Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CV

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Livre III. [1387–1388]

CHAPITRE CV.

Comment le conseil de France ne se pouvoit accorder qu’on menât le roi en Allemagne, pour les incidences du royaume ; et comment le duc de Bretagne faisoit ses garnisons en son pays, et alliances aux Anglois et au jeune roi de Navarre ; et de l’armée que les Anglois mirent sur la mer.


Vous savez comment le comte d’Estampes fut, de par le duc de Berry, envoyé en Bretagne devers le duc, lequel il cuida moult bien par ses paroles amener et attraire à raison ; mais il n’en put chevir ni à chef venir, et s’en retourna sans rien exploiter. Dont on étoit tout ébahi en France, voire ceux, à qui il en touchoit, qui du conseil du roi s’embesognoient ; car ils sentoient le roi en très grand désir d’aller en Allemagne, voir la terre de son cousin le duc de Julliers, et prendre vengeance des hautaines et felles défiances dont le duc de Guerles l’avoit défié. Or imaginoient les sages, qui bien concevoient et pensoient l’affaire, un trop grand péril pour le royaume, car ils entendoient et clairement véoient, que le duc de Bretagne ne vouloit venir ni condescendre à raison ; mais tenoit son propos, lequel étoit moult préjudiciable contre l’honneur et majesté souveraine du royaume de France, que d’avoir pris le connétable, et rançonné à cent mille francs, et à trois chastels et une bonne ville. En entendoient encore les seigneurs, qui du conseil du roi le plus se chargeoient et ensoignoient, que le duc de Bretagne avoit grands traités au roi d’Angleterre et aux Anglois, et qu’il pourvéoit fortement et durement ses villes et ses chastels parmi Bretagne, et acquéroit de toutes parts amis et alliances. Tant que des barons, des prélats, et nobles de Bretagne, voire la greigneur partie et la plus saine, on ne s’avoit que faire de douter en France, ou qu’ils voulsissent demeurer de-lez le duc à l’encontre du roi et du royaume de France ; tout ce ne feroient-ils jamais, car les chevaliers et écuyers de Bretagne sont bons et loyaux François. Mais on se doutoit en France, et à bonne cause, que, si le roi se départoit et sa puissance, car autrement ne pouvoit-il aller en Allemagne, que le duc de Bretagne ne mit les Anglois en son pays, fût à Saint-Malo, ou à Saint-Mahieu, ou à Lamballe, ou à Kemperlé, ou à Lautriguier, ou à Guerrande, ou à Bouteville, ou à Vennes, ou sur les bandes de la mer, là ou les Anglois voudroient descendre ; et plus belle entrée ne pourroient-ils avoir en France que par Bretagne. Si ne savoit-on comment, à l’honneur du roi et du royaume, on pût à ce duc briser son fait.

Bien est vérité que les aucuns nobles du conseil du roi mettoient en terme et disoient ainsi : « Ce sera moult grand blâme, si le roi rompt ou brise son voyage pour ce duc de Bretagne, qui n’est pas encore sire de son pays, en tant que les barons, chevaliers et écuyers de Bretagne, ne seroient jamais contre nous, pour tenir l’opinion du duc. Le roi, au nom de Dieu, fasse son voyage, et le connétable et les Bretons demourent en leur pays, et gardent la terre. » Celle parole fut grandement soutenue au conseil du roi de France, et les autres disoient : « Nenny. Ce ne se peut faire. Le roi ne feroit jamais ce voyage, sans son connétable, car il sait plus que c’est de guerre que nuls autres chevaliers. » Dont arguoient les autres et répondoient : « Si demeure le roi. Il doit suffire, si ses deux oncles ou l’un y va. Monseigneur le duc de Bourgogne y voise, et emmène deux mille lances et six ou sept mille gros varlets. Il est tenu principalement d’y aller, car la guerre est sienne, et se meut du côté de Brabant, et aura tous les Brabançons avecques lui, où il trouvera bien sept cens lances, et bien vingt ou trente mille hommes des communautés du pays de Brabant. »

Donc répondirent les autres : « Vous ne dites rien, car le roi y veut aller ; et dit qu’il est chef de celle guerre, car on l’a défié ; et si ira, puis qu’enchargé l’a. Et c’est bon qu’il y voise, car il est jeune ; et, tant plus continuera les armes, et plus les aimera. »

Adonc répondoit encore un autre en rompant tous ces propos : « Qui sera si osé, qui conseille le roi ni enhorte d’aller en Allemagne, ce lointain pays, et entre ces Allemands, qui sont si hautains gens, et très périlleux à entrer sur eux ? Encore, si on n’y est entré, y a trop bien manière de retourner. Car, quand ils sentiront le roi et les nobles du royaume de France entrés en leur pays, tous se cueilleront ensemble, et se mettront sus un certain pas qu’il connoîtront, et les nôtres non, et nous pourront porter trop grand dommage, car ils sont moult convoiteux, et plus que nulles autres gens ; et n’ont point pitié de nulluy, puis qu’ils en sont seigneurs ; mais les mettent en prisons étroites, et en ceps merveilleux, en bines, en fers, en grésillons, et en autres attournemens de prisons, dont ils sont de ce faire subtils, pour attraire plus grand’rançon. Et, quand ils sentent qu’ils ont à prisonnier un grand seigneur, ou un noble et vaillant homme, ils en sont trop grandement réjouis ; et les emmènent avecques eux en Bohême ou en Ostriche, ou en Sassoigne, ou autre part ; et les tiendront en lieux et en chastels inhabitables. Allez les querre là. Telles gens valent pis que Sarrasins ni payens, car la grand’ardeur de convoitise qu’ils ont en eux, leur toult toute la connoissance d’honneur. Allez ; et si menez le roi entre tels gens, et puis, qu’il en mésavienne, ainsi que les fortunes sont merveilleuses et périlleuses, on dira qu’on l’aura trahi et là mené pour la destruction du royaume, et non pour l’augmentation. Avecques tout ce, Dieu défende le royaume de tout dommage et péril ! mais à présent, qui perdroit le roi et une partie des nobles qui iroient avec lui, car s’il va en Allemagne il ira bien accompagné, le royaume de France sans nulle recouvrance seroit perdu. Or conseillez donc le roi à aller en tel voyage. » — « Et quelle chose en pourra-t-on adoncques faire ? » disoient les autres. « Au nom de Dieu, répondirent les biens conseillés selon leur imagination, et qui justement glosoient les périls et pesoient les fortunes et les aventures qui pouvoient avenir, ni le roi n’y voise, ni nul n’y voise à grand’puissance. Ce duc de Guerles est jeune, et jeunesse et fumée de tête l’a à présent ému de défier le roi de France. Ce n’a pas été grand sens ni bon conseil : fors de jeunes gens : qui s’outrecuident[1] et lesquels veulent voler, avant qu’ils aient ailes. Or, puis qu’il a défié le roi de France, qu’on le laisse mettre en avant, et poursievir sa défiance. Le royaume de France est grand. S’ils se boutent ni mettent sur nulle des bandes, le roi en sera tantôt informé ; et lors aura-t-il cause et juste querelle d’émouvoir son peuple, et d’aller contre lui, et de le combattre s’il le trouve en son conseil et à jeu parti, ou le faire mêmement sur le champ retourner et venir à mercy, ou le faire fuir devant lui et rentrer en Allemagne ; et là aura le roi plus d’honneur assez, et le royaume moins de frais ni de coûtage que d’aller en Guerles. Car nous entendons, par ceux qui connoissent le pays, qu’il y a à passer, avant qu’on puisse entrer en Guerles ni venir jusques au duc, s’il veut, quatre grosses rivières ; et la moindre est aussi grosse comme la rivière de Loire est à Nevers ou à la Charité, et ord pays et brucqueux[2] et mal logeable. Or allez ; et conseillez le roi, si vous osez, de faire un tel voyage et emprise. »

Ainsi que je vous dis, en ce temps étoient en plusieurs et diverses imaginations et paroles les aucuns nobles du conseil du roi de France, auxquels il touchoit grandement d’en parler ; et pesoient bien ce voyage que le roi de France vouloit faire. Nequedent il se fût trop plutôt avancé qu’il ne fit, si on ne doutât le venin, qui pouvoit naître et venir de Bretagne et du duc même. Tout ce le retardoit trop grandement ; et bien avoit-on cause de le douter, car le duc de Bretagne qui étoit tout informé de ces défiances du duc de Guerles, et aussi de l’imagination que le jeune roi Charles avoit d’aller en Allemagne, n’attendoit autre chose, sinon qu’on se fût mis au chemin et parti loin du royaume. Il avoit ordonné et tout conclu, entre lui et les Anglois, qu’il eût bouté les Anglois en son pays ; et jà avoit-il par ses subtils tours attrait à lui et à son accord, la greigneur partie des corps des bonnes villes de Bretagne, et par espécial Nantes, Vennes, Rennes, Lautriguier, Guerrande, Lamballe, Saint-Malo, et Saint-Mahieu-de-fine-Poterne, mais les corps des nobles ne pouvoit-il avoir. Or imaginoit-il qu’içeux s’en iroient avecques le connétable en Allemagne ; et en seroit sa guerre plus douce et plus belle. Si faisoit le duc de Bretagne ses villes et ses chastels grossement et grandement pourvoir de toutes choses qui à guerre pouvoient appartenir, vivres et artilleries ; et montroit bien qu’il s’inclinoit plus à la guerre qu’à la paix. D’autre part aussi il avoit grandes alliances à son serourge, le jeune roi Charles de Navarre, et le roi à lui, car le duc lui promettoit, que, s’il pouvoit venir à ses ententes, et qu’il tenist puissance de gens d’armes et d’archers d’Angleterre sur les champs, il les meneroit tout droit en Normandie, et recouvreroit de prime-face toutes les bonnes villes et les chastels que le roi Charles[3] de France, oncle de ce roi de Navarre, avoit pris et fait prendre par ses gens, le seigneur de Coucy et autres. Sur cel état avoit le roi de Navarre grand’espérance, et en tenoit en double amour le duc de Lancastre qui séjournoit à Bayonne ; et avoit entre eux grandes alliances ; et de toutes ces choses on en vit les apparences, si comme je vous dirai ci-après.

En l’an de grâce Notre Seigneur mil trois cens quatre vingt et huit, le septième jour du mois d’avril, fut conclu, arrêté et ordonné, au conseil du roi d’Angleterre et de ses oncles, le duc d’Yorch et le duc de Glocestre, que le comte Richard d’Arondel, tout en chef et souverain d’une armée par mer, où il auroit mille hommes d’armes et trois mille archers, se trairoit à Hantonne, et là seroit le quinzième jour du mois de mai, et y trouveroit sa nave toute prête, chargée et appareillée ; et là à ce jour devoient être en la marche tous ceux qui avecques lui devoient aller en ce voyage. Si tint le roi d’Angleterre, le jour Saint-Georges en suivant, une très grande fête au chastel de Windesore ; et là furent, ou en partie, les chefs des seigneurs qui avecques le comte d’Arondel devoient aller en ce voyage ; et prirent là congé du roi, et à ses oncles, à la roine et aux dames. Si furent tous à Hantonne, ou là près, au jour qui ordonné y étoit. Puis entrèrent en leurs vaisseaux le vingtième jour de mai, qu’il faisoit très bel et très joli. Là étoient le comte d’Arondel, le comte de Notinghen, le comte de Devensière, messire Thomas de Persy, le sire de Cliffort, messire Jean de Warvich, messire Guillaume-de-la-Sellée[4], le sire de Cameux, messire Étienne de Libery, messire Guillaume Helmen, messire Thomas Moreaux, messire Jean d’Aubrecicourt, messire Robert Scot, messire Pierre de Montbery, messire Louis Clanbo[5], messire Thomas Coq, messire Guillaume Paule et plusieurs autres. Et étoient de bonnes gens d’armes mille lances et trois mille archers ou environ ; et ne menoient nuls chevaux, car ils espéroient que si les choses venoient à leur entente, ils entreroient en Bretagne, et là se rafreschiroient et trouveroient des chevaux assez, et à bon marché, pour eux servir. Et faisoit ce jour qu’ils se désancrèrent de Hantonne, si coi et si seri que la mer étoit toute paisible et toute ainsi que à l’uni. Si vinrent le second jour en l’île de Wisk, et là s’ébattirent tant que vent leur revint. Si rentrèrent en leurs vaisseaux ; et puis tournèrent vers Normandie ; et ne tiroient à prendre terre nulle part, fors à frontoyer les terres de Normandie et de Bretagne, tant qu’autres nouvelles leur viendroient. Si menoient en leur armée vaisseaux qu’on appelle baleiniers courseurs, qui frontioient sur la mer et voloient devant pour trouver les aventures, ainsi que par terre aucuns chevaliers et écuyers montent sur fleur de coursiers, volent devant les batailles, et chevauchent pour découvrir les embûches. Nous nous souffrirons un petit à parler de celle armée, et parlerons des besognes de Guerles et de Brabant, et conterons, à présent, comment on mit le siége devant la ville de Gavres.

  1. Se croient en état de faire au-delà de leurs moyens.
  2. Couvert de bruyères.
  3. Charles V.
  4. William Leslie.
  5. Clanborough.