Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre XXXII

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Livre III. [1385–1386]

CHAPITRE XXXII.

Comment le duc de Lancastre se partit lui et son armée du royaume d’Angleterre, et comment ils s’en vinrent par mer devant le chastel de Brest.


« Par tels rencontres et pour tels faits d’armes que nos gens ont eus sur leurs ennemis, depuis l’élection du roi Jean, sont les Portingalois, ce dit Laurentien Fogasse au duc de Lancastre, entrés en grand’gloire ; et disent communément parmi Portingal que Dieu est pour eux, avec le bon droit qu’ils ont. Et voirement, monseigneur, il ne se fourvoient pas à cela dire que Dieu est pour eux ; car en toutes les choses où ils ont été en armes depuis la mort du roi Ferrant, soit grande ou petite, ils ont eu victoire et journée pour eux ; et le comte de Foix, qui est aujourd’hui entre les princes terriens un des grands et de prudence plein, si comme nous avons bien sçu par ceux de son pays, dit bien et maintient que la fortune est pour le roi de Portingal ; et si les chevaliers de Berne et de son pays l’eussent cru, quand ils se départirent de lui et ils prirent congé, ils ne se fussent jà armés à l’encontre du roi de Portingal. Monseigneur, sachez que le roi de Portingal est un sage homme, prud’homme et chaste, et craint ; et doute Dieu, et aime l’église et exaulse ce qu’il peut, et est moult souvent en son oratoire à genoux et en oraisons ; et en oyant le service de Dieu il a de ordonnance que, pour quelconque besogne que ce soit, nul ne parle à lui tant qu’il est hors de son oratoire. Et est un grand clerc, et sait moult de l’astronomie ; et par espécial il veut que justice soit tenue par tout son royaume et les povres gens en leur droit. Si que, monseigneur, à votre requête, je vous ai dit des besognes de notre pays ce que j’en sais, et aussi du roi notre seigneur, et de son conseil, car au partir j’en fus chargé pour le vous dire. Si me ferez réponse sur ce, si il vous plaît. »

« Laurentien, dit le duc ; autrefois le vous ai-je dit et encore le vous renouvelle, que votre venue et les nouvelles de Portingal me font grand bien. Si ne vous partirez pas de moi que vous ne soyez adressé de tous points de ce que vous requérez et ce pourquoi vous êtes venu en ce pays. » L’écuyer répondit : « Monseigneur, grands mercis. »

Adonc fit monseigneur le duc de Lancastre la chambre ouvrir, et apportèrent écuyers et gens d’office vin et épices. Si burent et prindrent congé les Portingalois, et puis retournèrent à leur hôtel au Faucon à Londres. Là étoient-ils logés sur Tomelin de Collebrucq.

Ne demeura guère de temps depuis, que le duc de Lancastre et le comte Aymond de Cantebruge son frère, orent parlement et collation ensemble de ces besognes de Castille et de Portingal ; de quoi le comte de Cantebruge en fut assez informé, car il avoit été au dit pays et demouré plus d’un an. Si oy volontiers toutes les conditions du roi de Portingal et de la roine de Castille recorder. Le comte dit bien à son frère : « Certainement, beau-frère, dès le roi Ferrant vivant, le chanoine de Robertsart et maître Guillaume de Windesore et aucuns des chevaliers que je avois là menés, me distrent bien tout ce qui en est, et qu’ils en avoient ouï parler et murmurer à aucuns du pays ; et pour ce me pris-je à ramener mon fils, car pas n’avois trop grand’affection au mariage. » — « En nom Dieu ! dit le duc, l’escuyer de Portingal qui est ici venu le m’a esclairci moult clerement ; et nous ne pouvons pour le présent avoir voie ni entrée profitable pour nous au royaume de Castille, fors que par le pays de Portingal ; car le royaume d’Arragon nous est trop loin, et aussi le roi d’Arragon et ses enfans ont été toujours plus favorables aux François que à nous. Si n’est pas bon, puisque le roi de Portingal et les Portingalois nous offrent confort, que nous le refusons. »

Sur cil point que je vous dis, et par espécial pour le fort de Portingal, ot un jour au palais de Wesmoustier un parlement ; et là fut accordé que le duc de Lancastre auroit, aux coustages du royaume d’Angleterre, mille et douze cents lances, toutes gens d’élite, et deux mille archers et mille gros varlets, et seroit payé chacun avant son département pour-demi an. De ce se contentèrent bien tous les oncles du roi, et par espécial le duc de Lancastre, auquel principalement la besogne touchoit, et qui devoit être chef de celle armée. Et pour expédier les ambassadeurs de Portingal, qui vouloient retourner en Portingal et apporter nouvelles, le roi d’Angleterre rescripsit au roi de Portingal moult douces lettres contenant grand amour et grand’alliance que il vouloit tenir aux Portingalois ; et fit le roi d’Angleterre donner de moult beaux dons au grand maître de Saint-Jacques de Portingal et à Laurentien Fogasse ; et toujours étoient avec le duc de Lancastre ou le comte de Cantebruge. Si prindrent un jour les dessus dits ambassadeurs congé du roi et du conseil, et dînèrent ce jour avec le duc de Lancastre et le comte de Cantebruge et le lendemain ils furent délivrés. Et me semble que le duc de Lancastre mandoit par ses lettres au roi de Portingal, et par la bouche et parole des ambassadeurs, que on lui voulsist envoyer de Portingal sept gallées armées[1] et dix-huit ou vingt gros vaisseaux. Ceux s’en chargèrent, disant que ils feroient bien la besogne et le message. Et leur fut dit que on fit la navie prendre port et terre à Bristo, sur les frontières de Galles, et que là monteroient en mer le duc de Lancastre et toutes ses gens.

Sur celle condition ils prindrent congé et se départirent du duc, et s’en vinrent à Hantonne, et trouvèrent leur nef qui là les attendoit. Si entrèrent dedans et singlèrent en mer, car ils orent vent à leur volonté. Si entrèrent en la haute mer d’Espaigne, et furent dedans cinq jours au hable du Port de Portingal ; et à ce jour le roi de Portingal y étoit, qui ot grand’joie de leur venue.

Là recordèrent au roi le grand maître de Saint-Jacques et Laurentien Fougasse tout ce que ils avoient vu et trouvé en Angleterre, tant par le roi comme de par ses oncles, et montrèrent leurs lettres qui certifioient tout.

Ne demeura guères de temps depuis, que le roi de Portingal, qui grandement désiroit à avoir l’aide et le confort du roi d’Angleterre, pour donner doute et cremeur aux Castelloings, mit son conseil ensemble ; et là fut déterminé et délibéré que maître Alfonse Vretat[2] souverain patron et maître de toutes les navires et gallées de Portingal, feroit armer et apprêter sept gallées et dix-huit grosses nefs, et les amèneroit en Angleterre pour aller quérir le duc de Lancastre. Si fut appelé maître Alfonse, et lui fut dit que il se délivrât de ordonner les gallées et les nefs, et se partît de Portingal et allât en Angleterre. Alphonse Vretat ne séjourna guères depuis, mais fit tout ce que commandé lui fut. Et se partit un jour du Port de Portingal et se mit en mer avec l’armée. Ils orent vent à volonté ; ils furent en six jours à Bristo, et là entrèrent. Pour ce temps étoient tous les seigneurs d’Angleterre ou en partie en la marche de Galles, car le roi s’y tenoit. Des nouvelles fut le duc de Lancastre tout réjoui, et avança ses besognes. Jà étoient escripts et mandés chevaliers et escuyers qui devoient aller en Portingal avecques lui, et se tenoient tous sur le pays ; et aussi faisoient les archers, au hable et au port de Bristo, où avoit bien deux cents vaisseaux tout appareillés pour le duc et pour ses gens parmi l’armée de Portingal : et étoit l’intention du duc que il emmèneroit avec lui femme et enfans, et feroit mariage en Castille et en Portingal avant que il retournât ; car il ne vouloit pas sitôt retourner ; et bien y avoit cause, car il véoit les besognes d’Angleterre dures, et le roi son neveu, jeune, et avoit avecques lui périlleux conseil ; pourquoi il s’en départit plus volontiers.

Avant son département, en la présence de ses frères, il ordonna son fils, monseigneur le comte de Derby, lieutenant de tout ce qu’il avoit en Angleterre, et mit avecques lui sage et bon conseil. Le fils étoit pour lors beau chevalier et jeune, et avoit été fils de madame Blanche, la très bonne duchesse de Lancastre ; avecques sa mère, madame la roine Philippe d’Angleterre, je ne vis oncques deux meilleures dames ni de plus noble condition, ni ne verrai jamais, et vesquisse mille ans, ce qui est impossible de non vivre.

Quand le duc Jean de Lancastre ot ordonné toutes ses besognes en Angleterre et il ot pris congé au roi et à ses frères, il s’en vint à Bristo, et fut là quinze jours. Endementres la navie se chargea et appareilla ; et furent mis ens ès navires et ballenières plus de deux mille chevaux, lesquels avoient pourvéance de foin, d’avoine, litière et d’eau douce bien et largement. Si entra le duc de Lancastre en une gallée armée durement, belle et grande ; et avoit de-lez lui sa grosse nef pour son corps et pour la duchesse sa femme, qui de grand courage alloit en ce voyage, car elle espéroit bien à recouvrer son héritage de Castille et être roine avant son retour ; et avoit la duchesse sa fille, qui s’appeloit Catherine, et de son premier mariage deux autres fille, Ysabel et Philippe, laquelle Philippe étoit à marier. Mais Ysabel étoit mariée à messire Jean de Hollande, qui étoit là connétable de tout l’ost[3], et maréchal messire Thomas Moriaux, lequel avoit aussi par mariage une de ses filles à femme ; mais elle étoit bâtarde et fut mère à la dame Morielle, damoiselle Marie de Saint-Hilaire de Hainaut ; et étoit amiral de la mer de toute la navie du duc de Lancastre messire Thomas de Persy.

Là étoit messire Yvon Fits Warin, le sire de Lussy[4], messire Henry de Beaumont, le sire de Pounins[5], messire Jean de Bruvellé[6], le sire de Talbot, le sire de Basset, messire Guillaume de Beauchamp, messire Guillaume de Windesore, messire Thomas Traiton[7], messire Hugues le Despensier, le sire de Willebile[8], le sire de Manne, le sire de Ware, le sire de Breston[9], messire Guillaume de Farincton[10], messire Jean d’Aubrecicourt, messire Hugues de Hastings, messire Thomas Vaucestre[11], messire Maubuin de Liniers, messire Louis de Rocestre[12], messire Jean Soustrée[13], messire Philippe Tirel, messire Jean Boulouffre[14], messire Robert Cliton[15], messire Nicolle Trinson[16], Huguelin de Cavrelée, David Houlegrave, Thomas Alerie, Hobequen de Beaucestre[17], et plusieurs autres, tous à pennons, sans les barons. Et étoient bien largement mille lances, chevaliers et escuyers, de bonnes gens, et deux mille archers et mille gros varlets. Si eurent beau temps et bon vent, car ce fut au mois de mai, que il fait bel et joli et qu’il vente à point. Et s’en vinrent cotoyant les îles de Wisque et de Grenesie, et tant que on les véoit bien tout à plein de Normandie, car ils étoient plus de deux cents voiles tout d’une vue. Si étoit grand’beauté de voir ces gallées courir par mer et d’approcher les terres garnies et armées de gens d’armes et d’archers et quérant les aventures, car on leur avoit dit que l’armée de Normandie étoit sur mer. Voirement y étoit-elle avant que ils se démontrassent sur les bandes de Quarentin ; mais ils sçurent, par leurs baleiniers et mariniers, que l’armée d’Angleterre venoit si se retrairent au hable de Harfleu.

Rien n’avient qui ne soit sçu, et espécialement de faits d’armes, car les seigneurs, chevaliers et escuyers en parlent volontiers l’un à l’autre. Quand la déconfiture ot été à Juberot du roi de Castille, où il prit si grand’perte, si comme ci-dessus vous avez ouï recorder, les nouvelles en vinrent en France, ce fut raison ; car ceux qui perdu y avoient leurs amis les plaignoient : or n’apparoient nulle part les armes, fors en Castille. Car on avoit bien ouï recorder comment le duc de Lancastre demandoit comme son bon droit l’héritage de Castille, et pour ce mettoit sur mer une grande armée de gens d’armes d’Angleterre, et étoit leur intention que celle armée se trairoit en Castille ou en Portingal et que sans faute il ne pouvoit demeurer qu’il n’y eût fait d’armes. Adonc, pour leur honneur et avancement, chevaliers et escuyers des basses marches se conceuillirent et parlèrent ensemble ; et envoyèrent les uns aux autres pour savoir par quel chemin ils se trairoient en Castille. Les plusieurs conseilloient que ils se missent à voie par terre, pour eschiver les périls de la mer et les fortunes et aussi les encontres que ils pouvoient avoir de la navie d’Angleterre, et les autres conseilloient que non, et que par terre le chemin étoit trop long ; et aussi le roi de Navarre n’étoit pas bien ami ni cher aux François, et aussi il ne les aimoit qu’un petit ; car il disoit, et voir étoit, qu’on lui avoit ôté tout son héritage en Normandie, mais je ne sais pas si la querelle étoit juste. Si se doutèrent les compagnons grandement des périls de la terre, tant pour le roi de Navarre que pour autres ; car à prendre leur tour et leur chemin parmi le royaume d’Arragon, ils n’en viendroient jamais à bout. Si considérèrent que ils viendroient en la ville de la Rochelle, ainsi comme ils firent, et là se mettroient en mer. Si armèrent dix-huit vaisseaux, et les firent charger de tout ce que pour leur corps appartenoit ; et planté de chevaux ne menèrent-ils pas.

Quand ils furent tout prêts et ils virent que ils avoient vent à volonté, si entrèrent ès vaisseaux, et se desancrèrent du hable, et se boutèrent en mer. Si singlèrent devers la mer de Bayonne ; par là ou assez près les convenoit-il passer. Là étoit le sire de Coursy, messire Jean de Hambuie, le vicomte de la Berlière, messire Pierre de Villainnes, messire Guy le Baveux, messire Jean de Chastel-Morant, le sire de Saint-Leger, messire Jacques de Surgières, le sire de Cousances, messire Tristan de la Gaille, le Barrois des Barres, et grand’foison d’autres, tant que ils étoient bien trois cens chevaliers et escuyers, toutes gens de élection et qui grandement demandoient fait d’armes. Si singlèrent par mer, et orent vent et temps à volonté, et arrivèrent sans péril et sans dommage au port de Saint-Andrieu en Biscaie, en l’an de grâce Notre Seigneur mil trois cent quatre-vingt six, le quatorzième jour du mois de mai.

Quand ces chevaliers et escuyers de France furent arrivés à Saint-Andrieu, si comme je vous conte, ils se rafreschirent et reposèrent deux jours. Endementres furent traits leurs chevaux hors des nefs, ce que ils en avoient et tout leur harnois aussi. Si mirent tout à charge et à voiture, et demandèrent du roi de Castille où on le trouveroit. On leur dit que il se trouvoit en la cité de Burges en Espagne, et que là avoit-il un grand parlement pour les besognes de son pays. Ces chevaliers et escuyers prirent le chemin de Burges et se départirent de Saint-Andrieu, et chevauchèrent tant qu’ils vinrent à Burges ; et se trairent devers le roi, lequel fut moult lie et joyeux de leur venue, et leur demanda des nouvelles de France et quel chemin ils avoient tenu. Ils répondirent que ils étoient venus par mer et montés à la Rochelle, et que on disoit en France que le duc de Lancastre mettoit sus une grand’armée de gens d’armes et d’archers pour amener en celle saison en Castille ou en Portingal ; là où il se trairoit premièrement, on ne le pouvoit savoir ; et que le roi de Portingal lui avoit envoyé eh Angleterre grand’foison de gallées et de vaisseaux.

De ces nouvelles fut le roi d’Espaigne tout pensif plus que devant, combien que il n’en attendoit autre chose, et ne découvrit pas à ce commencement tout son courage, mais bien savoit, par les apparences que il véoit, que en celle saison il auroit forte guerre. Toutefois le roi de Castille fit très bonne chère aux chevaliers de France et les remercia grandement de leur venue ; et prit la parole à messire Robert de Bracquemont et à messire Jean son frère, et leur dit le roi : « Quand vous partîtes de moi l’autre année, je vous dis et chargeai que vous apportissiez, quand vous retourneriez en ce pays, des pelotes de Paris pour nous ébattre moi et vous à la paume. Mais il vaulsist mieux que je vous eusse enchargé d’apporter bassinets et bonnes armures, car la saison appert que nous les aurons bien où employer. » — « Sire, répondit le sire de Bracquemont, nous avons et de l’un et de l’autre car toujours ne peut-on pas jouer ni toujours armoyer. »

Vérité est que le roi de Castille fit très bonne chère aux compagnons, et les fit tenir tout aises et de toutes leurs nécessités délivrer. Or eurent-ils affection et dévotion d’aller en pélerinage au baron Saint-Jacques, puisque ils étoient venus au pays ; car les aucuns le devoient. Si se mirent au chemin tous ensemble en une compagnie ; et firent charger et trousser et ensommeller[18] tout leur harnois, si comme ils dussent aller à une journée de bataille ; et bien leur besogna que ils l’eussent dalès eux et appareillé, et forent de ce faire grandement bien conseillés, et bien leur en chéit que ils l’eussent ; si comme je vous recorderai temprement.

Or retournons à l’armée du duc de Lancastre, qui étoit partie et issu hors des îles d’Angleterre et côtoyoit Normandie.

Tout en telle manière par comparaison que faucons pélerins qui ont long-temps séjourné d’aller à proie et ont grand’faim et grand désir de voler, tout en telle manière ces chevaliers et escuyers d’Angleterre désiroient à trouver faits d’armes pour eux avancer et essayer ; et disoient ainsi l’un à l’autre : « Pourquoi n’allons-nous voir les bondes et les ports de Normandie ? Là sont chevaliers et escuyers qui nous recueilleroient et qui nous combattroient. » Et tant que les nouvelles en vinrent au duc. Or, savoit bien le duc, avant qu’il issît hors d’Angleterre, que messire Jean de Malestroit et le sire de Combour et Morfonace, et grand’foison de chevaliers et escuyers de Bretagne, avoient mis le siége par bastide devant le chastel de Brest, par l’ordonnance et commandement du connétable de France. Si que, quand le duc ouït dire le grand désir que ses gens avoient de trouver les armes, si fit dire à l’admirault, messire Thomas de Persy, et au connétable de l’ost, messire Jean de Hollande, que ils adressassent leur navie et fissent adresser vers Bretagne, car il vouloit aller voir le chastel de Brest et visiter les compagnons, ceux de dedans et ceux de dehors.

De ces nouvelles orent les Anglois grand’joie. Adonc Dan Alphonse Vretat, le souverain patron de la navie de Portingal, et lequel connoissoit bien le chemin et les entrées de la mer de Bretagne qui sont moult périlleuses, se mit tout devant et montra voie. Et pour ces jours le temps étoit si beau et si joli, et les eaux si quoies et si attrempées, que c’étoit grand’plaisance à aller par mer et sur l’eau. Et singlèrent ces nefs d’Angleterre et ces gallées de Portingal aval le vent, qui à point ventoit, devers l’embouchure de Brest. Et attendirent les mariniers la marée si à point, car bien s’y connoissoient, que avecques le flot ils entrèrent au hâvre de Brest.

Grand’plaisance étoit de ouïr ces claironceaux des barges et des galées eux demener et ceux du chastel aussi. Messire Jean de Malestroit, le vicomte de Combour et Morfonace séoient à celle heure au dîner. Quand les nouvelles leur vinrent que les Anglois et l’armée d’Angleterre étoient venus, si assaillirent tantôt sus et coururent aux armes, car bien savoient, puisque le duc de Lancastre et ses gens avoient là pris terre, que ils seroient combattus, et que les Anglois étoient là arrivés pour lever les bastides : tous furent armés et appareillés, et en bonne volonté d’eux défendre si on les assailloit. Si se trouvèrent bien trois cens hommes d’armes, chevaliers et écuyers. Moult furent les Anglois réjouis, quand ils furent au hâvre de Brest et ils orent entendu que les Bretons tenoient leur bastide et ne l’avoient pas laissée. Si dirent qu’ils les iroient voir et combattre, car ils avoient grand’faim et grand’volonté de faire fait d’armes encontre les François.

  1. Hollinsbed rapporte qu’en effet le roi de Portugal lui envoya sept galères et dix-huit vaisseaux de transport.
  2. Affonso Furtado, qui avait été nommé capitaò mor do mar (amiral à l’avénement de D. Jean à la couronne ?)
  3. Il fut créé plus tard comte de Huntingdon et duc d’Exeter.
  4. Lucy.
  5. Poynings.
  6. Beverly.
  7. Drayton.
  8. Willoughby.
  9. Preston.
  10. Farrington.
  11. Worcester.
  12. Rochester.
  13. Soutrey.
  14. Walworth.
  15. Clinton.
  16. Tresham.
  17. Pour redresser l’orthographe de ces noms, l’ai eu recours à la Chronique d’Hollinshed et à deux actes rapportés dans les Fædera de Rymer à l’année 1386, et intitulés : Pro comitiva regis Castellæ in viagio ad partes Ispaniæ. Les noms de près de trois cents chevaliers s’y trouvent rapportés.
  18. Placer sur des bêtes de somme.