Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre IV

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Livre III. [1384–1385]

CHAPITRE IV.

Comment le roi de Castille avecques les Espaignols assiégèrent Lussebonne où le roi de Portingal étoit, et du secours qu’il manda en Angleterre.


Quand les nouvelles furent venues en Castille devers le roi Dam Jean, si en fut grandement courroucé pour deux raisons ; l’une étoit que sa femme est hoir, et l’autre pour ce que le peuple de Portingal l’avoit de fait couronné et sans juste élection. Si dit que la chose ne demeureroit pas ainsi ; et prit titre de guerre, de demander à ceux de Lussebonne la somme de deux cent mille florins, que le roi Ferrand lui avoit promis quand il prit sa fille à femme. Si envoya le comte de Morine, le confie Ribedé, et l’évêque de Burgues et grand’gent en ambassaderie en Portingal devers ceux de Lussebonne.

Quand les gens du roi d’Espaigne furent venus à Saint-Yrain, la derraine ville de Castille au-lez devers Lussebonne, ils envoyèrent un héraut devers le roi et ceux de Lussebonne, pour avoir un sauf conduit que sûrement ils pussent aller et retourner et faire leur message. Ce leur fut légèrement accordé. Et vinrent à Lussebonne, et firent mettre le conseil de la ville ensemble, et remontrèrent ce pourquoi ils étoient venus, et en fin de leur remontrance ils dirent ainsi : « Entre vous, Lussebonnois, entendez justement. Vous ne vous devez pas émerveiller si le roi notre sire se courrouce sur vous, et si à présent il veut être payé de la somme qu’il vous demande et en quoi vous êtes obligés, quand vous avez la noble couronne de Portingal donnée à un clerc, homme religieux et bâtard. Ce ne fait pas à souffrir ni à soutenir, car par élection droiturière il n’y a nul plus prochain hors de lui ; et encore avez vous allé hors du conseil des nobles de votre royaume : pourquoi il vous mande, que vous vous êtes grandement forfaits ; et si hâtivement vous n’y pourvéez, il vous mande que il vous fera guerre. » À ces paroles répondit Dam Ferrant Galopes de Villebois[1], un bourgeois notable et authentique en Lussebonne et dit : « Seigneurs vous nous reprochez grandement notre élection, mais la vôtre est bien aussi reprochable, car vous couronnâtes en Espaigne à roi, un bâtard fils de juive[2], et ce scet-on bien partout clairement. Et tant que à l’élection droiturière, votre roi au royaume de Portingal n’a nul droit ; mais y ont droit les filles du roi Dam Piètre qui sont en Angleterre mariées[3], Constance et Ysabel et leurs enfans, et le duc de Lancastre et le comte de Cantebruge leurs maris pour elles. Si vous en pouvez partir quand vous voudrez, et dire à celui et à ceux qui ci vous envoient, que notre élection est bonne et nous demeurera, ni autre roi nous n’aurons tant comme il vivra ; et de la somme des deniers que vous demandez, nous disons que nous n’y sommes en rien tenus ni obligés, mais prenez ceux qui s’y obligèrent et qui en eurent le profit. » À ces réponses faire ne fut point présent le roi Jean de Portingal, quoiqu’il sçût bien quelle chose ses gens devoient dire.

Quand les commissaires de par le roi de Castille entendirent et aperçurent que ils n’auroient autre réponse des Portingalois, si prirent congé, ainsi comme il appartenoit, et se partirent, et retournèrent à Séville, où ils avoient laissé le roi et son conseil, à qui et auxquels ils recordèrent toutes les réponses comme vous les avez ouïes.

Or eurent conseil le roi d’Espaigne et ses gens, quelle chose il appartenoit à faire de celle besogne. Conseillé fut que le roi de Portingal et tous ses aidans fussent défiés, et que le roi d’Espaigne avoit bonne querelle de mouvoir guerre par plusieurs raisons. Lors fit le roi Jean de Castille défier le roi de Portingal et tous ses aidans ; et fit le roi de Castille grand mandement. Et dit que il viendroit mettre le siége devant la cité de Lussebonne, et ne se partiroit tant qu’il l’auroit, car ils avoient répondu orgueilleusement ; si leur feroit cher comparer, si il les pouvoit mettre à merci. Adonc s’en vint le roi de Castille à toute sa puissance, à Saint-Yrain, où son mandement étoit.

En ce temps fut chassé et mis hors de sa cour un chevalier de Castille qui s’appeloit messire Navaret[4], et si le roi l’eût tenu en son courroux il lui eût fait trancher la tête. Le chevalier fut informé de celle affaire, car il ot bons amis en voie ; si vida le royaume de Castille et vint à Lussebonne devers le roi de Portingal, qui ot de sa venue grand’joie et le retint des siens, et le fit capitaine de ses chevaliers ; et porta depuis grand dommage aux Espaignols.

Le roi de Castille avecques toute sa puissance se départit de Saint-Yrain et s’en vint mettre le siége devant la cité de Lussebonne[5], et là dedans encloy le roi et ceux de la ville ; et dura le siége plus d’un an[6]. Et étoit connétable de tout son ost le comte de Longueville, et maréchal de l’ost messire Regnault Limosin. Cil messire Regnault étoit un chevalier de Limousin, que au temps passé messire Bertran de Claiquin avoit mené en Espaigne ès premières guerres ; lequel s’y étoit si bien fait et si bien éprouvé, que le roi Henry l’avoit marié et donné bel héritage et bon, et belle dame et riche à femme, dont il avoit deux fils, Regnault et Henry ; et moult étoit alosé au royaume de Castille par ses prouesses.

Avec le roi de Castille et de son pays étoient là à siége, messire Daghemes Mendut[7], messire Digho Per Serment[8], Dam Piètre Ro Serment[9], Dam Marich de Versaulx[10] Portingalois qui s’étoient tournés Espaignols ; le grand maître de Caletrave[11] et son frère, un jeune chevalier qui s’appeloit messire Dan Digh-Mères[12], Pierre Goussart de Mondesque[13], Pierre Ferrant de Valesque, Pierre Goussart de Séville, Jean Radigo[14] de Hoies et le grand maître de Saint Jacques[15] ; et tenoit bien à siége le roi de Castille devant Lusebonne trente mille hommes. Si y ot fait plusieurs assauts et plusieurs escarmouches et moult d’appertises d’armes d’une part et d’autre.

Bien savoient les Espaignols que le roi de Portingal ne seroit point aidé des nobles du pays ; car les communautés l’avoient fait outre leur volonté, pourquoi la chose étoit en grand différend et en grand danger ; et avoit bien intention le roi d’Espaigne que il conquerroit Lussebonne et tout le pays avant son retour, car nul confort ne lui pouvoit venir de nul côté fors par Angleterre ; c’étoit ce dont il faisoit le plus grand doute. Et quand il avoit tout imaginé, il sentoit les Anglois moult loin de là ; et avoit bien ouï dire que le roi d’Angleterre et ses oncles n’étoient pas bien d’accord, pourquoi il se tenoit plus sûrement au siége. Et étoit leur siége si plantureux de tous biens, qu’il n’y avoit ville ni marché en toute Castille, où on eût plus plantureusement ce qu’il besoignoit[16].

Le roi de Portingal se tenoit bellement en la cité de Lussebonne avec ses gens ; et se tenoient tout aises, car on ne leur pouvoit tollir la mer. Si ot conseil que il envoieroit en Angleterre devers le roi et le duc de Lancastre, grands messagers et féables ; et feroit tant que il renouveleroit les alliances qui avoient été faites autrefois entre le roi d’Angleterre et le roi Ferrant son frère ; et en chargeroit encore ses ambassadeurs de démontrer au duc de Lancastre que par mariage il auroit volontiers à femme Philippe sa fille, et la feroit roine de Portingal, et lui jureroit et scelleroit à toujours mais bonnes alliances ; et feroit tant que, si il vouloit venir par de là atout deux mille ou trois mille combattans et autant d’archers, que il recouvreroit le royaume de Castille, son héritage.

D’aller en Angleterre furent chargés deux chevaliers de son hôtel, messire Jean Radigo et messire Jean Tête-d’Or, et un clerc de droit, archidiacre de Lussebonne, qui s’appeloit maître Marc de la Figière[17]. Si ordonnèrent leurs besognes et un vaissel pour eux, et le appareillèrent et pourvéirent de tous points ; et quand ils eurent bon vent, ils entrèrent ens et se partirent du hâvre de Lusebonne, et singlèrent vers les frontières d’Angleterre.

D’autre part, le roi Jean de Castille, qui se tenoit à siége devant Lussebonne, ot conseil de ses hommes que il escripsist en France et en Gascogne, et mandât chevaliers et écuyers. Car bien supposoient les Espaignols que le roi de Portingal avoit mandé ou manderoit grand secours en Angleterre pour lever le siége ; si ne vouloient pas être si surpris que leur puissance ne fût grande assez pour résister aux Anglois et Portingalois. Si comme le roi fut conseillé et informé, il le fit ; et envoya lettres et messages en France à plusieurs chevaliers et écuyers qui désiroient les armes, et par espécial au pays de Béarn, en la comté de Foix ; car là avoit grand’foison de bons chevaliers et écuyers qui désiroient les armes, et qui ne se savoient où employer. Car pour ce temps, quoique le comte de Foix, leur seigneur, les eût tous nourris en armes, si avoit-il bonnes trèves entre le comte d’Ermignac et lui. Cils mandemens de ces deux rois d’Espaigne et de Portingal ne furent pas sitôt faits ni approchés ; et pour ce ne se cessoient pas les armes à faire ailleurs, en Auvergne, en Toulousain, en Rouergue et en la terre de Bigorre.

Si mettrons en souffrance un petit les besognes de Portingal, et parlerons d’autres.

  1. Vilhaboing.
  2. Henri de Transtamare.
  3. Aux ducs de Lancastre et de Cambridge, oncles de Richard II.
  4. Le manuscrit 8325 l’appelle Nouges Vanaros.
  5. Le roi de Castille mit le siége devant Lisbonne vers la mi-juillet 1384.
  6. Ce siége ne dura pas un an, puisque le roi et la reine de Castille étaient de retour le 19 novembre 1384 à Santa-Maria-de-Guadalupe. Un acte de concession fait à Pedro Rodriguez de Fonseca est daté de ce lieu et de ce jour.
  7. Diego Mendoza.
  8. Diego Perez Sarmiento.
  9. D. Pero Ruiz Sarmiento.
  10. Le manuscrit 8322 dit messire Marich (Manrique) d’Aversaulx.
  11. D. Pedro Alvares Pereira, prieur de l’hôpital, fut nommé à cette époque grand maître de Calatrava.
  12. Probablement D. Diego Merlo. Ces trois mots sont dans le texte confondus en un.
  13. Pedro Gonzales de Mendoza.
  14. Ruy Dias.
  15. D. Ruiz Gonsales Mexia nommé à la place de D. Pero Ferrandez Cabeza de Vaca.
  16. La peste y était cependant et cela obligea de lever le siége.
  17. Duarte Nunes de Liaò, dans sa Chronique de Jean ier, p. 51 et 52, dit que les ambassadeurs envoyés en Angleterre furent D. Fernando Affonso de Albuquerque, maître de l’ordre de Saint-Jacques, et Lourenço Anes Fogaça, qui avait occupé avant Jean Das Regras les fonctions de grand chancelier sous le roi Ferdinand. Je trouve en effet dans Rymer plusieurs actes qui confirment ce que dit le chroniqueur portugais : tels sont, 1º une permission donnée à Fernand, maître de l’ordre de Saint-Jacques, et à Laurent Fogace, grand chancelier de Portugal, d’emmener avec eux un certain nombre d’hommes en Portugal pour la défense du royaume. Cet acte est daté du 28 juillet 1384 ; 2º une lettre royale de protection, en date du 1er décembre 1384, donnée au même Ferdinand et à trente chevaliers anglais désignés par leurs noms ; 3º un acte d’autorisation pour se fournir en Devonshire et en Cornouaille des vaisseaux nécessaires au voyage, daté du 8 janvier 1385 ; 4º des lettres de protection données le 16 janvier 1385 au même Ferdinand et à cinquante-deux chevaliers pour se rendre en Portugal ; 5º des lettres adressées, en date du 16 février 1385, à Jean de Kentwood et à Martin Ferrers, pour les autoriser à passer en revue les hommes qui se rendaient en Portugal, avec le maître de Saint-Jacques et le grand chancelier ; 6º un sauf conduit daté du 20 octobre 1385, donné aux mêmes Fernand et Laurent Fogaça, qui, dit l’acte : Nuper ad nos, in regnum nostrum Angliæ, ut speciales et solemnes nuncii et ambassatores ipsius regis Portugaliæ, pro certis arduis negotiis, ipsum illigatum nostrum et regnum suum Portugaliæ, specialiter concernentibus, nuper destinati, in eodem regno nostro, super expeditione nuncii eorumdem, per tempus non modicum, penes nos et concilium nostrum continue prosequendo morati fuissent et adhuc morantur illa causa. On trouve encore dans Rymer plusieurs autres actes relatifs à cette affaire, mais ce que j’ai donné suffît à l’éclaircissement de ces transactions.