Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre CXXV

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CHAPITRE CXXV.

Comment les Escots se départirent d’Otebourch et emmenèrent le comte James de Douglas tout mort, et fut enseveli en l’abbaye de Miaures, et comment messire Arcebaut de Douglas et ses compagnons se départirent de devant Carlion en Galles et s’en retournèrent en Escosse.


Après toutes ces choses faites et ordonnées et tout recueilli, et le comte de Douglas qui mort étoit mis en un sarcueux et chargé sur un char, et messire Robert Hart et Simon de Gladinin aussi, ils ordonnèrent à partir et se départirent ; et emmenèrent messire Henry de Percy et plus de soixante chevaliers d’Angleterre, et prirent le chemin de l’abbaye de Miaures[1] sus la Tuide. À leur département, ils boutèrent le feu en leurs logis, et cheminèrent ce jour ; et se logèrent encore en Angleterre. Nully leur devéoit. À lendemain ils se délogèrent bien matin et vinrent ce jour à Miaures. C’est une abbaye de noirs moines séant sus le département des deux royaumes. Là s’arrêtèrent-ils, et firent mettre et ensevelir au matin le comte James de Douglas ; et le second jour que ils furent là venus, ils lui firent faire son obsèque bien et révéremment ; et fut sus le corps mise une tombe de pierre et la bannière de Douglas par dessus.

De ce comte n’y a plus. Dieu lui pardoint ; ni je ne sçais à qui la terre de Douglas est retournée. Car quand je, auteur de celle histoire, fus en Escosse et en son chastel à Dalquest, vivant le comte Guillaume de Douglas son père, ils n’étoient que deux enfans, fils et fille ; mais encore y en avoit-il assez de ceux de Douglas en Escosse, car je en vis jusques à cinq beaux-frères, tous écuyers, qui portoient le surnom de Douglas, en l’hôtel du roi David d’Escosse ; et avoient été enfans à un chevalier d’Escosse qui s’appela messire James Douglas[2] et crois bien que les armes Douglas qui sont d’or à trois oreillers de gueules[3] leur retournèrent ; mais de l’héritage je ne sais. Et devez savoir que messire Arcebaut Douglas, dont j’ai traité en plusieurs lieux comme vaillant chevalier qu’il fut et redouté des Anglois, étoit bâtard.

Quand ils eurent fait à Miaures l’abbaye ce pourquoi ils étoient là arrêtés, ils se départirent les uns des autres et prirent congé ensemble ; et s’en retourna chacun en leur contrée, et ceux qui prisonniers avoient, les emmenoient ou rançonnoient et recréoient ; et vous dis que en ce parti d’armes là les Anglois trouvèrent les Escots moult courtois et légers et débonnaires en leurs délivrances et rançons, tant que ils s’en contentèrent, ainsi que me dit au pays de Berne, en l’hôtel du comte de Foix, Jean de Chastel-Neuf qui pris y avoit été dessous la bannière du comte de la Marche et de Dombare ; et il-même s’en louoit grandement du comte son maître, car il l’avoit laissé passer ainsi que il l’avoit voulu.

Ainsi se départirent ces gens d’armes ; et finèrent les Anglois, et se rançonnèrent au plustôt qu’ils purent et au plus courtoisement, et retournèrent petit à petit en leurs lieux. Il me fut dit, et je le crois assez, que les Escots eurent bien pour deux cens mille francs de rançons de prisonniers ; ni depuis la bataille qui fut devant le chastel d’Estrumelin en Escosse, que le roi Robert de Bruce, et messire Guillaume de Douglas, et messire Robert de Versy, et messire Simon Fresiel et les Escots firent sus les Anglois, dont la chasse dura trois jours[4], ils n’eurent nulle journée de profit ni de victoire si grande comme celle.

Quand les nouvelles vinrent en Galles[5] dans la cité de Carlion ou messire Archebault Douglas et le comte de Fy, et le comte de Surlant et la greigneur partie des Escots se tenoient, et ces seigneurs furent justement informés de la vérité, comment la besogne de Otebourch s’étoit portée, et le grand conquêt que leurs gens avoient eu et fait sur ces Anglois, si en furent grandement réjouis, et courroucés aussi de ce que ils n’y avoient été ; et eurent conseil de se déloger et retraire en leur pays puisque leurs gens étoient retraits. Si se délogèrent de devant Carlion et se mirent au retour et rentrèrent en Escosse.

Nous nous souffrirons à parler des Escots et des Anglois pour le présent et retournerons au jeune roi Charles de France qui de grand’volonté et à tout grand peuple, s’en alloit en Allemagne pour mettre à raison le duc de Guerles.

  1. Melrose.
  2. Le comte James Douglas épousa lady Isabelle Stuart, fille du roi Robert II, et mourut sans enfans. Il eut pour successeur son frère Archibald, lord Galloway. Ce dernier était fils du comte Guillaume Douglas, par son second mariage avec Marguerite, fille de Patrick, comte de March (Crawford. Peerage of Scotland.)
  3. Suivant Crawford, les armes de la maison de Douglas sont tout autres.
  4. Cette bataille eut lieu eu 1314.
  5. C’est-à-dire Galloway ; mais, comme je l’ai dit, Carlisle est en Cumberland.