Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LVII

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CHAPITRE LVII.

Comment le duc de Lancastre et ses gens chevauchoient vers la cité de Betances et comment cens de Betances composèrent à eux, et comment la duchesse et sa fille allèrent voir le roi et la roine de Portingal.


Or se départit le duc de Lancastre à toutes ses gens ; rien ne demeura en la garnison fors ceux qui ordonnés étoient à demourer. Et chevauchèrent le duc et la duchesse devers la cité de Betances ; c’est à l’un des coins de Galice la derraine bonne ville au-lez devers le royaume de Portingal et au droit chemin du Port et de Conimbre, Et pour ce que madame de Lancastre et sa fille devoient aller voir le roi et la roine, tinrent-elles le chemin. Ceux de Betances entendirent que le duc venoit sur eux à tout son pouvoir ; si se trairent à conseil pour savoir quelle chose ils pourroient faire. En leur conseil eut plusieurs paroles retournées. Finalement ils ordonnèrent, et pour le mieux, que ils envoieroient devers le duc et la duchesse qui venoient, six de leurs hommes des plus notables de la ville de Betances, en souffrance de non être assaillie huit jours tant seulement ; et là en dedans ils envoieroient devers le roi de Castille ; et lui remontreroient que si il ne venoit si fort que pour combattre le duc, ils se rendroient au duc quittement et franchement sans nul moyen.

Lors montèrent sus chevaux six hommes qui élus y furent de la ville de Betances, et chevauchèrent le droit chemin que les Anglois venoient. Si encontrèrent premièrement l’avant-garde que le maréchal menoit. Si furent pris et arrêtés des premiers chevaucheurs ; ils dirent que ils étoient de Betances, et que sus bon appointement chargés de la ville ils alloient parler au duc. Adonc, dit le maréchal à messire Jean Soustrée qui chevauchoit de-lez lui : « Menez ces hommes devers monseigneur ; ils ont bon mestier d’être conduits, car nos archers les pourroient occire. » Le chevalier répondit : « Volontiers. » — « Allez, allez, dit le maréchal, ce chevalier vous mènera au duc. » Lors se départirent-ils et chevauchèrent tous ensemble, et trouvèrent le duc et la duchesse et leur fille et messire Jean de Hollande et messire Thomas de Percy et plusieurs autres qui étoient descendus dessous moult beaux oliviers ; et regardèrent fort tous ensemble sus Soustrée, quand ils le virent venir. Si lui demanda messire Jean de Hollande en disant : « Beau-frère Soustrée, ces prisonniers sont-ils à toi ? » — « Sire, répondit Soustrée, ils ne sont pas prisonniers. Ce sont hommes de Betances que le maréchal m’a baillés en conduit pour venir parler à monseigneur ; car selon ce que il m’est advis ils veulent traiter. » Le duc de Lancastre oyoit toutes ces paroles, aussi faisoit la duchesse ; car il et elle étoient présens. Adonc, leur dit Soustrée : « Avancez-vous, bonnes gens, car véez-là votre seigneur et votre dame. » Lors s’avancèrent ces six hommes et se mirent à genoux ; et parla l’un ainsi et dit : « Mon très cher et redouté seigneur et ma très chère et redoutée dame, la communauté de la ville de Betances nous envoie ici. Ils ont entendu que vous venez sus eux, ou que vous envoyez à main armée pour avoir la seigneurie, si vous prient, de grâce espéciale, que vous vous veuillez souffrir et cesser neuf jours tant seulement de non faire assaillir, et ils envoieront devers le roi de Castille qui se tient à Val-d’Olif, et lui montreront le danger où ils sont ; et si dedans les neuf jours ils ne sont secourus de gens forts assez pour vous combattre, ils se mettront du tout en votre obéissance. Et le terme que vous logerez près d’ici, si vivres et pourvéances vous besognent, pour vos deniers, cher sire et vous très chère dame, ceux de la ville de Betances vous en offrent à prendre à votre volonté pour vous et pour vos gens. »

À ces paroles ne répondit point le duc, mais laissa parler la duchesse qui très bien avoit entendu leur langage, car elle étoit du pays, et regarda vers le duc, et dit : « Monseigneur, qu’en dites-vous ? » — « Et vous, dame, qu’en dites-vous aussi ? Vous êtes héritière. L’héritage me vient de vous ; si en devez répondre. » — « Monseigneur, c’est bon qu’ils soient reçus parmi le traité qu’ils mettent avant, car je crois bien que le roi de Castille n’a nulle volonté si prestement de vous combattre. » — « Je ne sais, dit le duc ; Dieu doint qu’il vienne à la bataille tantôt, si serons plutôt délivrés ; car je voudrois que ce fût dans six jours. Et puisque vous le voulez, je le vueil aussi. »

Adonc se retourna la dame devers les hommes, et leur dit en galicien : « Allez ; vous avez exploité ; mais délivrez au maréchal de vos hommes de la ville des plus notables jusques à douze qui soient pleiges pour tenir le traité. » — « Bien, madame, » répondirent ceux de la ville. Adoncques se levèrent-ils ; et messire Jean Soustrée fut élu et chargé, qui amenés les avoit, de faire toute celle réponse au maréchal ; lequel maréchal s’en contenta bien, quand ils furent retournés devers lui ; et ceux s’en allèrent à Betances et contèrent comment ils avoient exploité.

Adoncques furent pris en la ville douze hommes des plus notables et envoyés devers le maréchal. Si demeura la ville de Betances en paix parmi la condition que je vous baille ; et tantôt que ils eurent parlé ensemble, ils envoyèrent devers le roi de Castille ; et y furent commis ces propres six hommes et non autres, lesquels avoient fait les traités au duc de Lancastre. Et cheminèrent tant qu’ils vinrent au Val-d’Olif où le roi se tenoit et une partie de son conseil. Quand ils furent venus et le roi sçut leur venue, il les voult voir pour parler à eux et pour demander des nouvelles. Encore ne savoit-il rien de la composition que ils avoient faite au duc de Lancastre ni que les Anglois fussent devant Betances.

Entrementres que ces six hommes allèrent au Val-d’Olif pour parler au roi, si comme vous savez, ordonna le duc la duchesse sa femme et sa fille madame Catherine pour aller au Port voir le roi de Portingal et la jeune roine sa fille, et lui dit ainsi le duc au partir : « Constance, vous me saluerez le roi mon fils, et ma fille et les barons de Portingal, et leur direz des nouvelles telles que vous savez, comment ceux de Betances sont en traité devers moi, et ne sais pas encore comment ils sont fondés, ni si votre adversaire Jean de Tristemare leur a fait faire ce traité, ni si il nous viendra combattre, car bien sais que grand confort lui doit venir de France et viendra, puisque le voyage de mer est rompu et que chevaliers et écuyers de France, qui désirent les armes et à eux avancer, viendront en Castille au plutôt comme il pourront. Si me faudra tous les jours être sur ma garde pour attendre la bataille. Et ce direz-vous au roi mon fils et aux barons de Portingal. Et si aucune chose me vient où que je voie que je doive avoir à faire, je le signifierai sur heure au roi de Portingal. Si lui direz de par moi que il soit ainsi pourvu comme pour aider à garder notre droit et le sien, ainsi comme nous avons par alliance juré et promis ensemble. Et outre vous retournerez devers moi ; mais vous lairrez celle saison notre fille Catherine de-lez la roine sa sœur, au Port de Portingal. Elle ne peut mieux être ni en meilleure garde. » — « Monseigneur, répondit la dame, tout ce ferai-je volontiers. »

Lors prit congé au duc la duchesse, et sa fille et les dames et damoiselles qui en leur compagnie étoient, et montèrent aux chevaux et partirent. Si furent accompagnées de l’amiral messire Thomas de Percy, de messire Yon Fitz Warin, du seigneur de Taillebot, de messire Jean d’Aubrecicourt et de messire Maubruin de Linières : et leur furent délivrés cent lances et deux cents archers ; et chevauchèrent vers le Port, et tant exploitèrent que ils y parvinrent ou assez près.