Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CXII

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CHAPITRE CXII.

Comment le comte d’Arondel et ses gens eurent conseil ensemble comment ils se maintiendroient ; et comment Perrot le Bernois et ses compagnons se mirent sur les champs pour aller devers le comte d’Arondel ; et comment le dit comte alla prendre terre à Marant près la Rochelle avec son armée marine.


Je me suis tenu longuement à parler de l’armée de la mer, dont le comte Richard d’Arondel étoit chef, avecques grand’foison de bons chevaliers et écuyers et autres gens d’armes d’Angleterre. Si en parlerai ; car la matière le demande. Vous avez bien ici dessus ouï recorder comment ni en quel état ils étoient issus d’Angleterre, et les grands traités qui avoient été entre le roi d’Angleterre et son conseil et le duc de Bretagne. Or avoient ces Anglois en leur navire toute la saison vaucré, nagé et côtoyé les bandes de Bretagne et Normandie, si force de trop grand vent ne les avoit reboutés avant en la mer. Mais toujours s’étoient-ils retraits sur les bandes de Bretagne ; et avoient en leur armée vaisseaux qu’on dit balleniers, qu’écumeurs de mer par coutume ont volontiers et qui approchent les terres de plus près que les autres vaisseaux ne font ; et avoient geu à l’ancre celle armée plus d’un mois, à l’encontre de l’île de Brehat en Bretagne ; et s’étoient là rafreschis. Et là eurent nouvelle, car ce n’est pas loin de la Roche Derrien, que le duc de Bretagne étoit allé à Blois parlementer aux ducs de Berry et de Bourgogne ; et ces seigneurs avoient tant exploité et parlementé, que le duc étoit allé sur bon état à Paris ; et couroit renommée, parmi Bretagne, que le duc avoit été si bien venu du roi et de son conseil, à Paris, que de là il ne départiroit, si seroient les choses en sûr état.

Quand le comte d’Arondel entendit ces nouvelles, si fut tout pensif ; et se trait en conseil, avecques les plus grands de son armée, pour savoir comment ils se maintiendroient, ni quelle part ils se trairoient pour employer leur saison. Conseil fut là entre eux tenu et arrêté, qu’ils se trairoient vers la Rochelle et feroient en Rochelois quelque chose. Car, nonobstant qu’ils n’eussent nuls chevaux, ils étoient gens assez pour attendre sur les champs toute la puissance de Saintonge et de Poitou ; parmi tant aussi qu’ils signifieroient leur état en Auvergne et en Limousin, par qui que ce fût des leurs que ils mettroient hors de leurs naves par une barge et sur terre, et cil passeroit parmi Bretagne. Encore n’étoient les trêves entrées ni confirmées de la rivière de Loire ; mais on les traitoit ; et devoient commencer le premier jour du mois d’août ; et étoit messire Hélion de Lignac sur le chemin, allant ou retournant, ne sais lequel, de Bayonne où le duc de Lancastre se tenoit, en France. Si comme le comte d’Arondel et les chevaliers d’Angleterre qui à ce conseil furent appelés imaginèrent, il en avint. Car ils s’avisèrent et prirent un Breton bretonnant qui étoit de la nation de Vennes et servoit à messire Guillaume Helmen qui là étoit, lequel savoit bien et parfaitement trois, voire quatre langages, le breton bretonnant, l’anglois, l’espaignol et le françois, et le firent mettre hors par une petite barge sur le sablon ; et l’enditèrent ainsi : « Tu t’en iras les couvertes voyes tout le pays. Tu connois bien les torses[1], les adresses, et les chemins frayans, et tu feras tant que tu viendras à Chalucet. Salue nous Perrot le Bernois, et lui dis de par nous, qu’il mette sus une chevauchée de gens d’armes et de compagnons de son côté, et des forts et des garnisons qui obéissent à nous, et lesquels font guerre en France et à titre de nous. Tu ne porteras nulles lettres, pour les aventures des prises et des encontres. Dis, si tu trouves nul péril, que tu es à un marchand de vin de la Rochelle qui t’envoie quelque part ; toujours passeras-tu bien. Et dis à Perrot le Bernois qu’il émeuve ses gens à marcher, et tienne le pays de Berry, d’Auvergne et de Limousin, en doute et en guerre, et qu’il tienne les champs, car nous prendrons terre en Rochelois ; et là ferons guerre telle qu’il en aura bien la connoissance. »

Le Breton dit qu’il s’acquitteroit bien de faire son message, si trop grand empêchement ne l’encombroit sur le chemin. Il fut mis hors par une barge, sur le sablon. Il, qui connoissoit toute la marche de Bretagne, se mit à terre, et escheva du premier toutes les villes ; et puis passa par Poitou, et entra en Limousin, et chemina tant par ses journées, qu’il vint à Chalucet, dont Perrot le Bernois étoit capitaine. Ce messager vint aux barrières, et se fit connoître à ceux de la garnison. On le mit dedans, quand on l’eut examiné à la porte ; et puis fut mené devant Perrot le Bernois, et fit son message bien et à point ; duquel message Perrot eut grand’joie, car il désiroit moult à ouïr vraies nouvelles de l’armée de mer. Or les eut-il toutes fresches. Si dit au Breton : « Tu nous es le bien-venu. Aussi avions-nous tous, moi et mes compagnons, grand désir de chevaucher ; et nous chevaucherons hâtivement, et puis après ferons ce qu’on nous enseignera. »

Sur cel état s’ordonna Perrot le Bernois, et manda au capitaine de Carlat, le Bourg de Compane, et au capitaine d’Ouzac, Olim Barbe, au capitaine d’Aloise de-lez Saint-Flour, Aimerigot Marcel, et aux autres capitaines, au long du pays, en Auvergne et en Limousin, qu’il vouloit chevaucher, et qu’ils se missent tous sur les champs, car il apparoit une bonne saison pour eux ; et laissassent en leurs forts, à leur département, si bonnes garnisons qu’ils ne prissent point de dommage. Ces compagnons, qui aussi grand désir avoient de chevaucher comme Perrot le Bernois avoit, car ils ne pouvoient s’enrichir si autres ne perdoient, se pourvéyrent tantôt, et se mirent secrètement sur les champs ; et s’en vinrent à Chalucet où l’assemblée se faisoit ; si se trouvèrent bien quatre cents lances. Si leur fut avis qu’ils étoient gens assez pour faire un grand fait ; et qu’ils ne savoient nul seigneur au pays qui leur dût rompre leur emprise, ni aller au devant ; car le siége de Ventadour, de messire Guillaume de Lignac ni de Bonne-Lance ne se déferoit jamais pour eux. Si commencèrent à chevaucher et à être seigneurs des champs ; et esquivèrent Auvergne à la bonne main, et Limosin à la senestre ; et prirent le droit chemin pour entrer en Berry ; car bien savoient que le duc n’y étoit pas : ainçois se tenoit en France devers le roi à Montreau-fault-Yonne. Nous laisserons un petit à parler de Perrot de Berne et de son emprise, et parlerons du comte d’Arondel et de son armée qu’il tenoit sur la mer, et avoit tenu toute la saison ; et conterons comme il persévéra, depuis qu’il fut parti des bandes de Bretagne, là où il se tenoit lui et ses gens.

Quand le comte d’Arondel et les seigneurs qui avecques lui étoient ; se furent départis des bandes de Bretagne, ils singlèrent, à l’entente de Dieu et du vent, à plein voile devers la Rochelle. Car ils avoient le temps, et la marée pour eux ; et faisoit si bel et si joli, et vent si à point que grand plaisance étoit de voir ces vaisseaux sur mer, car ils étoient environ six vingt voiles, uns et autres ; et voloient ces estrannières, tous gentement armoyées des armes des seigneurs qui resplendissoient contre le soleil. Ainsi s’en vinrent-ils, tout nageant et flottant, parmi celle mer qui lors étoit haitiée, et montroit qu’elle eut grand’plaisance d’eux porter. Ainsi comme un cheval agrevé et séjourné, quand il est hors de l’étable, il a grand désir de cheminer : ainsi la mer, avecques l’aide du vent, qui étoit si à point comme à souhait, montroit pleinement : « Cheminez, ce pouvoit-elle dire par figure, liement et hardiment ; je suis pour vous. Je vous mettrai en port ou en hâvre et sans péril. » Ainsi de grand’volonté s’en vinrent ces seigneurs et leurs navies, frontoyant Poitou et Saintonge : et entrèrent en la mer de la Rochelle, et au propre hâvre, voir au lez devers Marault. Et là dessous la Rochelle, si comme je vous dis et montre, ancrèrent et arrêtèrent aucuns compagnons aventureux. Pourtant que la marée venoit et pas n’étoit encore pleine, entrèrent en barges plus de deux cens, uns et autres ; et s’en vinrent à rames, et avec la mer, jusques en la ville de Marault. Le guet du chastel de Marault d’amont avoit bien vu la navie d’Angleterre prendre port au hâvre, et aussi les barges venir, tout le fil de l’eau avecques la mer. Si avoit corné d’amont et mené grand’noise pour réveiller les hommes de la ville et sauver le leur : si que hommes et femmes, grand’foison de leurs meilleurs choses sauvèrent et portèrent au chastel, et ce leur vint à point, autrement ils eussent tout perdu.

Quand ils virent le fort, et que Anglois leur étoient aux talons, si laissèrent le demourant, et entendirent à sauver leurs corps. Anglois archers, et autres qui là étoient venus, issirent hors de leurs barges, et entrèrent en ville, et entendirent au pillage, car pour pélerinage n’étoient ils là venus ; mais petit y trouvèrent, fors que grandes huches toutes vuides. Tout le bon étoit retrait au chastel. De blés, de vins, et de bacons salés, et d’autres pourvéances, trouvèrent-ils assez, car il y avoit plus de quatre cens tonneaux de vin en la ville. Si s’avisèrent qu’ils demoureroient là, pour garder ces pourvéances qui leur venoient grandement à point, et à leurs gens aussi ; car, s’ils se départoient, ils supposoient bien et de vérité, que la greigneur partie seroit retraite au fort, ou éloignée par la rivière même, jusques à Fontenay-le-Comte, où les François, ce qu’ils ne pourroient sauver, gâteroient. Si demourèrent celle nuit en la ville, car ils étoient là venus à heure de vêpres ; et se donnèrent du bon temps ; et mandèrent leur état à leurs gens, et la cause pourquoi ils étoient là demeurés. Le comte d’Arondel et les autres chevaliers s’en contentèrent, et dirent qu’ils avoient bien fait.

Celle nuit se passa. Au lendemain, quand la marée commença à retourner ; toutes gens s’appareillèrent ; et se désancrèrent petits vaisseaux, et furent mis, des gros vaisseaux dans les petits, et dans les grosses barges, tous les harnois qui aux armes appartenoient ; et laissèrent là leurs grosses nefs qui la rivière de Maraut, pour le petit de parfond, ne savoient et ne pouvoient passer. Encore ordonnèrent-ils cent hommes d’armes et deux cens archers, pour garder la navie, qui étoit au hâvre, et là gisoit à l’ancre à l’embouchure de la mer. Puis, quand ils eurent tout ainsi ordonné, ils nagèrent tant qu’ils vinrent à Marault ; et là prirent-ils terre tout à grand loisir, car nul ne leur dévéoit ; et se logèrent tous sur terre, entre Marault et la ville de la Rochelle, laquelle siéd à quatre petites lieues de là.

Ces nouvelles s’épandirent sur le pays, que les Anglois étoient arrivés à Marault, et pris terre ; et étoient bien quatre cens combattans, parmi les archers. Si furent le plat pays, les villes et les chastels, tous effrayés et sur leur garde : et commencèrent ceux des villages à fuir devant eux et à retraire leurs biens dans les forts, en Soubise et ailleurs, là où le plus tôt ils se pouvoient sauver et trouvoient recueillette.

  1. Chemins détournés.