Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre IV/Chapitre LXXII

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CHAPITRE LXXII.

Comment le comte Derby prit congé au roi de France et s’en vint en Bretagne devers le duc son cousin.


Quand le comte Derby ouït parler son conseil si acertes et remontrer ses besognes par telle forme, si ouvrit tous ses esprits et dit : « Je ferai tout ce que vous voudrez, car pour avoir conseil, je vous ai ci mandés et assemblés. » Et ils répondirent : « Vous dites bien, et nous vous conseillerons à notre pouvoir loyalement, selon ce que la matière le requiert. » Depuis n’entendirent à autre chose fors à ordonner leurs besognes, si secrètement et couvertement que nul de ceux de l’hôtel, fors eux, ne savoient quelle chose on vouloit faire. Or fut là entre eux avisé et regardé comment ils pourroient repasser la mer avant que nulles nouvelles en fussent en Angleterre ; et avisèrent que de deux chemins il convenoit qu’ils prissent l’un, ou de venir en Hainaut en Hollande, et monter en la mer à Dordrecht ou aller en Bretagne devers le duc et de la monter en mer et arriver à Pleumoude[1], ou là où Dieu les voudroit mettre et mener. Tout considéré, ils regardèrent que le chemin de Bretagne leur étoit plus licite à faire que cil de Hainaut ni de Hollande ; et là fut dit au comte Derby : « Sire, vous irez prendre congé au roi, et le remercierez des grâces et courtoisies qui faites vous ont été par lui, et prendrez aussi congé à ses oncles, et les remercierez tous l’un après l’autre ; et quand vous aurez tout ainsi fait, vous prierez au roi qu’il vous baille conduit pour vous mener en Bretagne, car vous voulez aller voir le duc de Bretagne et demeurer une espace de temps avecques lui. » Le comte Derby s’accorda à tout ce dont on l’informa, et vint à Paris quand ses besognes furent ordonnées jusques au département. Et alla devers le roi, ainsi que accoutumé avoit quand il vouloit. Et toutefois qu’il y venoit, les portes et chambres du roi lui étoient ouvertes. À celle derraine fois il parla au roi moult sagement et ordonnément, ainsi que bien le savoit faire ; et dit qu’il vouloit aller jouer et ébattre en Bretagne et voir le duc qu’il appeloit son oncle, car il avoit eu à femme sa tante la sœur de son père, fille au roi Édouard. Le roi de France qui n’y pensoit que tout bien lui accorda assez légèrement. Après cel accord, le comte Derby lui pria qu’il put avoir guides et conduit pour être mieux jusques là. Le roi lui dit que tout il feroit et délivreroit volontiers. Que vous ferois-je long conte ? le comte Derby ordonna toutes ses besognes par grand’prudence et conseil, et prit congé à tous les seigneurs de France qui pour lors étoient de-lez le roi ; et fit donner et départir à tous les officiers du roi, car il s’y sentoit tenu, grands dons et beaux joyaux, et aussi à tous ménestrels et hérauts qui pour ces jours dedans Paris étoient et qui furent à un souper en l’hôtel de Cliçon, où il paya sa bien allée à tous chevaliers françois qui là vouloient être.

Toutes ces choses faites, à lendemain au matin il monta à cheval ; et montèrent ses gens ; et se départirent de Paris ; et issirent hors par la porte Saint-Jacques et prirent le chemin d’Estampes ; et les conduisoit un chevalier de Beauce qui se nommoit messire Guy le-Baveux. Et tant chevauchèrent qu’ils vinrent en la ville de Blois ; et là s’arrêtèrent ; et y furent environ huit jours ; car le comte Derby envoya un de ses chevaliers et son héraut en Bretagne pour parler au duc et signifier sa venue ; car encore il n’en savoit rien ; et bien appartenoit qu’il en fût signifié.

Quand le duc Jean de Bretagne entendit que le comte Derby son beau nepveu le venoit voir, il en fut bien réjoui, car moult l’aimoit ; et toujours avoit aimé le duc de Lancastre son père et tous ses frères ; et dit au chevalier qui se nommoit messire Guillaume de la Pierre : « Pourquoi a pris notre cousin nul arrêt çà ni là que tout droit, puisqu’il avoit intention de nous venir voir, il n’est ci venu ? » Le chevalier l’excusa le plus qu’il put : « Nennil, dit le duc de Bretagne, puis le terme de sept ans je ne vis si volontiers chevalier venir en Bretagne comme je fais mon beau nepveu et cousin le comte Derby. Or tôt, retournez devers lui et le faites venir à bonne chère, car il trouvera notre pays tout ouvert et appareillé à l’encontre de lui. » De celle réponse fut le chevalier d’Angleterre tout réjoui ; et se mit au retour le plus tôt qu’il put ; et vint à Blois, et recorda les paroles du duc de Bretagne au comte Derby et à son conseil. Tantôt, le lendemain, tous montèrent à cheval et issirent hors de Blois, au gré des bonnes gens, car ils avoient partout payé bien et largement tant que tous s’en contentoient.

En la compagnie du comte Derby étoit messire Pierre de Craon, lequel avoit été tellement démené en parlement, à l’encontre de la duchesse d’Anjou, roine de Naples, lequel étoit comme banni du royaume de France, et pris et saisis tous ses chastels, rentes et revenues pour la somme de cent mille francs, et encore moult de mises qui contribuées étoient en poursuivant les procès de celle plaidoierie.

Tant exploita le comte Derby qu’il vint à Nantes ; et là trouva le duc de Bretagne qui le recueillit, et sa route, moult grandement ; et adonc retourna messire Guy-le-Baveux et revint en France ; et le comte Derby demeura de-lez le duc de Bretagne qui lui fit toute la meilleure chère comme il put. Et là étoit toujours l’archevêque de Cantorbie ; mais pas ne se découvroit à nul homme du monde pourquoi il étoit venu ; et ne le savoit nul, fors le dit comte Derby et son conseil.

Le comte Derby véoit que le duc lui faisoit et montroit tout l’amour du monde, et n’épargnoit rien à lui ni à ses gens ; et bien savoit que le roi Richard d’Angleterre s’étoit grandement courroucé à l’encontre de lui, dont il avoit pitié. Quand le comte Derby eut bien considéré l’ordonnance du duc et sa bonne volonté, par le conseil qu’il eut, il se découvrit à lui d’aucunes de ses besognes, voire par manière, ainsi que en demandant conseil comment il se cheviroit de ce ; car la duchesse de Lancastre et tous les héritages que son seigneur de père avoit tenus et tenoit au jour de son trépas lui étoient échus par hoirie et succession ; et point n’étoit rappelé du roi d’Angleterre, mais chassé et débouté ; et donnoit tous les jours ses terres et ses héritages qui siens étoient et à ses enfans, aux uns et aux autres qui légèrement lui demandoient ; dont plusieurs nobles et prélats d’Angleterre se contentoient mal sur le roi ; et en étoit le pays en grand différent l’un contre l’autre ; et tant que les bonnes gens de Londres en avoient pitié ; et lui donnoit-on à entendre que volontiers ils le verroient si il vouloit retourner ; et le mettroient à accord devers le roi ; et lui feroient r’avoir tous ses héritages. Quand le duc de Bretagne entendit celle parole, si dit : « Beau nepveu, de tous chemins on doit prendre le meilleur et le plus propice pour lui[2]. Vous êtes en dur parti, vous demandez conseil, et je vous conseille que vous créez les Londriens, car ils sont grands et puissans ; et fera le roi Richard qui se mal porte envers vous, de tout ce suis-je bien informé, ce qu’ils voudront, avecques le moyen des prélats, barons et chevaliers que vous avez au pays ; et je vous aiderai de navie, gens d’armes et arbalêtriers pour les aventures des rencontres qui pourroient avenir sur la mer. »

De celle parole et office remercia grandement le comte Derby le duc de Bretagne.

  1. Plymouth.
  2. Pour soi.