Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CVII

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CHAPITRE CVII.

Comment le duc de Lancastre eut en pensée de marier sa mains-née fille au duc de Touraine, frère du roi Charles sixième : et comment, en étant parlé au duc de Berry pour son fils, il en envoya lettres et messages au duc de Lancastre, et comment le duc envoya la copie des lettres en Foix et en Navarre, afin qu’elles fussent publiées en ce pays, et demanda conseil à ses gens sur ces besognes.


Vous savez, si comme il est ci-dessus contenu, comment le duc de Lancastre étoit issu et départi hors du royaume de Castille et de Portingal. Les imaginations, qu’il avoit à ce, lui tournoient à grand’déplaisance ; car il véoit bien ses besognes trop troubles et obscures, ainsi que les infortunes, à la fois, à toutes gens viennent soit en bien, soit en mal quand on s’en donne le moins de garde ; car quand il se départit du royaume d’Angleterre, bien accompagné de bonnes gens d’armes et d’archers, il cuidoit bien autrement exploiter en Castille qu’il ne fit. Il véoit et oyoit recorder, quand il en vouloit demander, que sur quinze jours il avoit reperdu en Galice ce que au conquerre il avoit mis largement seize semaines ; et avecques tout ce, ses gens étoient morts et épars, l’un çà et l’autre là ; ni nul confort il n’espéroit à avoir d’Angleterre, car les Anglois étoient tous lassés de celle guerre d’Espaigne. Elle leur étoit trop dure et trop lointaine. Et si sentoit bien aussi que le royaume étoit en autre état.

Or ne voyoit le duc de Lancastre sur ses affaires nul bon moyen ni reconfort en ses besognes. Petit en parloit, mais moult fort y pensoit : et figuroit à la fois, en ses imaginations, son voyage, à l’emprise et voyage de son cousin le duc d’Anjou qu’il avoit fait au royaume de Naples. Car, au départir du royaume de France, il s’en y étoit allé bien garni, et aussi étoffement que nul sire pourroit être allé, en grand arroi, riche, noble et puissant, et grand’foison de belles gens et bonnes gens d’armes ; et la fin avoit été telle, que tout mort et tout perdu avoit.

Ainsi comptoit le duc de Lancastre son fait tout à néant. Et le déconfort qu’il prenoit à la fois ce n’étoit pas merveilles, car le comte de Foix qui se tenoit en Béarn, en son pays, et qui avoit grand sens et imaginatif, comptoit aussi en parlant entre les siens, le duc de Lancastre pour tout perdu, tant qu’à la conquête du royaume de Castille. Le duc de Lancastre qui sage et vaillant prince étoit, entre ces déconforts étoit patient ; et recevoit à la fois un très grand réconfort. Je vous dirai de quoi et comment. Il véoit une belle fille qu’il avoit de madame Constance, sa femme, qui fille avoit été du roi Dam Piètre, et en quelle instance[1] il faisoit la guère en Castille. Si pensoit et disoit ainsi : « Si la fortune pour le présent m’est dure et diverse, elle se retournera pour ma fille, qui est belle et jeune, et à venir, car elle a grand droit au halenge et héritage de Castille, de par son tayon et de par sa mère. Quelque vaillant homme de France ou d’ailleurs la convoitera, tant pour l’héritage qui de droit lui doit revenir, que pour son lignage, car elle peut bien dire qu’elle est de la plus haute et noble extraction des Chrétiens. »

Si eût volontiers vu le duc de Lancastre, que nouvelles et traités lui fussent venus de France, car bien savoit que le jeune roi de France avoit un jeune frère qui s’appeloit duc de Touraine ; et disoit ainsi sur le point de son reconfort : « Par ce jeune fils le duc de Touraine se pourroit recouvrer notre droit en Castille ; car il est vérité que la puissance de France a mis et tient nos adversaires en l’héritage de Castille. Aussi s’ils vouloient le contraire, ce leur seroit moult léger à faire, de mettre jus ceux qui en sont en possession, et y remettre ma fille, au cas qu’elle auroit le frère du roi de France. »

Sur ces imaginations s’arrêta tant le duc de Lancastre, que aucuns apparens il en vit, non pour Louis le duc de Touraine, mais pour autrui ; et qui étoit bien taillé de faire un grand fait en Castille : car pour ce temps il avoit la greigneur partie du royaume de France, et par lui étoit tout fait, et sans lui n’étoit rien fait. Je le vous nommerai ; c’est le duc de Berry.

Vous savez, si comme il est ci-dessus contenu en notre histoire, comment le duc de Berry et son fils étoient veufs de leurs deux femmes. Ce sais-je tout sûrement, car je, auteur et augmenteur de ce livre, pour ces jours j’étois sur les frontières de ce pays de Berry et de Poitou, en la comté de Blois, de-lez mon très cher et honoré seigneur le comte Guy de Blois, pour le quel celle histoire est emprise, poursuivie et augmentée. Le duc de Berry, entre toutes autres imaginations et plaisances qu’il avoit, c’étoit celle de lui remarier ; et disoit entre ses gens moult souvent, une heure en revel et l’autre en sens, qu’un hôtel d’un seigneur ne vaut rien sans dame, ni un homme sans femme. Donc lui fut dit de ceux où il se fioit le plus et découvroit de ses secrets et besognes : « Monseigneur, mariez Jean votre fils ; si en sera votre hôtel plus lie et de beaucoup mieux refait. » — « Ha, disoit le duc, il est trop jeune. » — « Trop jeune ! disoient ses gens. Et vous voyez que le comte de Blois a marié Louis son fils qui est aucques de son âge à Marie votre fille. » — « Il est vérité, disoit le duc. Or nommez femme pour lui. » — « Nous vous nommons la fille au duc de Lancastre. »

Adoncques pensa le duc de Berry sur celle parole, et n’en répondit pas si tôt ; et entra en imagination trop grande ; et s’en découvrit à ceux qu’il tenoit ses plus secrets ; et dit : « Vous parlez de marier Jean, mon fils, à ma cousine, la fille au duc de Lancastre. Par Saint Denis, vous m’en avez avisé, ce sera une bonne femme pour nous. Or tôt, on escrisse à notre cousin de Lancastre ! Il se tient à Bayonne, si comme je suis informé. Je lui vueil signifier que je lui envoyerai hâtivement de mon conseil, pour traiter de mariage. Pour moi le dis, non pour mon fils. Je le marierai ailleurs. »

Quand les conseils du duc de Berry l’entendirent ainsi parler, si commencèrent tous à rire. « Et de quoi riez vous ? » demanda le duc. « Nous rions, monseigneur, de ce que vous montrez que vous avez plus cher un profit pour vous que pour votre fils. » — « Par ma foi ! dit le duc, c’est raison ; car jamais beau cousin de Lancastre ne s’y accorderoit si tôt à mon fils, comme il feroit à moi. »

Adonc furent sans nul délai lettres escriptes, et messages honorables envoyés en la haute Gascogne et à Bayonne, devers le duc de Lancastre. Quand ces messagers furent venus jusques au duc de Lancastre, ils baillèrent leurs lettres. Il les prit et les ouvrit : et les lut. Quand il eut bien conçu la matière et la substance dont ces lettres parloient, si en fut grandement réjoui ; et fit aux messagers bonne chère ; et leur montra bien qu’il les avoit pour agréables ; et rescripvit par eux, devers le duc de Berry moult aimablement : et montroient ses escriptures qu’il entendroit liement et volontiers à celle matière, et qu’il en avoit grand’joie. Les messagers se mirent au retour ; et trouvèrent leur seigneur en Poitou, qui s’ordonnoit pour retourner en France ; car le roi et le duc de Bourgogne, pour l’état de Bretagne, l’avoient étroitement mandé. Il prit les lettres que son cousin de Lancastre lui avoit envoyées ; il les ouvrit, et les lut, et de la réponse il eut grand’joie, et s’avisa qu’il poursuivroit son procès : mais le voyage de France ne pouvoit-il laisser. Nonobstant, quoi que il se mît au chemin pour le plus court comme il put aviser, il escripvit devers un sien chevalier qui s’appeloit messire Hélion de Lignac qui pour ce temps étoit sénéchal de la Rochelle, et lui mandoit par ses lettres que, icelles vues, il ordonnât sagement et bellement ses besognes en la Rochelle et au pays de Rochelois ; et puis le suivît à Paris, car là le trouveroit-il et qu’en ce il n’y eût nul défaute.

Quand messire Hélion de Lignac, qui se tenoit en la bonne ville de la Rochelle, car il en étoit sénéchal, entendit ces nouvelles, et vit les lettres et le scel du duc de Berry qui le mandoit si hâtivement, si s’ordonna sur ce, et pour venir et aller en France. À son département il institua à la Rochelle, deux chevaliers vaillans hommes à être capitaines et souverains, de par lui, en toute la marche et sénéchaussée de Rochelois. Les deux chevaliers étoient du bon pays de Beausse ; et appeloit-on l’un, messire Pierre de Yon, et l’autre, messire Pierre Taillepié. Et depuis celle ordonnance faite, messire Hélion se mit au chemin pour venir en France, et tout par le plus court chemin comme il pouvoit, car il ne savoit que le duc de Berry lui vouloit qui, si hâtivement le mandoit.

Or vous parlerai un peu du duc de Lancastre qui se tenoit à Bayonne, et lequel avoit grand’imagination sur ces besognes ; et de quoi son cousin le duc de Berry lui avoit escript premièrement il ne voult pas qu’elles fussent celées, mais publiées par tout, afin que ses ennemis pensassent sus, et que ses traités fussent sçus en l’hôtel du roi Jean de Castille. Si escripvit le duc de Lancastre tout l’état, et, dedans ses lettres, la copie des lettres que le duc de Berry lui avoit envoyées et escriptes ; et montroit par ses escripts à ceux auxquels il escripvoit, qu’il avoit grand’affection à celle matière et traité du mariage de sa fille et du duc de Berry qui se devoit entamer. Et escripvoit tout premièrement au comte de Foix, pourtant qu’il savoit bien qu’en son hôtel retournoient toutes manières de chevaliers et d’écuyers étrangers allans en Espaigne, tant devers le roi d’Espaigne comme en le pélerinage de Saint-Jacques ; et en escripvit aussi devers le roi de Navarre qui avoit la sœur de ce roi de Castille dont il avoit eu moult d’enfans ; à celle fin aussi que ces nouvelles fussent affirmées et certifiées en l’hôtel d’Espaigne, mieux et plus créablement par lui que par paroles volans. Encore en escripvit-il aussi devers le roi de Portingal, mais il n’en escripvit point en Angleterre devers le roi ni devers ses frères, car bien savoit que, si les Anglois le savoient, ils ne lui en sauroient nul bon gré ; ainsi comme ils ne firent, si comme je vous dirai quand je serai venu jusques là à traiter de la matière. Mais nous cesserons ici un petit à parler de celle matière, et parlerons de celle du duc de Bretagne, car l’histoire le veut, le demande et désire.

  1. Au nom de laquelle.