admiration et sa reconnaissance.
Maintenant, sur sa demande, Epictète racontait l’entrevue avec le prêteur. Le récit finissait, quand Arrien se retourna vers un bruit grandissant. Une litière approchait entourée de nombreux esclaves.
Un gros homme descendit pesamment de la litière. C’était le sénateur Caïus Trufer, qui se vantait de suivre la doctrine d’Épicure. Seules, ses paroles le proclamaient grossièrement philosophe. Tout son extérieur disait vanité, sottise, débauche et crapule. Il faisait épiler avec soin les poils pauvres qui essayaient de voiler l’ignominie grasse de sa lèvre et de son triple menton. Ses vêtements différaient de ceux d’Épictète et d’Arrien par la richesse des étoffes et par la forme. Sur la tunicule blanche, simple, ceinturée d’une corde, les deux stoïciens portaient le pallium modeste des philosophes. Caïus Trufer revêtait son ventre monumental et ses jambes éléphantesques de deux amples tuniques séparées par la toge. La tunique supérieure portait, large bordure d’orgueil rouge, un laticlave aux dimensions excessives. Les gros doigts informes de l’imbécile se chargeaient à chaque phalange d’un anneau alourdi de pierres.
Les vrais épicuriens repoussaient cet homme avec dégoût. Mais lui répétait souvent, en se l’appliquant, le mot du poète Horatius Flaccus : « Je suis un porc du troupeau d’Épicure. » Le haut de son visage fuyait comme une lâcheté ; le bas, épilé, gras, énorme, avançait comme une avidité lourde. Pour toutes ces raisons, on lui donnait un surnom qu’il aimait, Porcus.

porcus

Par tous les dieux qui n’existent pas, je commençais à m’ennuyer. Je suis heureux de rencontrer le vénérable Épictète… Vous, esclaves, restez en arrière. Un peu de marche fait du bien à la santé et excite l’appétit. Puisque je trouve des frères de philosophie et d’exil — encore qu’ils n’apprécient pas à sa valeur Épicure, divin pour avoir supprimé les dieux et pour nous avoir enseigné l’indéfectible sagesse des animaux — je veux causer avec eux.

Épictète dédaignait de répondre et peut-être d’entendre. Mais

arrien, se tournant vers Porcus

Conte-moi ce que tu as répondu au préteur qui t’annonçait l’ordre d’exil.


porcus

Je lui ai dit, avec tout le mépris que mérite un homme moins riche que moi : « Le véritable exilé, c’est toi, qui es pauvre. Moi, avec mes richesses incalculables, je serai heureux partout ; je serai partout dans ma patrie. Car la patrie de l’imbécile porte un nom de ville ; mais la patrie du sage s’appelle Volupté. Partout mon argent me donnera du poisson, des viandes farcies, des femmes grasses et la vénusté sobre des éphèbes.


arrien

Qu’a répondu le magistrat ?


porcus

Que pouvait-il répondre ?.. Il a baissé la tête. Puis il a soupiré : « Ô Caïus Trufer, tu es heureux. Mais César peut t’envoyer l’ordre de mourir et de le faire ton héritier. Si je lui donne ce conseil utile, il me le paiera sans doute d’une portion de tes dépouilles. » J’ai compris. J’ai jeté sur les dalles de l’or retentissant. Et j’ai dit : « Ramasse ce qui tombe de l’auge trop pleine de Porcus. » Le préteur, ayant recueilli les monnaies nombreuses, m’a embrassé. Puis il m’a parlé noblement, en brave homme. Il affirmera à César que je l’aime et que je prie pour lui ces dieux auxquels je ne crois point. Il me fera promptement revenir dans la Ville. En échange, je lui donnerai de l’or, je l’inviterai à mes festins et je lui livrerai parfois, jeune femme ou éphèbe, un esclave dont la vue et le contact n’exciteront plus ma virilité.

Une voix éclata derrière les philosophes. Elle disait :

— Ô Epictète, ô Arrien, ô Porcus, avouez qu’aucune époque ne fut semblable à celle-ci.

À grands pas gauches qui donnaient, on ne sait pourquoi, l’idée d’une course à travers les siècles, un homme long et mince rejoignit les philosophes. Il ne portait point la barbe philosophique. Ses regards, tantôt directs, aigus et fouilleurs, étaient plus souvent des voyageurs rapides. Dans son costume bizarre et compliqué hurlaient toutes les formes et toutes les couleurs, tous les temps et tous les pays. Le pallium grec y recouvrait la toge romaine. Des nuances et des coupes barbares s’y mêlaient aussi, depuis les braies gauloises jusqu’à la solennelle tiare arrondie de certains prêtres d’Asie ; mais, étrange, une baguette enveloppée de laine rongée par les insectes et assez semblable à l’apex des flamines surmontait la courbe de cette coiffure. « Je suis vêtu d’histoire » disait-il parfois. Souvent, dans les rues, le peuple courait derrière cet homme avec des huées. Il déclarait alors en riant : « Je traîne derrière moi la seule partie intéressante du triomphe. » La plupart des philosophes le considéraient comme un fou. Quelques-uns affirmaient que ses singularités cachaient, et protégeaient peut-être, — bariolage qu’on ne soupçonne pas d’être une armure — le plus grand esprit de l’époque. Lui, quand il daignait parler à demi sérieusement, méprisait la philosophie et les autres connaissances humaines. Mais il proclamait une exception : « l’homme, animal flottant et changeant, ne peut être révélé que par l’histoire aux mille vêtements et aux mille rythmes souples. » Il venait d’Alexandrie et s’appelait Théraphron. Mais on le surnommait communément Historicus.

arrien

Eh ! quoi, tu es exilé comme philosophe, toi que les philosophes repoussent et qui méprises la philosophie ?


historicus

Notre siècle est étrange.


arrien

Qu’as-tu dit au préteur ?


historicus

Je lui ai dit d’abord : « Notre siècle est étrange. »


arrien

Sans doute. Mais tu lui as adressé d’autres paroles ?


historicus

Je lui ai dit encore : « Insensé, lu crois m’exiler, moi qui suis citoyen non pas seulement du monde Aujourd’hui, mais de tous les Hiers. Le véritable exilé, n’est-ce pas toi, enfermé dans une Ville, enfermé dans une époque ? Tu vis dans un siècle aride et étroit, rocher qui brûle, qui grouille de serpents et de scorpions et que la mer entoure de toutes parts. Moi je possède un vaisseau enchanté, que tu ignores et que César ignore. Mon navire invisible me transporte sur l’océan des temps et, quand je veux, il aborde, pour le repos et le sourire, aux siècles les plus beaux, aux îles les plus fleuries. »

Mais Historicus, tournant sur lui-même, sembla cueillir du regard tout l’horizon. Il reprit :

Arrêtons-nous une minute. Car je vois approcher le beau Serenus et la belle Serena.

Nobles et sveltes, un jeune homme et une jeune femme marchaient enlacés. Leur mutuel amour était célèbre dans toute la Ville, mais les épicuriens vantaient surtout la pureté et la grâce souriante de leur doctrine. Serena avait une mémoire étonnante. Elle pouvait, après huit jours, réciter entière une tragédie entendue une seule fois et on prétendait qu’elle savait lettre par lettre et sans lacune les nombreux traités d’Epicure. Or cette jeune femme charmante citait moins souvent que les ignorants. Son amant était citoyen romain et se nommait Appius Domitillus. Mais, pour son calme aimable et son invincible ataraxie, on l’appelait toujours Serenus. Elle était de race grecque. Mais une femme, déclarait-elle, n’a d’autre patrie que son amour. Elle ajoutait : « Je suis née le jour où j’ai rencontré Appius. J’ignore le nom qu’on me donnait avant ma naissance et, puisqu’il est Serenus, je suis Serena. »

arrien

Ô Serenus, qu’as-tu dit au préteur ?


serenus

J’ai dit : « Partout tu es exilé dans l’erreur et dans la douleur, toi qui n’as pas compris Épicure. Partout ma présence suffit à dresser autour de moi le temple serein de la vérité et de la joie. »


serena

Est-ce tout ce que tu as dit ?


serenus

J’ai dit encore : « Partout j’aimerai Serena et partout Serena m’aimera. » Mais le magistrat a ricané, dans l’espoir d’être cruel : « Si César vous séparait ?.. » J’ai répondu : « Ni César, ni aucune force des hommes ou de la nature ne peut séparer nos pensées. L’amour rend présents les absents et permet de baiser les lèvres lointaines. — Et si César la faisait mourir ? a miaulé le tigre revêtu de la prétexte. — Je penserais toujours à elle et sa dernière pensée serait un sourire vers moi. » Quand les pensées d’un magistrat ne sont point faites de sang, elles sont faites de boue ; il a repris : « Mais si, l’enfermant en quelque maison publique, il la livrait aux soldats ?.. — Semblable aux plus nobles vies d’aujourd’hui, elle serait une prostituée apparente. Mais son corps seul supporterait des indignités. Son esprit planerait, libre, assez haut pour rester avec moi. Ou peut-être elle se tuerait en appelant mon nom. Cependant je me tuerais en appelant son nom. Et ce serait deux morts plus heureuses que les vies réunies de tous les Césars. »


épictète

Ô jeune homme, tu as parlé noblement. Tu as montré une lois de plus qu’Épicure est la sœur de Zenon.


serenus

Pourquoi l’appelles-tu sa sœur plutôt que son frère ? Un héroïsme revêtu d’élégance te semble-t-il moins courageux ?


épictète

Je n’aime pas qu’un homme revête la stola. Je n’aime pas qu’un héros soit en même temps une coquette.


serena

Les dieux des Grecs ont aussi la beauté extérieure, ô Epictète.


épictète

Le laborieux Héphaistos est plus boiteux que moi et Héraclès refuserait la ceinture d’Aphrodite, ô Serena.


porcus

Moi, je dis…


serena

Quand on parle d’Epicure, Porcus n’a qu’à se taire.


porcus

Insolente !. Épicure est le berger du plaisir. Moi, je suis le meilleur porc de son troupeau. Je jouis et j’engraisse, au lieu de me fatiguer à lire et à rêver. Épicure vous blâmerait, mais il me louerait. Il me louerait avec envie, disant : « Le bétail qui broute, qui digère et qui dort vaut mieux que le berger lui-même, car il n’a pas la peine de se conduire. »


historicus

Tu es, ô Porcus, le produit d’une époque étrange.


porcus

Étrange, toi-même. Étranges, tous ici. Oh ! l’assemblée de pauvres et de tous… Je suis le seul sage. Et, si Serena était moins belle, je remonterais dans ma litière pour ne plus entendre vos sottises.


serena

Voici la première fois que j’ai honte et regret d’être belle.


épictète

Porcus est le châtiment d’Épicure. La doctrine d’Épicure est un temple, mais qui porte une enseigne de cabaret. Les ivrognes y viennent, comme à la taverne, boire et chanter des rythmes grossiers. Quelques-uns même laissent des ordures sur le pavé ou éclaboussent les murs de leurs vomissements.


serenus

Épicure n’est pas responsable de Porcus. Si certaines austérités sont hargneuses ou agressives, je n’ai pas l’injustice d’en accuser Épictète et Zénon. La corruption du meilleur est ce qu’il y a de pire. Rien n’est au-dessous d’un Porcus, précisément parce que rien n’est au-dessus d’Épicure.


épictète

Il convient de placer beaucoup plus haut qu’Épicure, Socrate, Diogène, Zénon et tous ceux dont les nobles paroles sont en harmonie avec les actions nobles.


serena

Je trouve beau de donner plus qu’on n’a promis.


épictète

Ô coquette.. Il est plus beau de donner exactement ce qu’on a promis,


serenus

M’expliqueras-tu pourquoi plusieurs stoïciens sont devenus des nôtres, mais jamais un épicurien ne s’est fait stoïcien ?


épictète

Je t’expliquerais ce facile mystère, si Serena n’était point avec nous.


serenus

Serena discute avec Historicus. Restons un peu en arrière et réponds à ma question.


épictète

Des stoïciens, dis-tu, sont devenus épicuriens ; mais nul épicurien n’est devenu stoïcien. De même on fait des eunuques avec des hommes, mais il est difficile avec un eunuque de refaire un homme.


serenus

Tu as trop d’esprit pour un philosophe ou pour un consul et je suis tenté de dire, moi aussi : « Nous avons un plaisant stoïcien. »

En prononçant ces derniers mots, Serenus est revenu auprès de Serena. Il la prend tendrement par la taille, la regarde, parait rêver. Voici que sa main, familière et heureuse, oublie ce qui les entoure, remonte jusqu’au sein, le découvre à demi, le caresse et l’émeut. Serena sourit d’abord. Mais bientôt ses lèvres se referment et ses joues rougissent. Elle a senti sur elle le regard avide de Porcus, et elle repousse la main de son ami.

serena

Ô mon bien-aimé, tout ce qui exprime l’amour peut être public et je t’approuve d’avoir dit au préteur notre indénouable lien. Mais ce qui signifie la volupté doit rester discret et secret.


serenus

Pourquoi ? La volupté est naturelle. La volupté est belle.


serena

Tout ce qui est naturel ne doit pas être montré à tous les yeux, ni tout ce qui est beau. Songe aux yeux de Porcus, mon Serenus. Les regards de Porcus salissent comme des doigts sordides… Tu sais que tu m’attristes, mon ami, quand tu parles ou quand tu agis en cynique grossier. Ô noble épicurien, ignores-tu que je n’aurais pu aimer un cynique ?


serenus

Et si je me dévoilais cynique ?.. Si tu t’étais trompée sur moi, cesserais-tu de m’aimer ?


serena

Celle qui aime ne cessera pas d’aimer. Mais, si elle s’est trompée, l’amour, qui fit sa joie, deviendra sa douleur. Je sais des mères outragées qui aiment leur fils dans la peine et l’humiliation. Si tu te révélais vil, je deviendrais semblable à une de ces mères.


serenus

Cesse de craindre, amie. Je n’abandonnerai pas le noble Épicure et ses jardins pour chercher Diogène sur les places publiques parmi la populace et pour distinguer mon maître à ce signe qu’il parle et agit plus grossièrement que les autres. Mais tu as tort de considérer comme grossière et banale la volupté. Elle est un poème aussi beau et presque aussi rare que l’amour.


serena

Non. Elle est la musique qui ne signifie rien sans les paroles. Si elle ne chante l’amour, elle devient laide comme un air sifflé par des cochers. Comment accordes-tu quelque prix à une chose aussi commune, où l’esprit n’a point de part et que tous peuvent donner ?


serenus

Ô naïve, tu te trompes. La volupté est un art et il y a peu d’artistes. Je te félicite, heureux instrument tombé d’abord aux mains d’un bon musicien.


serena

Ce que tu dis doit être laid, puisque je me sens rougir.


serenus

Demande à Porcus. Je suis sûr qu’il ignore même…


porcus

Je ne comprends rien à tes paroles. Tu prononces des mots inutiles qui n’émeuvent rien en mon corps. Et je ne désire pas découvrir s’ils ont un sens ou si tu te moques de moi. Quand je mange, je ne demande pas à mes dents si elles font plaisir aux viandes.


serena

Rares ou non, les artistes sont plusieurs. Le bien-aimé est un. Tu as dit au préteur que je t’aimerai toujours, malgré tout. Crois-tu que ce soit pour les joies physiques que tu m’as données, vagues éclairs vite passés, vite oubliés ? Si tu peux le supposer seulement, tu es un bien mauvais épicurien.


historicus

Serenus est certainement un mauvais épicurien. Puisqu’il est romain. L’épicurisme est une fleur de l’Attique, trop délicate pour le dur climat de Rome. Transplantée ici, elle est semblable à cette rose des montagnes qui n’a point d’épines sur le sommet natal mais qui, dans nos jardins, se hérisse et pique comme les autres.


serenus

Que veux-tu dire


historicus

Le génie romain est grossier et matériel. Ce qui n’est pas conquête pratique lui échappe bientôt et l’attriste. Voyez ce que le poète Lucretius a fait des doctrines d’Épicure. Il les a dites, ces douceurs, en vers âpres et désespérés. Ah ! l’abeille étrange à qui on donne du miel et qui en tire du fiel… Et Lucretius Carus finit par se tuer, non dans la joie, mais parmi des imprécations.


serenus

Rome a vu d’autres épicuriens.


historicus

Oui, Gallonius, Pison, Horatius Flaccus, Porcus et tout le reste du troupeau. Le romain avilit Épicure, héros de la joie, ou l’attriste. Les êtres grossiers cherchent la joie dans le plaisir ; s’ils sont très bêtes, ils croient l’y avoir trouvée ; sinon, leur erreur leur paraît nier la joie et ils pleurent. Ô Epicure, fleur fragile, tu as besoin, pour t’épanouir, de baigner dans la douce clarté d’Athéna.


serena

Je t’assure que, d’ordinaire, mon Serenus…


historicus

C’est que les lumières flottantes de tes yeux brillent comme le ciel de ton pays, et de ta présence émane une atmosphère grecque. Mais, loin de toi, le sourire d’Épicure devient, sur toute bouche romaine, le gros rire de Porcus, le rire gras d’Horatius Flaccus ou la grimace douloureuse de Lucretius.


serenus

Sais-tu, ma Serena, pourquoi Éros a des ailes ?


serena

Étrange question, en ce moment, et qui m’étonne.


serenus

Réponds quand même.


serena

Parce qu’il est homme, sans doute, et infidèle ?


serenus

Ce n’est point cela, chère malicieuse… As-tu remarqué les amours des fleurs immobiles ? Elles ne peuvent se rapprocher l’une de l’autre et elles confient leurs baisers aux ailes des abeilles ou des papillons. Ainsi entre deux amants, l’amour, abeille, papillon ou dieu enfant, est une pensée qui a des ailes et qui porte des parfums. Toujours elle vole de l’un à l’autre. Je sens en une volupté ta pensée m’élargir et me pénétrer comme l’abeille élargit et pénètre la fleur. Mais je suis un calice pauvre en qui l’abeille ne trouve pas un butin nouveau et elle te rapporte un miel qui vient de toi.


CHAPITRE IV (↑)

À l’ombre du bosquet



porcus

Les ombres raccourcies tiennent, sur un mode poétique et discret, le même langage que mon estomac criard. Et j’aperçois, à l’entrée de ce bourg, une hôtellerie peut-être suffisante. Un repas ne manquerait point d’à propos. J’invite tout le monde. J’ai des provisions considérables dans mes bagages, car je me méfie des auberges de campagne. Venez voir ce que mange Porcus, même quand Porcus ne mange pas chez lui.


serenus

Nous ne voudrions pas te désobliger au moment où ta vanité parle comme la bienveillance d’un autre. Nous ne refuserons pas tous tes présents. Fais-nous donner, si tu veux, un peu de pain et quelques figues sèches. C’est un des repas qui réjouissaient particulièrement le divin Épicure.


porcus

J’ai honte de le dire, moi épicurien. Mais souvent Épicure qui parlait si bien, agissait mal.


serena

Je suis heureuse d’entendre Porcus accuser mon maître. Mais tu nous permettras de l’imiter plutôt que de te suivre. Nous éviterons comme l’air des marécages l’hôtellerie empuantie d’odeurs de cuisine et de propos sales. Mais, au bord de la route, voici un bosquet charmant. Des oiseaux y chantent mieux que les musiciennes que tu traînes après toi et leur chant ne dit nulle grossièreté. Un ruisseau, plus aimable que tes vins et qui ne salit pas ce qu’il touche, roule de la fraîcheur sous son ombre. C’est là, si tu le veux bien, que nous nous étendrons pour manger tes figues et pour deviser mollement et noblement.


porcus

Qu’il soit fait selon votre vouloir, ô insensés qui avez plus de confiance en Épicure qu’en votre ventre. Et pourtant, le ventre qui, de l’aveu du subtil Métrodore, est le véritable objet de la philosophie, est aussi le seul docteur. Je t’aime, ô mon ventre, ô sage toujours prêt pour le plaisir. Avec quelle complaisance tu reçois la philosophie du falerne, et des viandes farcies, et des murènes nourries de la pensée et du corps des esclaves. Mais, quand les ventres inférieurs s’arrêtent parce qu’ils sont pleins, tu connais, toi, l’art des bains et les exercices du vomitorium ; et tu ne te refuses pas à de nouvelles voluptés… Lequel d’entre vous, ô compagnons de route, consent à suivre mon ventre, philosophe plus savant et plus héroïque qu’Épicure ?.. Viens avec moi, toi, Epictète. Ne serait-ce que par complaisance pour un sage exilé comme toi.


épictète

J’ai du pain dans ma besace. Au bord de la route, voici un tombeau humble comme un banc. Je vais m’y asseoir. Le bosquet monte jusqu’à la pierre et, puisque Serena parait le désirer, nous causerons,


porcus

Irai-je donc seul ? Non. Historicus viendra avec moi.


historicus

Certainement. Excepté quelquefois quand ils parlent, Epictète et son disciple, Serenus et son amie sont des êtres simples tels qu’il a pu en exister à bien des époques. Mais toi, Porcus, tu portes sur ton front la marque servile et le nom de ton maître. Et ton maître s’appelle Aujourd’hui. Tu m’es précieux, homme de ton siècle et brute de toujours. Tu manges avec l’avidité de la nature la plus grossière et avec les raffinements de notre temps. Tu es le romain accroupi, pour dévorer, sur ses conquêtes. Tu es le tigre que des viandes trop abondantes et qui s’offrent d’elles-mêmes alourdissent et immobilisent comme un porc. Ô spectacle instructif à mes yeux et à mon esprit, sur le lit du triclinium tu te vautres en animal historique.

Historicus, par un de ses étranges mouvements habituels, tournait sur lui-même, et ses vêtements flottaient comme de l’histoire incohérente. Il inspectait l’horizon comme une époque vaste. Puis il reprenait :

Il t’arrive peut être des convives. J’aperçois deux hommes qui nous apportent à grands pas deux belles barbes philosophiques.


porcus

Je loue et remercie tous les dieux qui n’existent pas. Toi qui es grand, Historicus, et qui portes de longs bras, fais signe à ces hommes de se hâter.

Historicus agite des gestes qui veulent dire : « Venez vite ! » Puis, le bout des cinq doigts se touchant, il porte plusieurs fois sa main vers sa bouche ouverte.

historicus

Ils courent. Ils ne seront pas longtemps à nous rejoindre.

Bientôt, en effet, les deux hommes arrivent. Ils disent ensemble :

Salut, Porcus. Salut, Historicus.

Historicus s’incline.

porcus

Salut, Petit Carnéade. Salut, toi aussi, mais je ne dirai pas ton nom, car je l’ignore et mon nomenclator est là-bas avec mes autres esclaves.


l’homme

Je m’appelle Fluctus et je suis philosophe pyrrhonien.

Fluctus est jeune et d’une taille au-dessus de la moyenne. L’autre est court, gros, déjà blanc. Il est tout haletant d’avoir couru. C’est un académicien. À cause de sa taille et du maître ancien dont il se réclame, on l’appelle Le Petit Carnéade. Mais on a oublié le nom que lui donna son père.

porcus

Fluctus et toi, Petit Carnéade, voulez-vous manger avec moi ? Ma gloire, victorieuse des renommées de Lucullus et de Vitellius, vous est connue. Vous n’ignorez point que mes moindres repas sont des festins.


fluctus

J’ignore tout, puisque je suis pyrrhonien. Mais, en la même qualité, je suis indifférent à tout et je me laisserai conduire où tu voudras.


le petit carnéade

Je ne suis pas de ces Ixions philosophiques qui embrassent je ne sais quel nuage et affirment qu’ils jouissent de la déesse vérité. La vérité n’est pas et je ne couche point avec des chimères. Mais il y a des vraisemblances qui suffisent à mes goûts modestes et à mes ambitions humaines. Il est vraisemblable, ô Porcus, que tu es Porcus et que nous allons faire un bon repas. Je caresse ces vraisemblances comme deux jolies filles.


porcus, riant bruyamment

Vous êtes de gais compagnons. Vous êtes déjà autrement drôles qu’Épictète, Arrien, ou même Historicus. Je ne parle pas de Serenus ou de Serena : ils sont agréables à voir et, tout à l’heure peut-être, tandis qu’une jeune esclave ou un éphèbe m’excitera de ses contacts variés, dans mes yeux fermés sur leur image, comme sur des richesses rares un coffret, ma volupté, frémissante les retrouvera. Mais je vous préfère, vous deux. Après quelques amphores de falerne, de quel bon rire, je le sens, vous secouerez mon ventre, mon ventre, ô Dieu prévu et chanté par le poète Archestrate, grâce à ces hommes, tu t’agiteras bientôt comme tout un Olympe mis en gaité par la gaucherie de l’échanson Héphaistos.


fluctus

Ah ! Epictète est ici. Salut, Epictète. J’aimerais discuter avec toi et renverser la masse branlante que tu nommes vérité. Mais j’aurai plus de verve après boire.


porcus

Oui, oui, après boire. Ce sera plus gai. Nous rirons comme des matelots à une fable d’Accius Plautus.

Ils partent, en courant, en sautant, en dansant avec des rires ignobles et bêtes. Les deux philosophes soutiennent Porcus sous les bras, le portent presque. Historicus les suit, à grands pas inégaux. Serenus, Serena, Arrien haussent les épaules. Epictète les regarde sans un mot, sans un geste, sans un sourire.

serenus

Ça, des philosophes !.. C’est à dégoûter de l’exil.


serena

Ils sont plus écœurants que des cyniques.


épictète

Ne dis pas de mal des cyniques.


serena

J’en ai trop vu en Grèce, de ces ignorants couverts de vermine qui, parce qu’ils sont sales, parce que leur manteau est percé, parce qu’ils portent besace et bâton, s’enorgueillissent et disent des injures à tout le monde. Ce ne sont que mendiants impertinents, pas plus philosophes que Fluctus ou Le Petit Carnéade.


épictète

Ceux dont tu parles, Serena, ne sont pas les vrais cyniques. Je n’estime pas leur rudesse beaucoup au-dessus de la mollesse de Porcus. Le mépris du porc ne me fait pas prendre le sanglier pour un Dieu. Le vrai philosophe cynique est un homme tout vêtu de pudeur. Sous son manteau percé, il parait nu aux ignorants ; mais il porte une tunique de lumière chaste. S’il reste toujours exposé à la vue de tous, c’est qu’il ne fait rien d’indécent. C’est un homme envoyé par les dieux pour nous réformer, pour nous apprendre par son exemple que, nu, sans bien, sans autre couvert que le ciel et sans autre lit que la terre, on peut être heureux. C’est un homme qui traite les vicieux, quelque grands qu’ils soient, comme des esclaves ; un homme qui, maltraité, battu, aime et bénit ceux qui le battent et le maltraitent ; un homme qui nous regarde tous comme ses enfants, qui fait la ronde pour nous, qui nous avertit avec bonté et avec tendresse, comme un père, comme un frère et comme le ministre des dieux mêmes ; un homme enfin que, malgré sa pauvreté, les rois et les princes ne peuvent voir sans respect.


serena

En connais-tu beaucoup qui soient faits sur ce modèle ?


épictète

Certes, j’en connais peu. Mais toi non plus, tu ne connais pas beaucoup d’Épicures.


serenus

Il n’y a qu’un seul Épicure.


épictète

Il y a plusieurs cyniques. Il y a Antisthène. Il y a Diogène. Il y a Psychodore, Athénatime et quelques autres.


serena

Qui est ce Psychodore et qui est cette Athénatime ?


épictète

Deux amants qui furent dans l’école cynique ce que Serenus et Serena sont dans l’école épicurienne. Mais Athénatime mourut jeune et Psychodore partit pour d’étranges pays. Le récit de ses voyages existe en langue barbare à la bibliothèque d’Alexandrie. Historicus a déroulé le volume et il m’en a conté des choses merveilleuses.

Des esclaves arrivent qui apportent, dans des corbeilles, des petits pains, des figues sèches, des figues fraîches. Parmi les figues fraîches, il y en a d’énormes, blanches ou vertes, qui s’entr’ouvrent pour laisser voir, rose ou rouge, une chair grenue. D’autres, strictement fermées, peau tendue, présentent un nombril où perle une goutte lourde. Mais quelques-unes éclatent comme des vêtements étroits sur des femmes grasses. En voici de petites, grises et fines. En voilà qui sont habillées de rose doux, de bleu noir ou de je ne sais quel violet épais. Les figues sèches ont des couleurs pâlies tout aussi diverses et leurs formes varient davantage. Les unes roulent, séparées, racornies, tout en bosses et en creux. D’autres, embrochées près de la queue à des branchettes d’olivier, semblent des fragments de colliers lourds. D’autres, tassées, forment une masse compacte ; un gâteau où l’on coupe des tranches.

serena, présentant une corbeille

Puise le premier, Epictète. Car je t’honore comme un père et, si Épicure n’avait enseigné toute la vérité, je serais heureuse d’apprendre de toi la portion de vérité que tu connais.


épictète

Mon pain me suffira.

La jeune femme s’incline et, se tournant vers Arrien assis auprès de son maître, lui présente la corbeille. Arrien prend une figue.

serena

Prends-en encore.


arrien

Non. Je te remercie. J’ai pris une figue parce que je me trouve trop jeune et trop ignorant pour me permettre un refus absolu. Mais je n’en mangerai pas davantage.

Serena vide la corbeille sur les genoux d’Arrien et s’éloigne en riant. Le jeune homme rougit. Il n’ose pas dire à un esclave de remporter les fruits. À l’exception de celui qu’il a pris lui-même, il les pose tous sur la pierre entre lui et Epictète.
L’épicurienne sert son ami, prend elle-même quelques figues et un petit pain. Puis elle appelle les esclaves.

serena

Reprenez ces pains superflus et ces figues inutiles. Mangez-les, si vous voulez, ou rapportez-les à votre maître.


un esclave

Si nous les mangeons, Caïus Trufer nous fera fouetter.


serena

Non. Il nous a donné tout ceci, et nous vous le donnons. Car il ne sait pas mesurer nos besoins et nous savons mesurer les vôtres.

Les esclaves emportent le tout à peu de distance. Ils mangent en riant et en jouant grossièrement. Ils se bousculent, se roulent sur l’herbe, s’embrassent. Mais bientôt,

un esclave

Mes amis, il y a Épictète. N’avez-vous pas honte ?.. Devant lui…

Les esclaves s’éloignent.


un autre esclave

C’est vrai. Nous n’y pensions pas. Allons de l’autre côté du bosquet. Et ne faisons pas trop de bruit.


un autre

On dit : « Tel maître, tel esclave. » Mais nous valons mieux que Porcus et nous savons respecter les hommes respectables.


un autre

As-tu vu Fluctus et Le Petit Carnéade ? Ils semblaient ivres avant boire. Et on les appelle des philosophes, tout comme Épictète ou Serenus. Et Porcus aussi se prétend philosophe.


un autre

Il y a de bons philosophes et de mauvais philosophes, comme il y a de bons maîtres et de mauvais maîtres.


un autre, sombre

Il n’y a que de mauvais maîtres.


un autre, avec un rire acre

Il suffit à mon indignation de dire : « Il y a des maîtres ! »


CHAPITRE V (↑)

En mangeant des figues



épictète

Rendons grâce aux dieux, mon Arrien, qui nous ont donné la vie. Remercions-les aussi de tous les secours qu’ils nous accordent pour la soutenir, comme l’eau, le vin, l’huile, et ce pain, et cette figue, et en général tous les fruits de la terre. Mais, en même temps, souvenons-nous qu’ils nous ont donné quelque chose d’infiniment plus précieux, je veux dire la faculté qui se sert de toutes ces choses, qui les éprouve et qui les met chacune à son prix.


serenus

Je suis un peu choqué, Épictète, de t’entendre toujours parler des dieux comme si tu y croyais.


épictète

Aimerais-tu mieux que j’en parle comme Porcus ?


serenus

Non pas. Mais comme Épicure. Pour ne point heurter le peuple, il enferme les dieux sur l’Olympe dans des plaisirs sans inquiétude ; il les fait tels que des sages réunis dans un jardin heureux, et ils ne se soucient des hommes non plus que le sage de la cité. Mais, dès que nous sommes entre philosophes, nous avouons que ces dieux paresseux n’existent point.


épictète

Je ne puis faire le même aveu. Car je crois que les dieux existent et qu’ils s’occupent des hommes comme du reste de l’univers.


serenus

Je crains de ne pas te comprendre. D’abord je remarque que Socrate, Platon, Chrysippe et toi, vous parlez tantôt des dieux, tantôt de Dieu. Crois-tu à plusieurs dieux ou à un seul Dieu ?


épictète

Je crois au divin. Par conséquent, je crois tout ensemble à un seul Dieu et à plusieurs dieux.


serenus

Explique-moi ces paroles qui me semblent contradictoires.


épictète

Quand je considère l’Ordre ou la Raison — ce sont deux noms du Divin ; mais tu aimeras peut-être mieux que je dise la Loi — qui gouverne l’ensemble des choses, j’adore Dieu. Si j’examine le détail du monde et si j’admire, ici, là, ailleurs, multiplement, la Beauté, l’Ordre, la Raison, la Loi, j’honore les dieux. Mais affirmer que la nature obéit à des lois, ce n’est pas nier que, dans les profondeurs, ces lois se rapprochent amoureusement et s’enlacent en une Loi. Le cercle ou la sphère ne sont pas des négations, mais au contraire des affirmations rayonnantes, du Centre. Et le Centre, nécessaire à l’épanouissement harmonieux, crée nécessairement l’épanouissement harmonieux.


serenus

Tu me parais obscur comme Chrysippe lui-même. Toutefois, j’essaie de te comprendre. Vous croyez que tout est réglé. Nous croyons que tout arrive au hasard. Votre univers est un sage que vous aimez ; notre univers est un fou que nous dédaignons. Mais il y a un point sur lequel nous sommes d’accord. Tu ne te représentes pas Dieu ou les dieux comme un homme ou comme des hommes.


épictète

Quelques uns croient que le monde a la forme humaine. Moi, je suis persuadé que la forme sphérique est plus parfaite ; je suis de l’avis de Chrysippe qui imagine le monde, et par conséquent Dieu, sous cette forme. Mais ce détail est presque indifférent. L’important, c’est de savoir qu’il y a un Dieu dans le monde comme il y a une vertu dans le sage.


serenus

Ton Dieu, si je te comprends bien, c’est une sorte d’effort, de tension.


épictète

Oui, comme la raison, comme la liberté.


serenus

Au fond, ce qui nous sépare, c’est que les stoïciens voient toutes choses sous la catégorie du travail harmonieux. Vous entendez l’effort comme une musique ; nous l’entendons comme un cri ou un grincement. Nous voyons que le hasard agite le monde comme un enfant secoue son crépitaculum, et nous nous réfugions dans le repos.


épictète

Je crois que tu dis vrai touchant les deux doctrines.


serenus

Mais votre Loi, qui n’est personne, ne mérite pas plus le nom de Dieu que notre Hasard, qui n’est personne.


épictète

Le Hasard n’est rien ; la Loi est quelque chose.


serenus

Peut-être. Mais ils ne sont pas plus personnels l’un que l’autre.


épictète

Le sage est moins personnel que les autres hommes. Passions, désirs, craintes, il est affranchi de la plupart des particularités par quoi les autres hommes se définissent. Le crois-tu moins homme ?


serenus

Je ne sais. Mais, quand on parle d’un dieu, on se le représente comme un homme plus fort et immortel. S’il cesse d’être une personne, il cesse d’être un dieu. Et tu as tort, pensant autrement que le populaire, de parler comme le populaire.


épictète

Le langage, ô Serenus, n’a pas été fait par les philosophes, mais par le peuple. Nous n’avons pour parler que les mots du peuple. Mais nous leur donnons un sens moins matériel et plus riche, de façon à porter dans notre grange un peu plus de grains, un peu moins de paille. Les langues traitent toutes choses comme les religions populaires traitent les dieux ; elles ramènent tout à la forme humaine. Et, entendues par des oreilles viles, elles ne peuvent dire que des choses viles. Notre langage philosophique, pour dire les choses nobles, n’a que des mots sans noblesse et les choses divines, il les chante avec des paroles humaines. Quand je dis : « Le sage seul est heureux, » le peuple se représente un bonheur fait d’or, de viandes, de vins et d’esclaves ; et il m’accuse de mentir. Toi, tu sais que je dis vrai et que le bonheur ne se compose point d’éléments grossiers. Parce que le mot bonheur est entendu de beaucoup dans un sens bas, de quelques-uns même dans un sens criminel, est-ce une raison pour que nous négligions de proclamer le bonheur du sage ? Quand je dis que le méchant est esclave, le peuple ne comprend point. Car il pense que César ne porte jamais de chaînes, ne reçoit pas de coups de fouet, n’obéit pas à des ordres donnés d’une voix dure. Et le peuple rit de moi. Mais toi, tu sais que le méchant est esclave et tu ne m’appelles pas menteur quand mes paroles — homme, je n’ai que des paroles humaines — dressent devant des yeux trop naïfs des images trompeuses et ridicules. Pourquoi me reproches-tu donc de parler des dieux qui sont, comme tu reprocherais à un enfant de parler des dieux qui ne sont pas ? Tous les mots ont été volés par les apparences Nous devons les leur reprendre et les rendre aux vérités.


serenus

Cependant…


épictète

Depuis longtemps la sottise a tué tous les mots et le mensonge a enseveli les cadavres les plus nobles dans des tombes de boue. Mais le sage n’est pas un muet. Chaque fois qu’il a quelque chose à dire, la puissance de sa sincérité ranime pour un instant les paroles dont il a besoin et les redresse.


serenus

Quand tu dis « dieu » pour désigner quelque chose qui n’est pas dieu, je crains que le mot traîne dans ton esprit un reste des haillons populaires, Un dieu est toujours une idole.


épictète

Et moi je crains, Serenus, que, pour supprimer la grossièreté de certains mots, vous ne supprimiez les choses mêmes et leur beauté. Les épicuriens me paraissent semblables à des montagnards qui n’ont jamais vu la mer. Dans les fables qu’ils entendent sur Neptune, ils aperçoivent des impossibilités ou des invraisemblances ; et ils nient l’existence même de l’Océan.


serenus

Ta similitude ne s’applique point à nous, mais à d’autres. Ce sont les Eléates qui nient le monde ; ce ne sont pas les épicuriens.


épictète

Tu as raison. Vous êtes comme des gens qui affirment la mer, mais ils ne veulent point voir sa vie et sa beauté. Ils nient à la fois le Neptune populaire, homme, barbe et trident, et le Neptune philosophique, qui est l’ordre merveilleux de la mer. Ils prétendent que les marées s’agitent au hasard et ils nient la Loi qui soulève et apaise, à des intervalles réguliers et dans des limites précises, le sein innombrable de l’Océan.


CHAPITRE VI (↑)

Les chrétiens


Épictète et Serenus se taisaient depuis quelques instants, et leur repas était fini. Mais ils ne se hâtaient point de se lever. L’ombre était douce à Serenus et le silence d’Épictète écoutait des harmonies intérieures. Or,

serena, indiquant à Arrien les figues qui restaient inutiles sur la pierre du tombeau

Vas-tu laisser perdre ces biens que t’envoya par ma main le dieu d’Épictète ?


arrien

Si je mangeais ces fruits après que je me suis promis de n’y point toucher, les dieux seraient blessés d’une plus grande perte.


serena

Ô l’orgueilleux, ô l’impie, ô le Salmonée, il estime une fermeté, qui est son œuvre, à plus haut prix que ces figues, qui sont l’œuvre même de Dieu.


arrien

Tes arguments, Serena, sont des sourires, mais tes paroles sont moins puissantes que tes lèvres. Les dieux savent que je ne méprise pas leurs présents. Je les honore en usant de la faculté qu’ils m’ont donnée de distinguer ce qu’ils ont fait pour moi d’avec ce qu’ils ont fait pour les autres. La chouette d’Athéna ne mangera pas ces figues, qui ne lui seraient pas nourrissantes ; mais de petits oiseaux viendront qui s’en nourriront eux et leur chant harmonieux. Ces figues ne sont pas la nourriture qui convient maintenant à la fermeté de mon âme… Pourquoi d’ailleurs mérites-tu toi-même les reproches que tu adresses aux autres ? Pourquoi ne manges-tu pas ces fruits que tu regrettes de voir inutiles ?


serena

C’est que j’ai mangé assez de figues pour un repas.


arrien

Moi aussi. N’exige pas que ta mesure devienne ma mesure. Ces figues, maintenant que tu es rassasiée, seraient un poison à ton corps. Maintenant que je leur ai dit : « Non », si j’étais plus faible qu’elles, elles seraient un poison à mon âme.


serena

Ô l’ingénieux ennemi de lui-même…


arrien

Je suis l’ami d’Arrien autant que tu es l’amie de Serena. Mais ils n’aiment pas les mêmes choses tous les deux, et les choses qu’ils aiment l’un et l’autre, il ne les placent pas au même rang dans l’ordre de leurs préférences. C’est pourquoi nous faisons à nos amis des présents différents : tu as offert quelques figues à Serena ; j’ai donné à Arrien une petite victoire.


serena

Ces figues ne t’auraient fait aucun mal.


arrien

Tu continues la même faute, ô la plus belle des épicuriennes. Tu continues à vouloir être ma mesure. Tu es semblable à une chèvre qui me dirait : « Homme, pourquoi ne manges-tu pas comme moi de cette excellente ciguë qui me nourrit et me soutient ? »


serena

Tu es déjà subtil comme un grec et intraitable comme un romain.

Épictète restait enfermé dans sa méditation ; Serenus s’endormait à demi dans la joie fraîche qui le berçait ; Serena tourmentait Arrien et Arrien était tout entier occupé à se défendre. Aucun d’eux ne voyait le monde extérieur et ils eurent comme un sursaut de réveil quand une voix forte et voisine leur adressa un étrange salut. Ils regardèrent, presque éblouis, deux hommes qui marchaient, vêtus de blanc, dans la lumière intense du soleil

l’un des deux hommes, disait

Salut, frères. Je vais dans le monde comme un riche qui, sans pouvoir s’appauvrir, distribue à ceux qu’il rencontre la fortune, la joie et l’indépendance. Écoutez-moi ; car je vous apporte en présent le royaume de Dieu. Écoutez-moi, car j’annonce la Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth.

Le mouvement qui releva un peu Serenus fut comme un sourire négligent. Et, légèrement appuyé sur le coude,

serenus répondit

Ô chrétien, les hommes que tu vois, disciples de Zénon ou du divin Épicure, ont des doctrines harmonieuses. Mais va, si tu veux, jusqu’à l’hôtellerie que tu peux apercevoir, toi qui te tiens debout au milieu de la route, et tente la conquête de Porcus, de Fluctus et du Petit Carnéade. Ceux-là ne risquent rien et ils n’auront nulle perte à pleurer, s’ils échangent leur sottise contre ta folie.


le chrétien

J’accepte tous les combats et j’espère toutes les victoires. Jésus de Nazareth est venu pour sauver tous les hommes, ceux que tu méprises comme ceux que tu admires. Mais c’est à vous que je dois parler maintenant ; mon Dieu me retirerait son salut et sa grâce, si je négligeais le salut des meilleurs.


serenus

Le rédempteur Épicure est venu pour sauver les meilleurs et ils n’ont pas besoin de ton Jésus ou de toi. Vous êtes des sauveurs de populace, et il n’y a pas ici de public pour vous… Mais quel est donc l’homme qui te suit ? Je crois le reconnaître.


le chrétien

C’est mon nouveau disciple, le dernier fils que j’ai donné à la Lumière. Parle, Pierre, afin que ta voix rende témoignage à la puissance et à la miséricorde du Dieu des chrétiens.


pierre

Serenus, je te reconnais comme tu me reconnais. Hier je m’appelais Marcus Spicillus et j’étais préteur. J’ai transmis à Épictète, à toi et à quelques autres les ordres de César. Mais ce matin je les ai fait connaître à Théophile, philosophe et chrétien. Les voies du Seigneur sont merveilleuses, comme dit mon maître. Cet homme a prononcé des paroles devant moi comme on allume des flambeaux. Dans l’océan des ténèbres j’ai vu. J’ai vu un chemin de lumière, où Théophile marchait comme un messager et comme un guide. J’ai abandonné, pour le suivre, mes biens périssables et mes honneurs mortels. Il m’a baptisé dans le Tibre et l’eau, qui est sale à des yeux grossiers, l’eau que Rome trouve impropre à la boisson, au bain et à tous les usages du corps, a purifié mon âme. Maintenant je l’emporte en innocence sur celui même qui n’a commis aucune faute personnelle. Je suis plus pur que l’enfant qu’un chrétien n’a point lavé de la souillure originelle. Mais c’est à mon maître de vous expliquer ces choses étonnantes et vraiment divines. Qu’il exerce sa puissance sur vous comme il l’a exercée sur moi. Il a fait de moi un homme nouveau, tout différent du vieil homme et heureux d’avoir dépouillé le fardeau d’iniquités et d’erreurs. J’ai abandonné jusqu’au nom du misérable que je fus et, dans ma vie nouvelle, je m’appelle Pierre, comme le plus grand des apôtres du Christ.


épictète

Qu’est-ce que Théophile a pu te dire de plus que nous ?


pierre

Tu me promettais le bonheur ici-bas. Comme la joie que je possédais, ton souverain bien s’arrêtait aux limites de ma vie. Et le bonheur que tu affirmais, par orgueil et par envie, non pour rendre témoignage à la vérité, était pauvre, sans or, sans éclat, sans jouissances. Ah ! le ridicule bonheur, et inconcevable : un malheur plutôt que tu décores arbitrairement d’un nom immérité. Mais lui, si tu savais ce qu’il m’a promis. Ô l’éblouissement de mes yeux ! J’entrerai par la mort dans un bonheur royal et éternel. Je serai plus riche que César, plus puissant que César ; je porterai sur la tête une couronne d’or vivant et de gemmes vivantes. Chacun des plaisirs médiocres auxquels je renonce, me sera rendu centuplé. Ô l’intensité des voluptés célestes. Ô abîme de joie que ma langue ne saurait célébrer, dans lequel se fond et se disperse mon imagination éperdue. Et cette joie, infinie de violence douce, cette joie, dont la seule prescience me fait trembler plus qu’un premier amour, sera infinie en durée. Je serai un Dieu qui jouit, non point pendant l’espace étroit d’une vie terrestre, mais pendant une vie — entendez-vous ? — qui ne s’achèvera jamais. J’avais un seul désir, multiplier mes richesses et mes voluptés : mon Dieu les multipliera au-delà de ce qu’on peut concevoir. J’avais une seule crainte, la mort qui m’arracherait tout. Voici que c’est elle, la mort bienfaisante, qui me donnera tout. Ma crainte est devenue mon espérance. Derrière la porte ténébreuse et immobile qui me faisait reculer, j’aperçois la lumière infiniment mouvante de joies plus qu’impériales et qui ne cesseront point. Pour être impérator quelques années, on consentirait aux plus durs travaux et à tous les sacrifices. Moi, je serai heureux comme mille impérators, pendant l’interminable, pendant l’inépuisable éternité.


épictète

Ô mercenaire. Tu ne t’es pas conquis. Tu t’es vendu. Mais ton Dieu est-il assez vil pour accepter de tels marchés ? Réponds-moi, Théophile. Un de tes frères m’a conté que Jésus de Nazareth chassa du Temple les changeurs et les marchands qui y trafiquaient. Crois-tu qu’il accepte ce marchand et cet usurier dans son église ?


théophile

Il appelle à lui tous les hommes. Et il a promis de payer un verre d’eau donné en son nom plus que César ne paierait tout sang répandu. Écoute la Bonne Nouvelle, ô Epictète, et tes sacrifices cesseront d’être vains, tes austérités deviendront la porte noble de la joie. Écoute la Bonne Nouvelle, et mon Dieu t’ouvrira un paradis plus beau et plus ombreux que les jardins de Salluste, plus farci de délices que le palais des Césars. Mais, si tu refuses de l’écouter, ta sainteté apparente devient un piège aux âmes incertaines et pour le Seigneur une injure, dont il te punira. Il te plongera pour l’éternité — entends-tu et comprends-tu ? pour l’éternité, toujours, toujours, toujours — dans les ténèbres extérieures où sont les pleurs et les grincements de dents.


épictète

Ô l’étrange Janus que tu prêches, avec sa figure de promesse et sa figure de menace. Son visage droit est celui d’un marchand qui sourit pour obtenir de moi je ne sais quel troc ; mais sa face sinistre ressemble à celle d’Acco, d’Alphitto ou de quelque autre fantôme imaginé par les vieilles femmes pour effrayer les enfants. Apprends-le donc, Théophile, il n’est pas au pouvoir du plus injuste des dieux de faire pleurer Épictète.


théophile

Mon Dieu est tout-puissant et sa colère est terrible.


épictète

Hier ton disciple me parlait de César comme aujourd’hui tu me parles de ton Dieu. Aucun dieu ni aucun César n’est tout-puissant. Jupiter lui-même a été vaincu par la fermeté immobile de Prométhée. La volonté du sage est une limite devant laquelle s’arrêtent frémissants les hommes et les dieux.


théophile

Mon Dieu franchit toutes les limites. Sois certain qu’il te fera pleurer un jour. S’il t’aime, bientôt tu pleureras de joie. Mais, s’il te hait, le lendemain de ta mort tu pleureras de douleur et de rage.


épictète

Ô vieil enfant qui m’attribues des attitudes puériles.


théophile

Nous sommes tous des enfants entre ses mains irrésistibles. Espère en lui et tremble de lui déplaire. Il est écrit : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.


épictète

La sagesse affranchit de toute crainte et de toute espérance.


théophile

La sagesse humaine est orgueil et folie. La vraie sagesse, c’est de s’agenouiller et de prier.


épictète

Les dieux veulent que je les honore debout et le front dressé vers le ciel.

Théophile se jette à genoux. Il croise les bras sur sa poitrine et baisse la tête. Pierre imite son attitude.

théophile

Ô Jésus, fais tomber des yeux de ces hommes les écailles qui les ferment à ta lumière. Illumine-les de ta vérité, pénètre-les de ta grâce. Et que la violence ou la douceur de ta main les conduise ou les précipite dans le chemin du salut.


serenus

Ce fou parle comme un corybante.


théophile

Ô Seigneur, que ton nom soit sanctifié, que ton règne arrive, que ta volonté soit faite.


épictète

Ta dernière parole est sage. Et je crois entendre, au milieu de folies barbares, un vers de Cléanthe. Je puis prier avec Cléanthe et avec toi, Théophile. Dieu, qui es la loi de l’univers et du sage, par toi ce qui est excessif rentre dans la mesure, la confusion devient ordre et la discorde harmonie. Que ta volonté, forme qui embellit la matière et le chaos, rythme qui embellit le mouvement, s’accomplisse en l’univers et que je l’accomplisse en moi.


théophile

Car toi seul, ô Dieu, sais ce qui est bien, et nous marchons dans les ténèbres.


épictète

Je ne blasphémerai point, ô Dieu, et je ne t’accuserai point de m’avoir perdu dans les ténèbres comme un homme méchant perdrait un enfant, car tu m’as donné le flambeau de la raison.


théophile

Faible flambeau, que les passions agitent et éteignent.


épictète

Mon âme est une nappe d’eau. Les vents des passions peuvent, si je n’y veille, la soulever et la troubler. Et la lumière que Dieu répand sur elle semble agitée elle-même. Mais seul le reflet flotte et le soleil est au-dessus de la région des vents.


théophile

Que ta volonté, Seigneur, soit faite sur la terre comme au ciel.


épictète

Le ciel est en chacun de nous. C’est à moi de veiller sur mon ciel et d’y faire la volonté de Dieu.


théophile et épictète, ensemble

Ô Dieu, que ta volonté soit faite.


CHAPITRE VII (↑)

Une lutte philosophique


Porcus revenait vers le bosquet entre Fluctus et Le Petit Carnéade. Ils se donnaient le bras et titubaient. Ils riaient grossièrement. Historicus marchait seul un peu en arrière, toujours aux aguets, hagard buveur d’horizons.
Théophile et Pierre, qui se dirigeaient vers le bourg, les rencontrèrent à mi-chemin. Ils s’arrêtèrent devant les ivrognes et

théophile, étendant les bras en croix, proclama :

Écoutez la Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth.


porcus

Toutes les bonnes nouvelles sont dans le falerne. En ce moment, je suis César lui-même ou, plus heureux, le porc élargi et dilaté par le plaisir d’être parfaitement repu. Si les dieux qu’Épicure en échange de la paix accorde au vulgaire comme un tribut menteur et ridicule existaient réellement, je serais un dieu qui sur l’Olympe, bauge sublime, rit et digère.


le petit carnéade

Va plus loin, charlatan, vanter ton onguent : nous ne sommes pas malades. Tels les dieux que portent les nuages, nous nageons parmi des vraisemblances heureuses.


fluctus

Irréels et flottants, nuages nous-mêmes et vaines apparences, nous sommes continuellement dispersés et groupés par l’irréalité heureuse des zéphyrs. Mais toi, spectre blanc, aussi irréel que désagréable, évanouis-toi pour laisser occuper tout notre horizon par les fantasmagories plaisantes.


théophile

Ô sépulcres qui n’êtes même pas blanchis, vous portez la laideur grimaçante de la mort et du néant aussi bien que leur puanteur. Je m’éloigne en secouant vers vous la poussière de mes sandales. Malheur à vous qui riez dans le temps, car vous pleurerez dans l’éternité.


le petit carnéade

Ce sera vraisemblablement moins ennuyeux que de t’entendre.

Les chrétiens continuent leur route vers le bourg. Les ivrognes et Historicus se dirigent vers le bosquet.

fluctus

Ah ! te revoilà, Épictète. Tu es plus laid, plus boiteux et plus menteur que la vérité même. Écoute seulement deux ou trois tropes et tu sentiras fuir toutes tes certitudes et tu te sentiras toi-même fuir de tous côtés dans l’irréalité de l’espace. Je vais te détruire en moins de temps qu’il n’en faut pour nier le temps.

Il prend le manteau d’Épictète avec ses deux mains. Il le secoue en disant :

Écoute le premier trope.

Épictète reste impassible. Mais Arrien bouscule Fluctus qui tombe à terre.

arrien

Arrière, fumier.


épictète

Pourquoi maltraites-tu cet envoyé des dieux qui m’apportait, sans doute, une épreuve utile ?


fluctus, étendu et s’agitant

Quelle chose fragile et instable, la vérité ! Il n’existe que des êtres particuliers, avoue Aristote. Or voici à terre un être particulier, un individu, mille fois plus vrai, si misérablement irréel soit-il, que toutes les vérités générales réunies.


porcus

Ah ! ah ! ah ! est-il drôle ! est-il bêtement ingénieux… Allons, Fluctus, relève-toi et ne touche plus Épictète : il est gardé par un dogue jaloux.

Historicus aide Fluctus à se relever.

fluctus

Debout ou à terre, je n’en existe pas davantage. Et tu commets, délicieux Porcus, une faute philosophique en choisissant entre des irréalités indifférentes.


porcus

Quand tu as à droite l’irréalité d’une amphore d’eau et à gauche l’irréalité d’une amphore de falerne, tu choisis, ô Fluctus. Et, malgré l’habitude qui, d’ordinaire, fait agir ta main droite, voici qu’elle reste immobile mais ta gauche se tend, avide et peu philosophique, vers l’irréalité capiteuse.


fluctus

C’est que mes habitudes mêmes sont irréelles et indifférentes.


le petit carnéade

Avoue donc que la vraisemblance gauche est vraisemblablement plus agréable que la vraisemblance droite.


fluctus
Je suis trop irréel pour rien avouer.
le petit carnéade

Fais-toi académicien, délicieux Flactus. Notre doctrine de la vraisemblance est vraisemblable. Nous n’allons pas aux extrêmes. Nous nous tenons au milieu comme toute vertu et toute virilité.


porcus, riant

Le sexe de la femme est-il donc placé autrement ?


fluctus

Non, Petit Carnéade, tu ne m’entraîneras pas. Ma doctrine est plus amusante que la tienne. Elle trouble davantage les philosophes et elle fait mieux rire les riches imbéciles. N’est-ce pas, Porcus ?


porcus, riant

Oui, c’est toi le plus drôle de tous.


fluctus

Et puis, mon Petit Carnéade, ta doctrine est trop bête. Tu admets le vraisemblable en niant le vrai. C’est insensé. Comment peut-il y avoir quelque chose de semblable à ce qui n’existe pas, une réalité modelée sur un néant ? Comprends-tu ces choses, Porcus ? As-tu jamais vu le portrait ressemblant de la Chimère ? Eh bien, ce voleur de Petit Carnéade te vend, au prix de beaucoup de falerne, le portrait ressemblant de la Chimère…


porcus, riant

Ah ! qu’il est amusant.


le petit carnéade

Tu es insuportable, Fluctus. Je ne t’insulte pas, moi, quoique tu ne donnes rien en échange du falerne.


fluctus

Je ne donne rien parce qu’il n’y a rien.


le petit carnéade

Voleur, marchand de bulles de savon !


fluctus

C’est amusant, les bulles de savon. Ça porte le soleil avec toutes ses couleurs. Et ça prouve que le soleil n’existe pas, ni les couleurs. Car les bulles sont de belles et honnêtes apparences qui crèvent toutes seules, comme je crève, moi, ces apparences lourdes et sans probité qu’Épictète et toi appelez des arguments.


le petit carnéade

Prends garde à Arrien, et prends garde à mon bras.


fluctus, saisissant le Petit Carnéade par sa longue barbe blanche

Écoute le premier trope.


le petit carnéade, levant la main

Si je ne craignais de chagriner Porcus, notre hôte généreux…


porcus

Ne crains pas. J’aime les gladiateurs grotesques.

Fluctus et le Petit Carnéade se battent. Porcus rit aux éclats, et ses mains serrent ses flancs.

fluctus, frappant

Que ton irréalité attrape ceci.


le petit carnéade, frappant

Voilà qui te prouvera ma vraisemblance et la tienne.

Ils roulent ensemble sur le sol.

épictète

Arrien, regarde ces ilotes.


serena

Triste spectacle, et qui déshonore la philosophie.


épictète

À peu près comme des chiens qui se battent déshonorent l’humanité.


serena

Ils sont odieux. Historicus, sépare-les.

Historicus relève les deux adversaires II les assied au bord de la route, à distance l’un de l’autre, et il dit sévèrement : Le premier qui remue aura affaire à moi.

fluctus, gémissant

Tu es témoin que c’est lui qui a commencé.


le petit carnéade, pleurant

Vous avez tous vu que c’est lui.


CHAPITRE VIII (↑)

La pituite de Porcus



porcus

En regardant Fluctus et le Petit Carnéade, je comprenais l’utilité de la philosophie. Et j’étais incliné à remercier la Providence, qui m’a donné deux jouets si amusants. Hélas ! il n’y a pas de Providence. Je n’en veux d’autre preuve que cette pituite désagréable qui fait incessamment couler mon nez, me désolant et m’incitant à blasphémer les néants divins.


arrien

Esclave que tu es ! pourquoi la Providence t’a-t-elle donné des mains ? N’es-tu même pas capable de te moucher ?


porcus

Il vaudrait tout de même mieux qu’il n’y eût point de pituite dans le monde.


arrien

Et ne vaudrait-il pas mieux te moucher que d’accuser la Providence ?


serenus

C’est un grand malheur qu’il existe des Porcus, et des Fluctus, et des Petit Carnéade. Non seulement ils font la philosophie ridicule aux yeux du vulgaire. Mais encore ils ne peuvent toucher un argument sans le rendre inepte. Midas, le roi aux longues oreilles, transformait en or ce qu’il touchait. Ce riche aux oreilles longues transforme en boue l’or qu’il touche.


arrien

L’or n’est que de la boue en puissance. Il est lourd des voluptés, des bassesses et des crimes d’hier. Il est gros des débauches, des avilissements et des forfaits de demain. Et n’importe quel homme, le sage excepté, est un accoucheur qui fait enfanter à l’or tous les miasmes, toutes les fièvres, toutes les pestes.


serenus

Nous sommes d’accord, Arrien, quoique ton âpreté me paraisse puérile. Mais tes paroles manquent d’à propos et ne répondent point à ce que je disais. Je lamentais qu’un argument solide et riche devînt aux mains d’un imbécile je ne sais quelle pauvreté sordide et informe. Je m’irritais parce que la vérité traduite par Porcus est un bruit ridicule, comme un vers de l’Iliade qu’un âne essaierait de braire. Ce nigaud, avec sa pituite, t’a permis de le railler ; et tu crois maintenant avoir triomphé d’Épicure et démontré la Providence. Tu te trompes, Arrien. Une victoire matérielle sur un Thersite n’offre aucune gloire ; non plus une victoire philosophique sur un Porcus. César lui-même, le risible vainqueur des Cattes, n’organise pas un triomphe quand il a tué une mouche.


arrien

Que veux-tu dire ?


serenus

La pituite de Porcus est un petit désagrément ridicule. Mais pourquoi le mal existe-t-il ? S’il y a une Providence toute bonne et toute puissante, pourquoi le bien ne règne-t-il pas ? Pourquoi les maladies ? pourquoi la mort ? pourquoi les crimes ?


arrien

Dieu n’est pas tout puissant. Mais il lutte contre la matière comme le sage lutte contre son corps.


serenus

Ton Dieu, s’il existe, aime mieux les bons que les méchants. Pourquoi voyons-nous les méchants plus heureux que les bons ?


épictète

Ô Serenus, si Épicure t’entendait, il te renierait pour son disciple. Quelle conception basse tu te fais du bonheur en ce moment !


serenus

Épicure ne me renierait point. Car le bonheur dont jouit le sage est l’œuvre du sage. Mais les biens extérieurs, qui seuls dépendent de tes dieux, pourquoi les donnent-ils aux méchants plutôt qu’aux bons ? Voilà le partage inexplicable, si on admet une Providence. Il est mieux de croire que toutes choses vont au hasard. Mais les méchants ont plus de richesses parce qu’ils ne songent qu’aux richesses et parce que, aucun scrupule et aucune pudeur ne retenant leurs mains, ils en prennent plus que les autres.


épictète

Les choses indifférentes dont tu parles vont en effet au hasard.


serenus

Alors à quoi sert ta Providence ?


épictète

Ô présomptueux ! Tu exiges que mes dieux soient moins sages que toi ; et les choses indifférentes que nous méprisons, tu veux que la Providence, semblable au vulgaire, les tienne en estime.


serenus

Je n’ai pas besoin de la Providence pour être sage. Et, d’après toi, elle se désintéresse du partage des richesses, des dignités et des voluptés. Elle laisse le hasard donner à l’infâme Domitien non seulement les trésors et l’empire mais aussi un corps plus beau et plus sain que celui d’Épictète. En un mot, c’est mon Dieu, le Hasard, qui règle les choses extérieures, et la volonté de chacun de nous règle les choses intérieures. Il me semble que j’ai le droit de te demander quel domaine reste à ta Providence et à quoi elle peut bien servir.


épictète

Ingrat ! Pour que tu sois sage, il faut d’abord que tu sois, et que tu sois doué de raison. Tu n’es pas ton œuvre à toi-même, et non plus tes facultés. Est-ce toi qui as fait les couleurs ou qui t’es donné des yeux capables de les voir et de les distinguer ? Es-tu l’auteur de la lumière et des formes, ou est-ce toi qui as rendu le spectateur capable de voir le spectacle ? Admire et adore les merveilleuses correspondances de l’homme à l’univers… Ingrat ! Serena est belle, et tu as des yeux pour jouir de sa beauté. Cette rencontre ne te semble-t-elle pas providentielle ? Le hasard talonnant et maladroit, ou plutôt indifférent, t’aurait laissé aveugle comme un fragment de ténèbres qui marche ou bien il aurait groupé en laideurs folles les atomes qui composent toutes les femmes. Compare les rochers où le hasard ébaucha grossièrement des formes monstrueuses avec les statues dont l’harmonie est l’œuvre d’un sculpteur. La Minerve de Phidias, même si tu ignorais son origine, ne te paraîtrait point l’ouvrage du hasard. Mais tu prends Serena et tu prends le monde pour les travaux de l’ouvrier aux mille mains contradictoires et aveugles.


serenus

Tu ne crois pas à un Dieu extérieur au monde. Comment peux-tu parler d’œuvre et d’ouvrier ?


épictète

Je dis de même que tu es l’ouvrier de ta sagesse, quelle qu’elle soit. C’est par le dedans que se font les plus belles œuvres, le sage et le monde.


serenus

Ainsi ta Providence fait tout. Quel ouvrier occupé…


épictète

Pas plus occupé que ton hasard.


serenus

Mon hasard est un dieu heureux et qui fait tout sans s’occuper de rien.


épictète

Ce n’est pas ainsi que les harmonies s’obtiennent. Ton hasard est incapable de faire un vers d’Homère, et tu veux qu’il ait fait Homère ?


serenus

Et cette Providence, qui règle tout, apparemment connaît tout, jusqu’aux moindres coudes de mes actions, jusqu’aux derniers replis de mes pensées ?..


épictète

Sans doute.


serenus

Ô Épictète, on est heureux et malheureux de disputer avec toi. On est heureux car tu dis souvent des choses aussi belles qu’Épicure lui-même. On est malheureux, parce qu’il y a dans la plupart de tes erreurs une noblesse qui empêche de les combattre avec la vigueur nécessaire. Quand, par un hasard extraordinaire, ton opinion se trouve à la fois sans vérité et sans beauté, on éprouve je ne sais quel étonnement qui paralyse. On aurait peut-être besoin de rire. Mais on respecte trop le père et on n’ose couvrir de risées la fille absurde. Mais on sourit, attristé, en se disant : « Voilà pourtant une fille d’Épictète ! » Et on hésite à s’avouer qu’elle est laide et qu’elle est folle.


épictète

Tu vois que je suis boiteux, que je suis vieux, que je suis laid. Je ne suis pas assez injuste pour me fâcher si on me dit ces vérités ou toute autre vérité. Donc, si quelqu’une de mes pensées te paraît boiteuse et faible comme moi, ne doute pas de le dire. Tu te dois et tu me dois d’être sincère.


serenus

Je rirais donc, ô Épictète, si un autre voulait me persuader que toutes les actions humaines sont vues par la divinité sans qu’une seule lui échappe. Car les hommes sont innombrables sur la terre et chacun d’eux s’agite beaucoup : on ne saurait voir tant de choses à la fois.


épictète

Ris sans te gêner, mon Serenus. Tu ne me blesseras point. Et tu auras raison de rire, toi qui ne veux pas comprendre que toutes les choses du monde ont entre elles une liaison.


serenus

Quand même je t’accorderais pour un instant ce lien universel, quel avantage en tirerais-tu contre moi ?


épictète

Je te ferais avouer que les choses terrestres sont régies par les choses célestes.


serenus

Comment me le ferais-tu avouer ?


épictète

Vois, te dirais-je, comme toutes les choses de la nature arrivent dans les temps marqués, comme chaque saison vient fidèlement à son heure. À l’approche et à la retraite du soleil, quand la lune croît ou décroit, la face de la nature change. Puis donc que toutes les choses de ce monde et nos corps même sont si liés et si unis avec le tout, comment peux-tu imaginer que notre âme, bien plus divine que cet univers visible, en soit seule détachée et qu’elle ne soit pas unie et liée avec la divinité qui l’a créée ?


serenus

Mais comment peut-on voir en même temps toutes ces choses si différentes et si éloignées ?


épictète

Combien d’opérations différentes ton esprit et le mien, qui ont des bornes si étroites, ne font-ils point ? Ton esprit embrasse les choses divines et les choses humaines ; il raisonne, il divise, il juge, il consent, il nie. Combien d’images différentes, combien d’idées contraires ne renferme-t-il pas ? Quand tu me réponds, ton esprit contient tout ensemble ta pensée et la mienne… Le soleil éclaire en même temps une grande partie du monde. Et celui qui a fait le soleil n’éclairera pas la terre entière ?


serenus

Mais mon esprit ne fait ses opérations que successivement et considère les objets l’un après l’autre.


épictète

Peut-être. Mais qui t’a dit que ton esprit fût aussi étendu que la divinité même ? Considère pourtant combien d’objets ton œil embrasse à la fois. Tout ce qui est devant toi jusqu’à l’horizon, tu le vois en cet instant. Et quelque chose pourrait se dérober à celui qui a fait ton œil si petit et ton regard si grand. Juges-en toi-même.


serenus

N’importe. Il est impossible de comprendre qu’on puisse voir à la fois autant de choses que tu en montres à ta divinité. L’esprit est accablé par cette pensée. Or quand une pensée accable l’esprit, elle est fausse.


épictète

Regarderons-nous comme fausses toutes les pensées qui accablent l’esprit de Porcus ?


serenus

Tu railles, Épictète.


épictète

Alors quel est l’esprit que nous choisirons ? Quelle balance déclarerons-nous capable de porter et de peser toute la vérité ?


serenus

Prends garde, Épictète. Tu vas réjouir Fluctus.


épictète

Ne crains rien, Serenus. Mais ne regarde plus comme une opposition invincible de la raison ce qui n’est qu’un caprice et une faiblesse de l’imagination.


serenus

Pourtant…


épictète

Pour moi qui sais et qui aime l’harmonie de l’univers, ce qui serait vraiment incompréhensible, c’est que la divinité ne connût pas tout à la fois. Si tu enfouis une statue de Phidias, en laissant la tête découverte, un sculpteur te dira la taille de la statue. Et peut-être il devinera sa pose, quel dieu elle représente, quels attributs porte sa main. Car il sait que dans une statue le tout est en rapport avec chacune des parties. Mais le monde est mieux ordonné qu’une statue de Phidias et Dieu est plus intelligent que le sculpteur qui nous expliquerait ces choses. Le moindre détail nécessite l’univers et, regardé par des yeux assez pénétrants, le contient. Dans ce ruisseau dont tes doigts toucheraient le fond sans que ton coude soit mouillé, tu te vois et tu me vois et tu vois se balancer la grâce des grands arbres du bosquet. Dans la parole que tu prononces, dans le geste que tu fais ou dans la pensée douteuse qui ne parvient pas à se formuler en toi, Dieu voit l’univers s’étaler dans toute son étendue, se prolonger dans toute sa durée. Et dans n’importe quel point de l’univers, dans n’importe quelle minute, même ancienne ou lointainement future, Dieu entend le son assuré de ta parole, ou le chuchotis de ta pensée hésitante, ou le frôlement du geste que tu fais sans le savoir toi-même.


CHAPITRE IX (↑)

On voit courir le boiteux Épictète


Venant du bourg, une clameur grandissait. Épictète cessa de parler. Et, comme Serenus ouvrait la bouche pour lui répondre, il fit avec la main le signe qui demande le silence. Un instant, tous écoutèrent.

épictète

Mon Arrien, aide-moi à courir vers ce bruit. Je reconnais sa laideur honteuse. C’est la clameur de la foule quand elle va tuer quelqu’un.

Soutenu, presque porté par le vigoureux Arrien, Épictète court. Serenus, Serena, Historicus courent avec lui.

porcus, assis

Il est d’une mauvaise philosophie de courir au danger.


fluctus

Il est toujours d’une mauvaise philosophie de courir.


le petit carnéade

Surtout pendant la digestion.


fluctus

Hi ! hi ! hi ! Laissez-moi rire. Voyez ce que devient l’impassibilité fameuse d’Épictète.


porcus

Ah ! ah ! ah ! Il semble un enfant que son père traîne par la main. Et sa barbe blanche flotte devant lui comme le linge qu’on attache au cou des petits pour que leur bave ne salisse pas la prétexte.


le petit carnéade

Oh ! oh ! oh ! délicieux Porcus, tu as l’imagination d’un poète comique. Si tu le voulais, tu écrirais des fables plus amusantes que celles de Terentius Afer ou même d’Accius Plautus.


porcus

Sans doute, mais j’ai mieux à faire. Tiens, où sont-ils ? On ne les voit plus. Nous sommes volés.


le petit carnéade

Si on allait, d’un endroit sûr, assister à ce qui va se passer. Certainement, oh ! oh ! oh ! le spectacle sera drôle.


fluctus

Oui, oui. Et puis peut-être, hi ! hi ! hi ! on va tuer quelqu’un. Épictète l’a dit.


le petit carnéade

Hein, si on tuait Épictète ?..


porcus

Ce serait bien fait. Cet orgueilleux qui a l’air de mépriser tout le monde, même moi qui suis riche comme César…


fluctus

J’aimerais bien voir tuer en même temps cette brute d’Arrien qui m’a fait tomber quand je ne lui parlais même pas.


porcus

Mais, si on tuait Serena, ce serait un spectacle plus beau, qui troublerait mieux le cœur et exciterait mieux les sens.


le petit carnéade

Oh ! oui.


porcus

Le bruit doit venir du forum. L’hôtellerie a des fenêtres d’où nous verrons tout sans danger. Allons à l’hôtellerie.


fluctus

Et puis il reste du falerne. Allons à l’hôtellerie.


le petit carnéade

Il resté du falerne ? Allons vite à l’hôtellerie.


CHAPITRE X (↑)

Livrés aux bêtes


Le forum du bourg. Sur toute la place, le peuple grouille et crie. À une fenêtre haute de l’hôtellerie, la tête de Porcus entre la barbe noire de Fluctus et la barbe blanche du Petit Carnéade. Contre le mur de l’hôtellerie, Théophile, Pierre, Historicus, Arrien. Devant eux, Epictète, Serenus, Serena. Pierre, blême, presque défaillant, s’appuie au mur. Théophile, les yeux brillants, le visage illuminé d’une clarté intérieure, s’agite, veut passer devant. Historicus et Arrien le retiennent par des mains vigoureuses et des paroles douces.

historicus

Oui, Théophile, tu aimes ton dieu comme on n’aima jamais aucun dieu. Tu es un phénomène historique nouveau et noble… Si je cherchais bien, peut-être les bacchants et certains initiés.. N’importe, tu es un beau spectacle. Et ton visage chante une âme de courage, d’amour et d’espérance… Mais ce que tu veux, c’est faire commettre un crime par ces hommes. Pour que ton dieu t’aime mieux, tu veux qu’il haïsse davantage tous ces hommes ? Est-ce juste ? Et n’es-tu pas semblable, en ce moment, à un riche avide qui vole des pauvres ?


théophile

Je veux mourir pour mon Dieu. Je veux que mon sang témoigne en faveur de mon Dieu.


historicus

Je t’ai entendu dire un jour que tu portais dans ton cœur la vaste charité du genre humain. Aime donc ces hommes auxquels tu venais annoncer la Bonne Nouvelle. Tu les appelais tes frères et tu voudrais, pour ton avantage particulier, pour ton bonheur à toi seul, pour ton salut égoïste, les inciter à un crime, les faire descendre plus bas dans le mal, les pousser plus près des ténèbres extérieures. Ô menteur qui prétendais sauver leur âme et qui veux tuer leur âme. Aime donc ces hommes, si tu étais sincère, aime tes frères au lieu de n’aimer que Théophile. Ne sois pas au pays de l’âme ce qu’est Porcus au pays de la chair, un être sans générosité et qui ne songe qu’a ses voluptés personnelles.


théophile

Il y a dans tes phrases, mêlés avec des impiétés, des mots qui sont nobles et chrétiens. Mais presque tous les docteurs prêchent le martyre.


historicus

Presque tous, dis-tu. La foule ne monte pas aux sommets généreux et le troupeau prend volontiers le chemin qui descend. Mais quelques-uns de tes docteurs, ceux qui ont écouté en eux-mêmes la parole divine, ont compris que tu n’as pas le droit de condamner des centaines d’hommes pour essayer de te justifier et de te glorifier, Ils ont compris que tu commets un crime si, dans l’espoir que ta voix montera plus haut vers ton dieu proclamé, tu fais injurier ton dieu par des voix nombreuses.


théophile

Que dis-tu ? Tu m’ébranles. Je ne sais plus…


historicus

Mais si, tu sais. On n’a pas le droit d’exciter la colère des fous, des ivrognes ou des enfants. Ces gens sont fous de fureur ; ces gens sont des enfants lâches et cruels qui, dès qu’ils se voient nombreux, recherchent la joie de torturer et de tuer ; ces gens ont bu le plus capiteux des vins, le désir du meurtre. Si tu les excites, ces êtres sans raison, c’est toi qui es coupable des actes que tu leur fais faire. Ne sois pas le gymnosophiste qui allume son bûcher et qui se glorifie de mourir. Tais-toi, Théophile. Un seul mot de toi, et l’incendie devient irrésistible. Mais c’est toi qui seras coupable de ta mort. Ces hommes ne sont pas plus responsables que le bois du gymnosophiste, ou le glaive que Néron appuya sur sa poitrine, ou le poison bu par Hannibal. Ta mort, — entends-tu, chrétien ? — serait un suicide et, si je suis bien informé, le dieu des chrétiens défend le suicide.


théophile

Oui, le vrai Dieu interdit de quitter son poste et je ne vois plus clair…


arrien

Dans le doute, abstiens-toi. L’homme qui court dans l’obscurité désire tomber.


théophile

Je m’abstiendrai de provoquer ces hommes. Mais je ne fuirai pas. Ils diraient que je suis moins brave qu’Épictète et que la religion est inférieure à la philosophie.


historicus

Nous ne te demandons pas une lâcheté ; nous te demandons d’éviter une folie. Reste avec nous en silence. C’est tout. S’il le faut, nous mourrons avec toi.


théophile

Seigneur, accorde-moi la grâce de mourir et de mourir avec ces hommes nobles qui sont dignes de te connaître. Ainsi ils deviendront chrétiens par le baptême du sang. Et ce n’est pas mon âme seule, c’est un bouquet d’âmes qui montera vers toi en offrande odorante.


historicus

N’oublie pas la promesse et tais-toi.

Théophile prie en silence.
La foule, de plus en plus nombreuse, pousse des cris variés. Elle semble hésiter, divisée encore. Mais, tout à coup elle s’unit en une clameur formidable :

Mort aux chrétiens ! mort aux juifs !

Puis les paroles sont diverses, quoique toutes haineuses. C’est pourtant moins terrible que la clameur unanime. Écume qui brille sur la noire houle de démence et de meurtre, quelques mots jaillissent distincts jusqu’aux chrétiens et aux philosophes.

Mort aux ennemis des dieux !

Parmi les mille cris indiscernables qui grondent en tempête, celui-là s’élève, isolé d’abord et unique, donnant à l’orage un verbe. C’est comme le chant d’une voix au milieu des instruments retentissants. C’est le coryphée qui se détache d’un chœur de bacchants et qui va donner une direction précise au tumulte dionysiaque. Bientôt, en effet, le cri est répété, d’ici, de là, multiple et fécond. Il rallie enfin la foule des violences. Et c’est, de nouveau, l’effroyable clameur universelle :

Mort aux ennemis des dieux ! mort aux ennemis des dieux !

Le chœur, maintenant, a trouvé, avec la plus forte parole de haine, le rythme le plus meurtrier. Et il répète, obstinément :

Mort aux ennemis des dieux !

Une partie de la foule avance. Il semble qu’on voie, sur une mer démontée, des têtes d’animaux féroces. Ces hommes ayant dépouillé leur masque de civilisés, les faces bestiales hurlent, éloquentes comme des museaux de tigre, la soif du sang ou, déjà fouilleuses comme des groins de porcs, l’amour de la boue que fait le sang.
Mais, derrière ceux qui se précipitent, des cris surgissent comme des chefs qui ordonnent une halte :

Non, non, n’avancez pas. Nous voulons voir. Nous voulons notre part… À coups de pierre. À coups de pierre.

Les premiers rangs hésitent devant ces légitimes réclamations. Ils s’arrêtent, énormes flots suspendus. Mais les cris, rendus exigeants par un premier succès :

Vous êtes trop près. Nous ne voyons rien. Nos pierres vous blesseraient. En arrière, en arrière.

Un désordre étrange, un tumultueux recul de fous qui voudraient avancer. Et la grande clameur reprend :

Mort aux ennemis des dieux !

Les gens se baissent en une hâte frémissante. Ils se relèvent et les bras se dressent, armés de pierres.

épictète tend vers la foule une main de calme. La beauté de son assurance tranquille obtient l’étonnement et presque le silence. Il dit :

Il n’y a pas seulement des chrétiens ici.


la foule

Eh ! bien, partez. Venez avec nous. Nous ne voulons tuer que les chrétiens.


épictète

Vous ne tuerez personne ou vous nous tuerez tous. Il ne sera pas dit que seuls les chrétiens sont braves.


quelques-uns dans la foule, paraissent retournés par cette parole

C’est vrai, c’est vrai,

Et un mot court :

C’est Épictète. Vous savez, c’est Épictète.

Même quatre ou cinq vivats éclatent :

Tu as raison, tu as raison. Vive Épictète !

Mais des voisins furieux font taire ces approbations. Des coups de poing sont échangés. Des gens tombent sous cinquante agresseurs. Et la foule, de nouveau, semble unanime. Pourtant deux hommes se sont détachés d’elle, sont venus auprès des philosophes.

épictète

Voici deux braves qui veulent aussi mourir pour ne pas abandonner tout l’honneur aux chrétiens. Mais laisse tomber ces pierres, peuple généreux qui, trompé un instant par des fous et des misérables, comprends vite ton erreur et leur mensonge. Et il n’y aura d’honneur que pour toi, peuple.

Hélas ! les cris sont comme des mains furieuses qui entourent, qui agrippent, qui déchirent l’étoffe des paroles. Un mot parfois leur échappe, que son isolement prive de force et de sens. Les phrases qui, entières, avec leurs nobles plis, inspireraient peut-être une émotion respectueuse, ne sont que lambeaux déchiquetés, loques informes, haillons ridicules, et dont on rit.
Et voici que le peuple chante de nouveau, par la grande clameur unanime, son âme de démence et de haine :

Mort aux ennemis des dieux.

Mais Serenus, tenant de la main gauche Serena, fait un pas vers la foule. Et il lève la droite. Le peuple, intéressé, les regarde.
Des réflexions s’échangent :

Qu’ils sont beaux ! Et comme ils ont l’air de s’aimer !

On leur crie :

Venez ! venez ! Vous êtes trop beaux pour mourir. Vous n’avez pas vidé la coupe des baisers.


serenus

Mort aux ennemis des dieux ! Ce cri…


la foule

Oui, oui, tu as raison Mort aux ennemis des dieux. Parle, toi.



quelqu’un, dans la foule

Toi qui portes comme une beauté de plus la barbe philosophique si laide aux autres visages, parle. Explique à ces mauvais philosophes que nous avons raison et que les dieux aiment ce que nous faisons.


serenus

Mort aux ennemis des dieux…


voix dans la foule

Oui, oui, c’est cela.


serenus

Ce cri est absurde


une voix dans la foule

Que dit-il ?


une autre

Eh ! bien, donne-nous un autre cri.


une autre

Le cri n’a pas d’importance. Ce sont les pierres qui feront la vraie besogne.


serenus

Un autre cri, et qui nous mette tous d’accord. Voici : Vivent tous les dieux !


quelques-uns

Oui, c’est cela. Vivent tous les dieux !


d’autres

Il y a des dieux impurs qui viennent d’Asie.


d’autres

Ce sont des dieux quand même. Vivent tous les dieux !


serenus

Il y a des accusations absurdes. Les dieux sont trop éclatants pour qu’un homme de sens puisse les nier. Mais, si un aveugle nie le soleil, il faut le plaindre au lieu de le tuer.


des voix

Que dit-il ?


d’autres

C’est cela.


d’autres

Mais non. C’est absurde. Il est contre nous. C’est un fou.


serenus

On a toujours accusé de nier les dieux ceux qu’on a voulu tuer. Socrate d’abord. Puis les épicuriens parce qu’ils honorent des dieux heureux et sans souci. Les épicuriens…


voix dans la foule

Les épicuriens ? Ah ! oui, Porcus est épicurien. Vivent les épicuriens ! Vive Porcus !


une voix

Porcus nous a jeté par la fenêtre de l’hôtellerie des figues, des noisettes, des amandes. Généreux, il avait mêlé à ces fruits des monnaies de cuivre. Il nous a donné la joie d’une sportule inattendue ; plus la joie de courir, de nous bousculer, de conquérir quelque chose ; plus la joie de rire en voyant les autres courir et se bousculer. Que Porcus soit béni pour les jeux qu’il a improvisés sur notre forum pauvre.


une autre voix

Tu oublies le plaisir de voir rire Porcus comme l’un de nous. Il n’est pas fier. Il est bon. Vive Porcus !


toute la foule

Vive Porcus !


quelqu’un
Montrant la fenêtre de l’hôtellerie.

Le voilà ! le voilà !.. Porcus, descends au milieu de nous. C’est toi qui jugeras.

Porcus fait signe qu’il descend. Il disparait de la fenêtre. La foule l’appelle. Il reparaît à la porte de l’hôtellerie. Des acclamations enthousiastes le reçoivent.

un homme, aux formes athlétiques.

Monte sur mes épaules, ô Porcus. Que tous aient la joie de te voir. Ton visage en fleur est déjà une sportule pour les yeux.

On hisse Porcus sur les épaules de l’homme. La foule applaudit. L’homme va se placer devant le groupe des philosophes.

la foule

Parle, Porcus, parle.


porcus

Vivent les dieux, vive le peuple et vive Porcus !


la foule

Oui, oui, vive Porcus.


porcus

Et vive tout le monde.


quelqu’un dans la foule

Non, non. Mort aux ennemis des dieux.


une voix autoritaire

Écoute, Porcus. On ne peut pas vouloir la gloire du peuple et la vie des ennemis du peuple. On ne peut pas respecter les dieux et respecter les ennemis des dieux. Écoute, Porcus. Ces hommes sont des chrétiens, des juifs impurs, des ennemis de tous les dieux et de toutes les nations. Ces hommes méritent mille fois la mort. Viens au milieu de nous, toi que nous aimons et qui nous aimes, afin que nos pierres t’épargnent.

L’homme, portant toujours Porcus sur ses épaules, entre dans la foule. Porcus ne s’y oppose pas. Arrien, dans un mouvement d’indignation, va se jeter devant eux. Mais il s’arrête. Comme éclairé d’une lumière soudaine, il se frappe le front, sourit et les suit.

la voix autoritaire

Qu’on donne une pierre à Porcus. Que notre bienfaiteur Porcus ait l’honneur de lancer la première pierre.

On donne une pierre à Porcus. Il la lance maladroitement, en tremblant. Il atteint Serena au front.

serenus

Ô lâcheté !


serena

Je n’ai point de mal, mon Serenus : il ne t’a pas blessé.


porcus

La voix du peuple, c’est la voix des dieux.

En disant ces mots, il hausse légèrement les épaules et ouvre des bras larges, dans le geste qui écarte les responsabilités. Un remous de la foule, à ce moment, bouscule l’homme qui le porte. Porcus tombe et quelques pieds marchent sur lui.

porcus

Aie ! aïe ! vous m’écrasez.

Épictète s’avance sur la même ligne que Serenus et Serena.
Tous trois veulent parler.

arrien, dans la foule

Épictète, Épictète. Qu’il parle.


quelques voix timides

Laissez parler Épictète. Parle, Épictète, parle.


arrien

Épictète parle sans art et sans artifice. Épictète dit toujours la vérité. Épictète est du peuple. Épictète a été esclave. Épictète n’a jamais menti.

De divers côtés, dans la foule, on répète les paroles d’Arrien.

arrien

Écoutons quelqu’un qui n’a jamais menti.


quelqu’un, goguenard

Oui, oui. Voici un spectacle rare. Regardons, citoyens, comment s’ouvre une bouche qui n’a jamais menti.


un autre, à ses voisins

N’est-ce pas ? C’est bien plus amusant comme ça que si on les avait tués tout de suite ?..


plusieurs

Oui, c’est plus amusant. Il ne faut tuer les victimes qu’à la fin de la fable. Écoutons toute la fable. Qu’il parle, qu’il parle, l’acteur boiteux.


une voix

Mais parle donc, barbacole.


une autre

Parle donc, vieux palliatus.

Quelques-uns se mettent à frapper du pied en mesure et réclament :

Épictète, Épictète.

Peu à peu toute la foule les imite, parmi des rires. Épictète lève la main et ouvre la bouche. Mais le bruit est trop grand ; on n’entend pas ses paroles.

quelqu’un

Ecoutons. Favorisons-le de notre langue. Allons, palliatus ; allons, barbacole ; allons, héros boiteux et qui as oublié de t’embellir d’un masque, lance-nous ta tirade.


plusieurs

Taisez-vous, taisez-vous, écoutons.


toute la foule, parmi des rires

Écoutons, écoutons.


épictète

Hommes, mes frères, vous en qui j’aime les parents des dieux…


une courtisane

Épictète, tu es beau. À toi mon cœur.

Elle continue, en riant et en faisant un geste obscène.

Viens le prendre. Il brûle. Viens, je t’aime.


épictète

Moi aussi, je t’aime, ô ma sœur infortunée…


une voix

C’est très drôle.


d’autres

Tais-toi, tyran. Fais comme nous. Écoute.


une voix forte

Le premier qui m’empêche d’entendre, je l’assomme.


épictète

Je t’aime, ma sœur, du même amour dont j’aime tous les hommes, ceux-là surtout qui croient aux dieux, comme vous tous ici…


la foule

Oui, oui.


épictète

… Et comme les chrétiens, et comme Théophile…


la foule

Non, non. Ce sont des ennemis des dieux.


arrien

Épictète n’a jamais menti.


quelques voix

Epictète n’a jamais menti.


épictète

Viens ici, Théophile, et dis hautement ta croyance.


quelqu’un

Par Hercule, c’est plus amusant qu’au théâtre.


un autre

Je crois bien. On dirait une fable ingénieuse. Et pourtant c’est un combat où du sang coulera. Et nous jouons un rôle dans la comédie ; et nous remporterons une victoire. Nous sommes des spectateurs qui s’amusent et qui se moquent des acteurs. Et les acteurs naïfs nous répondent. Et tout à l’heure nous serons des gladiateurs qui triomphent.


un autre

Ces chrétiens sont comme des mirmillons pris aux filets des rétiaires.


un autre

Et les rétiaires victorieux, c’est nous.


la foule

Taisez-vous. Regardez. Qu’est-ce qu’ils font ?

Théophile est venu sur le devant. Épictète l’embrasse. Quelques-uns applaudissent. La plus grande partie de la foule pousse des huées. Dès qu’un peu de silence se fait,

épictète, tenant Théophile par la main

Parle, mon frère.


théophile

Je crois en Dieu…


épictète

Vous entendez ?


théophile

Le Père tout-puissant..


épictète

C’est Jupiter.


théophile

Non, non.


historicus, derrière Théophile, lui pinçant le bras.

Tais-toi. Tu as promis.


quelques-uns dans la foule

Il a blasphémé Jupiter.

Théophile entre en une sorte d’extase. Enfermé dans la profession ardente de sa foi, il n’entend plus le sens des paroles qu’on lui dit. Comme en un jour de trouble joyeux on jette en quelque coin où on les retrouvera demain les épîtres d’affaires, son esprit repousse en je ne sais quelle partie obscure les sons qu’il entendra et comprendra plus tard. Mais Théophile se tait mécaniquement dès qu’un autre parle et mécaniquement, dès que le silence se fait, il continue le symbole.

épictète

Non, le chrétien n’a pas blasphémé. Il ne dit pas Jupiter. Mais les Grecs disent Zeus, et vous ne les croyez pas ennemis des dieux. Ils proclament Héra au lieu de Junon et ils nomment Minerve Athéné ou Athéna. Nous ne les injurions pas pour des différences qui ne sont que dans les mots. Celui-ci dit : « le Père tout puissant. « Et nous, ne disons-nous pas quelquefois : « Le Père des dieux et des hommes » ?


une voix

Mais il n’a qu’un dieu.


épictète

Tu te trompes. Son Père tout-puissant a un fils qui est dieu. Écoute et tu apprendras… Continue, Théophile.


théophile

…Créateur du ciel et de la terre…


épictète

C’est-à-dire : Père des dieux et des hommes.


théophile

… Et en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur…


épictète

Vous entendez.


théophile

…Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie…


épictète

Écoutez. Il honore un troisième dieu et il honore la Mère des dieux.


théophile

… À souffert sous Pontius Pilatus ; a été crucifié, est mort…


épictète

Le fils du Père tout-puissant et de Marie a souffert et est mort comme le fils de Jupiter et d’Alcmène.


théophile

… À été enseveli, est descendu aux enfers, et le troisième jour est ressuscité d’entre les morts…


épictète

Ainsi Hercule, Orphée et d’autres héros descendirent au royaume de Pluton et remontèrent parmi les vivants.


voix diverses dans la foule

C’est vrai… Il croit à Hercule.,. Il adore Jupiter… Il adore la Mère des dieux… Il a un dieu qu’il appelle l’Esprit… Il a beaucoup de dieux… Vive Théophile.


le petit carnéade, à la fenêtre de l’hôtellerie

L’Esprit qu’il adore, c’est le dieu d’Aristote, la Pensée de la Pensée.


fluctus, auprès de lui, le bousculant

Tu mens. C’est l’Intelligence d’Anaxagore.


arrien, dans la foule

Les chrétiens sont des philosophes. Ils adorent, sous des noms plus beaux, les dieux du peuple.


une voix dans la foule

Les chrétiens sont des dévots d’Hercule. Moi, j’ai compris. Les stoïciens aussi aiment beaucoup Hercule. C’est pourquoi Épictète, philosophe stoïcien, a protégé son frère, le philosophe chrétien.


la foule

Vive Epictète, vive Théophile.


quelqu’un

C’est ennuyeux, tout de même : on ne tuera personne aujourd’hui. Allons-nous-en.


un farceur

La fable est finie. Applaudissez, citoyens.


voix diverses, dans la foule qui diminue

D’abord son nom veut dire : ami des dieux… Il adore Hercule… Les chrétiens sont des philosophes, ce sont des stoïciens.


quelqu’un

Non, ce sont les stoïciens qui sont des chrétiens.


un ancien soldat

Il faudrait tuer les stoïciens comme les chrétiens.


un homme du peuple

Tu parles toujours de tuer, ô brute. Ces anciens soldats sont des tigres.


l’ancien soldat, donnant un coup de poing

Voilà pour t’apprendre à insulter l’armée.


l’homme du peuple, rendant le coup

Voilà pour punir ta brutalité.

Les deux hommes se gourment. Le reste de la foule s’attroupe en riant autour du pugilat. Elle jette aux deux combattants des encouragements et des quolibets.

un vieillard, en s’éloignant, à un jeune homme qui l’accompagne

Tu comprends, il y a trois sortes de stoïciens. Il y a les cyniques qui ne portent pas de tunique. Il y a les chrétiens qui ne portent pas de manteau. Et puis il y a les vrais stoïciens qui portent la tunique et le manteau court.


CHAPITRE XI (↑)

La faute d’Épictète



théophile

Je suis honteux, Épictète, des choses que tu as dites devant la foule. Dieu, sans doute, me jugeait indigne d’être son témoin jusqu’à mourir pour lui. Tes paroles passaient devant moi comme les sons masqués d’une langue étrangère. Maintenant voici qu’elles reviennent, découvertes et claires, avec leurs figures sacrilèges. Tu as faussé la doctrine chrétienne. Tu as déformé la vérité. Tu t’es trompé lourdement ou bien tu as menti.


épictète

Je n’ai pas menti.


théophile

Alors laisse-moi instruire ton ignorance. Quand tu sauras, tu croiras.


porcus

Tout le monde m’accuse de lâcheté, moi seul. Voici pourtant Théophile qui, pour protester, a attendu la fin du péril.


serena

Tu oses encore parler, Porcus ! Tu oses encore accuser quelqu’un !


porcus

Je n’ose plus te regarder, Serena. C’est un châtiment suffisant. Mais je ne m’imposerai pas silence. Œdipe était plus coupable que moi, je suppose : il s’est crevé les yeux, il ne s’est pas coupé la langue.


serenus

Laisse dire à Porcus, ma Serena, les sottises qu’il voudra. Ses grognements ne peuvent plus faire partie de nos conversations.


porcus

Tu es trop sévère pour moi. Combien de braves eurent une heure de défaillance.


serenus

Oui, mais la honte est une éducatrice qui enseigne beaucoup de choses aux hommes et dont les bêtes ne comprennent pas le langage. Je te considère désormais comme une bête, toi qui ne sais point rougir et écouter en silence les leçons de la honte.


théophile

Porcus a aussi bien que toi une âme immortelle. Sois humble, Serenus. Nous ne savons pas qui Dieu veut sauver, qui il veut condamner.


porcus

On prétend que les chrétiens sont des fous. Voici Théophile qui est plus sage à lui seul que tous ces philosophes. S’il n’y avait pas l’impôt des juifs, l’animadversion de César et la haine du peuple, je crois que je me ferais chrétien.


théophile

Tu trouverais parmi nous des frères indulgents à tes fautes passées. Et notre Dieu t’aimerait. Car la miséricorde du Seigneur est infinie et il paie le même salaire aux ouvriers de la première heure ou à ceux qui, lourds d’une longue paresse, entrent dans sa vigne à la dernière heure.


porcus

Oui, mais, une fois dans sa vigne, comme tu dis, et parmi du raisin non foulé, il n’est plus permis de boire à la coupe des voluptés ?..


théophile

Sans doute. Mais la vie éternelle…


porcus

Ta vie éternelle, c’est loin et ce n’est pas sûr. Moi, j’aime l’immédiat et le certain. Je ne jeûne pas aujourd’hui dans l’espoir de mieux manger demain. Décidément, je ne me fais pas chrétien.


théophile

Nous causerons de nouveau, Porcus. Et peut-être le Seigneur éclairera ton âme.


porcus

Oui, Théophile, nous causerons. Tu n’es pas plus bête qu’un autre philosophe de renoncement. Et, dans ce que tu dis, il y a du vrai et du faux.


théophile

La Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth n’est que vérité.


porcus

Nous examinerons ces choses plus à loisir. Maintenant je vais voir ce que font mes esclaves. Je leur ai ordonné de nous suivre à cent pas de distance. Ils sont beaucoup plus loin. Et voici qu’ils s’asseoient au bord de la route. Que signifie ?..

Il part.

serenus

La chaleur est lourde. Et Serena marche avec peine. Voici un peu d’ombre. Asseyons-nous aussi, voulez-vous ?

Ils s’asseoient.


théophile

J’expliquais tout à l’heure, Épictète, cette chose étrange. Dieu ne m’a pas permis de t’entendre clairement quand tu parlais. Chacune de tes paroles blessait la vérité et blessait mon âme. Mais j’étais comme le soldat qui ignore sa blessure tant que le combat n’est pas fini. Maintenant, je la sens, douloureuse.


historicus

Tu m’avais fait une promesse, d’ailleurs.


théophile

Oui. Et les limites des promesses sont difficiles à déterminer.


historicus

Crois-en un historien. Toutes les questions de frontières sont difficiles.


théophile

Et puis votre générosité me troublait. Vous étiez venus vous jeter dans mon péril. Mon péril n’était plus à moi seul. J’avais le droit, le devoir peut-être, de mourir. Avais-je le droit de vous tuer ? D’abord il m’a semblé que, partageant mon supplice, vous partageriez ma gloire et que mon Dieu accepterait des chrétiens baptisés de leur sang. Mais voici Serenus et Serena qui ne croient même pas au divin. Voici Historicus ; il considère toutes les religions comme égales et il les étudie avec la même curiosité profane que les guerres des peuples ou les traités des rois. Peut-être l’un de vous aurait blasphémé en mourant. Peut-être je vous aurais condamné à la mort éternelle, vous si nobles que Dieu assurément, pourvu que je lui en laisse le temps, vous éclairera. Je l’avoue, quand j’ai commencé à dire ma croyance je tremblais de ma responsabilité… Cette inquiétude, sans doute, était indigne du Seigneur. Elle était un péché contre l’Espérance, qui est une de nos vertus. C’est pourquoi Dieu, tout en laissant mes oreilles ouvertes aux paroles d’Épictète, a fermé mon intelligence… Seigneur, que ta volonté soit faite et que ton saint nom soit béni.


épictète

Je ne vois pas en quoi j’ai faussé tes doctrines. Il y a quelque chose de commun entre tous ceux qui croient aux dieux. C’est ce que j’ai dit. Et aussi que les noms des dieux m’importent peu. Les religions des hommes sont des langages où des mots différents disent les mêmes choses. Quand je traduis en latin un vers d’Homère ou une proposition de Chrysippe, nul ne m’accuse de mentir. D’ailleurs, on ne peut pas dire toutes les vérités à la fois. Si tu m’invites à lutter de vitesse avec toi, je refuserai en disant : « Épictète est boiteux ». Mais, si tu désires que nous examinions ensemble une doctrine, je ne te répondrai pas : « Épictète est boiteux. » Ce serait hors de propos. Me reproches-tu de n’avoir pas dit les vérités qui convenaient ?


théophile

Je te reproche d’avoir dit des erreurs. Car je n’ai pas plusieurs dieux, mais je confesse un seul Dieu, seigneur du ciel et de la terre.


épictète

Tu as confessé le Père tout-puissant. Tu as confessé le Fils. Tu as confessé l’Esprit. Tu as trois dieux.


théophile

Non. J’ai un seul Dieu en trois personnes.


épictète

De même, je crois que le monde n’a qu’une âme. Cependant je parle des dieux sans mentir, parce que cette âme a des manifestations multiples, innombrables. Et tantôt je me sens perdu, heureux, dans l’unité de Dieu. Tantôt un autre bonheur élargit et multiplie mon esprit et je suis la thymélé entourée d’un chœur vivant de dieux.


théophile

C’est que tu ne sais pas la vérité. La vérité, je te le répète, c’est un seul Dieu en trois personnes.


épictète

Le Père tout-puissant est-il dieu ?


théophile

Oui.


épictète

Le fils, qui est mort et qui est ressuscité, est-il dieu ?


théophile

Oui.


épictète

L’Esprit est-il dieu ?


théophile

Oui. Mais à eux trois ils ne font qu’un seul dieu.


historicus

Ainsi Cerbère a trois têtes et ne fait qu’un seul chien Ainsi mes cinq doigts forment une main unique.


épictète

Mais Théophile s’exprime mal ou ce qu’il veut dire est vraiment difficile. À ton compte, Historicus, il aurait dit : « La tête droite de Cerbère est un chien tout entier ; sa tête gauche aussi ; et aussi sa tête du milieu. Et cependant Cerbère n’est qu’un seul chien. » Est-ce cela, Théophile ?


théophile

La comparaison est odieuse et sacrilège. Mais tu as compris.


épictète

Tu dis, pour employer l’autre similitude d’Historicus : « Chaque doigt est la main. Cependant il n’y a qu’une seule main. » Ou bien le Père serait-il divin et non pas dieu ? Serait-il seulement une partie, une puissance, une vertu, un aspect de dieu ?


théophile

Tes dernières paroles sont impies. Le Père est Dieu.


épictète

Alors lui seul est vraiment Dieu ?.. Sans doute, il est éternel ; mais, comme les noms l’indiquent, son fils lui est inférieur et fut créé par lui dans le temps.


théophile

Le fils lui est égal. Il lui est coéternel. Et l’Esprit leur est égal et coéternel.


épictète

Le Père et l’Esprit se sont-il faits chair ? Sont-ils nés de la vierge Marie ? Ont-ils été crucifiés sous Pondus Pilatus ? Sont-ils revenus du pays des morts ?


théophile

Le Fils seul s’est fait homme. Le Fils seul est mort. Le Fils seul est ressuscité.


épictète

Et tu continues à soutenir que tu n’as qu’un seul dieu ?


théophile

Un seul Dieu en trois personnes Combien de fois faut-il te le répéter, ô sourd volontaire, ô cœur endurci ?


épictète

J’ai vu des écoliers traduire une phrase grecque en latin. Ils disaient avec exactitude le sens de chaque mot. Mais la phrase qu’ils formaient en les rapprochant n’avait aucun sens. De même, Théophile, je comprends chacune des paroles que tu prononces ; mais, si je les réunis pour en faire un ensemble, je ne comprends plus rien. Le grammairien Épictète ne fait peut-être pas de faute en te traduisant Mais Épictète logicien est inquiet. Sans doute, je ne connais pas assez le reste de ta doctrine et d’autres choses m’éclaireront celle-là. Car souvent la seconde phrase s’allume comme une lumière sur la première phrase et, au matin, le soleil parfois est en retard sur notre regard qui cherche.


théophile

Rien ne t’éclairera la triple Unité et la Trinité une. C’est un mystère. Il faut croire et adorer ; il ne faut pas vouloir comprendre l’incompréhensible.


épictète

Ce que tu dis est indigne d’un homme. Dieu ne t’aime pas, si tu parles sérieusement. Il ne t’a pas donné la raison pour que tu croies sans comprendre et pour que tu adores des paroles sans âme.


théophile

Mais…


épictète

Vous allez, vous autres chrétiens, déclamant contre la sottise du peuple qui honore des images de bois que les vers détruiront. Toi, quand tu veux louer ton dieu, ta seconde parole est un ver qui détruit la première et, plus absurde que le peuple, tu adores le ver en même temps que le bois.


théophile

Il y a, ô Épictète, des vérités supérieures à la raison humaine. Et mon Dieu a eu la bonté infinie de nous les révéler lui-même.


épictète

Que dis-tu ? Ton Dieu a prononcé des paroles qui n’ont point de sens pour nous ?.. Et il veut que nous répétions ces paroles mortes ? Il veut que je berce un cadavre, que j’affirme les ténèbres lumineuses et que je croie à ce que je ne conçois pas ?..


théophile

Il veut que tu aies en sa force plus de confiance qu’en ta faiblesse.


épictète

Ton Dieu aime les paroles creuses comme la Cybèle des corybantes aime le son du tambour et le heurt des cymbales. Mais un philosophe ne consent point à faire avec sa bouche des bruits qui n’ont point de signification. Tu avilis la parole, tu avilis l’homme, tu avilis Dieu. J’aime mieux un athée que quelqu’un qui avilit Dieu.


théophile

Je loue Dieu par-dessus toutes choses. Mon Dieu est tout-puissant ; il est éternel ; il est immense. Il t’entend. Il inscrit tes paroles sur le livre de mort. Repens-toi, afin qu’il inscrive ton repentir sur le livre de vie.


épictète

De quoi me repentirais-je ? Le Dieu que j’adore est Ordre Harmonie, Raison. Ton Dieu à toi est incohérence et folie. Oui j’ai menti devant la foule, sans le savoir ; j’ai donné un sens à des paroles qui n’en avaient point. Je fus l’écolier trop ingénieux. Le maître, plein de malice, lui donne à tourner en latin des mots grecs rapprochés au hasard et qui ne forment point une phrase. Or le disciple a des besoins de logique et de clarté. Il aperçoit une lueur fausse et en éclaire toute l’étendue. Il donne un sens qui vient de lui et s’affirme qu’il l’a découvert dans les mots discordants. Mais le maître rit dans sa malice et taquine de paroles amusantes l’écolier trop ingénieux. Je mérite de telles taquineries. J’ai eu la naïveté de prendre une religion pour une philosophie et de croire que les paroles d’un enfant superstitieux avaient un sens comme les paroies d’un homme raisonnable. Pardonne-moi, Théophile, cette erreur lourde, mais que je confesse.


théophile

Mon Dieu ne te pardonnera ni tes railleries ni ta résistance à la lumière,


épictète

Quelle lumière ?


théophile

La vérité est telle que le soleil. On les voit, on ne les démontre pas. Mais les hommes de mauvaise foi nient ce que voient leurs yeux.


épictète

Tu te contredis, ô délicieux Théophile. Tu parlais tout à l’heure de vérités supérieures à la raison.


théophile

Oui, nos saints mystères.


épictète

Tes saints mystères, comme tu dis, sont des soleils que tu affirmes, mais qu’on ne peut voir. Ou plutôt les mots dont tu te sers nient tout en affirmant. Tu adores des soleils faits de ténèbres et ton ineptie allume ou éteint — on ne sait comment exprimer de telles folies — des astres noirs. Et, parce que je refuse de répéter avec ferveur des paroles contradictoires, tu m’accuses de mauvaise foi.


théophile

J’ai tort de t’accuser au lieu de m’accuser moi-même. Mon Dieu me trouve indigne et mes fautes m’ont privé de la force qui t’éclairerait. Mais tu es coupable quand tu railles les choses saintes.


épictète

Tu injuries les dieux grossiers du peuple par amour pour ton Dieu. J’injurie ton Dieu fou par amour pour la raison. Le divin veut que je repousse les caricatures auxquelles on ose donner son nom.


théophile

Pour ce qui est des mystères, tu ne les comprendras jamais. Mais tu y croiras le jour où Dieu daignera t’envoyer sa grâce.


épictète

La grâce de déraisonner. Merci.


théophile

La folie de la croix vaut mieux que la sagesse du monde.


épictète

Si tu veux dire que l’amour et le sacrifice sont plus beaux que les calculs intéressés, nous sommes d’accord. Mais j’aime la beauté et tu adores je ne sais quelle laideur intellectuelle. Je me livre tout entier à la volonté de mon Dieu qui est Harmonie et Loi. Toi tu te livres à un Dieu qui est Caprice et Déraison.


théophile

Tu dois te reconnaître coupable envers moi. Tu as expliqué une doctrine que tu ignorais et que tu ne parviens pas encore à comprendre.


épictète

J’ai donné un sens à des mots qui n’ont pas de sens. Je t’ai attribué une doctrine, à toi qui n’es qu’une verbosité en démence. Par ce moyen, j’ai retenu des enfants qui, dans une heure de folie, allaient tuer un fou incurable. Si la chose était à recommencer, mes paroles, dites moins naïvement, resteraient pourtant les mêmes. Car il est permis de tirer de la beauté et de la vérité même des bavardages incohérents d’un fou. Car, après tout, tu affirmes Dieu et tu affirmes les dieux. Car les fables diverses ne m’intéressent pas par elles-mêmes, mais seulement par les vérités universelles qu’elles recouvrent. Toi, je le vois maintenant, tu agites des vêtements vides. Mais ils ont encore la forme des nobles corps qu’ils revêtirent. Et, comme on sourit à un souvenir, je salue tes paroles pour leur contenu ancien que ta folie laisse perdre.


théophile

Mais…


épictète

Ta religion est une canéphore tardive. La corbeille qu’elle porte glorieusement ne contient plus de fleurs ; mais un parfum obstiné en émane encore. L’odeur m’a fait affirmer les corolles. Suis-je bien coupable ?


historicus

Tu es innocent philosophiquement. Mais, historiquement, tu es coupable ?


épictète

Que dis-tu, Historicus ?


serena

Je me sens reposée. Si vous le désirez, nous pouvons reprendre notre route.


historicus

Nous le voulons. Est-ce l’habitude de parcourir les siècles ? Je ne sais parler qu’en marchant. Et je vois bien qu’Épictète va me livrer un terrible combat.


CHAPITRE XII (↑)

Le point de vue d’Historicus



épictète

Explique-moi clairement ma faute, cher Historicus.


historicus

T’ai-je accusé, vénérable Épictète ?


serena

Cet historien, insolent tout à l’heure, aurait-il l’intention de reculer maintenant ?


historicus

Non. Mais les taquineries même de Serena ne me feront pas avancer au-delà de mon opinion. En un sens, j’accuse à peu près tout le monde. Mais, dans un autre sens plus important, je n’accuse personne. Vos pensées sont des faits historiques comme la phalange ou la légion. Les unes sont plus puissantes et plus fécondes que les autres ; toutes sont également nécessaires. L’historien explique pourquoi la légion a vaincu la phalange. Mais il sait aussi que les Macédoniens ne pouvaient pas ne pas créer la phalange ou les Romains ne pas créer la légion. Je sais pourquoi Épictète et Théophile ne peuvent pas penser les mêmes choses. Je sais pourquoi Épictète doit, devant des philosophes, triompher de Théophile. Mais la sagesse stoïcienne ne soulève pas les foules comme une grande espérance et, si certaines circonstances possibles, probables même, viennent à se produire, Théophile, pendant des siècles, triomphera d’Épictète.


épictète

Que dis-tu ?


historicus

Rien qui puisse t’inquiéter. Théophile triomphera comme César qui t’exile. Théophile fermera à tes paroles toutes les oreilles et Théophile aura la puissance matérielle. Le chrétien combat César avec des armes qui peuvent triompher. Un jour peut-être le chrétien sera César.


arrien

Et le stoïcien ?..


historicus

Qu’un César soit stoïcien, c’est un accident historique possible. Mais ce serait chose viagère et peu importante. Si un jour, les forces des chrétiens étant accrues, un César habile se fait chrétien, cela pourra être le commencement de quelque chose, le commencement d’une ère nouvelle.


théophile

Le commencement du bonheur de tous ; la volonté de Dieu faite sur la terre comme au ciel,


historicus

La terre ne sera pas plus heureuse qu’auparavant.


théophile

Pourquoi ?


historicus

Une doctrine ne modifie ni un homme ni l’humanité.


arrien

Que dis-tu, Historicus ?


historicus

La vérité. La fleur ne change pas la nature de l’arbre. Et, si j’attache sur un rosier des fleurs de pommier, il faudra que je sois bien sot pour espérer des pommes. Ta doctrine est le produit souriant de ta nature ou, étrangère à toi-même, elle n’est qu’une pauvre fleur stérile et bientôt desséchée.


épictète

Il y a des fleurs qui répandent un parfum agréable ou vivifiant. D’autres sont des poisons.


historicus

Aristote étudiait les poisons avec le même zèle que les graines nourrissantes et des yeux curieux et désintéressés regardent le tigre avec autant d’attention que le bœuf.


serena

Tu me parais reculer devant le combat. Tu avais pourtant défié notre Épictète.


historicus

Épictète, en tant qu’Épictète, ne mérite aucun blâme. Pas plus que Porcus, d’ailleurs, en tant que Porcus. Mais, si Historicus parlait comme Épictète, ce qui est d’ailleurs impossible, Historicus serait coupable.


serena

Cesse de t’exprimer comme un oracle ou comme un chrétien qui dit ses mystères,


historicus

Si je me souviens bien, j’ai dit à peu près : « Tu es innocent philosophiquement, ô philosophe Épictète. Mais, historiquement, tu as commis une faute ». Vous voyez qu’Épictète ne s’est pas ému. Il ne me poursuit pas avec acharnement comme Serena. Épictète, sans doute, m’a compris. Et il sait que j’ai raison, comme il a raison.


épictète

Je veux même essayer de te louer, ô Historicus. Car, à ta manière, tu rends aussi témoignage aux dieux. Tu es le héraut de leur richesse multiple. Et pourtant tu ne regardes que les gestes de l’homme. Ta proclamation deviendrait un chant large comme le mouvement des sphères, si tu connaissais aussi, dans leur variété merveilleuse, les mœurs des animaux, les formes et les habitudes des plantes, les beautés et les propriétés des pierres et des métaux, les prodiges journaliers de la terre, de la mer, des airs et des astres. Mais il faut, après avoir parcouru le détail infini, contempler l’ensemble et aimer Dieu autant que les dieux, l’harmonie profonde de l’univers autant que la diversité opulente de ses aspects. Il ne suffit pas de savoir les petites réalités, il faut adorer la grande vérité. L’histoire, crois-moi, Historicus, n’est pas formée de faits incohérents. Ses événements suivent une pente divine comme les gouttes d’eau qui composent le fleuve. Elle a un rythme comme l’océan. Et le chant d’une lyre, qui est Dieu lui-même, guide sa marche comme la marche du soleil et le cycle des saisons.


historicus

Peut-être.


épictète

Tu n’es pas, histoire, une suite de sons jetés au hasard. Tu es ordonnée comme une musique. Ah ! si nous pouvions connaître tous les changements de n’importe quelle chose dans le temps, nous entendrions une harmonie dont les sons s’appellent les uns les autres. Mais si nous savions complètement un instant de l’univers, nous écouterions une symphonie merveilleuse, des myriades de myriades d’instruments tous divers et qui tous chantent d’accord,


historicus

C’est possible. Chaque être diffère de l’être le plus voisin. Sans quoi, il n’y aurait pas de raison pour qu’ils soient tous deux ; un seul suffirait. Mais chaque être a des rapports avec tous les êtres ; sans quoi il ne pourrait faire partie du monde, il ne pourrait exister. Chaque feuille s’affirme ; aucune feuille ne nie l’arbre ou les autres feuilles.


épictète

Ne te semble-t-il pas que nos deux voix, mon Historicus, viennent de chanter un chœur au Divin ? Mais, d’ordinaire, nous ne parlons pas le même langage et nous sommes entraînés par des préoccupations divergentes. J’estime la science autant qu’elle est utile à la bonne vie. Tu aimes la connaissance pour elle-même, en curieux. Je suis un acteur qui s’efforce de ne point faire de fautes et qui ne songe qu’au rôle dont le Poète l’a chargé. Tu es un spectateur qui rit. Pourvu que la fable soit amusante, peu t’importe qu’on fasse des fautes.


historicus

La fable est toujours amusante. Et tu ne peux point faire de fautes. Porcus joue aussi bien que toi. Et Théophile ne joue pas plus mal. Quand le spectateur accuse un acteur, le spectateur n’a pas compris. Quelques-uns pourtant ignorent leur vrai rôle. Tel se croit le roi, qui est le bouffon. Mais cela aussi fait partie de la pièce. Le disciple ridicule que Théophile traîne après lui est aussi nécessaire que Théophile. Ce pauvre Marcus Spicillus qui se croit Pierre…


pierre

Je suis chrétien.


historicus

Oui, je sais. Comme Porcus est philosophe. Mais votre grossièreté m’est précieuse. Vous m’amusez comme le soldat fanfaron d’Accius Plautus amuse la populace. Et vous n’êtes pas moins indispensables que les personnages fermes et héroïques. Vous exprimez merveilleusement certains côtés de la sottise d’aujourd’hui.


serena

Cet Historicus a défié Épictète. Maintenant, gladiateur timide, il fuit son adversaire ; mais, tourné vers le peuple, il tourmente de paroles les uns et les autres.


historicus

Puisque tu le désires, Serena, je vais expliquer plus clairement ce que j’ai dit à Épictète. Lui répondra, s’il le veut.


serena

Hâte-toi donc.


historicus

La seule vérité est la vérité historique…


arrien

J’aime la vérité historique. Je rêve de devenir un nouveau Xénophon. Il écrivit des événements et il écrivit les paroles mémorables de Socrate. Je ne veux pas laisser perdre les nobles entretiens du Socrate que je connais, les pensées héroïques qui sortent d’Épictète comme le souffle sort de ma bouche. Mais, si les dieux y consentent, je voudrais conter aussi de vastes actions et ces mouvements d’armées qui soulèvent une poussière destinée à retomber bientôt mais assez épaisse un instant et assez puissante pour cacher la lumière. Il y a en moi quelqu’un qui aime les batailles comme il y a quelqu’un qui aime les paroles stoïques. J’admire le soleil immortel et j’admire l’orage dont la fureur magnifique semble, une heure, triompher du Dieu. « Je voudrais être Diogène si je n’étais Alexandre », a dit le Macédonien à qui Aristote avait négligé d’enseigner la véritable hiérarchie des êtres. Je crois entendre le monstre orgueilleux déclarer : « Je voudrais être Hercule si je n’étais l’hydre ». Ou bien le dragon couvert d’écaillés scintillantes siffle : « Je consentirais à être Apollon si je ne pouvais être Python ». Moi je voudrais être à la fois le dédain d’en haut et la puissance d’en bas, Diogène et Alexandre. Ou plutôt — car cette ambition serait folle même chez un Dieu — je voudrais être l’humble miroir, l’onde véridique qu reflète tantôt la beauté sereine et durable du sage, tantôt la fougue hardie du guerrier. Mais je m’égare à dire mon rêve, moi qui n’avais pris la parole que pour te reprocher, Historicus, de sacrifier la vérité philosophique, la plus universelle de toutes les vérités et la seule utile, celle qui, comme la lumière du soleil, embrasse tous les pays et tous les temps, celle qui seule rayonne du bonheur,


historicus

Pour te faire plaisir, mon Arrien, je reconnaîtrai divers degrés de vérité. Mais, crois-moi, c’est au sommet qu’il convient de placer la vérité historique, la seule qui mérite complètement le nom de vérité.


fluctus

Il est toujours impossible de savoir comment un fait s’est passé. Si dix témoins qui ne se sont point concertés disent un même événement, tu croiras entendre dix événements différents Donc, les autres vérités niées par Historicus, la vérité historique détruite par moi, il ne reste plus de vérité. Et, sur je ne sais quelles ruines fuyantes, le conquérant Fluctus triomphe et s’écroule.


le petit carnéade

Il y a des choses vraisemblables. Il est vraisemblable que Domitien est César et que nous partons pour l’exil.


historicus

Qu’y a-t-il d’intéressant dans ce qu’on appelle vérités générales ? Qu’y a-t-il d’intéressant à dire que tous les hommes ont deux jambes ? Et c’est, en quelque sorte, un mensonge, ou plutôt des myriades de mensonges. Car, entre les grosses et courtes jambes qui portent le ventre du Petit Carnéade comme des colonnes doriques porteraient un fronton enflé en forme d’outre et les longues jambes maigres que j’ai dû voler à quelque oiseau pécheur, vraiment que voyez-vous de commun ?


arrien

Parles-tu sérieusement, Historicus !


historicus

On ne doit jamais parler tout à fait sérieusement.


arrien

Alors, continue. Car tes paroles sont plaisantes.


épictète

Et elles contiennent quelque vérité.


historicus

Elles contiennent, dans une enveloppe bariolée, toute la vérité.


épictète

Ton rire est ambitieux, Historicus.


historicus

J’ai la politesse et la modestie de rire de mes paroles presque autant que des paroles des autres. Mais c’est ma seule modestie et ma seule politesse.


serena

Continue donc et marche droit dans le sens de ta pensée. Ou bien nous n’arriverons jamais. Tu es décevant comme ces mers barbares qui montent pour descendre et qui reculent pour avancer.


historicus

Le mouvement de mes paroles incertaines imite peut-être aussi les rythmes alternés de l’histoire. L’histoire, chœur sans coryphée…


serena

Sachant que les femmes sont curieuses et impatientes, tu t’es promis de me mettre en colère. Tu n’y parviendras pas. Mais je me demande si je dois t’écouter plus longtemps.


historicus

Si tu cesses de m’écouter, je cesse de parler.


serena

Je t’écouterai donc, tyran. Mais explique-toi enfin.


historicus

Quand on dit : « L’homme a deux jambes », immédiatement les yeux de mon esprit voient des jambes, qui ne peuvent être à la fois longues et courtes, minces et grosses. Mais ce que je vois est tel que les supports du Petit Carnéade ou tel que mes échasses ou différent des pattes d’éléphant de l’académicien et de mes pattes d’ibis. Ainsi je vois les jambes d’un homme, de quelques hommes, si vous voulez ; je ne vois pas, je ne puis pas voir les jambes de tous les hommes. Votre prétendue vérité ment avec presque autant de bouches qu’il y a d’hommes, qu’il y en a eu et qu’il y en aura. Toute prétendue vérité générale est un bruit imprécis par lui-même, aussi dénué de signification que le grondement du Tibre. Mais mon esprit veut saisir du réel et il transforme le mot général en une image particulière, vérité entourée du bourdonnement de mille mensonges.


arrien

Il n’y a pourtant de science que du général.


historicus

C’est pourquoi toutes vos sciences sont menteuses. Seules les paroles de Clio — les Grecs qui ont nommé l’histoire ont bien compris ce privilège uniqne — disent de véritables connaissances et des acquisitions éternelles.


arrien

La mathématique te parait menteuse ?..


historicus

Oui, par Hercule. Le cercle parfait existe-t-il dans le monde ? Je ne crois pas. Donc ce qu’Euclide raconte du cercle est faux de tous les cercles réels. Mais le géomètre ne ment pas seulement pour tous les cas éloignés : il fait sa démonstration sur une figure qui est un cercle imparfait et il commet ainsi un mensonge direct.


arrien

Mais il parle du cercle parfait, qui n’est pas rien, puisqu’il est une conception de son esprit.


historicus

Il y a des conceptions de l’esprit qui m’intéressent. Ce sont celles qui produiront des faits historiques. Telles les idées que les chefs et les soldats se font de leur propre caractère et du caractère de l’ennemi. Telles les religions. Ces conceptions sont comme des femmes qui parlent, et les événements forment leur langage. Mais ton idée du cercle parfait est une muette qui m’est indifférente.


épictète

Tout ceci ne prouve pas grand’chose. Quand on parle du parfait, on ne parle pas du réel : nous le savions. Quand on parle du sage, on ne parle d’aucun homme, quoique Socrate, Diogène et ce Psychodore dont tu me contes parfois les aventures aient approché de la sagesse. Quand on parle des dieux, on ne parle pas des hommes. Voilà tout ce que tu dis, mon cher Historicus.


historicus

Je dis cela et je dis autre chose. Parler de ce qui n’existe pas en avouant qu’on parle de rien, c’est inutile. Mais, si tu négliges d’avouer, tu commets un mensonge. Seul le réel peut intéresser un homme de sens…


épictète

Tu disais tout à l’heure que certaines conceptions de l’esprit t’intéressaient parce qu’elles avaient les faits pour langage. Comment la pensée qui a eu pour langage la vie entière d’un Socrate, d’un Antisthène, d’un Diogène, d’un Zénon, d’un Cléanthe, d’une Arria, d’un Thraséas, serait-elle indifférente à un esprit curieux comme le tien ? Mais, pour l’homme soucieux de se perfectionner, elle est la seule intéressante. S’il existait une conception qui pût embellir les formes du corps, ah ! comme elle exciterait l’amour de Serenus et de Serena. Il existe une conception qui peut embellir notre âme et nous rendre presque semblables aux dieux : elle seule est digne de l’amour des hommes. D’ailleurs tu te trompes, Historicus, si tu crois que la réalité remplit toute la catégorie de la vérité et de l’existence Le parfait existe à un plus haut degré que le réel. Même le réel n’existe peut-être que par sa participation plus ou moins grande au parfait. Porcus est plus réel que Junius Rusticus pour la grossièreté sans pensée d’une balance. Mais, pour, l’esprit qui juge, Junius Rusticus existe mille fois plus que Porcus.


historicus

Tu rêves comme quelqu’un qui vient de lire Platon Mais tu sais ce qu’Aristote a répondu à Platon.


épictète

Aristote a répondu à Platon comme un aveugle répondrait à un clairvoyant. Il a nié ce qu’il ne voyait pas. Et devant les hommes nombreux dont l’âme est aveugle il a triomphé. Mais pour ceux qui…


historicus

Si tu as un sens de plus que moi, Épictète, je n’ai pas de langage pour exprimer l’objet de ton sens supplémentaire. Permets-moi donc de n’en point parler et de le nier en ce qui me concerne. L’aveugle qui nie les couleurs est un sage. Mais celui qui répète sur le blanc, le noir et le bleu les paroles des clairvoyants ressemble à la pie du cordonnier ou à l’oiseau psittacus. Quant à l’aveugle qui prétend penser par lui-même quelque chose sur les couleurs, il dit les plus ridicules sottises. Ainsi, je crois, le philosophe qui ose parler de choses divines. J’ai connu un aveugle orgueilleux qui parlait avec assurance des choses visibles. Je lui demandai un jour ce que c’était que le rouge, il me répondit : « C’est le son de la trompette. »


épictète

Il y a entre les choses de merveilleuses concordances. Et l’aveugle dont tu ris ne disait pas rien. Le son de la trompette te paraît éclatant et tu vantes aussi l’éclat d’une robe de pourpre. Nos paroles précises sur les choses divines sont, comme la définition de l’aveugle, des rêves qui signifient quelque chose, des tâtonnements qui rencontrent un instant la fuite du mystère. Mais, si l’aveugle s’était contenté de dire : « Le rouge existe comme le son de la trompette », il aurait affirmé une vérité moins pleine et plus solide. Ainsi, quand je me contente de dire : « Il y a de l’ordre dans le monde ; il y a du divin dans le monde. »


historicus

Je n’ai pas le sens du divin. Et je ne suis pas honteux de mon infirmité. Tu ne rougis pas non plus devant Théophile, et cependant Théophile a peut-être un sens de plus que toi.


épictète

Quel sens ?


historicus

Le sens qui permet de comprendre comment trois ne font qu’un… Peut-être chaque fou a quelque sens particulier que nous ignorons. Peut-être la raison est une pauvreté. Mais tu aimes que les pauvres soient fiers ; moi, je ne déteste pas qu’ils se manifestent agressifs. Supporte donc, riche Épictète, ma pauvreté hargneuse.


épictète

Je te supporte, Historicus, comme je supporte Serenus et Serena, en vous aimant beaucoup. Car vous parlez mal et vous vivez bien. Vous êtes meilleurs que ceux dont les lèvres répètent l’hymne de Cléanthe et dont le cœur désire les richesses et les grossières voluptés. Je ne mets au-dessus de vous que ceux dont le langage et les actes chantent d’accord. Vous n’êtes point musiciens ; pardonnez-moi d’aimer la musique et de savoir que les musiciens vous sont supérieurs.


historicus

Puisque tu le permets, ô musicien Épictète, je continue mes bruits inharmonieux. Et je dis que toute vérité philosophique est faite de mensonges historiques. Ou, si tu le désires, je dirai, plein d’urbanité : « Quand tu parles de plusieurs choses à la fois, tu ne dis rien d’intéressant sur aucune d’elles. Il faut, pour dire des vérités nuancées, complètes, précises, de vraies vérités, parler d’une seule chose à la fois. »


épictète

C’est quand tu parles d’une seule chose que ta vérité ne saurait être complète. On ne peut épuiser les innombrables caractères de l’individu. L’homme peut se définir ; Historicus ne sera jamais défini par des mots, même nombreux.


historicus

Je le sais. Mais je cherche une vérité aussi riche que possible. Apelles dans ses tableaux ne me donne pas les objets même qu’il peint. Quand on passait derrière le véritable Alexandre, on voyait toujours Alexandre. Quand tu passes derrière un Alexandre d’Apelles, tu ne vois qu’une toile rugueuse et inexpressive. Pourtant le peintre me donne plus que celui qui avec un charbon dessine le contour des objets. Or la philosophie dessine seulement le contour des objets. Elle ignore mille choses que l’histoire connaît, la couleur, les ombres, les mouvements. Un grec de mes amis a coutume de répéter : « La philosophie est une statique ; l’histoire est une dynamique. » Or tout est mouvement.


théophile

Tout est mouvement sur la terre. Tout est paix et repos dans le ciel. Le mouvement, c’est le temps. Mais, toi, Éternel, tu t’appelles aussi incorruptibilité et immobilité.


épictète

Mon esprit te fait aussi des objections, mais ma bouche ne les dira point. Car ta pensée, qui n’est pas complètement fausse, m’intéresse. Et je préfère ne pas entasser devant elle des paroles hostiles, obstacles qui troubleraient les courbes harmonieuses du fleuve.


historicus

D’ailleurs, je n’ai pas la prétention de dire ta pensée ou celle de Théophile. Et, en un sens, je ne les nie pas. L’historien ne nie aucun fait. Vos pensées m’intéressent comme des faits. Mais ma pensée a une valeur de plus ; ma pensée est une méthode.


épictète

Une méthode d’étude. La mienne est une méthode de vie.


théophile

Il n’y a pas plusieurs méthodes. Il n’y a qu’un Dieu et qu’un chemin pour aller à lui. Il est tout ensemble le Vrai et le Bien. Il nous a révélé cette vérité que tu cherches, Historicus, ce bien que tu cherches, Épictète, en se révélant lui-même. Il s’est fait semblable à nous pour nous engager à nous faire semblables à lui. Écoutez Dieu, écoutez le Verbe, au lieu de faire retentir interminablement de vaines paroles humaines. La sagesse humaine n’est que vanité. Épictète a raison de mépriser les amusements d’Historicus ; Historicus a raison de mépriser les erreurs d’Épictète. Seule la sagesse divine, que votre aveuglement nomme folie…


serenus

Ce corybante est insupportable. Nous parlions sérieusement, Théophile.


historicus

Ce corybante est ce qu’il doit être. Et son enthousiasme, qui est celui des conquérants, risque de conquérir le monde.


serenus

Le monde qui m’importe, c’est mon âme. Et elle jouit, loin du vulgaire. Que la populace des doctrines se dispute la populace des hommes. Jésus de Nazareth peut triompher, ou la Bonne Déesse. Ces choses ne sont pas plus intéressantes pour le sage que les guerres entre les Romains et les Parthes. Le sage ne daigne pas regarder les combats qui se livrent dans la boue des intérêts ou dans la boue des superstitions.


historicus

Tous les combats importent à l’historien. Il te ressemble en ceci qu’il ne désire la victoire ni de l’un ni de l’autre parti. Mais sa passion c’est de connaître tous les anneaux qui unissent la victoire à sa cause la plus lointaine. Le stoïcien et l’historien adorent la même femme, celle qui se nomme Nécessité. Mais Épictète est un aveugle qui chante des hymnes vagues. Moi je jouis successivement de toutes les beautés du corps immense.


serenus

Je suis heureux de n’être pas historien pour m’intéresser un peu à moi-même.


épictète

Tu as raison, Serenus. Et si seulement tes yeux se tournaient du côté du Divin…


théophile

Ah ! Serenus, si ton âme capable d’amour — Serena en est la preuve — se dirigeait vers le Bien véritable et éternel et négligeait les biens périssables ; si elle aspirait à la Beauté qui ne mourra point et que les vers ne rongeront point ; si, au lieu de s’attarder à cette beauté précaire qui demain sera pourriture.


serena

J’admire l’urbanité du chrétien.


historicus

Les conquérants sont rudes.


serena

Alexandre et Scipion étaient doux envers les femmes. Mais continue, Historicus.


historicus

Chaque fois qu’Épictète dit une vérité philosophique, il proclame mille mensonges historiques. Il est le dessinateur qui rend tout monotone et qui affirme que la barbe d’Épictète est noire…


épictète

Tu imagines un dessinateur bien ridicule. Te crois-tu seul à savoir que le charbon n’imite point les couleurs et que la parole ne saurait dire tout ? Mais c’est la première science du philosophe de connaître qu’il y a des choses indifférentes et de les négliger.


historicus

… Ainsi, quand Épictète affirme que les religions se ressemblent, Épictète se trompe.


épictète

Le sens intérieur et profond des religions est le même.


historicus

Que m’importe ton sens intérieur et profond ? Ces choses ne font point partie du spectacle.


épictète

Que m’importe ton spectacle, pauvre apparence bonne à amuser les enfants, s’il ne m’instruit pas des vérités profondes et utiles ?


historicus

Au fond, les religions disent peu de chose, et même les philosophies, et même les poèmes. On peut jouir des unes et des autres au point de vue de la beauté. Homère est un plus grand poète qu’Annœus Lucanus et Platon, puisqu’il parle une plus belle langue, un plus grand philosophe que Chrysippe…


épictète

La langue ne doit pas être considérée quand il s’agit de la vérité et de l’utilité. Mais tu es de ceux dont l’amusement et la curiosité font tous les empressements.


historicus

… De même la religion des Grecs est plus belle et plus souriante que celle des Romains. Et Épictète est injuste quand il égale Junon à Héra ou quand il proclame Minerve aussi sage qu’Athéné.


serena

J’aime la vérité de tes paroles, Historicus. Notre Aphrodite aussi est bien plus digne d’amour que leur Vénus.


historicus

Les Romains, disciples des Grecs, ont donné à leurs dieux une beauté d’emprunt. Leur religion est belle et hésitante comme la marche de l’Énéide. Mais la piété grecque se manifeste noble, précise et harmonieuse comme l’Iliade.


serena

Je me réjouis d’avoir continué à t’écouter, savant et équitable Historicus.


historicus

Les religions d’Asie sont très différentes. Elles ont je ne sais quoi d’énorme et de monstrueux. Si la puissance est belle, ah ! comme elles sont belles. Mais, si l’harmonie mérite seule le nom de beauté, ah ! comme elles sont laides.


serena

N’en doute point, l’harmonie mérite seule le nom de beauté, et le tonnerre assourdissant n’est pas une musique.


historicus

Ô mer sauvage dont j’ai entendu les rugissements aux côtes occidentales de la Gaule, il me semble, à de certaines heures, que tu es belle autrement mais autant que la Méditerranée mélodieuse.


serena

Tu te trompes à ces heures-là et ton âme voyageuse devient une barbare.


historicus

Les religions de l’Asie sont Informes, chaotiques, formidables et mystérieuses comme l’Océan discord. Elles affirment à la fois des choses contradictoires, qui sont peut-être également vraies. Elles sont merveilleusement riches et mal définies.


serena

Tout ce qui est beau est défini et l’harmonie est le signe de la vérité.


historicus

Quoiqu’en dise Épictète, nous ignorons le fond des choses et si le fond des choses n’est pas une contradiction. La véritable beauté d’une doctrine consiste-t-elle dans son organisation précise ou dans sa richesse large ? Les paroles d’un fou, parfois, remuent plus que celles d’un poète…


serena

Tu blasphèmes, Historicus.


historicus

Un torrent est plus fort qu’un fleuve.


serena

Tu confonds la force, qui est durable, avec la violence qui passe. Le torrent court comme un taureau piqué par les abeilles, et on ne le voit plus. Mais le fleuve marche noble comme une canéphore et ses eaux intarissables chantent un chant d’immortalité.


historicus

D’ailleurs, le point de vue de la beauté ne m’intéresse qu’un instant, comme il peut intéresser Épictète. Mes préoccupations ordinaires vont dans une autre direction.


serena

Où vont-elles donc ?


historicus

J’aime surtout la diversité opulente du spectacle. Ainsi Porcus n’admire pas une pièce d’or à l’exclusion des autres, mais il est heureux d’avoir beaucoup de pièces d’or.


serena

Tu es modeste de te comparer à Porcus


historicus

Oui, car les monnaies passent entre ses mains sans qu’il les remarque. Il est incapable de les distinguer toutes et de donner à chacune un nom différent. Moi, je jouis non seulement de la multiplicité éblouissante du spectacle, mais encore de chacun de ses détails. J’acquiers à toute heure de nouvelles pièces d’or et je n’en perds aucune. C’est pourquoi je suis mécontent quand Épictète vient me voler.


arrien

Que dis-tu ?


historicus

Ton maître veut que toutes les religions soient une seule religion. Il me vole mille religions, mille pièces d’or. La médaille qui porte la figure de Jupiter, celle qui représente Zeus et celle qui dit le Père, dieux des chrétiens, lui paraissent une seule médaille, et il me fait tort ainsi de deux pièces d’or. Épictète, je te prie, et au besoin je t’ordonne, de me rendre mon bien.


épictète

Tu me parais capable de le reprendre toi-même.


historicus

Certes, je suis un homme puissant, non un pauvre qui attend en tremblant si on lui fera justice… Quand tu confonds la frappe du petit roi Hercule et celle du grand empereur Jésus de Nazareth, tu supprimes une de mes médailles les plus précieuses.


arrien

N’injurie pas Hercule.


épictète

Jésus de Nazareth, comme Hercule, est né d’un dieu et d’une mortelle. Comme Hercule il a supporté des travaux et est mort courageusement. Comme Hercule, il est descendu aux enfers et est remonté à la lumière. Comme Hercule, il est devenu dieu après sa mort et, dans l’Olympe chrétien, il s’est assis auprès de son père.


théophile

Ô blasphémateur, tu es plus cruel pour Jésus que les prêtres qui le firent mourir. Mais il pardonna à ses bourreaux parce qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient. Peut-être il te pardonnera parce que tu ne sais ce que tu dis.


historicus

Dès qu’il n’est point question de choses générales ou de conseils pour la conduite de la vie, Épictète ne sait jamais ce qu’il dit


arrien

Tu deviens injurieux pour mon maître.


épictète

Non, mon Arrien. Historicus chante, sur un rythme qui blâme, une chose dont je me loue souvent. Il dit que je ne m’intéresse pas à ce qui ne dépend pas de moi ; que je suis indifférent aux choses indifférentes et ignorant dans les sciences inutiles.


théophile

Tu appelles inutile la science du salut !


épictète

La science du salut est la seule que je possède. Je suis sauf de toute crainte et de toute espérance.


théophile

Je le vois une fois de plus, mon Dieu aime les ignorants au-dessus des philosophes et des raisonneurs. Beaucoup de simples furent sauvés par ma parole. Et ma parole ne peut rien pour ceux-ci.


historicus

Épictète, je tiens à mes deux médailles. Je refuse ton faux Hercule et je reprends mon Jésus de Nazareth. Ne vois-tu pas d’abord que Chreistos a parlé plus qu’il n’a agi ?


théophile

Le Verbe de Dieu est un acte puissant et qui suffit aux rédemptions comme aux créations. Au commencement, Dieu dit : « Que la lumière soit ! » et la lumière fut. Chaque parole de Jésus est un soleil qui fait fuir les êtres de ténèbres, une lumière vivante qui fait trembler les portes de l’enfer.


historicus

Jésus est un dieu syrien, doux et passionné. Sa force n’est pas, comme la force du grec Héraklés, dans ses bras et dans son courage. Elle est dans son regard et dans son sourire. Il se fait aimer au lieu de se faire craindre. Il parle toujours d’amour, comme une femme. Quel aveuglement peut confondre Alcide, le plus viril de tous les bruns, et Jésus le plus tendre, le plus féminin, de tous les blonds ?


théophile

Tu dis des vérités, Mais tu leur donnes une forme impertinente. Tu parles de Jésus comme d’un homme.


historicus

Chrétien, je ne m’irrite point que tu parles en chrétien. Supporte qu’un historien parle en historien.


théophile

Toutes les sciences sont soumises à Dieu et doivent proclamer Dieu, qui est la seule vérité. L’histoire ment, quand elle ne salue pas la divinité de Jésus. L’histoire telle que tu la comprends est indigne du nom d’histoire.


historicus

Du nom d’histoire chrétienne… Tu as raison, excellent Théophile.


théophile

Il n’y a d’histoire que l’histoire chrétienne. Il n’y a de science que la science chrétienne. Il n’y a de vérité que la vérité chrétienne. Car comment y aurait-il une vérité contre la vérité ? Et nous possédons la vérité. Dieu lui-même nous l’a révélée, entendez-vous, sourds volontaires ? entendez-vous, bavards vides ? entendez-vous, docteurs du mensonge et de l’erreur ? Le soleil de vérité incendie le ciel et vous cherchez en vain vos étoiles de folie. Elle sont éteintes et vous errez dans la nuit des aveugles. Mais vous affirmez, ô menteurs, que vous voyez vivantes les lumières qui sont mortes.


historicus

Tu deviens plus voleur qu’Epictète, ô Théophile. Rends-moi mes étoiles, je te prie.


épictète

Si jamais, ainsi que tu parais le croire, ces chrétiens, injurieux et intolérants comme la démence, deviennent les maîtres, ils tueront plus de mille Socrate.


historicus

Sans doute. Les religions sont faites pour tuer les philosophes et les philosophes pour mourir avec fermeté. Or — écoute ceci, Épictète — les religions d’Asie sont des religions beaucoup plus que celles d’Europe. Elles affirment et maudissent au lieu de sourire. Elles proclament leur vérité plus que leur beauté. Elles croient à l’extérieur de leurs symboles aussi brutalement qu’à l’intérieur. Elles ne sont pas des philosophies plus pauvres et plus vagues. Elles sont, informes, et puissantes, et colorées, de vraies religions.


théophile

Oui, ma religion est la vraie religion.


historicus

Nous ne disons pas tout à fait la même chose, excellent Théophile… Les Perses brûlèrent les temples grecs. Voici, intellectuelle en apparence, une nouvelle invasion asiatique. Déjà, faibles et en petit nombre, les chrétiens brisent les statues des dieux. Que feront-ils, s’ils deviennent les maîtres ?


théophile

Nous détruirons les temples et les idoles. Nous purifierons la terre.


historicus

Je crois que vous purifierez par le feu beaucoup de temples. Mais n’avez-vous pas une eau lustrale ?


théophile

Lustrale ? non. Tu dis un sacrilège. Mais nous savons des mots qui communiquent à l’eau la puissance de chasser les démons.


historicus

Après avoir prononcé sur de l’eau ces formules magiques, vous jetterez peut-être de cette eau dans quelques temples dont vous ferez ensuite les lieux de vos réunions.


théophile

C’est possible. Je ne sais pas. Les docteurs décideront si un édifice peut se baptiser comme un néophyte et de païen devenir chrétien.


historicus

Mais il n’y aura pas de milieu pour les temples : ils deviendront chrétiens ou ils seront détruits ?


théophile

Sans doute.


historicus

Et les hommes ?..


théophile

Que veux-tu dire ?


historicus

Quand vous serez les plus forts, quand César sera chrétien et écoutera vos docteurs, que ferez-vous du peuple et des philosophes ?


théophile

Nous les ferons chrétiens.


historicus

Mais ceux qui refuseront ?


théophile

Quand la force ne luttera plus pour obscurcir la lumière et ne soulèvera plus dans le ciel la poussière du mensonge, les nuages d’erreur seront dispersés par la vertu des rayons et le soleil deviendra visible à tous les yeux. Nul ne résistera à la parole de vérité et d’espérance.


historicus

Voici Épictète qui méprise les puissants et qui, d’autre part, considère ta doctrine comme une folie. Quand tu seras à ses yeux la folie et la force matérielle tout ensemble ; quand tu seras le César exigeant qui, non content de dominer le corps d’Épictète, voudra envahir son âme et occuper le refuge où le César d’aujourd’hui ne pénètre point, ah ! comme injurieusement il te résistera…


théophile

C’est possible.


historicus

Que feras-tu de l’Épictète qui viendra au temps de ta puissance ?


théophile

Je ne sais. Les docteurs décideront.


historicus

Je sais, moi, ce qu’ils décideront. Ils le condamneront à mourir.


théophile

Non. Pourvu qu’il se taise, je crois que les docteurs seront indulgents.


historicus

Épictète ne se taira pas.


théophile

Alors, je ne sais plus.


historicus

Épictète parlera partout, sur les places publiques et dans les maisons, devant le peuple et devant un seul. Et, parmi vos frères, quelques-uns l’écouteront et deviendront ses disciples.


théophile

Si un seul de nos frères est séduit, si le docteur de mensonge arrache une seule âme à Dieu et au bonheur éternel, tout sera permis contre l’ennemi de Dieu. S’il devient un objet de scandale pour nos frères, s’il tue une seule âme, il méritera mille fois la mort.


serenus

La religion à toujours commis des crimes.


historicus

Sens-tu la force de ces gens-là, Épictète ? Sens-tu combien leur religion est différente de la souriante piété des Grecs et de la tolérance politique des dieux romains. Les sénateurs ont accordé le laticlave à plusieurs parmi les vaincus. Ainsi Jupiter Mars et Vesta recevraient volontiers Jésus de Nazareth dans leurs temples et lui feraient une part dans la piété et les sacrifices du vulgaire. Mais lui n’entrerait chez eux que pour les renverser, les briser et jeter dehors leur débris. Ces gens qui veulent fortement et violemment, ces gens qui croient jusqu’à mourir et jusqu’à tuer, ces gens qui sont une jeune doctrine inondante, triompheront de vieilles doctrines auxquelles personne ne croit plus, que l’on commente de mille façons…


épictète

Ils ne triompheront pas des vrais philosophes.


historicus

Mais ils les tueront.


épictète

La mort de Socrate est la grande victoire de Socrate.


historicus

Ainsi vous serez vainqueurs les uns et les autres. Épictète sera vainqueur dans le domaine philosophique. Théophile triomphera dans le domaine historique.


épictète

Et, sans doute, tu es avec Théophile, ô amoureux des réalités.


historicus

Les vaincus sont aussi nécessaires que les vainqueurs, et ils peuvent être plus beaux. Le poète que je ne parviens pas à tuer en moi aime Socrate au-dessus des héliastes et Épictète plus que César. Mais l’historien n’a pas le droit de prendre parti. L’historien n’est pas une âme ; il est un esprit satisfait de connaître le passé et de prévoir quelquefois un peu d’avenir. Cependant, écoute ceci, Épictète : l’histoire affirme que nulle victoire matérielle n’est définitive. Après des siècles, Théophile sera vaincu.


théophile

La vérité est éternelle et elle n’abandonne jamais ses conquêtes.


historicus

Mais qui sera le vainqueur ? Est-ce Épictète ? est-ce Serenus ? est-ce Porcus ? est-ce moi ?


épictète

Comment ! toi qui ne combats point ?..


historicus

Une époque viendra où je serai un subtil destructeur… À dire le vrai, je crois que nous combattrons tous. Porcus même sera avec nous. Après la victoire, Porcus nous dressera des statues aux uns et aux autres. Quant au monde conquis, nous ne saurons qu’en faire et nous l’abandonnerons à Porcus.


serenus

Ainsi le monde serait livré pour toujours aux fous ou aux pourceaux !


épictète

Qu’est-ce que les philosophes feraient des choses indifférentes que celui-ci appelle le monde ?


serena

Il y eut pourtant des époques de beauté.


historicus

Je crois que tu te trompes, Serena. Il est difficile de savoir ce que deviendrait, vue de près, une époque qu’on admire de loin. Deux choses restent certaines, cependant : toutes les époques sont laides pendant que dure leur grouillement infâme et toutes comptent quelques individus qui sont beaux. Et — je ne sais d’où vient cette iniquité, mais je m’efforcerai de le savoir — il y a des générations qu’on juge sur la laideur de la foule, d’autres qu’on estime pour la beauté des héros qu’elles persécutèrent. Nous proclamons beau le siècle de Périclès. Pourtant Périclès fut en butte à toutes sortes d’accusations, Phidias fut poursuivi, Anaxagore partit en exil, Socrate but la ciguë. Ceux qui se proclamaient les meilleurs se réjouissaient aux grossièretés dégoûtantes d’Aristophane, comme, il y a quelques années, on saluait dans le sale Pétrone le maître des élégances. Mais nous jugeons cette époque récente par la sottise de Claude, la cruauté de Néron, l’ignominie de Messaline, l’esprit infâme de Pétrone, plutôt que par la fermeté de Cornutus, de Thraséas, d’Arria, de Paulina. Et nous décorons tous les lâches imbéciles d’Athènes de l’héroïsme de Socrate, de l’intelligence de Périclès, de la beauté de Sophocle, de l’ingéniosité d’Euripide. Rappelle-toi pourtant, Serena. Combien de fois Euripide fut-il vaincu par des rivaux sans mérite ? Le peuple était donc stupide alors comme aujourd’hui. Périclès fut obligé de gouverner par la ruse. Donc la clarté de son esprit offensait, au lieu de les éclairer, les animaux de nuit, de sottise et de vol qui formaient la foule d’alors comme celle d’aujourd’hui. Enfin quelle aberration nous fait aimer comme autant de Socrates les gens qui tuèrent Socrate ? C’est aussi fou que si nous honorions le Néron chauve à cause de la vertu d’Épictète.


arrien

Tu me rappelles une parole que Socrate dit un jour à Alcibiade touchant les Athéniens : « Le peuple du magnanime Erecthée a un beau masque ; mais il faut le voir à visage découvert… » Les grands hommes sont le masque qui cache la laideur des peuples. Mais les peuples respirent mal sous cette beauté d’emprunt ; ils s’efforcent de l’arracher et de la déchirer.


historicus

Pourquoi l’histoire rit-elle devant certains visages nus et remet-elle sur d’autres le masque qu’ils refusèrent ? L’histoire est femme, je le crains. Il lui arrive d’aimer un peuple ou une époque, comme Serena aime Serenus. Mais il existe quelques hommes aimables. Au contraire, la foule est toujours stupide et méchante. Clio ne mérite pas plus de créance qu’une femme ivre quand, au lieu de conter, elle se permet de louer.


épictète

Tu parlais tout à l’heure de Théophiles futurs. Tu les voyais lutter contre de futurs Historicus, de futurs Serenus, de futurs Porcus, de futurs Épictètes. Il me semble que tu généralisais comme un philosophe pauvre, ô riche historien. Ou bien es-tu certain que l’Historicus subtil qui aidera je ne sais quel Serenus et je ne sais quel Epictète à triompher de je ne sais quel lointain Théophile aura les jambes aussi longues que l’Historicus aimé de l’Épictète actuel ?


historicus

Permets-moi, délicieux Épictète, d’être moins précis quand je bégaie l’avenir que lorsque je dis le passé. Il y a des jeux et il y a des choses sérieuses. Quand j’étudie hier ou aujourd’hui, je suis un historien qui, presque sans sourire, travaille à peindre de la vérité. Mais, si je devine demain, je suis un augure qui, pour rire, n’a pas besoin de rencontrer un autre augure.


serena

Continue de jouer, Historicus. J’aime à monter sur un sommet pour regarder, même à travers une brume qui raille, un pays inconnu.


historicus

Moi, les choses sérieuses me paraissent plus plaisantes que les jeux. J’aime mieux frotter la médaille qu’Épictète voulait me faire confondre avec une autre.


serena

Fais comme tu voudras. Cela aussi est amusant.


historicus

Hercule n’est pas éternel et même ce pauvre être banal est plus jeune que son père. Mais Théophile confesse un Fils qui n’a point commencé et un Père qui n’a pas l’impertinence d’être plus âgé que son Fils.


serenus

Quel verbiage ! quelle folie !


théophile

La conséquence, fille du principe, est aussi ancienne que le principe. Mais l’esprit de l’homme, qui est faible, nomme le principe d’abord, la conséquence ensuite.


historicus

Dans l’ordre des événements, l’effet succède à la cause. Mais le temps est une pauvre réalité historique, dont les philosophes se moquent souvent et Théophile pourrait avoir raison contre les philosophes.


théophile

Le Fils s’appelle aussi le Verbe. Or Dieu n’est pas un être semblable à nous, un enfant qui naît et qui grandit, pour penser et parler tard. Dieu est parfait de toute éternité. Et sa Pensée son Verbe, lui est coéternel. Quant à l’Esprit, il est Amour. Et Dieu, qui ne peut être sans penser, ne saurait non plus penser sans aimer sa Pensée.


épictète

Mais qu’est-il en dehors de sa Pensée et de son Amour ?


théophile

Il est Puissance. Il est Celui qui créera, Celui qui par le ciel et la terre, langage sublime, exprimera la Pensée qu’il aime.


épictète

Je comprends, Théophile. Tu n’as, comme moi, qu’un seul dieu. Mais tu distingues dans ton Dieu trois attributs principaux.


théophile

le Père n’est pas un attribut. Le Père est Dieu…


épictète

Non. Il n’est que la Puissance de Dieu.


théophile

Le Père est Dieu. Et le Verbe est Dieu.


épictète

Non. Il n’est que le Verbe de Dieu.


théophile

Le Verbe est Dieu. Et l’Esprit est Dieu.


épictète

Pardonne-moi, Théophile, d’avoir essayé de comprendre. Je reconnais que tu es incompréhensible. Tout à l’heure, un instant, j’ai cru voir en toi un sage. Mais tu es folie et chaos et je fus absurde, devant l’éclair qui a laissé l’orage plus noir, de m’écrier : Voici le soleil !


théophile

Tu es absurde de vouloir comprendre Dieu. Il faudrait que tu sois plus grand que lui : le contenant est toujours plus grand que le contenu. L’humilité seule convient devant le mystère.


épictète

Je n’ai pas la prétention de comprendre Dieu tout entier. Mais je désire ne prononcer que des paroles que je comprenne.


théophile

Ainsi tu ne diras rien qui soit digne de Dieu.


épictète

Homme, je ne dis que des paroles humaines, même quand je bégaie les choses divines. Toi, fou ambitieux, tu dis des folies, tu jettes des mots qui retentissent comme des sphères creuses, tu te nourris de fruits dont l’écorce ne contient rien.


théophile

Je ne dis rien. Je répète. Je suis incapable de savoir par moi-même quelque chose sur Dieu. Je redis seulement ce que, dans sa bonté infinie, il a bien voulu me révéler de lui.


épictète

Ce que Dieu veut révéler de lui, il le révèle à tous les hommes de bonne volonté. Le soleil brille pour quiconque ne ferme pas les yeux. Ainsi l’Ordre du monde pour quiconque ne ferme pas sa raison. Mais Dieu ne joue pas avec les hommes comme un prêtre qui exige qu’on répète des formules vides. Quelle utilité y a-t-il à dire des mots qui ne contiennent point de pensée ? Comment Dieu serait-il absurde au point de nous parler par la raison et de nous défendre d’écouter la raison ? Où as-tu découvert cet ordre de Dieu qui m’interdit d’entendre la parole de Dieu ? Ah ! le Dieu fou qui se nie pour s’affirmer. Ton Dieu ressemble à un cordonnier qui apprend des mots à une pie et qui se réjouit quand la pie répète correctement. Je te l’ai déjà dit : tu avilis Dieu et tu avilis l’homme.


théophile

J’adore sans comprendre. J’adore en esprit et en vérité. Mais toi, pour embrasser Dieu, tu le réduis à la mesure humaine.


épictète

Je n’ai pas la prétention d’embrasser Dieu. Je ne sais pas tout. Mais je dis seulement ce que je sais. Je ne puis monter jusqu’au soleil et le regarder de près. Pourtant, si tu m’affirmes que le soleil est obscur, je ris de toi. Or qu’est-ce que ton Dieu hostile à la raison, sinon un absurde soleil que tu affirmes ennemi de la lumière ?


historicus

Tu vois, Épictète, combien le dieu des chrétiens est étrange pour nous. Je l’accepte comme une conception…


serena

Une conception barbare et inharmonieuse. La plus folle des folies.


historicus

Qu’importe ? Érostrate était fou, et il a détruit. Donne-lui le pouvoir et, sur les ruines du temple d’Artémis, il construira un monument audacieux comme sa démence. Ainsi les chrétiens, fous peut-être, détruiront et, après leur triomphe, ils construiront.


serena

Hélas ! ils détruiront de la beauté ; hélas ! ils construiront de la laideur.


historicus

La laideur est fragile. Et peut-être ils construiront pour les siècles. Peut-être ils créeront une beauté nouvelle.


serena

Il n’y a pas de beauté en dehors des règles et des canons.


historicus

Nous ne savons pas tout ce que peut produire l’histoire. La beauté du Parthénon dit l’équilibre intellectuel des Grecs. Ceux-ci peut-être, par une beauté inconnue encore, diront l’élan de leur âme vers le ciel.


théophile

Vous avez fait à vos dieux de boue des temples bas comme des tanières. Je ne sais ce que nous ferons. Mais nous avons besoin que nos yeux et nos mains montent vers le ciel. Les monuments que nous rêvons montent aussi, encens que le vent ne dispersera pas. Vos âmes sont des lourdeurs ; nos âmes sont des flammes. Les architectes qui sentiront comme nous créeront, non pas une beauté nouvelle comme dit Historicus, mais la seule beauté monumentale, dont vous n’avez aucune idée, dont je sens s’agiter en moi le besoin et le pressentiment. Vos temples sont de vaines paroles épanchées vers la terre ; nos temples seront des prières qui s’envolent.


serena

Quelle folie !


historicus

Peut-être. Mais quelle folie puissante. Je sais des mères qui, tandis qu’elles portent l’enfant, semblent des folles. Le cerveau de cet homme risque d’être le ventre secoué qui porte l’avenir.


serena

La folie est contagieuse. L’harmonieux Historicus dit des similitudes laides et barbares.


historicus

Sais-tu à quoi je pense avec douleur, Serena ?


serena

Je le saurai si tu me le dis.


historicus

Je m’afflige songeant qu’il y a eu deux Jésus de Nazareth et que je n’en connaîtrai qu’un.


théophile

Jésus est homme. Jésus est Dieu. Mais il n’est pas deux. Il est dieu fait homme, il est verbe fait chair. Ainsi ta parole ne diffère pas de ta pensée.


serenus

C’est bien discutable.


historicus

Tu ne sais pas ce que je voulais dire, excellent Théophile. Voici comment je distingue deux Jésus de Nazareth. Il y a le Jésus de Théophile, le second dieu qui, par l’opération du troisième dieu, est fils du premier dieu ; le faiseur de miracles qui est mort, ressuscité et monté vivant à travers les airs pour s’asseoir à la droite de ce père qui n’a pas daigné opérer lui-même sa conception ; le Chreistos qui te sauvera et qui me punira de ne croire en lui que comme en une pensée de ton esprit. Mais, pour moi, il y a aussi Jésus fils du charpentier Joseph et de son épouse Marie.


théophile

Tu blasphèmes.


historicus

C’est le métier de l’historien… Il y a, plus intéressant que le Jésus que tu adores, le Jésus qui est né comme les autres enfants, qui a vécu comme les autres hommes purs, qui est mort comme Socrate ou Thraséas, qui n’est pas ressuscité plus qu’eux.


théophile

Tu dis des paroles odieuses.


historicus

Et ce Jésus, que j’aime depuis qu’un de tes frères m’a fait lire la Bonne Nouvelle, je ne le connaîtrai jamais.


arrien

Pourquoi ?


historicus

Parce que je n’étais pas auprès de lui.


arrien

Je ne comprends pas…


historicus

Aucun de ceux qui l’approchèrent n’a su voir sa véritable beauté ; aucun n’a deviné l’importance historique que pouvait prendre son fantôme ; et nul n’a écrit son histoire.


théophile

Tu mens et tu sais que tu mens. Puisque tu as lu la Bonne Nouvelle.


historicus

La Bonne Nouvelle est l’histoire de l’autre, du Jésus que vous imaginez, du Transfiguré que votre éblouissement amoureux entoure d’une lumière d’apothéose. C’est l’histoire du dieu qui se créait dans l’esprit de Pierre, et de Jacques, et du crédule Thomas. Ce n’est pas l’histoire de l’homme que j’aime.


arrien

Pourquoi l’aimes-tu, si tu ne le connais pas ?


historicus

Je le devine un peu à travers la légende. Je sais l’art de regarder à travers les témoignages les plus brumeux. Mais la folie épaisse des disciples laisse distinguer peu de chose.


arrien

Que distingues-tu ?


historicus

Le fils du charpentier m’apparaît un sage étrange, plus doux et plus souriant qu’Épicure et peut-être aussi courageux qu’Épictète. Mais Épictète est un guerrier immobile et que rien ne peut mettre en fuite. Le philosophe juif fuit parfois pour revenir bientôt et sa fuite, comme celle du Parthe, est encore un combat. Il allait à travers les villes et les bourgades prêchant sa vérité flottante. Il était vagabond et sans attaches comme un cynique. Mais sa parole était exempte de toute âpreté et sa voix séduisait au lieu d’irriter. Il était jeune, blond, aussi beau que notre Serenus : les femmes le regardaient, et elles croyaient l’écouter ; elles l’aimaient, et elles croyaient le comprendre. Lui disait, avec l’accent de l’amour, des paroles de raison. Sa douceur essayait de briser les chaînes des préjugés et dans les ténèbres son geste portait un noble flambeau. Mais ceux auxquels il s’adressait entendaient, sa voix mieux que ses paroles. Souvent on a l’air d’écouter le maître et on n’entend que soi-même. Porcus nous montre ce que deviennent dans un imbécile les préceptes d’Épicure. Les disciples de Chreistos alourdissaient d’un sens matériel et grossier les paroles subtiles du philosophe galiléen. Ils étaient ces étoffes rugueuses et de couleur criarde qui rendent sotte et blessante la douce lumière. Jésus disait : « Mon royaume n’est pas de ce monde », Ainsi Épicure dresse sur d’irréels sommets l’architecture immatérielle de ses temples sereins. Ainsi Épictète dit à César : « J’ai un domaine où tu ne pénétreras point ». Mais les disciples au lieu de songer à l’âme, riche royaume fermé, plus fleuri que tous les jardins et plus imprenable que toutes les citadelles, voyaient, avec des yeux grotesques et éblouis, je ne sais quel monde réel où Jésus serait roi et où ils jouiraient, eux, pendant mille ans ou pendant l’éternité, de voluptés et d’honneurs semblables aux plaisirs d’Hérode et aux manteaux d’Hérode.


théophile

De quel droit nous arraches-tu des promesses certaines ?


historicus

Jésus a dit devant des oreilles aussi fermées que les tiennes : « Que servirait à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme ? »


théophile

Parce que perdre son âme c’est perdre le royaume de Dieu.


historicus

Voici que tu parles bien, toi qui comprends mal. Le royaume de Dieu c’est le seul royaume de l’âme, c’est la liberté et la richesse intérieures. C’est ce qu’Épictète, avec des similitudes qu’Arrien n’a pas la sottise de prendre à la lettre, appelle l’opulence du sage et la royauté du sage.


théophile

Je te dis…


arrien

Tais-toi, Théophile. On devine, sans que tu la dises, ta traduction lourde, ta traduction à quatre pattes et sans ailes.


serenus

C’est Historicus, je le crains, qui traduit mal. Il transforme en beautés grecques des sottises et des folies d’Asie. Ce Jésus de Nazareth, après tout, n’était qu’un barbare, comme ses disciples. Écarte-toi promptement, Historicus, de la faute que que tu reprochais à Épictète. Chez un historien, elle donnerait occasion de rire.


historicus

Hélas ! je fais de l’histoire sans autre document que des fables milésiennes. Je suis un architecte à qui on donne, au lieu de pierres, des nuages qui fuient ses mains. Ah ! combien la parole de Jésus m’est difficile. Elle n’a pas la précision carrée et blessante d’une parole romaine ; elle n’a pas non plus la précision souple et souriante d’une parole grecque. Elle est je ne sais quelle lumière flottante, et qui éblouit peut-être plus qu’elle n’éclaire. Pour comprendre ce noble barbare, il se peut que je le fasse trop grec. Sa pensée sûrement n’est pas matérielle comme une avidité de Pierre ou de Jacques. Mais elle ne ressemble pas davantage à une idée de Platon. L’idée de Platon est la mère parfaite des réalités imparfaites. La pensée de Jésus, plus belle que les choses, émane peut-être des choses. Ainsi une fumée légère et odorante s’élève des grains grossiers de l’encens. Mais je dis des à peu près qui me laissent insatisfait et je ne sais vraiment par quel artifice vous chanter un peu et me chanter un peu ce qu’est le verbe de Jésus.


théophile

Ton impuissance est celle de l’homme qui essaye de comprendre, au lieu d’adorer, la pensée divine.


historicus

Par des gestes dont l’harmonie originale m’est inexprimable, il essayait, comme Épicure ou Zénon, un travail de sauveur et de libérateur. À quelques juifs qui paraissaient croire en lui, il disait : « Si vous persistez dans ma doctrine, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira ».


arrien

J’aime retrouver chez un barbare cette certitude que la vérité seule est libératrice. Je crois revoir Épictète sur le forum et l’entendre qui proclame ces choses devant la foule.


historicus

Le peuple de la Ville comprit-il la parole d’Épictète ?


arrien

Non. Les hommes libres s’éloignèrent riant et disant : « Nous n’avons pas besoin d’être affranchis ». Mais les esclaves riaient et disaient : « La baguette qui affranchit est tenue par le licteur, et non par la vieille matrone vérité ».


historicus

C’est partout que le peuple ferme les yeux devant la lumière et ses paroles obscures raillent les porteurs de flambeaux. Sais-tu ce que les juifs répondirent à Jésus de Nazareth ?


arrien

Ta réflexion le dit déjà. Rapporte cependant leur réponse.


historicus

Bêtes et orgueilleux comme des citoyens romains, ils ricanèrent : « Nous sommes la postérité d’Abraham et nous ne fûmes jamais esclaves de personne. Comment donc dis-tu : Vous serez affranchis ? »


arrien

J’admire avec toi la banalité de la sottise populaire.


historicus

Mais Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous dis que quiconque s’adonne au péché est esclave du péché ».


épictète

J’aime ton Jésus de Nazareth. Il parle comme Zenon et comme Chrysippe.


historicus

Il ne méprisait pas moins que toi ce que le Portique appelle les choses indifférentes. Il recommandait : « Ne dites pas avec anxiété : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? De quoi serons-nous vêtus ? Mais cherchez premièrement la justice et le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroit ».


théophile

Ainsi il promettait…


historicus

Il ne promettait rien de matériel. Ce qui est donné par surcroît, au juste de Jésus comme au sage d’Épictète, c’est l’indifférence pour les choses indifférentes. Rappelle-toi le sourire dont il blâme Marthe affectueusement empressée à lui préparer à boire et à manger : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes de beaucoup de choses ; or une seule est nécessaire ».


arrien

Dis-nous d’autres paroles de ce sage, si tu en sais encore.


historicus

Il ordonnait : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui l’autre. Si quelqu’un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui aussi ton manteau ».


arrien

N’y a-t-il pas quelque exagération ?..


historicus

Peut être, en effet, allait-il plus loin que vous dans l’amour des hommes. « Aimez vos ennemis, disait-il, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent ».


épictète

Il n’allait pas plus loin que nous. Que notre geste se dirige vers un homme bon ou vers un homme méchant, le bien reste toujours le bien, le mal reste toujours le mal. Socrate a proclamé cette vérité.


théophile

Jésus mourant priait son Père pour ses bourreaux : « Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font ».


épictète

Socrate n’a pas maudit ses juges. Il proclamait tous les jours que l’injustice n’est qu’ignorance et que personne n’est méchant volontairement.


théophile

Mais Socrate méprisait les ignorants et Jésus les aimait. Le Père qui est dans les cieux fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Tous les hommes sont ses fils ; tous les hommes sont nos frères. Et nous les aimons tous. Car Jésus veut que nous soyons parfaits comme le Père céleste est parfait.


épictète

J’approuve ces sentiments chez Jésus. Je les approuve aussi chez tous les stoïciens, car tous proclament la parenté qui unit les hommes entre eux et avec les dieux. Et j’aime Pythagore, entre autres raisons, parce qu’il a défini la vertu : l’imitation de Dieu.


théophile

Seul Chreistos a dit amoureusement à Dieu : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ».


épictète

Ignores-tu donc l’hymne de Cléanthe ? Et ignores-tu, entre mille paroles stoïciennes, la grande parole de Chrysippe : « Si je savais qu’il est dans la destinée que je fusse malade aujourd’hui, je courrais de mon propre mouvement et avec joie au devant de la maladie ? » Et le même Chrysippe disait encore : « Si la boue avait le sentiment et la pensée, elle se réjouirait d’être foulée aux pieds des passants, car elle saurait que cela est dans sa destinée, et elle s’y soumettrait avec empressement ».


théophile

Ton Chrysippe est fou ; il aime un mal d’où ne sortira aucun bien…


épictète

Il aime le seul bien, l’ordre du monde.


théophile

Chreistos nous console par des promesses que vous ignorez.


épictète

La philosophie nous met au-dessus des consolations.


théophile

Le royaume des cieux…


épictète

Tais-toi, impie. Tu rends les cadavres avides bassement comme les fous qui vivent. Tu crées au-delà de la mort un monde mercenaire et vil comme le monde de César.


théophile

Je dis avec Jésus : « Heureux les pauvres, car c’est à eux qu’appartient le royaume des cieux…


épictète

Si dans ton royaume des cieux tu vois des richesses, tu dis : « Heureux les riches ! »


théophile

Je dis, avec Jésus : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux… »


épictète

Ainsi ton âme basse dit : « Heureux ceux qui auront le pouvoir et ceux qui auront la gloire. » Tu n’es pas le héros ; tu es l’aventurier qui supporte les peines du jour pour conquérir les voluptés de la nuit.


théophile

Nous seuls aimons la pauvreté. Seuls nous désirons être persécutés.


épictète

Pourquoi aimerions-nous ou désirerions-nous des choses qui sont indifférentes ?


théophile

Tu n’es pas une chose indifférente, ô pauvreté ; vous n’êtes pas choses indifférentes, ô supplices soutenus pour mon Dieu. Vous êtes des clés qui blessent délicieusement la main, car vous ouvrez le royaume riche et délicieux…


épictète

L’insistance de tes paroles mercenaires finirait par me faire douter de la vertu de Jésus de Nazareth. Es-tu bien sûr, Historicus, que son royaume des cieux ?..


historicus

Je crois que c’est l’âme du sage ou, comme il disait plus volontiers, du juste. Je crois que c’est ton âme, Épictète, ton âme plus riche, plus belle, plus royale et plus divine que tout un Olympe. Je crois… Mais les paroles de Socrate ou de Zénon sont des statues immobiles dans la lumière. Les paroles de Jésus sont, sous un vent qui m’inquiète, des herbes incertaines. Je crois souvent les comprendre ; je ne suis jamais tout à fait sûr de les comprendre. La seule chose évidente, c’est que les disciples n’ont pas compris.


théophile

Tu mens.


historicus

La précision anguleuse qui blesse comme un roc ou comme une affirmation sans sourire est un défaut romain. Une vertu grecque, c’est la précision souple et limpide, fleuve dont le lit ne se déplace point, mais où se reflètent, tremblants et exacts, le ciel et le paysage. Une noble parole d’Asie est un parfum qu’on aime quoique la main ne puisse le saisir ou l’œil l’apercevoir. Jésus fait appel au cœur, non à la raison ; il semble considérer le sentiment comme le grand docteur de vérité…


serena

C’est en quoi il se révèle barbare. Le flambeau de l’amour se couronne d’une flamme sans lumière.


historicus

Mais comme tous les sages, il fait appel à la vérité que chacun porte en soi. Il délivre des folies étrangères, des mensonges du dehors qu’affirmaient les serviles et les autoritaires. Comme tous les sages, il méprise les prêtres et il méprise César.


théophile

Tu mêles inextricablement vérités et mensonges.


historicus

Écoutez ce qui lui arriva un jour. Ses ennemis, l’interrogeant devant le peuple, demandèrent : « Est-il permis de payer le tribut à César, ou non ? » Ils espéraient, selon sa réponse, le perdre aux yeux du peuple ou le faire condamner au nom de César ;


épictète

Il n’avait qu’à dire sa pensée. Les conséquences ne dépendaient pas de lui et ne lui importaient point.


historicus

Il est mort courageusement. Mais il n’était pas de ta race, mon Épictète. Car, encore que tu sois né en Phrygie comme Ésope l’ingénieux, ton père et ta mère étaient grecs et tu es un véritable grec. Lui, de caractère et d’esprit, était un oriental souple et délicieusement fuyant. Sa sagesse avait des coquetteries comme un amour de femme. Le fils subtil du charpentier se fit remettre un denier et demanda : « De qui est cette image et cette inscription ? — De César » lui répondit-on. « Rendez donc à César, conclut-il, ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »


serena

Que signifie cette parole ?


historicus

Je ne sais comment l’entendent les Chrétiens aujourd’hui. Je sais encore moins comment ils l’expliqueront quand ils auront le pouvoir. Moi je comprends, et il me semble que c’est Épictète qui parle, mais avec plus de sourire, avec je ne sais quelle malice féminine : « Méprisez la matière et les maîtres de la matière. L’or et l’argent sont des chaînes sur César et sur les autres esclaves. Hommes libres, pourquoi disputeriez-vous aux esclaves leurs chaînes. Dieu n’aime pas l’or et l’argent ; Dieu aime les cœurs purs et méprise César. Soyez purs et honorez Dieu. Refusez à César ce qui n’appartient qu’à Dieu et aux sages. Méprisez au fond de vos cœurs le méprisable César. »


épictète

Sa parole est belle, mais je l’aimerais mieux moins boiteuse et qui puisse marcher seule sans s’appuyer sur ta glose.


historicus

Si ses paroles étaient claires comme les tiennes, elles m’intéresseraient moins.


arrien

Pourquoi ?


historicus

Parce que les maîtres bien compris restent stériles. Mais une doctrine un peu incertaine, que les disciples entendront mal et matérialiseront à leur image, peut devenir une force lourde et qui créera de l’histoire.


épictète

Qu’importe cela ?


historicus

Cela importe beaucoup à l’historien… Jésus comme tous les sages, ne croyait qu’au salut individuel. Il méprisait toutes les organisations. Il riait des docteurs et maudissait les prêtres. Il ne cherchait la vérité que dans sa conscience. Et c’est là, tu le sais bien, Épictète, une doctrine d’abstention et d’impuissance.


épictète

C’est la doctrine de vérité.


historicus

Oui. Et elle dit : « Supporte et abstiens-toi »… Voici que déjà les chrétiens ont des docteurs dont Jésus rirait et des prêtres qu’il maudirait. Et ils ne méprisent plus César qu’à demi. Et, le jour où César sera chrétien, ils l’honoreront. N’est-ce pas, Théophile ?


théophile

Certes. Il sera la volonté de Dieu faite chair.


historicus

Je crois que tu blasphèmes, excellent Théophile.


théophile

J’ai peur, en effet, d’avoir dit un peu plus qu’il ne convient et un peu plus que je ne voulais.


historicus

Ainsi, grâce aux disciples trop bêtes pour comprendre et assez bêtes pour agir, Jésus n’est plus seulement un philosophe, il est un dieu. Sa pensée déformée n’est plus une sagesse qui paralyse, elle est une folie qui pousse à l’action. Elle fera de l’histoire.


arrien

Mais, s’il avait pu prévoir, il aurait pleuré.


historicus

Si on prévoyait, on s’abstiendrait peut-être même de parler.


épictète

Jésus n’a rien à regretter. Celui qui dit des paroles sages n’est pas coupable de ce qu’entendent les oreilles folles. Et Jésus est grand par sa pensée, par sa parole, par sa volonté défensive, par sa vie et par sa mort.


serenus

Comment peut-on de Jésus tomber à Théophile ?


historicus

La chute est plus grande d’Épicure à Porcus.


serenus

Mais Épicure a des disciples fidèles. Jésus en a-t-il et en aura-t-il ?


historicus

Aucun. Et, s’il s’en rencontre dans les siècles futurs, le troupeau de ses prétendus disciples les tuera plus furieusement qu’il ne tuera les autres philosophes.


arrien

Mais comment une doctrine ainsi déformée peut-elle encore s’organiser, conserver je ne sais quelle apparence d’harmonie ?


historicus

Ta question est difficile et je n’ai pas les éléments qui permettraient d’essayer une réponse. Cette organisation qui, comme on arme des bergers et on les groupe en armée, a transformé en folie conquérante une sagesse aimable, est surtout, si je ne me trompe, l’œuvre d’un certain Saulus ou Paulus..,


théophile

Honorez l’apôtre des gentils. C’est lui qui vous appelle tous au salut…


porcus, accourant

Je suis perdu, je suis perdu.


CHAPITRE XIII (↑)

La Révolte des Esclaves



porcus

C’est toi que j’implore, vénérable Épictète ; toi justice vivante et vivante lumière. Tu as sauvé Théophile, ce chrétien vil. Sauve-moi, moi, sénateur romain, moi, un des hommes les plus riches et les plus nobles de la Ville et du monde, et je te prouverai que tu n’as pas servi un ingrat.

Porcus se jette aux pieds d’Épictète et veut continuer à parler.

épictète

Quitte cette posture qui m’injurie. Je reste debout devant tous et je désire que tous restent debout devant moi.


porcus, se relevant

Je t’obéis, vénérable Épictète. Mais ne repousse pas ma prière.


épictète

Je n’ai jamais repoussé une demande juste.


porcus

Toi qui sais parler à la foule et lui faire faire le contraire de ce qu’elle veut, viens parler à mes esclaves. Viens leur expliquer la justice. Précisément, en voici un qui arrive derrière moi. C’est leur chef, c’est le chef de la révolte. Change d’abord Félicion en esclave fidèle et, avec son aide, tu changeras facilement les autres.

Félicion est un grand jeune homme blond, aux yeux résolus et qui porte la barbe philosophique.

félicion

Tu me reconnais peut-être, Épictète. À Rome, quand j’avais une heure de loisir, j’accourais t’écouter. Tu es mon maître, non celui-ci. Car tu m’as enseigné cette parole de Socrate : « De quelque part que vienne un ordre, dès qu’il s’appuie sur la force non sur la persuasion, il est un acte de violence, non une loi. » Or celui-ci n’a jamais donné que des ordres soutenus par la force. Mais toi, tu dis la vérité et celui qui est capable de comprendre s’en va persuadé. Celui-ci est un César au gros ventre, un Vitellius méchant et risible. Mais toi, tu es le héraut des dieux, les seuls législateurs.


épictète

Philosophe Félicion, quel débat peut-il y avoir entre toi que ton âme, malgré les apparences, fait homme libre, et l’esclave Porcus ?


porcus

Les étranges façons de parler !


félicion

Cet être de nature servile se prétend mon maître et le maître de mes compagnons.


porcus

Oui, la loi me proclame votre maître. Et il est juste d’obéir à la loi. Explique-lui, Épictète, que la justice est fille de la loi.


épictète

Tu te trompes. La loi est fille de la justice. Et, si tu appelles lois des filles de la force, tu mens.


porcus

Les juges me donneraient raison. Donc la loi est pour moi. Si tu es juste, Épictète, parle comme un juge.


épictète

Malheureux, toutes tes pensées ne sont que terre et que boue. Tu ne regardes que ces misérables lois humaines qui sont les lois des morts. Mais tu ne portes jamais ta vue sur les lois qui viennent des dieux et qui commandent aux intelligences.


porcus

Il n’y a pas de dieux.


serenus

Tu dis la vérité, Porcus, et c’est le hasard qui règle toutes choses. Le hasard t’avait donné ces hommes. Le hasard te les reprend. Qu’as-tu à dire à cela ?


porcus

J’ai à dire que ces hommes sont à moi par les lois, que leurs pères appartenaient à mon père, qu’ils sont nés sur mes domaines, que je les ai nourris.


serenus

Tu les as nourris avec les fruits de ton travail, sans doute ?..


porcus

Tu dis des sottises.


félicion

C’est nous qui t’avons nourri. C’est nous qui sommes tes créanciers. Et tu es insolvable comme un porc vivant. Si nous n’écoutions que la justice, nous aurions le droit de te tuer.


épictète

La folie crée des criminels qui méritent la mort, mais la sagesse ne crée point de bourreaux. Quiconque fait violence à d’autres hommes mérite la mort. Mais nul ne doit tuer. On ne guérit pas le mal par le mal et la violence par la violence.


porcus

Il y en a que j’ai achetés de mon argent.


serenus

D’un argent qu’avaient gagné tes mains laborieuses, je suppose ?..


porcus

Qu’il est bête, celui-là ! Serenus, la grossièreté de ton esprit déshonore le nom d’épicurien… Toi, Félicion, tu avais douze ans. Les soldats, en réprimant une sédition, t’avaient pris dans les montagnes des Helvètes. Tu appartenais aux soldats par droit de conquête. Je t’ai acheté à tes premiers maîtres. Tu m’appartiens par droit d’achat.


félicion

Zénon de Cittium a dit : « Il y a tel esclavage qui vient de la conquête, et tel autre qui vient d’un achat ; à l’un et à l’autre correspond le droit du maître, mais ce droit est mauvais. »


serena

Je veux dire de belles paroles d’Annœus Seneca. Car j’aime ce stoïcien qui vécut dans la douceur épicurienne et qui souvent loua Épicure. Voici des mots qu’il semble adresser à Porcus lui même : « Des esclaves ! dis plutôt des hommes. Des esclaves ; dis des compagnons d’esclavage… Celui que tu appelles esclave est né de la même semence que toi, il jouit du même ciel, respire le même air, vit et meurt comme toi. »


épictète

Il n’y a d’esclave naturel que celui qui ne participe pas à la raison. Or cela est vrai des bêtes, non des hommes. L’âne est un esclave destiné par la nature à porter nos fardeaux, parce qu’il n’a point en partage la raison et l’usage de la volonté. Mais, s’il avait reçu ces dons, l’âne se refuserait légitimement à notre empire : il serait notre égal.


porcus

Tu es injuste envers moi, parce que tu me hais. Et, pour me dépouiller, tu embrouilles toutes choses, tel un avocat plein de malice. Il n’est pas question d’ânes ; il est question d’esclaves.


épictète

C’est précisément ce que je te dis : s’il était question d’ânes, tu pourrais avoir raison ; mais il est question d’hommes.


porcus

Il n’est pas question d’hommes ; il est question d’esclaves.


félicion

Il est, en effet, question d’un esclave inepte et qui s’appelle Porcus.


épictète

Nous ne devons pas vouloir pour les autres hommes le fardeau que nous ne voulons point pour nous-même. Or Porcus ne voudrait pas être esclave. Pourquoi donc se servirait-il des autres comme d’esclaves ?


porcus

Ainsi tu détruirais toute industrie et tu ramènerais les hommes à la brutalité et à la pauvreté primitives.


serena

Que dis-tu, Porcus ?


porcus

La vérité. Nous avons des besoins et, pour satisfaire ces besoins, il nous faut des instruments. Mais les instruments faits avec du bois et des métaux ne se fabriquent pas seuls et ne travaillent pas seuls ; il faut leur adjoindre des instruments vivants. Avant d’exister, et pendant sa durée laborieuse, et après qu’il est usé et a besoin d’être remplacé, toujours l’outil nécessite l’esclave.


épictète

L’outil suppose quelqu’un qui l’a fabriqué et quelqu’un qui s’en serve. Que celui qui désire les fruits du travail travaille.


porcus

Tu ris, Épictète, et tu n’imagines pas le sénateur Caïus Trufer se fatiguant à un labeur servile.


serena

Non, on n’imagine pas un Porcus utile, même à lui seul.


porcus

Les statues de Dédale et les trépieds de Vulcain, au dire des poètes, se rendaient d’eux-mêmes à l’assemblée des dieux. Donnez-moi des outils semblables qui entendent mes ordres et les exécutent d’eux-mêmes ; alors je pourrai peut-être affranchir mes serviteurs. Mais tant que la charrue ne laboure pas et ne sème pas sans aide, tant que l’archet ne chante pas seul sur la cithare, il me faut des esclaves.


félicion

Mange du gland si tu veux, Porcus, et entends, si tu peux, la voix du rossignol.


serena

Ou bien apprends la musique et conduis ta charrue.


porcus

Tu es deux fois folle. D’ailleurs, même si les outils travaillaient seuls, il faudrait encore pour que la cité existe, qu’il y ait une hiérarchie, qu’il y ait des maîtres et des esclaves.


épictète

La cité de Porcus peut mourir sans que je la regrette.


théophile

Songe, Porcus, à la cité de Dieu où tous les élus seront égaux.


porcus

Mais, tant que nous vivons sur la terre, mes esclaves doivent m’obéir. S’il y a un dieu, c’est, lui qui me les a donnés et je suis pour eux le représentant de sa volonté.


théophile

Sans doute, mais…


épictète

Ô lâcheté des chrétiens…


historicus

Ils sentent déjà qu’ils seront un jour les maîtres. Déjà leur doctrine devient une doctrine de domination et de servitude.


porcus

Les hommes ne sont pas égaux Les meilleurs sont faits pour commander aux autres. Mes esclaves ont juste assez de raison pour comprendre ma raison. Ils doivent, dans leur intérêt comme dans le mien, m’obéir.


épictète

Tu crois ton intelligence supérieure à celle de Félicion ?


porcus

Certes ! Puisque je suis le maître.


épictète

Tu te contredis à chaque instant, ô raison supérieure. Tout à l’heure tu prétendais à un avantage naturel ; maintenant tu parles d’un avantage de hasard.


porcus

Je suis épicurien et la nature n’est pour moi que le hasard.


épictète

Que dit Serenus de cette pensée épicurienne ?


serenus

Un hasard guérissable avait fait de Félicion un esclave. Un hasard incurable a fait de Porcus un imbécile.


historicus

Porcus me paraît pourtant dire quelque chose quand il affirme la supériorité du maître sur l’esclave.


porcus

Historicus seul comprend la vérité. Et un peu Théophile.


historicus

Mais Porcus confond la cause avec l’effet. C’est l’esclavage qui abrutit ; l’infériorité de l’esclave est le crime du maître, non la faute de la nature.


épictète

L’esclavage abrutit le maître autant que l’esclave.


historicus

Non. Le maître souvent devient plus délicat, plus cultivé.


serena

la noble culture de Porcus…


épictète

Il y a pour l’homme plus d’une façon de devenir une bête. L’esclave qui ne défend pas sa raison devient un âne inepte et passif. Le maître devient un singe capricieux et dont les grimaces font l’admiration d’Historicus.


porcus

On devrait mettre à mort quiconque ose soutenir qu’il peut y avoir raison et vertu chez les esclaves. Cette opinion est un crime contre la cité. Si elle était vraie, en quoi les esclaves différeraient-ils des hommes libres ?


épictète

C’est ce que je te demande.


félicion

En quoi Porcus diffère-t-il d’un esclave ?


historicus

Epaphrodite n’avait de libre que le corps ; Épictète avait l’âme d’un homme libre. Tels Porcus et Félicion.


porcus

On n’a jamais vu de cité sans maîtres et sans esclaves Et on n’en verra jamais. Or ce qui est utile à la république, c’est cela que j’appelle le droit.


théophile

Il y aura des cités sans esclaves. Le passé ne prouve pas l’avenir. Chreistos n’est pas venu au commencement des temps.


historicus

Quand Théophile sera César, Théophile aura des esclaves.


théophile

Tu mens.


historicus

Peut-être, en effet, pour me faire mentir, tu leur donneras un autre nom.


épictète

L’intérêt civil ne peut corrompre le droit naturel. On est homme avant d’être citoyen. Et, s’il faut cesser d’être l’un ou l’autre, le sage n’hésite pas, mais, pour continuer d’affirmer l’humanité, il nie la cité.


historicus

Conte-nous donc, Félicion, ce qui s’est passé entre toi et Porcus. Seuls, les faits m’intéressent réellement.


félicion

Porcus était un césar capricieux et méchant. Quelquefois il nous donnait trop de choses à manger et il s’irritait parce que nous ne mangions pas tout. Ensuite il ne nous donnait rien, et il exigeait que nous mangions le poisson gâté et les viandes pourries. Ou bien il nous laissait jeûner un jour entier. Si quelqu’un de nous murmurait il lui faisait donner le fouet, ou le faisait mettre aux fers, ou le faisait jeter vivant aux murènes.


porcus

Tu mens. Ma maison est une maison bien réglée. Sauf deux ou trois fois, et pour des insolences graves, je n’ai jamais jeté aux murènes que de vieux esclaves qui n’étaient plus bons à rien.


félicion

Vous entendez.


porcus

J’ai le droit de punir, puisque je suis le maître. Et c’est mon devoir d’utiliser tout. Sans quoi, les plus belles fortunes s’effondrent vite.


épictète

Tais-toi, bête féroce. Laisse parler les hommes.


théophile

Ô mon frère, Dieu veut que l’esclave obéisse au maître. Mais il désire que le maître soit doux à l’esclave. Repens-toi, ou il te punira.


porcus

Rends-moi mes esclaves, et je me repentirai.


théophile

Si tes esclaves étaient chrétiens, ils te seraient fidèles.


porcus

Si je ne craignais l’opinion de César et la haine du peuple, je te dirais : « Théophile, baptise-moi et viens avec moi dans mes divers domaines baptiser les esclaves qui me restent. »


théophile

Tu me diras un jour ces paroles, et il y aura une grande joie dans le ciel.


félicion

Depuis longtemps plusieurs désiraient se révolter et tuer Porcus. Je les retenais. Je leur disais : « Voulez-vous être attachés à l’arbre ignominieux de la croix ? Si vous ne voyez d’autre libération que la mort, mourez plutôt de votre main. Mais croyez-moi et attendons ensemble. La fortune aveugle fait le bien après avoir fait le mal, et le jour éclatant est fils de la nuit obscure. Une occasion se présentera. Comptez sur Félicion pour la saisir aux cheveux, si chauve qu’elle soit. » Quelques-uns murmuraient contre moi, mais les autres les apaisaient. Et, chaque jour, ceux qui me haïssent parce que les autres m’écoutent me disaient en riant : « Est-ce aujourd’hui, Félicion, que tu saisis le cheveu de l’occasion chauve ? » Moi, je riais avec eux et j’attendais.

Ce matin, au moment du départ, j’ai dit : « Voici l’occasion. Et elle n’est pas chauve. Tout à l’heure nous saisirons son épaisse chevelure. » Quelques-uns ont interrogé : « Pourquoi aujourd’hui plutôt que hier ? » Je leur ai expliqué les choses : « Aujourd’hui, Porcus n’osera pas se plaindre aux magistrats. Porcus ne joue pas quand il risque de perdre. Porcus tremble à l’idée que César pourrait penser à lui de nouveau. César, s’il pensait de nouveau à Porcus, lui confisquerait probablement tous ses biens ; peut-être même il lui enverrait l’ordre de mourir. »


porcus

Voleur ! meurtrier !


historicus

Ce Félicion est un chef habile. Continue ton récit, grand général.


félicion

Deux ou trois de mes camarades hésitaient encore. Mais j’étais sur le forum du bourg quand la foule voulait tuer Théophile. J’ai crié plusieurs fois en faveur de Serenus et en faveur d’Épictète. Quand ce vil esclave, Porcus, est venu près de moi sur les épaules d’un homme monstrueusement grand et fort, j’ai attendu un moment favorable pour pousser l’homme. J’ai fait tomber Porcus et j’ai eu le plaisir de marcher un peu sur lui.


porcus

Meurtrier ! carnifex !


épictète

Tu fis mal, mon Félicion.


félicion

La lâcheté est une puissante magicienne ; elle avait métamorphosé le porc en tigre dangereux. Porcus avait frappé Serena. Il avait jeté la première pierre, qui pouvait faire tomber sur vous toutes les autres pierres. Autant qu’il dépendait de lui, il avait commis sept ou huit assassinats. Je l’ai puni médiocrement.


épictète

Rappelle-toi, mon fils, ce que je te disais tout à l’heure : La folie fait des criminels qui méritent la mort, mais la sagesse ne fait point de bourreaux. Tu as vu d’ailleurs que, même dans des choses indifférentes et qui ne dépendaient pas de nous, la raison et la douceur ont triomphé là où la violence aurait échoué.


historicus

Ce qui a triomphé, c’est un mensonge involontaire et une ruse qui s’ignorait.


théophile

Ce qui a triomphé, c’est la volonté de Dieu.


épictète

Tu as raison, Théophile, et…


historicus

Moi, Félicion, je t’approuve complètement. En faisant tomber Porcus et en le piétinant un peu, tu as entretenu l’excitation nécessaire de ton âme ; tu t’es grisé du vin d’une première révolte. Il est bon d’être ivre de falerne, de colère ou de mépris de l’ennemi, quand on va monter à l’assaut.


félicion

Revenu auprès de mes compagnons, je leur ai raconté les derniers événements. J’ai dit aux quelques-uns qui hésitaient : « Consentirez-vous à rester toujours les esclaves de ce lâche ? douleur ! être esclave. Mais être esclave de Porcus, ô honte ! » Par ces paroles et d’autres semblables, je les ai décidés. Et nous nous sommes arrêtés quand Porcus voulait que nous marchions. Il est venu vers nous la bouche pleine de je ne sais quel vomissement d’injures et de menaces. Mais je lui ai dit : « Tu parles, ô tardif Porcus, à des êtres qui ne sont plus ici. Tu parles à des esclaves ; nous nous sommes affranchis. »


porcus

Tu viens de raconter un crime et un crime lâche, puisque je ne pourrais essayer de le punir qu’en courant des risques.


historicus

Connaître l’ennemi est le grand mérite d’un chef. Félicion a vu dans ta lâcheté un des outils de son succès. Il s’est servi de ta lâcheté comme d’un diogmite on d’un licteur qui t’empêcherait de mettre la main sur lui et sur ses compagnons.


porcus

Je mettrai pourtant ma main sur lui.

Porcus fait un pas vers Félicion. Félicion marche sur Porcus et, d’un coup de poing, le jette à terre.

porcus, se relevant péniblement

Ô vous tous, hommes libres, ne défendrez-vous pas un sénateur contre un vil esclave ?


serenus

Homme, tu attaques un homme ; il se défend ; c’est son droit. Lâche, tu attaques un homme brave : tant pis pour toi.


félicion

Maintenant mes compagnons reviennent libres à la Ville. Moi, si Épictète le permet, je suivrai Epictète partout où il ira. Car l’exil, c’est le pays où l’on n’entend point de paroles sages.


épictète

Viens, mon fils.


arrien

Viens, mon frère.

Arrien embrasse Félicion.

porcus

Du moins, Épictète, fais-moi rendre mes provisions, mes voitures, mes chevaux, mon or, que ces voleurs ont la prétention de garder.


félicion

Tes provisions, tes voitures, tes chevaux sont vendus aux gens du bourg.


porcus

Misérable !


épictète

Que dis-tu, Félicion ?


félicion

La vérité.


porcus

Eh ! bien, qu’on me rende l’argent produit par ces ventes criminelles et, en même temps, l’or considérable qui était dans la deuxième voiture.


félicion

On ne te rendra rien.


porcus

Épictète, tu entends les paroles de ce voleur. Il ne peut pas dire touchant les pièces d’or ce que tu m’as répondu au sujet des esclaves. Il ne prétendra pas, je suppose, que mon argent a de la raison et l’usage de la volonté. Il m’appartenait légitimement, mon argent. Ici, le philosophe le plus fou n’a rien à m’opposer.


épictète

Je ne comprends pas ce que tu as fait, mon Félicion.


porcus

Je retrouve enfin Épictète. Je trouve enfin un homme juste. Et je me réjouis. Car la justice est un baume sur les blessures.


félicion

Écoute ce que j’ai fait, ô mon maître. J’espère qu’ensuite tu ne me blâmeras point.


historicus

Les lois de la guerre ne sont pas les lois de la paix et d’avance je t’approuve, brave et habile Félicion.


épictète

Le mal reste toujours le mal. Mais l’action est un vin traître. Et le plus sage, s’il se laisse surprendre à son ivresse, tombe comme un fort lutteur que l’adversaire, à l’improviste, saisit aux jambes.


félicion

Quelques-uns de mes compagnons, les plus vils, ceux qui désiraient le moins la liberté, jetaient sur la deuxième voiture où l’or était enfermé des regards avides. Et ils répondaient parfois à mes discours : « L’esclave d’un homme riche est plus heureux qu’un affranchi pauvre. » Pour qu’ils ne trahissent point mes projets, je leur ai indiqué un moment propice où prendre un peu d’or. Ainsi j’avais leur secret comme ils avaient mon secret.


porcus

Fripon, canaille, furcifer.


historicus

J’admire ta prudence, Félicion.


épictète

La prudence qu’admire l’historien, ami du résultat extérieur, n’est pas toujours sagesse aux yeux du philosophe.


félicion

La révolte approuvée de tous, j’envoyai les hommes douteux vendre au bourg voitures, chevaux et provisions. Comme je l’espérais, ils ne rapportèrent qu’une partie du prix et leur crainte de rendre des comptes à Porcus se traduisit par un enthousiasme sincère pour la liberté.


historicus

Très bien, Félicion.


porcus

Voici un malfaiteur pire que Géryon ou Procuste. Et notre époque lâche ne produit nul Hercule pour détruire monstres et brigands.


arrien

Ô spectacle que j’aime : Porcus réclame des dieux.


porcus

Un César studieux du bien public suffirait.


arrien

Le bien public, c’est le bien de Porcus


porcus

Le bien public, c’est le bien des hommes honorables, riches et sénateurs.


théophile

Les esclaves sont nos frères.


porcus

Ils ne sont pas citoyens. Et même les citoyens pauvres, toujours à vendre, ne sont pas de vrais citoyens. Mais les riches…


félicion

Je pris l’argent que me remirent ces hommes douteux. J’écoutai à peine leur rapport, proclamant que je les avais choisis pour leur probité au-dessus de tout soupçon. J’ajoutai cet argent à l’or de la deuxième voiture. Et je partageai le tout également entre mes compagnons sans garder pour moi-même un as ou un stips.


épictète

Tu as bien fait de ne rien garder.


historicus

Réel ou apparent, le désintéressement augmente la force d’un chef.


félicion

Bientôt cet homme plein d’injures vint vers nous comme, lorsqu’il est plein de viandes et de falerne, il va au vomitorium. Je lui ai expliqué doucement les choses. Et je l’ai accompagné jusqu’ici en lui prouvant par des paroles amicales et précises que j’avais bien fait. Hélas ! cet homme préfère l’or à la raison. Mes démonstrations, plus précieuses que son trésor, il les laissait perdre volontairement. Il était le convive glouton qui s’est rempli de viandes vulgaires et qui ne regarde même pas les murènes et la truie farcie. Pauvre Porcus, ton esprit est un mangeur de glands qui ignorera toujours les nourritures humaines.


porcus

La raillerie convient aux brigands qui réussissent.


félicion

Je lui disais…


porcus

N’écoutons plus ce misérable. Mais faites-moi rendre mon argent. Épictète n’approuvera pas le vol.


félicion

Épictète, en effet, n’approuve pas le vol, ni celui qui marche sur les routes armé d’un glaive, ni celui qui marche dans les rues et dans les maisons armé des prétendues lois qui sont des moyens de violence.


arrien

Que dis-tu, mon frère ?


félicion

La loi non écrite, la loi divine, celle que respectent Socrate, Diogène et Épictète, la voici : Que chacun jouisse librement et sans crainte du fruit de son travail. Si, par la force, par la ruse ou par la loi humaine, infâme mélange de force et de mensonge, on dépouille quelqu’un du produit de son labeur, que le volé reprenne ce qu’on lui a pris. Arracher mon bien au voleur, ce n’est pas commettre un vol.


porcus

Cet or était, pour une partie, le fruit de mes économies.


félicion

Tu vendais le blé que nous avions semé et moissonné.


porcus

Et, pour l’autre partie, il me venait de mon père.


félicion

Qui l’avait eu par le travail des plus vieux parmi mes compagnons et par le travail de leurs pères. Je ne sais pas si l’héritage est chose juste. Peut-être la vraie Loi déclare le fruit du travail des anciens un bien commun à tous les hommes d’aujourd’hui. Mais cette justice supérieure, je ne pouvais la réaliser. J’ai fait le moins mal possible : j’ai rendu l’or à ceux qui en avaient gagné une partie et dont les pères avaient gagné le reste. Les circonstances ne permettaient pas d’agir comme un sage ; j’ai décidé comme un juge qui, par hasard, serait juste.


serena

Un juge qui, même par hasard, serait juste… Tu fais une supposition bien plaisante, Félicion.


serenus

C’est une façon de parler, ma Serena.


serena

Mais n’importe quel juge aurait gardé la plus grande partie de l’or.


historicus

Sans doute. Félicion est un général plutôt qu’un juge.


serena

Tu as vu beaucoup de généraux désintéressés, ô perspicace Historicus ?


historicus

Ne me prends pas pour un imbécile, Serena. Je ne parle pas des généraux de maintenant.


porcus

Ô Épictète bienfaisant comme un Dieu, fais-moi rendre mon or.


épictète

Je dois m’abstenir. L’or est indifférent à Félicion comme à moi. Toi, Porcus, tu disputais cette ordure brillante à des esclaves semblables à toi qui ont les mêmes goûts que toi. Seulement eux avaient fait pousser l’or dans ta maison, ou plutôt dans leur maison, comme le laboureur dans son champ fait pousser le blé. Mais toi, tu étais le receleur à qui les lois actuelles, ces voleuses de nuit, apportaient la moisson d’autrui. Je méprise tous les esclaves qui convoitent ; mais celui qui convoite le bien d’autrui est deux fois méprisable. Et, si je regrette que Félicion n’ait pas eu la sagesse de s’abstenir de juger, je reconnais qu’il a du moins jugé avec justice.


porcus

Ô blasphémateur, tu injuries tous les riches, tu injuries tous ceux qui possèdent quelque chose.


épictète

Ce sont les gestes des riches qui injurient les riches. Votre avidité est une Circé qui vous transforme tous en loups ravisseurs, en chacals guetteurs ou en pourceaux vautrés dans des auges étrangères.


le petit carnéade

Hélas ! Porcus ruiné, combien l’exil devient ennuyeux. Cet imbécile de Junius Rusticus aurait bien pu se taire.


arrien

Que dis-tu de Junius Rusticus ? Tu sais que je l’aime.


le petit carnéade

Le disciple de Théophile vient de m’apprendre que Junius seul est coupable de tous nos malheurs.


pierre

Oui. Ce mauvais philosophe que tu aimes, Arrien, a poussé l’impudence jusqu’à faire l’éloge de Pœtus Thraséas et d’Helvidius Priscus et il les a appelés des hommes très vertueux. Son discours a été répété à Domitien. L’impérator — et c’est justice — n’aime pas les gens qui résistèrent aux volontés des Césars d’avant lui. Il s’est irrité et, pour le crime d’un seul, il a banni tous les philosophes de Rome et de l’Italie.


le petit carnéade

Vraisemblablement il valait mieux envoyer à Junius Rusticus l’ordre de s’ouvrir les veines.


arrien

J’admire ta générosité philosophique, ô noble académicien.


le petit carnéade

Tu trouves amusant d’aller en exil mourir de faim et de soif, quand la Ville fourmille de patrons généreux.

Depuis quelques instants, Porcus, des tablettes à la main, se livre à des calculs.

épictète

Quel lâche ose blâmer Rusticus parce qu’il a dit la vérité ? Thraséas fut un citoyen très vertueux, en effet. Il montrait toujours aux yeux furieux de Néron le front sévère d’un censeur, et son courage lui coûta la vie.


serena

Sa femme fut plus brave que lui. Il semblait hésiter devant la mort. Mais elle saisit un poignard, se frappa le sein. Et, cependant qu’elle tombait, elle tendit au bien-aimé l’arme parfumée d’amour et d’exemple : « Mon cher Pœtus, dit-elle, cela ne fait point de mal. »


historicus

Tu te trompes, Serena. Thraséas n’hésita point devant la mort, et tu donnes à Alexandre ce qui appartient à Philippe. La femme de Thraséas fut d’un courage admirable. Malgré les prières de son époux, elle voulut mourir avec lui et se fit ouvrir les veines. Mais le mot immortel que tu as rapporté est plus ancien.


serena

De qui est-il donc.


historicus

Il fut prononcé par la première Arria, la mère de celle à qui tu l’attribues.


épictète

Non, Thraséas n’hésita point devant la mort et sa fin ne me paraît comparable qu’à celle de Socrate. Ah ! mon Arrien, toi qui a l’ambition d’écrire, voici une matière autrement émouvante et ennoblissante que les guerres d’Alexandre. L’histoire généreuse offre l’occasion d’un nouveau Phédon. Les jardins où Thraséas et Démétrius, le dernier peut-être qui fut digne du grand nom de cynique, s’entretinrent touchant la nature de l’âme et sa séparation d’avec le corps ne me paraissent pas moins beaux que la prison d’Athènes. Mais, une heure plus tard, quand il a renvoyé ses nombreux amis pour leur éviter un péril, quand il a conseillé à sa chère Arria de ne point le suivre dans la mort et de rester auprès de leur fille, quand il se trouve seul dans sa chambre avec Démétrius, Helvidius Priscus et le questeur chargé de surveiller sa mort, alors Thraséas m’apparait beau comme un dieu mourant. J’aime les paroles qu’il adresse au questeur ; elles mêlent, en une mesure admirable, les sentiments paternels du vieillard pour un jeune homme et l’ironie du sage pour un magistrat : « Regarde, jeune homme, — dit Thraséas à l’envoyé de Néron, — et puissent les dieux détourner ce présage ! mais tu es né dans un siècle où il convient de fortifier son âme par des exemples de fermeté. » Quant à son exclamation dernière, je la vois, dans une lumière plus solennelle et moins souriante, aussi belle que le mot suprême de Socrate guéri de la vie : « Nous devons un coq à Esculape. » Thraséas, lui, les veines des deux bras ouvertes, regarda couler son sang, il en fit tomber sur la terre et il s’écria : « Offrons cette libation à Jupiter Libérateur. »


serena

Ah ! la noble famille… J’ai entendu dire que Fannia, fille de Thraséas et de la seconde Arria, donna, troisième, quand son époux Helvidius Priscus fut condamné, le grand spectacle de courage et d’amour.


historicus

On t’a dit la vérité, Serena.


épictète

Helvidius Priscus fut aussi une âme très ferme. Vespasien lui défendit un jour de venir au Sénat, « Il dépend de toi de m’ôter ma dignité, répondit Helvidius. Mais, tant que je serai sénateur, j’irai au sénat. — Si tu y viens, dit l’imperator, n’y viens que pour te taire. — Ne me demande pas mon avis, et je me tairai. — Mais, objecta César, si tu es présent, je ne puis me dispenser de te demander ton avis. — Et moi, répartit Helvidius, je ne puis me dispenser de répondre ce qui me paraît juste. — Si tu parles, je te ferai mourir. » Mais Helvidius, souriant : « Quand t’ai-je dit que je fusse immortel ? Nous ferons tous deux ce qui dépendra de nous : tu me feras mourir et moi je souffrirai la mort sans me plaindre. »


le petit carnéade

Que gagna par là Helvidius, puisqu’il était seul de son avis ?


épictète

Que gagne la pourpre qui est seule sur une tunique ? Elle l’orne, l’embellit et elle donne envie d’être beau.


serena

Ces hommes et ces femmes ne sont pas vertueux aux yeux du Petit Carnéade. L’homme vertueux, pour lui, c’est Porcus, tant que Porcus a de l’argent et peut vider du falerne dans l’outre qui sert de ventre à l’académicien.


porcus

Mais j’ai toujours de l’argent. Je viens de calculer. Hélas ! je perds le vingtième de mes biens. Ô volupté, ô falerne, ô viandes farcies, ô éphèbes aux formes sobres et musiciennes grassement savoureuses, réjouissez-vous dans mon avenir, il me reste les dix-neuf vingtièmes de mes biens immenses. Il me reste de quoi m’imbiber de joie comme une éponge au fond d’une amphore pleine. Et je puis réjouir, au delà de leurs rêves, tous les vrais philosophes, comme Fluctus, mon irréel ami, et le Petit Carnéade, mon ami vraisemblable.


fluctus

Dans l’irréalité flottante de tout le reste, une lumière fixe me paraît briller comme, derrière les brumes, le soleil. Porcus, si mon esprit reste sceptique, tu es un dieu pour mon âme croyante.


le petit carnéade

Toutes les vraisemblances me paraissent former une pyramide aux pierres croulantes. Mais un rocher, de vérité peut-être, demeure inébranlé dans leur ruine. C’est ta vertu, ô Porcus. Combien tu vaux mieux que Junius Rusticus : il me fait du mal, et toi tu me fais du bien.


porcus

Épictète, il y a une chose que je voudrais te demander de m’expliquer.


épictète

Parle.


porcus

À l’époque où tu étais esclave, tu ne t’es jamais révolté contre ton maître ?..


épictète

Jamais, quand il s’agissait de choses indifférentes, comme l’or, la nourriture, ou ma jambe.


porcus

Oui, je sais l’histoire. Tu avais, depuis ton enfance, une jambe malade. Un jour, Epaphrodite s’amusait à la tordre. Tu l’avertis : « Si tu continues ce jeu, tu casseras ma jambe. » Epaphrodite continua, comme s’il n’avait pas entendu ta parole, et ta jambe malade fut cassée en effet. Alors tu dis, en souriant : « Je t’avais averti que tu casserais ma jambe, la voilà cassée. »


arrien

C’est ainsi que j’ai entendu conter cette histoire,


félicion

Moi, j’aurais tué le maître et je me serais tué ensuite.


épictète

Tu aurais agi comme un soldat qui ne commet point d’injustice ; mais il ignore que son corps ne dépend pas de lui et que ce qui ne dépend pas de nous est indifférent au sage.


porcus

Épictète, je loue ta fidélité à ton maître. Tu remplis ton premier devoir, en l’avertissant qu’il va faire une perte, gâter une chose qui lui appartient. Mais ensuite tu ne lui adresses nul reproche, car il est le maître et il peut faire ce qu’il veut de ses richesses, sans rendre compte à personne. Avant et après, tu as parlé et agi en esclave vertueux. Comment peux-tu maintenant approuver Félicion qui se révolte ?


épictète

Je n’étais pas un esclave fidèle. Je n’aimais pas Epaphrodite, qui était un imbécile et un brutal, mais je le méprisais trop pour accorder quelque importance à ses gestes.


porcus

Tu le subissais, du moins. Pourquoi n’ordonnes-tu pas à Félicion de me subir ?


épictète

Si Félicion t’avait subi, je l’approuverais. Mais il s’est révolté et vous me faites juge. Je n’ai plus à parler de vertu, mais de justice. Je n’ai plus à dire que cette vérité : « Nul homme n’est par nature le maître d’un autre homme. Nul homme n’est par nature esclave. »


porcus

Tu es obligé de condamner sa révolte ou ta soumission.


épictète

Je connais mes forces et Félicion connaît les siennes. Tu serais également étonné si Hercule reculait devant l’hydre ou s’il envoyait son petit Iolas combattre le monstre.


porcus

Ainsi, tu méprises la faiblesse de Félicion.


épictète

Si je méprisais Félicion, quel nom faudrait-il donner au sentiment que m’inspire Porcus ?


porcus

Tu admets donc qu’il y a plusieurs façons de bien agir ? Tu admets que le bien est multiple et variable ?


épictète

Le bien est un sommet difficile, et Félicion n’est pas arrivé en haut. Mais on ne demande pas à la fleur d’être nourrissante comme le fruit et le fruit ne sort pas mûr de la fleur sa mère embaumée. J’aime en Félicion un parfum d’avenir.


porcus

Alors, quand il aura atteint la même sagesse que toi, tu lui ordonneras de revenir pour être mon esclave.


épictète

Je m’abstiendrai de ce crime. Je ne présente pas de mouche vivante au poinçon d’or de Domitien ni d’homme vivant au poinçon de fer de ta sottise. Quand Félicion sera parvenu à la sagesse, il continuera sa vie telle qu’elle sera à ce moment, à moins qu’il se trouve dans une de ces situations qui rendent nécessairement injuste. S’il a des esclaves, il les affranchira. Mais il ne viendra pas se livrer à ta folie. Le sage supporte avec patience la maladie ; il ne se rend pas malade volontairement.


porcus

Tu te contredis.


serenus

Ô mauvaise foi des imbéciles…


historicus

L’esprit de Porcus est un peu simple pour comprendre Épictète.


épictète

Je ne dis que des choses très simples. La sottise même de Porcus pourrait me comprendre ; mais ses passions font, autour de ses oreilles, un bruit tumultueux.


porcus

Tout à l’heure, Félicion a dit du mal des lois. Et tu as parlé comme lui, ou presque. Pourtant Socrate est mort pour obéir aux lois.


épictète

Socrate est un héros. Il n’eût pas exigé que Criton montrât le même courage dans les mêmes circonstances.


porcus

Qu’en sais-tu ?


épictète

L’homme fort ne jette pas sur les épaules du faible le lourd fardeau dont il se charge lui-même.


porcus

Mais ces lois que tu injuries, Socrate les aima jusqu’à mourir pour elles. La mort de Socrate blâme les paroles d’Épictète.


épictète

Platon a prêté à Socrate des pensées plus platoniciennes que socratiques. Vous savez le mot du maître touchant les premiers dialogues du disciple : « Combien de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n’ai jamais songé ! »


porcus

Platon n’a pas inventé la mort de Socrate.


historicus

Il a pu inventer le refus de s’évader.


épictète

Je crois qu’il a seulement imaginé les raisons du refus. Nous connaissons des paroles de Socrate contre les lois injustes. Nous savons qu’il appelait injuste toute loi qui emploie la force au lieu d’instruire et de persuader. Il distinguait toujours entre les lois écrites et les lois non écrites. C’est à ces dernières qu’il ordonnait d’obéir. Mais il savait, que notre vie ne dépend pas de nous, qu’elle n’est pas un vrai bien, que le sage la compte au nombre des choses indifférentes. Et il laissa les circonstances disposer de sa vie.


serena

Il n’est pas mort indifférent, il est mort joyeux.


épictète

Joyeux comme un matelot dont le navire vogue vers de l’espérance. Peut-être aussi il croyait sa mort utile à sa doctrine..


porcus

Sa doctrine, c’est l’obéissance à la loi.


épictète

À la Loi, oui, mais non pas aux lois. À la loi non écrite, à la justice ennemie de tout ordre appuyé sur la force. Le sage subit la violence légale avec le même dédain que les autres violences. Socrate est un soldat courageux mort pour ne pas reculer. N’en fais pas je ne sais quel soldat imbécile qui mourrait pour faire plaisir à l’ennemi.


historicus

Au temps de Socrate, on avait encore une patrie. Peut-être il mourut par amour, non pour les lois, mais pour Athènes.


épictète

Socrate pensait toujours à l’universel. Il proclamait : « Je suis citoyen, non d’Athènes, mais du monde ». Les lois particulières à un temps et à un pays ne pouvaient lui apparaître que comme des formes méprisables de la violence et de l’iniquité. Il obéit seulement à la loi divine qui dit : « Supporte et abstiens-toi ». Créon, par un mensonge sacrilège, ose donner à ses ordres le nom de lois. Mais Antigone connaît les lois non écrites, les lois de courage, d’amour et de justice et elle méprise les commandements de Créon et de la cité, ces lois de lâcheté, d’injustice, de guerre et de haine.


porcus

Platon ne parle pas comme toi au dialogue intitulé le Criton.


épictète

Platon dans cet ouvrage, ne dit pas la vérité.


porcus

Pourquoi Platon aurait-il menti ?


épictète

Platon avait un esprit de législateur. Il accordait à la loi écrite une importance. Son dialogue des lois sacrifie, avec une folie systématique, l’individu, l’unique réalité, à la patrie, cette apparence. Il voulut tirer un argument de la mort volontaire de son maître. Il a compris Socrate comme un premier Platon.


serena

Il est difficile d’éviter de telles fautes. Quand tu regardes dans les yeux que tu aimes, que vois-tu, sinon ton propre visage ?


épictète

Socrate est un destructeur de préjugés et de remparts. Platon est un architecte.


historicus

Je vais dire une de ces bêtises que je réprouve aux heures où je suis un historien qui ne sourit point. Car un homme ne ressemble jamais à un autre homme. Mais les rapprochements et les comparaisons sont parfois des mensonges heureux qui aident à comprendre la vérité. Platon et le Paulus des chrétiens sont des organisateurs de doctrines et d’écoles, Platon, sans le vouloir, a dit sur Socrate des choses mensongères, comme Paulus, sans le vouloir, a dit des choses mensongères sur Jésus de Nazareth.


théophile

Paulus n’a jamais menti. Et il est plus beau que Platon parce que la vérité est plus belle que l’erreur. Et il est plus grand que Platon parce que l’homme qui agit est plus grand que l’homme qui rêve. Ton Platon fut une cymbale retentissante. Il lui manqua la charité. Mais il est vrai que dans le vide ses rêves étaient organisateurs comme dans le plein les gestes de l’apôtre. L’un traçait de vagues et fuyantes et ridicules architectures de nuages. L’autre, avec les âmes des gentils, pierres vivantes, bâtissait la cité de Dieu. Et, dans des litanies à Paulus on pourrait, parmi cent autres éloges, l’appeler : Platon chrétien.


historicus

La pensée de Platon est large, puissante, personnelle, trop sage, malgré la manie législatrice qui la trouble parfois, pour jamais devenir de l’action. Et, dans des invocations à Platon, parmi cent éloges de flamme, on pourrait mêler la fumée de ce reproche : « Ô toi qui, avec un peu de folie active, serais devenu un convertisseur, un constructeur de cité et un fondateur de religion ».


CHAPITRE XIV (↑)

Les deux méthodes



serena

L’ombre des montagnes, devançant la nuit de quelques instants, s’allonge sur la plaine. Et Ostie se montre voisine. Une heure encore et le phare de Claude s’allumera permettant à Historicus de se croire revenu dans la plaine d’Alexandrie. Si vous m’en croyez, amis, nous attendrons demain pour terminer notre route. Des soldats nous attendent là-bas, et des magistrats. Peut-être ils nous feraient coucher dans la prison, pêle-mêle avec les voleurs et les meurtriers. Nous dormirons mieux ici, sous ces arbres nobles.


épictète

Si vous êtes de l’avis de Serena, arrêtons-nous.


serenus

Oui Asseyons-nous d’abord et faisons la cène. Porcus, ce matin, nous a donné des figues. Maintenant nous lui donnerons de notre pain.


serena

J’ai aussi des olives. Mais elles sont en petit nombre et nous les donnerons toutes à Porcus.


porcus

Vous croyez que je vais me remplir de pain et d’olives ? J’aimerais mieux jeûner.


serenus

Tu aurais raison. Demain le pain et les olives te paraîtraient meilleurs.


porcus

Je vais, sans m’arrêter, jusqu’à Ostie. On m’y connaît. J’y emprunterai les sommes que je voudrai… Venez-vous, Fluctus et toi, Petit Carnéade ? Nous dînerons dans l’abondance et nous passerons la nuit avec des courtisanes et des éphèbes.


serenus

Si les soldats et les magistrats y consentent.


porcus

J’ai assez d’or sur moi pour qu’ils veuillent ce que je veux.


fluctus

Hâtons-nous, délicieux Porcus, de quitter ces bavards qui ignorent le rire. Voici que déjà il fait nuit et leurs paroles vont ressembler à des chants de hiboux.


porcus

Ah ! que j’ai les jambes lasses. Et cet infâme Félicion a vendu ma litière. Et les misérables esclaves qui devraient me porter, où sont-ils maintenant ?..


fluctus

Monte sur le dos robuste de mon irréalité et, comme une femme amoureuse, je ploierai sous un poids de joie.


porcus

Mais mon irréalité, pour parler le plaisant langage de l’aimable Fluctus, est bien lourdement réelle.


fluctus

Celui qui emporte de l’or ne le trouve jamais lourd. Et toi, bienfaisant Porcus, tu es aux autres hommes ce que l’or est aux métaux ordinaires,


le petit carnéade

Tu parles noblement, ô Fluctus. Et je te prie de me pardonner les coups de ce matin. Car je t’aime et le falerne seul est coupable.


fluctus

Ceux qui aiment Jésus de Nazareth s’aiment entre eux. Nous qui aimons le divin Porcus, aimons-nous pour l’amour de Porcus.

Fluctus et le Petit Carnéade s’embrassent

théophile

Ô chose indigne !


historicus

Souvent les esclaves rendent ridicules, rien qu’à les répéter, les paroles des maîtres ; et les gestes les plus nobles deviennent grotesques si on les regarde dans l’ombre qu’ils font.

Porcus fouille dans ses vêtements. Il en retire des tablettes et de nombreuses pièces d’or. Il remet le tout au Petit Carnéade.

porcus

Ainsi je pèserai moins.


fluctus

Tu es la bonté même, ô mon bien-aimé.


le petit carnéade

Porcus songe à tout. Porcus est à mes yeux une lumière éblouissante et son intelligence pénètre à la fois les choses importantes et les moindres détails, comme le soleil de midi éclaire tout ensemble les sommets et les derniers replis de la vallée.

Porcus monte sur le dos de Fluctus qui fait quelques pas. Le Petit Carnéade jette les tablettes à terre et s’enfuit avec l’or.

le petit carnéade, courant

Je fais comme Félicion. Applaudissez, philosophes.

La plupart le regardent fuir en riant

serena

Je n’aurais jamais cru ce gros vieillard aussi leste.


historicus

Faites pousser sur mon corps des ailes puissantes. Ce poids nouveau me rendra plus rapide. Mais je ne connais pas d’ailes plus vites que l’or volé.

Fluctus veut courir après le fugitif. Mais

porcus, l’arrêtant

Non, Fluctus. Tu partagerais avec lui et je ne te reverrais plus. Reste. Car je t’aime et je désire conserver un ami. Reste : tu seras riche demain. Porcus te le promet.

Porcus, accablé, s’appuie au bras de Fluctus. Ils s’éloignent ensemble dans la direction d’Ostie.

fluctus

Vous le voyez bien, qu’il n’y a pas de vérité.


serena

Cet imbécile ne se trompe guère. Il me semble qu’il n’y a plus de vérité. Car la vérité, c’est la réalité connue. Et les hommes aujourd’hui ont d’autres inquiétudes que le désir de connaître.


serenus

Que dis-tu, mon amie ?


serena

Voici quelques heures, quand Historicus disait des paroles si étranges et si ingénieuses, une chose m’a frappée.


serenus

Quelle chose ?


serena

Historicus a dit du mal de la mathématique, la plus sûre des connaissances. Ni Épictète, ni toi, mon Serenus, ni aucun de ceux qui étaient là, n’a défendu Euclide.


épictète

Sa science est inutile au bonheur.


serenus

Épictète a répondu pour Épicure et pour moi tout autant que pour lui-même et pour Chrysippe. Que nous importe une science vaine qui ne produit point le calme de l’esprit.


théophile

Seul la science du salut importe.


serena

En écoutant les paroles d’Historicus et votre silence, je me rappelais l’inscription qui vous eût arrêtés sur le seuil de Platon : « Que personne n’entre, s’il ne sait la géométrie ». Je me rappelais quels savants mathématiciens étaient Pythagore et tous ces premiers sages qu’Aristote appelle les physiciens.


arrien

Oui, mais Socrate vint, qui fit descendre la philosophie du ciel sur la terre.


serena

Et Platon la fît remonter dans le ciel.


serenus

Connais-toi toi-même.


arrien

Et agis conformément à ta nature.


serena

La philosophie cherchait autrefois la vérité. Aujourd’hui elle cherche le souverain bien.


historicus

En ce moment, Serena, tu n’es pas un philosophe vulgaire et tâtonnant. Mais ta main porte un noble flambeau historique.


serena

Le philosophe d’autrefois, était un homme courageux qui partait pour les aventures et les victoires lointaines. La philosophie d’aujourd’hui me semble une femme timide qui s’enferme dans la maison humaine et qui ne songe qu’au bonheur. Or cette femme sage ne voit pas le bonheur dans des acquisitions nouvelles. Elle sait que l’avidité grandit plus vite que les conquêtes et elle cherche le bonheur dans le bon usage de ce qu’elle possède.


félicion

Une idée me vient, étrange, et que je n’ose dire.


épictète

Parle, mon fils.


félicion

Les hommes libres aiment la conquête dans le monde de la matière et dans le monde de l’intelligence. L’esclave généreux aspire seulement à la liberté. Épicuriens ou stoïciens, l’âme libre est notre seul but. Même quand il s’agit de physique, les épicuriens songent à se libérer des terreurs et des dieux. Nous, nous rêvons un univers construit comme un sage, un Dieu qui harmonise le mouvement des mondes comme l’âme de Socrate harmonisait les gestes de Socrate. Nos doctrines ne sont pas désintéressées. Nous les dressons comme des remparts entre nous et les servitudes extérieures. Si l’épicurien est toujours préoccupé de protéger sa liberté indolente comme on défend une femme qui dort, si le stoïcien est une liberté armée, cuirassée et peut-être paralysée de vertu, c’est sans doute parce que nous avons le malheur de vivre dans une époque esclave.


historicus

Tu dis des choses justes, Félicion.


félicion

Dans la Grèce libre, la sagesse c’est la conquête de la vérité ; dans la Grèce soumise, toute liberté publique une fois morte, la sagesse c’est la défense de la liberté individuelle. L’ennemi occupe la cité et désespérément nous défendons la citadelle.


épictète

La citadelle est imprenable et la citadelle m’est une cité suffisante.


félicion

Nous vivons dans une époque malade. Depuis Tibère, tous les Césars sont des fous. Et le siècle délire avec eux. Les philosophes cherchent des remèdes contre l’universelle démence. Et ils se disputent comme, au chevet d’un moribond, des médecins. Car chacun, non content de boire la potion qui convient à son tempérament, affirme qu’elle seule est capable de guérir les autres.

Théophile s’enivre d’espérance et prend l’excitation de l’ivresse pour la force et la santé. Porcus se farcit de voluptés grossières. Serenus, frissonnant de fièvre, s’enveloppe d’un manteau d’indifférence. Et aussi celui qui ne connait d’autre moyen de se délivrer de l’erreur que de s’abstenir de toute affirmation ; celui qui n’est pas, comme Fluctus, la parodie de Pyrrhon, mais le disciple de Pyrrhon. Et toi, Épictète, toi que j’aime et que je voudrais imiter, tu sais le plus sûr et le plus noble de tous les remèdes. Ton indifférence n’est pas le manteau douillet de Serenus ; elle est une armure dédaigneuse et sans défaut. Debout tu cries que tu n’es pas vaincu. Et tu n’es pas vaincu, en effet, ô Léonidas des philosophes, toi qui peux mourir mais non reculer, toi qu’on dépouille d’une patrie que tu méprises et de richesses dont tu ris.


historicus

Fais-toi historien, Félicion. Tu penses trop clairement et trop richement pour n’être qu’un philosophe.


félicion

Mais la vérité, c’est autre chose que ce que vous cherchez les uns et les autres. La vérité, c’est Platon. La vérité, c’est la victoire. Et nous sommes tous aujourd’hui des façons élégantes ou généreuses de subir la défaite et de la limiter. Pardonne-moi, Épictète, si je blasphème ; mais, par instants, il me semble qu’il vaudrait mieux nier aujourd’hui…


épictète

C’est ce que nous faisons en ce qui dépend de nous.


félicion

… Nier aujourd’hui et préparer la revanche de demain en recueillant précieusement les dires des anciens.


historicus

Tu ne sais plus ce que tu dis. Indépendance ou servitude, c’est comme l’atmosphère dans laquelle vit un peuple. La Grèce soumise est une contrée subitement refroidie et qui ne peut plus produire les mêmes arbres et les mêmes fruits. Sa philosophie ne donne plus les pommes d’or du jardin des Hespérides ; on y cueille seulement, douces ou aigres, les pommes banales que les terres froides n’ignorent point.


arrien

Je crains que tu sois pyrrhonien plus que stoïcien, ô Félicion.


félicion

Je ne suis pas pyrrhonien. Pyrrhon croit éternelle l’éclipse. Aujourd’hui, moi, je me contente de dire : On ne voit pas le soleil de vérité, en ce moment.


épictète

Les dieux ne t’ordonnent pas de tout savoir. Mais ils t’ordonnent de marcher sans tomber. Et, si nous sommes dans la nuit, ils t’ont donné le flambeau de la conscience qui suffit à éclairer ta route.


serena

Ô vérité, n’es-tu pas le nom que les hommes donnent à la beauté ? Mais toi, beauté, n’es-tu pas le nom que les femmes donnent à la vérité ?


arrien

Le souverain bien est peut-être le nom que les philosophes donnent aujourd’hui à la vérité et à la beauté.


épictète

Tu as raison, mon Arrien.


serena

Les poètes d’aujourd’hui sont si loin d’Homère et de Sophocle. Nos sculpteurs sont des apprentis que Phidias repousserait et lequel de nos peintres serait digne de laver les pinceaux d’Apelles ? Nul d’entre vous, philosophes de la défensive, ne porte son manteau avec la grâce de Platon. Hélas ! Hélas ! dans quelle nuit nous vivons…


serenus

Les clartés d’Épicure sont des astres amis qui éclairent notre heureux chemin. Elles dissipent les ténèbres superstitieuses et les terreurs faites de mensonge, grâce à ce sauveur, nous marchons libres comme des dieux.


historicus

Cependant Théophile insatisfait cherche le bonheur dans des superstitions nouvelles.


théophile

Dans la vérité.


félicion

Non. Tu te vantes d’annoncer la Bonne Nouvelle. Tu n’annonces pas la Vraie Nouvelle.


théophile

Seule la vérité est bonne.


serenus

Seule la vérité est libératrice. Mais les vérités d’Euclide ou d’Archimède sont de petites vérités qui n’ont pas la force de briser les chaînes.


serena

Hélas ! toutes vos vérités libératrices disent : Non. Ah ! une vérité qui dirait : Oui…


théophile

Moi, je dis : Oui.


serena

Mais tu es un mensonge fou et vorace devant lequel la raison recule comme mon corps recule devant l’abîme.


épictète

Je voudrais essayer de consoler Félicion et Serena. Je crois que pour Serena je ne réussirai point ; mais Félicion peut-être m’écoutera.


félicion

Parle, ô mon maître.


épictète

Tous les éléments de l’univers se tiennent par d’ineffables liens. Non seulement il y a une fraternité entre les hommes, mais il y a une parenté entre les hommes, les dieux et les choses. Les dieux sont les âmes des choses. Si, comme l’affirme Historicus et comme Félicion le soupçonne, nous pensons différemment selon les temps, les pays et les circonstances, nous sommes les âmes des circonstances, des pays et des siècles. Les dieux sont les âmes des choses qui durent ; nous sommes les âmes des choses qui passent ; nous sommes des dieux mortels.


serenus

Nous sommes les seuls dieux.


théophile

Nous sommes les fils de Dieu.


épictète

Consentir avec amour à l’ordre du monde, n’est-ce pas connaître pratiquement le monde ?


serena

Que dis-tu ?


épictète

Il y a plusieurs méthodes. Mais toutes celles qui sont bonnes donnent les mêmes résultats. Platon cherche la vérité et cependant il vit bien. Je me préoccupe de bien vivre et j’avoue les vérités platoniciennes. Du temps de Platon, il paraissait beau et difficile de savoir. Aujourd’hui, c’est vivre bien qui parait difficile et beau. Mais les deux choses se tiennent. Personne, dit Socrate, n’est méchant volontairement et celui qui voit le bien fait le bien. Moi je dis : Personne n’est malheureux volontairement ; donc le méchant, qui se rend malheureux, se trompe ; mais celui qui fait le bien connaît le bien.

Écoutez, mes amis. Les hommes qui ont marché pendant le jour regardaient l’horizon, car ils étaient sûrs de ne point tomber. Nous, dans la nuit que nous éclairons de notre propre lumière, nous voyons seulement ce qui est près de nous. Mais au loin se dressent les mêmes arbres, coulent les mêmes eaux, s’étend le même sol. Ceux qui savaient les réalités lointaines connaissaient le voisinage. Si tu sais réellement ce qui est proche, tu connais aussi le lointain.


serena

Mais la vérité de Platon est belle comme une statue de Phidias.


serenus

La vérité d’Epicure est mille fois plus belle.


épictète

Quand Arria se frappe le sein et, tendant le poignard à son époux, dit : « Pœtus, cela ne fait point de mal », elle est aussi belle à mes yeux que la Minerve de Phidias. Thraséas faisant de son sang une libation à Jupiter Libérateur est aussi beau que les espérances ailées qui s’envolent du Phédon ou du Phèdre. Je dis mal ; ils sont plus beaux : ils sont l’acte vivant dont la statue et le livre n’étaient que la puissance.


serena

Sans doute. Mais il y a une sorte de beauté qui manque à notre siècle.


épictète

Rien ne manque à aucun siècle. Mais on ne voit pas toujours les mêmes choses. Le soleil qui se couche ne diminue point le nombre des arbres de la forêt, ni leur harmonie élancée ou étalée. Ô Serena, la beauté, la vérité, le souverain bien, ce sont trois noms du même Dieu. Si tu tiens réellement l’une ou l’autre de ces richesses véritables, tu les tiens toutes trois.


serena

Il y a des vérités qui sont laides.


épictète

La vérité qui te semble laide n’est pas la vérité, ou bien tu juges de la beauté selon des préjugés, non selon la raison. Dieu règle le monde comme une harmonie, et l’harmonie est tout ensemble le vrai, le beau et le bien. Si tu crois dans la musique des mondes entendre une discordance, c’est parce que tu n’entends pas les notes qui complètent l’accord. Écoute mieux dans ces moments d’erreur et de tristesse, écoute mieux, ô Serena, écoute mieux, ô Félicion, et vous louerez l’orchestre divin et infaillible.


félicion

Je loue surtout les dieux et je leur rends grâce parce qu’ils m’ont donné d’entendre la parole d’Épictète, créatrice d’harmonie.


épictète

Socrate ne créait pas les pensées dont il accouchait les jeunes esprits. Je ne crée rien non plus. Je t’invite à écouter tes pensées qui disent le monde. Et je t’invite à devenir harmonieux afin que tu entendes en toi l’harmonie universelle.


CHAPITRE XV (↑)

La Révolte des Philosophes



épictète

Les oiseaux chantent depuis longtemps. Et nous, ne chanterons-nous pas la gloire de Dieu ?


serenus

On m’avait dit que tu ne chantais jamais, Epictète.


épictète

On t’a trompé ; je chante toujours.


serenus

Je ne t’ai jamais entendu.


épictète

Sans doute, tu auras mal écouté. Toi qui crois que les choses vont au hasard, tu es loin d’entendre toute la musique qui est dans le monde. Et d’abord tu ne jouis pas de la musique des astres.


serenus

Je n’ai pas d’oreilles pour cette musique, en effet.


épictète

Je crains de t’étonner, Serenus, mais mes yeux entendent plus de musique que mes oreilles, et mon esprit en entend plus que mes yeux. Toi, tu me parais un pauvre spectateur : les évolutions du chœur autour de la thymélé ne sont pas musicales à tes jeux sourds et ils n’entendent point la plus divine des musiques, la danse grave et bien rythmée des astres. Voici que le soleil, brillant coryphée, après un prélude aimable, chante très haut et les étoiles, choristes obscurcis, se taisent.


serenus

Tu es un bien subtil musicien, Epictète.


épictète

Regarde les gestes de ta Serena qui s’éveille. Certes, son visage, son corps, son allure forment toujours une musique, et je soupçonne que tes yeux entendent quelquefois. Mais, au matin, elle est une voix plus naïve et plus pure et chacun de ses mouvements chante comme une enfance.


serena

Que dit-il, mon bien-aimé ?


serenus

Il compare ton réveil au réveil du soleil.


épictète

Tu viens d’entendre, ô Serenus, une musique que je n’ai point chantée. Ce que tu as entendu est peut-être aimable et banal comme un sourire de complaisant ; peut-être aussi c’est beau et rare comme le sourire de celui qui vient de comprendre une grande chose… Mais je vais te dire ce qu’est ma chanson en l’honneur des dieux. Elle a commencé le jour où j’ai compris les paroles de Zénon et de Cléanthe et elle finira le jour où les dieux m’enverront la mort. Chacune de mes actions — excepté celles que je réprouve — fut une note de ce chant. Je veux que toutes mes actions futures enrichissent cette musique… Mais mon corps a peut-être un avantage sur le tien.


serenus

Quel avantage veux-tu dire ?


épictète

Bientôt nous marcherons heureux sur la route que les dieux nous ont désignée. Si tu le veux, tu pourras courir, me laissant loin derrière toi. Moi, j’aimerai l’inégalité harmonieuse de mes jambes et je vanterai le poète Epaphrodite d’avoir su que le rythme exige l’union des longues et des brèves.


serena

Tu es plaisant de bonne heure, vénérable Épictète. Et ton sourire s’ouvre comme la main d’un semeur. Mais tu as les intelligences pour champ et c’est du courage que tu sèmes.


épictète

Une gaité décente est une louange que les dieux ne refusent point. L’allégresse matinale de l’alouette leur est aussi agréable que les solennités profondes dont le rossignol remplit l’urne de la nuit.

Les philosophes se mettent en marche parmi des discours aimables et ingénieux. Ils sont bientôt à la porte d’Ostie, Des soldats les attendaient, qui les entourent et les dirigent vers le forum. Des philosophes nombreux y sont déjà, debout, assis sur la terre ou négligemment étendus. À chaque instant, les soldats amènent des nouveaux venus.
Le forum, de plus en plus, se couvre d’une foule étrange et bariolée. Des quolibets accueillent ceux qui arrivent. Car tous ces hommes sont différents de race, d’allure, de vêtement, de langage. Il y a des mots qui éveillent ici le respect, là le rire. Pourtant un détail commun indique la parenté naturelle ou artificielle de ces êtres : à l’exception d’Historicus, de Porcus et de Pierre, tous portent la barbe philosophique.
C’est, sur toute la place, un vaste bavardage incohérent. Il y a des points où s’étale et bruit une gaité grossière ; ailleurs, parmi des sourires affectés ou vaniteux, on échange mille pédanteries ; ici on déclame avec des gestes tragiques ; là on se moque et bras et paroles s’agitent comme des parodies. Vers le milieu du forum, un groupe nombreux avance, recule, flotte, tournoie comme une bataille ; des coups s’y échangent, en effet, et des injures. Et tout cela forme une rumeur intolérable, la rumeur d’un peuple de fous.
Les costumes font aux yeux un brouhaha aussi désagréable. Toutes les formes, toutes les couleurs se heurtent et hurlent. On rencontre le laticlave emphatique et les brodequins noirs auprès de la saie des esclaves. Au milieu des rires et des huées, un fou marche couvert de la tunique palmée. Et il crie : « Suivez mon char, ô Platon, ô Aristote, ô Zénon, ô Épicure, ô tous les rois des philosophies que j’ai vaincues. Car je suis le César de la vérité et je solemnise en une seule fois les mille triomphes qui me sont dus. »
On remarque les cyniques. Sans autre vêtement que le manteau jeté comme une peau de bête, ils vont l’épaule droite découverte. Leur tête se dresse raide et pâle comme un pavot sec. Ils regardent avec une insolence triomphante et semblent persuadés que leur pallium crasseux est la dépouille même du lion de Némée. Et le bâton noueux que tient leur main, ils le considèrent avec complaisance comme une massue qui viendrait d’écraser des monstres. De temps en temps ils ont un mouvement qui déplace sur leur dos la besace. Ce mouvement, toujours le même, a pourtant des éloquences diverses : tantôt il vante la sobriété du cynique, tantôt il blâme l’avarice du siècle. Des académiciens élégants et parfumés marchent à petits pas timides. Des pyrrhoniens se couvrent, indifférents, de n’importe quelle étoffe ramassée n’importe où. De toute la cohue s’élève une odeur infâme, un charivari de mille écœurements qui, comme la rumeur grandissante et comme les vêtements bizarres, semble crier, par des bouches innombrables, la folie, la sottise, l’orgueil, la bassesse des parasites, et des complaisances de mignons, et des avidités de pauvres. Voici que peu à peu le grouillement se fige et les bruits se taisent. Précédé de licteurs et accompagné de deux greffiers qui portent des tablettes, le questeur provincial vient de paraître à l’entrée du forum.

Il donne un ordre et le greffier qui est à sa droite lit un décret du divin Domitien… César, bienfaisant jusque dans ses plus légitimes colères, a songé que la plupart des philosophes sont trop pauvres pour faire les frais d’un voyage par mer. Il n’a pas voulu leur imposer les fatigues et les périls d’une longue marche jusqu’en Gaule. Il a fait préparer pour eux deux navires. Le premier débarquera chez les Ligures ceux qui désirent rester voisins de la clémence impériale. Les autres iront, sur le second vaisseau, en Épire et en Grèce.

Quand le greffier se tait, un grand bruit s’élève, fait de mille conversations joyeuses, furieuses, discuteuses. Mais un geste du questeur commande le silence.


le questeur

Je vais appeler vos noms. Chacun dira sa préférence. Si quelqu’un est suivi de disciples qui ne soient point nominativement exilés, qu’il fasse la déclaration pour eux en même temps que pour lui-même.

Une courte attente, puis

le questeur, commençant l’appel

Caïus Trufer, cognominé Porcus, épicurien.


porcus

Je vais en Grèce. La cuisine y est bonne, les parasites y ont de l’esprit, les éphèbes y sont beaux et les courtisanes ingénieuses.


le questeur

Caïus Trufer, passe à ma gauche… Géta, cognominé Fluctus, pyrrhonien.


fluctus

En Grèce. Je ne veux pas me séparer de mon bien-aimé Porcus.


le petit carnéade, se glissant auprès de Porcus

As-tu le cœur assez grand pour me pardonner, ô Porcus généreux comme un dieu ? Ce fut une minute de folie éblouie. Je n’avais jamais vu tant d’or à la fois.


porcus

Où est-il, cet or ?


le petit carnéade

J’ai rencontré des voleurs qui m’ont battu et qui m’ont dépouillé.


porcus

Ah ! ah ! ah ! y aurait-il une Providence ?.. Ah ! que je suis content.


le questeur

Silence… Passe à gauche, Fluctus… Charmion, dit Grœculus, dit le Petit Carnéade, académicien…


porcus

Viens avec nous.


le petit carnéade

Vive la Grèce !


le questeur

À gauche, Grœculus… Théraphron d’Alexandrie, cognominé Historicus,


historicus

La Grèce. (À Épictète.) Si je peux j’irai jusqu’à Alexandrie, à cause de la bibliothèque. C’est le seul endroit où l’on trouve ces voyages de Psychodore dont je t’ai parlé quelquefois et que je désire tourner en langue grecque.


le questeur

Passe à gauche, Théraphron… Appius Domitillus, cognominé Serenus, épicurien.


serenus

La Grèce… J’adopte le pays de ma Serena.


le questeur

À gauche, Domitillus… Épictète, stoïcien.

Épictète ne répond pas.

le questeur

Épictète, es-tu présent ?


épictète

Je suis présent.


le questeur

Veux-tu t’embarquer pour la Grèce ou pour la Gaule ?


épictète

Que m’importe ?


le questeur

César, dans sa bonté, veut connaître ton désir.


épictète

Je n’ai pas de désir.


le questeur

César, dans sa bonté, t’ordonne de choisir.


épictète

César peut faire transporter mon corps où il voudra. Il ne peut pas me forcer à avoir une préférence et un désir.


le questeur

Pour la dernière fois, si tu veux éviter le lorarius et son fouet, dis ton choix.


serena met sa main sur la bouche d’Épictète qui va répondre et elle crie très haut

Épictète choisit la Grèce.


le questeur

Passe à gauche, Épictète.

Serena prend Épictète par la main et l’entraîne vers Serenus. Épictète laisse faire en souriant. Arrien et Félicion le suivent.

épictète

Épicurienne, tu accomplis sans doute un ordre des dieux. Cette nuit, pendant mon sommeil, je croyais enseigner la philosophie dans une ville d’Épire que mon rêve appelait Nicopolis.


serena

Épictète croit aux songes !..


épictète

Peut-être quelques-uns des fantômes de nos rêves sont faits avec de l’avenir.


serena

Ô superstitieux !..

L’appel continue longtemps. Le questeur fait toujours passer à sa gauche ceux qui vont en Grèce, à sa droite ceux qui préfèrent la Gaule. Puis il donne des ordres et il s’éloigne.
Des soldats entourent ceux qui ont choisi la Gaule et les poussent hors du forum, en criant, en riant, en frappant les traînards.

les soldats

Marchez donc, les Gaulois. Plus vite. Vous n’êtes pas ici derrière un char de triomphe.

D’autres soldats entourent le forum en laissant presque toute la place aux philosophes qui iront en Grèce ou, comme disent les soldats, aux Grécules.
La vie grouillante et bruyante recommence, impossible à noter, multiple et incohérente. Des groupes se forment et se déforment, se mêlent et se séparent. La plupart des cyniques marchent en bande et ils agitent leurs bâtons.
Un groupe est assis où se trouvent Porcus, Fluctus et le Petit Carnéade. Ils sortent des flacons cachés sous leurs vêtements et, parmi des rires, des cris, des chansons, ils boivent.

un voisin de porcus

Toi, ça t’est égal ; tu mangeras et tu boiras partout.


porcus

Si tu sais rire, fais-toi mon disciple ; tu boiras et tu mangeras avec moi.


le voisin

Vive Porcus ! Et, puisque César me vaut cette aubaine, vive César !


un autre

Nous aurons à manger sans rien faire sur le navire. Et nous allons voir du pays comme si nous étions riches. Un dieu qui s’appelle César nous donne ces joies. Vive César !


tout le groupe

Vive César ! vive César !

Les soldats regardent avec stupeur. Mais,

la troupe des cyniques accourt et frappe sur ceux du groupe, en criant

Silence, esclaves.

Et c’est, sur ce point, un silence interrompu par des gémissements. Les cyniques s’asseoient. Les autres se lèvent et s’éloignent un peu.

porcus, à demi-voix

Ces cyniques sont insupportables comme des insolences de pauvres. Ils ignorent que le pauvre doit marcher la tête courbée et que les miettes se ramassent à terre.

Le groupe des cyniques augmente. Des stoïciens se joignent à eux qui, sous le manteau court, portent une tunique simple. Ils ont l’air aussi orgueilleux et aussi intolérants que les philosophes sans tunique. Quelques-uns sont d’une propreté méticuleuse La plupart sont sales comme les cyniques.

un stoïcien

Cet Épictète est intolérable. Je lui ai dit que j’entendais Chrysippe mieux que lui. Sais-tu ce qu’il a répondu ?


un autre

Parle, nous le saurons.


le premier stoïcien

Cet imbécile m’a dit : « Si Chrysippe avait écrit clairement, tu n’aurais donc rien dont tu puisses te glorifier. »

Les cyniques éclatent de rire.

un cynique

Mais il t’a très bien répondu.


le stoïcien

On voit que tu ne sais pas ce qu’il dit de vous.


le cynique

Que peut-il dire ?


le stoïcien

Il dit : « Ça, des cyniques ? À peu près comme un enfant qui traînerait la peau du lion de Némée et qui toucherait à la massue d’Hercule serait Hercule. »


un cynique

Ce misérable jaloux s’est toujours montré l’ennemi des vrais philosophes.


un autre

S’il n’était si vieux, un coup de bâton lui apprendrait que je ne suis plus un enfant.

Porcus, Fluctus, le Petit Carnéade et deux ou trois autres se rapprochent pour mieux entendre.

un stoïcien, à la tunique et au manteau râpés, mais d’une propreté méticuleuse et comme insolente

Il se croit philosophe, et il ne parle correctement ni le grec ni même le latin !


un cynique

L’autre jour, à la ville, Épictète, cet efféminé qui ose se proclamer stoïcien mais que Zenon renverrait au troupeau parfumé d’Épicure, me rencontre et savez-vous le reproche qu’il m’adresse ? Vous ne le devineriez pas en mille fois ; il me reproche de n’être pas propre.


un autre cynique

Ce boiteux ridicule a de l’estime pour le corps ?


le premier cynique

Oui, il m’a déclaré que je faisais détester la philosophie, parce que le vulgaire (oui, il se préoccupe de l’opinion vulgaire ! ) croyait que c’était la philosophie qui m’ordonnait de rester hideux, couvert de crasse et d’ordure, les cheveux emmêlés et la barbe embrouillée jusqu’à la ceinture.


plusieurs

Il est fou !


le premier cynique

Il m’a dit enfin : « Tu es un pourceau qui préfère son bourbier aux plus limpides fontaines et tu te manifestes tout à fait incapable de connaître la beauté. »


un autre

Comme si la beauté était l’objet de la philosophie !


un autre

Comment trouverais-tu quelque fermeté d’esprit dans un corps faible et l’équilibre philosophique chez un boiteux ?


un stoïcien, au pallium percé de trous nombreux, à la tunique plus crasseuse qu’un manteau de cynique.

Cet imbécile prend la propreté pour la sagesse.


un cynique

Il faudrait se parfumer pour plaire à ce prétendu philosophe.


un stoïcien

S’il était un vrai stoïcien, ne resterait-il pas avec nous ? Mais ce sophiste préfère la compagnie d’Historicus, ennemi de toute philosophie, et de Serenus, infâme épicurien.


un autre

C’est un débauché et ce qu’il préfère, c’est Serena.


un autre

Et dire que cet abominable composé de toutes les sottises et de tous les vices est suivi de deux disciples. Et moi dont la vie est austère comme celle de Zénon lui-même ; et moi qui éclaire un texte de Chrysippe comme le soleil éclaire un arbre touffu, nul disciple n’accompagne et ne console mon exil !


le petit carnéade

Sois fier de ta solitude. Regarde ce chrétien là-bas. Cinq disciples s’attachent à lui.


porcus

Les enfants ont toujours suivi les fous.


le petit carnéade

Voici le questeur qui revient. Allons vers lui et demandons-lui de nous débarrasser d’Épictète. Qu’il l’embarque pour la Gaule.


tous

Tu as raison. Allons expliquer la chose au questeur.


le petit carnéade

Tu parleras, toi, Porcus ; toi qui es riche, toi qui portes laticlave et brodequin noir ; toi qui, hier encore, étais la lumière du sénat et la voix la plus éloquente de la curie.


porcus

Oui, vos intérêts sont en bonnes mains et vous verrez avec quelle éloquence ferme je sais parler.


le questeur

Vous venez vers moi comme si vous aviez quelque chose à me demander. Sans doute, vous regrettez de vous éloigner de la clémence impériale et vous voulez changer votre choix.


porcus

Ce n’est pas cela, illustre questeur. Car la clémence impériale, comme le soleil, éclaire et réchauffe l’empire entier. Mais nous avons une grâce à te demander. Il y a parmi nous un certain Épictète qui est intolérable. Débarrasse-nous de lui, envoie-le en Gaule. Nous te serons reconnaissants de ce bienfait.


le questeur

Il ne convient pas que tu choisisses pour lui.


porcus

Rappelle-toi. Ce n’est pas lui qui a choisi. Il refusait de te répondre avec une insolence d’esclave qui se révolte. C’est Serena, une épicurienne, qui a parlé à sa place, lui évitant le fouet du lorarius déjà levé sur son dos.


le questeur

Tu me demandes une double injustice. Tu as la prétention de choisir pour un autre et tu veux embarrasser ceux qui vont en Gaule d’un insolent qui te gène. Or, apprends-le, ceux qui vont en Gaule valent mieux que toi ; ils aiment César plus que toi.


porcus

César est celui des dieux que j’honore et que j’aime par dessus tous les autres. Mais, illustre questeur…


le questeur, tournant le dos et s’éloignant

Tes paroles sont inutiles. Ce qui est écrit sur les tablettes est écrit.

Les cyniques murmurent.

le questeur s’arrête et se retourne vers le groupe

J’ai cru entendre je ne sais quels bourdonnements de guêpes et je ne sais quels grognements de porcs. Éloignez-vous en silence, enfants barbus, ou je vous fais passer par les verges.

Tous se retirent, tête basse, sans un mot.
Enfin.

fluctus, à demi-voix

Taisons-nous. L’irréalité folle de nos paroles attirerait sur des dos irréels mais sensibles la cuisante irréalité des verges.


le petit carnéade

Taisons-nous. Mais, par Hercule, seule la très proche et très menaçante vraisemblance des verges peut faire d’Épictète un philosophe presque vraisemblable.