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Les Contes de Canterbury/Prologue

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Traduction par Louis Cazamian.
Texte établi par Émile LegouisFélix Alcan (p. 1-26).


Groupe A.


Le Prologue.


Ici commence le Livre des Contes de Canterbury.


    Quand Avril de ses averses douces
a percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine,
et baigné chaque veine de cette liqueur
par la vertu de qui est engendrée la fleur ;
quand Zéphyr aussi de sa douce haleine
a ranimé dans chaque bocage et bruyère
les tendres pousses, et que le jeune soleil
a dans le Bélier parcouru sa demi-course [1] ;
et quand les petits oiseaux font mélodie,
10qui dorment toute la nuit l’œil ouvert,
(tant Nature les aiguillonne dans leur cœur),
alors ont les gens désir d’aller en pèlerinage,
et les paumiers[2] de gagner les rivages étrangers,
allant aux lointains sanctuaires, connus en divers pays ;
et spécialement, du fond de tous les comtés
de l’Angleterre, vers Canterbury ils se dirigent,
pour chercher le saint et bienheureux martyr[3]
qui leur a donné aide, quand ils étaient malades.

    Advint que, en cette saison, un jour,
20à Southwark, au Tabard [4], comme je logeais
prêt à partir pour mon pèlerinage
à Canterbury, d’un cœur bien dévot,
le soir étaient venues en cette hôtellerie
bien vingt-neuf personnes, de compagnie ;
gens de diverses sortes, par aventure tombés
en société ; et pèlerins ils étaient tous,
qui vers Canterbury voulaient chevaucher ;
les chambres et les écuries étaient vastes,
et bien nous pûmes nous aiser pour le mieux.
30Et bref, quand le soleil fut couché,
ainsi avais-je causé avec chacun d’eux,
que je fus de leur compagnie tout de suite,
et nous convînmes* de nous lever matin
pour nous mettre en route, devers où je vous dis.

    Mais néanmoins, tant que j’ai temps et place,
avant que plus loin dans ce conte je ne passe,
il me paraît s’accorder avec la raison
de vous dire toute la condition
de chacun d’eux, telle qu’elle me parut être,
40et qui ils étaient, et de quel rang ;
et aussi dans quel équipage ils se trouvaient ;
et par un chevalier donc vais-je commencer.

    Il y avait un Chevalier, un vaillant homme, un preux*
qui depuis le temps où premier il commença
à chevaucher, avait aimé chevalerie,
vérité et honneur, générosité et courtoisie.
Sans reproche il s’était montré à la guerre de son seigneur,
et en outre il avait chevauché (nul homme plus avant)
aussi bien en chrétienté qu’en terre païenne,
50et toujours avait eu honneur de sa prouesse.
Il était à Alexandrie, quand elle fut prise[5] ;
maintes fois il avait siégé le premier de la table

au-dessus de toutes les nations en Prusse [6].
En Lithuanie il avait guerroyé, et en Russie,
nul chrétien de son rang aussi souvent.
En Grenade aussi il avait été, au siège
d’Algésiras [7], et chevauché en Belmarie[8].
Il était à Layas, et à Satalie[9],
quand elles furent prises ; et sur la Grande Mer [10]
60à maint fameux débarquement* il s’était trouvé.
À batailles mortelles il avait été quinze fois,
et combattu pour notre foi à Tramissène
trois fois en lice, et toujours occis son adversaire.
Ce même bon chevalier avait été aussi
oncques avec le Seigneur de Palathie [11]
contre un autre ost païen en Turquie,
et toujours avait gagné souverain renom.
Et quoiqu’il fût vaillant, il était sage,
et de son port aussi doux que l’est une pucelle.
70Il n’avait jamais dit nulle vilenie
de toute sa vie ; à aucune espèce de gens ;
c’était un vrai parfait gentil chevalier.
Mais pour vous parler de son équipage,
ses chevaux étaient bons, mais lui n’était pas en gais habits.
De futaine il portait un jupon[12]
tout noirci par son haubergeon ;
car il était naguère revenu de son voyage,
et s’en allait faire son pèlerinage.

    Avec lui était son fils, un jeune Écuyer,
80un amoureux, et un gaillard apprenti d’armes,
aux boucles frisées, comme s’il les eût mises en presse [13].
Vingt ans d’âge il avait, ce me semble.
De stature il était moyennement long,
et merveilleusement leste, et de grande force.

Et il avait été naguère* en chevauchée
en Flandres, en Artois, et Picardie,
et fait bonne figure, pour si petit espace*,
dans l’espoir de se mettre en la faveur de sa dame.
Il était brodé, comme l’est une prairie
90toute pleine de fraîches fleurs, blanches et rouges.
Il allait chantant, ou flûtant, tout le jour ;
il était aussi frais que l’est le mois de mai.
Courte était sa robe*, avec manches longues et larges.
Bien savait-il se tenir à cheval, et bien chevaucher.
Il savait faire chansons, et bien composer,
joûter et aussi danser, et bien portraire et écrire.
Si chaudement il aimait, que nuitamment
il ne dormait pas plus que ne fait un rossignol.
Courtois il était, humble et serviable,
100et tranchait* devant son père à la table.

Il avait un Yeoman [14] et de serviteurs pas davantage
en ce moment, car il lui plaisait chevaucher ainsi.
Et celui-ci était vêtu d’une veste et d’un chaperon verts ;
une gerbe de flèches de paon, brillantes et aiguës,
sous son ceinturon il portait moult soigneusement ;
bien savait-il dresser ses armes, en bon archer ;
ses flèches ne retombaient pas les plumes en bas*,
et dans sa main il portait un arc puissant.
Il avait la tête ronde, avec le visage brun.
110De l’art des forêts il savait bien toute la science.
Sur son bras il portait un beau brassard
et à son côté une épée et un bouclier,
et de l’autre côté une belle dague
bien harnachée, et acérée comme pointe de lance ;
un Christophe [15] d’argent sur sa poitrine brillait.
Il portait un cor, le baudrier était de vert ;
c’était un forestier, vraiment, ce me semble.

    Il y avait aussi une nonne, une Prieure,
de qui le sourire* était moult simple et discrète ;

120son plus grand serment était seulement : « par saint Éloi ! »
et elle s’appelait Madame Églantine.
Fort bien elle chantait le service divin,
entonné dans son nez, de façon fort séante.
Et français elle parlait fort bien et joliment,
d’après l’école de Stratford-le-Bow [16],
car le français de Paris lui était inconnu.
A table, bien apprise était-elle aussi ;
elle ne laissait aucun morceau de ses lèvres tomber,
ni ne trempait ses doigts dans la sauce profondément.
130Bien savait-elle porter un morceau à sa bouche, et bien garder*,
que nulle goutte ne tombât dessus son sein.
Dans la courtoisie elle mettait grandement son plaisir ;
sa lèvre de dessus elle essuyait si proprement,
que dans sa coupe* n’était nulle tache vue
de graisse, quand elle avait bu sa boisson.
De façon fort séante vers sa viande elle tendait la main*,
et sûrement elle était très enjouée,
et moult plaisante, et aimable de port,
et s’efforçait à contrefaire les mines
140de la cour, et à être majestueuse de manières,
et à être tenue digne de révérence.
Mais, pour parler de sa conscience,
elle était si charitable et si piteuse
qu’elle pleurait, si elle voyait une souris
prise à une trappe, et qui fût morte ou saignât.
Elle avait des petits chiens, qu’elle nourrissait
de chair rôtie, ou de lait et de gâteau.
Mais grièvement elle pleurait si l’un d’eux était mort,
ou si on le frappait d’un bâton rudement ;
150et toute était conscience et tendre cœur.
Moult bellement sa guimpe était plissée ;
son nez long et droit, ses yeux gris comme verre ;
sa bouche fort petite, et aussi douce et rouge ;
mais sûrement, elle avait un beau front ;
il était presque large d’un empan, je crois ;
car certainement, elle n’était point chétive.

Fort coquet était son manteau, je m’en avisai.
De petit corail, autour de son bras, elle portait
un chapelet, avec les gros grains verts ;
160et de là pendait une broche d'or très brillant,
sur qui était d'abord écrit un A couronné,
et ensuite, « Amor vincit omnia. »

    Elle avait avec elle une autre Nonne,
qui était sa chapelaine, et Trois prêtres*.

    Il y avait un Moine, un beau, un maître moine,
un « exéquitateur » [17], qui aimait la vénerie ;
un mâle, fait pour être abbé.
Il avait à l’écurie maint cheval de prix ;
et, lorsqu’il chevauchait, on pouvait entendre sa bride
170tinter dans le vent qui sifflait, aussi clair
et aussi fort que la cloche de la chapelle
là où le sire était maître du prieuré.
Pour ce que la règle de saint Maur ou de saint Benoît
était vieille et quelque peu étroite,
ce même moine laissait de côté ces vieilleries,
et suivait sa route selon le nouvel ordre de choses.
Il n’eut point donné pour ce texte une poule plumée,
qui dit que les chasseurs ne sont pas hommes saints,
ni pour cet autre, qu’un moine, s’il est décloîtré,
180est semblable à un poisson qui est hors de l’eau ;
décloîtré, c’est-à-dire, hors de son cloître.
Mais ce texte, il ne l’estimait pas valoir une huître ;
et je dis que son opinion était bonne.
Pourquoi irait-il étudier, et se rendre l’esprit malade,
sur un livre, dans le cloître, à toujours tenir les yeux,
ou à peiner de ses mains, et à travailler,
comme Augustin l’ordonne[18] ? Comment le monde serait-il servi ?
Qu’on laisse donc à Augustin son labeur.
Aussi était-il vraiment un hardi cavalier ;
190il avait des lévriers, aussi rapides qu’oiseaux au vol ;

éperonner, et courir le lièvre,
était toute sa passion, car il n’y épargnait nulle dépense.
Je vis que ses manches étaient pourfilées au poignet
de gris[19], et celui-ci le plus beau d’un royaume ;
et, pour attacher son chaperon* sous son menton,
il avait une curieuse épingle d’or travaillé ;
un lacs d’amour[20]* au gros bout se trouvait.
Sa tête était chauve, et luisait comme un miroir,
et son visage aussi, comme s’il eût été oint.
200C’était un sire moult gras et en bon point.
Ses yeux pleins de feu, et roulant dans sa tête,
brillaient comme la fournaise sous un chaudron ;
ses bottes étaient collantes, son cheval en belle condition.
Certainement, c’était un beau prélat ;
il n’était point pâle, comme un spectre tout alangui.
Entre tous les rôtis, il préférait un cygne gras.
Son palefroi était aussi brun qu’une baie.

    Il y avait un Frère, un joyeux et bon vivant,
un « limitour »[21], homme de haute importance*.
210Dans les quatre ordres[22] il n’est personne qui sache autant de propos badins et de belles paroles.
Il avait fait maint et maint mariage de jeunes filles, à ses propres frais[23].
Pour son ordre il était un puissant pilier.
Il était fort aimé et familier
chez les « franklins »[24], partout dans sa province,
et aussi chez les honorables dames de la ville :
car il avait pouvoir de confession,
comme il disait lui-même, plus qu’un curé,
220ayant reçu de son ordre une licence.
Fort suavement il écoutait confession,
et plaisante était son absolution ;
il se montrait facile en donnant pénitence

là où il espérait avoir bonne pitance ;
car à un ordre mendiant faire l’aumône
est signe que l’on est bien confessé.
A l’aumône, en effet, il osait s’en faire fort,
il connaissait qu’on était repentant.
Car plus d’un homme a le cœur si dur
230qu’il ne saurait pleurer, bien qu’il ait contrition cruelle.
Adonc, au lieu de larmes et prières,
on doit donner de l’argent aux pauvres frères.
Sa pèlerine était toujours bourrée de couteaux
et d’épingles, pour donner aux gentes commères.
Et certes, il avait une jolie voix ;
il savait bien chanter et jouer de la vielle.
Des chansons il emportait sans conteste le prix.
Son cou était blanc comme la fleur de lys ;
d’ailleurs, il était fort comme un champion[25].
240Il connaissait bien les tavernes de chaque village*,
et chaque hôtelier et fille de cabaret
mieux qu’un lépreux ou une mendiante ;
car à un homme respectable comme lui
il ne convenait point, eu égard à sa profession*,
de frayer avec des lépreux malades.
Il n’est pas séant, il ne peut être profitable
d’avoir affaire a racaille de cette sorte,
mais seulement aux riches hommes et marchands de victuailles.
Et partout où quelque profit pouvait lui échoir,
250courtois il était, et humblement offrait ses services.
Nulle part il n’y avait d’homme si capable.
C’était le meilleur mendiant de son couvent.
252b[Et il payait une certaine rente pour son privilège ;
252cnul de ses frères n’entrait sur son territoire ;][26]
car une veuve n’eût-elle pas même de souliers,
si séduisant était son In principio[27],
qu’il avait d’elle un liard, avant de partir.
Son gain[28] était bien plus grand que son revenu.
Et il savait aussi folâtrer, tout comme un petit chien.

Les jours de trêve[29], il était d’un grand secours,
car alors il n’était pas tel qu’homme de cloître,
260avec une chape râpée, comme un pauvre écolier,
mais il ressemblait à un magistrat, ou à un pape.
De laine doublée était faite sa courte chape,
qui s’arrondissait comme une cloche sortant du moule.
Il zézayait un peu, par pur caprice,
pour rendre son anglais doux sur sa langue ;
et quand il jouait de la harpe, après avoir chanté,
ses yeux luisaient dans sa tête aussi fort
que les étoiles dans la nuit glacée.
Ce digne « limitour » s’appelait Hubert.

270    Il y avait un Marchand, à la barbe fourchue,
au vêtement bigarré*, haut perché sur son cheval ;
sur la tête un chapeau flamand de castor,
ses bottes joliment et coquettement agrafées.
Il disait son opinion moult gravement,
visant toujours à augmenter son gain.
Il eût voulu que la mer fût gardée, à tout prix,
entre Middelburg et l’Orwell[30].
Il savait bien faire le change des écus.
Ce digne homme tirait à merveille profit de son jugement ;
280personne ne savait qu’il était endetté,
si majestueuse était sa contenance
quand il passait marché, ou faisait emprunt d’argent.
En vérité, c’était un honnête homme, au demeurant ;
mais à vrai dire, je ne sais pas comme on l’appelle.

    Un Clerc[31] d’Oxford était là aussi,
qui était en logique depuis longtemps.
Son cheval était aussi maigre qu’un râteau,
et lui-même n’était pas bien gras, je l’ose dire ;
mais il avait l’air creux et la mine triste.
290Usé jusqu’à la corde était son court manteau ;
car il n’avait encore obtenu aucun bénéfice,

ni n’était d’âme assez profane pour prendre un autre emploi.
Il préférait avoir à la tête de son lit
vingt volumes, reliés en noir ou en rouge,
d’Aristote, et de sa philosophie,
que robes riches, ou viole, ou gai psaltérion.
Mais malgré que ce fût un philosophe,
pourtant il n’avait guère d’or en son coffre[32] ;
mais tout ce qu’il pouvait obtenir de ses amis,
300il en achetait des livres et du savoir,
et diligemment se mettait à prier pour l’âme
de ceux qui lui donnaient de quoi fréquenter l’école.
De l’étude avant tout il prenait soin et souci.
Il ne disait pas un mot de plus qu’il ne fallait,
et ce qu’il disait était correct et respectueux,
et bref et vivant*, et plein d’un haut sens.
Conseillère de vertu morale était sa parole,
et il aimait à apprendre, et aimait à enseigner.

    Un Sergent de loi, prudent et sage,
310qui souvent avait été au parvis[33],
était là aussi, riche en excellence.
Il était discret, et très respectable*.
Tel il semblait du moins, tant ses paroles étaient raisonnables.
Il avait été bien souvent juge aux assises
par patente, et par pleine commission.
Pour sa science, et pour son grand renom,
il avait force honoraires et robes.
De si grand acquéreur, il n’y en avait nulle part ;
tout était pour lui propriété libre, en réalité ;
320ses acquêts ne pouvaient être protestés[34].
Nulle part il n’y avait d’homme aussi affairé que lui,
et pourtant il paraissait plus affairé qu’il n’était.
Il savait mot pour mot tous les cas et jugements
qui depuis le temps du roi Guillaume s’étaient produits.
De plus, il savait rédiger, et composer un acte ;

nul ne pouvait avoir prise sur son écrit ;
et chaque article, il le savait tout entier par cœur.
Il chevauchait simplement vêtu d’un habit grisâtre,
ceint d’une ceinture de soie, à petits clous[35] ;
330de son costume je ne parlerai pas davantage.

Un Franklin[36] était son compagnon ;
blanche était sa barbe, comme la marguerite.
De complexion il était sanguin.
Il aimait fort, le matin, une soupe au vin[37].
Vivre dans la joie était sa constante habitude,
car il était le fils même d’Épicure,
qui estimait que plaisir complet
était vraiment félicité parfaite.
Il pratiquait l’hospitalité, et largement ;
340c’était le Saint Julien[38] de sa province.
Son pain, sa bière, étaient toujours des meilleurs* ;
d’homme mieux fourni en vins, il n’y en avait point.
Sa maison n’était jamais dépourvue de pâtés,
de poisson et de chair, et en telle abondance,
qu’elle regorgeait de victuailles et de boissons,
et de toutes les friandises imaginables.
Selon les diverses saisons de l’année
il changeait son dîner* et son souper.
Il avait en cage mainte perdrix grasse,
350et mainte brème et maint brochet en son vivier.
Malheureux son cuisinier, si la sauce n’était point
piquante et forte, et toute sa batterie en état.
Sa table fixe[39] dans la grande salle constamment
restait couverte de mets tout le long du jour.
Aux sessions il était lord et sire ;
souventes fois il fut chevalier du comté[40].
Une dague et une bourse toute de soie
pendaient à sa ceinture, blanche comme le lait du matin.

Il avait été shériff[41], et comptour[42] ;
360nulle part n’était si digne vavasseur[43].

    Un Mercier, et un Charpentier,
un Tisserand, un Teinturier, et un Tapissier,
étaient aussi avec nous, revêtus de la livrée
d’une importante et grave confrérie.
Tout frais et orné a neuf était leur accoutrement ;
leurs couteaux n’étaient pas munis de plaques de cuivre[44],
mais rien que d’argent, travaillé proprement et bien,
leurs ceintures aussi et leurs bourses, de tout point[45].
Chacun d’eux semblait bien un bourgeois de marque,
370fait pour siéger dans une salle corporative, sur l’estrade.
Chacun d’eux, eu égard à sa prudence,
était fait pour devenir un alderman[46],
car ils avaient assez de biens et de rentes,
et leurs femmes y eussent été volontiers consentantes ;
autrement, certes, elles eussent été blâmables.
C’est chose fort agréable d’être appelée « ma dame »,
et de prendre aux vigiles le pas sur toutes les autres femmes*,
et d’y faire porter son manteau royalement[47].

    Ils avaient un Cuisinier avec eux en cette occasion,
380pour faire bouillir les poulets avec les os à moelle,
et la poudre-marchande piquante[48] et le souchet.
Il savait bien reconnaître une rasade de bière de Londres.
Il savait rôtir, et bouillir, et griller, et frire,
faire le mortreux[49], et bien cuire au four un pâté.
Mais c’était grand dommage, à ce qu’il me parut,
que sur son tibia il eût un chancre ;
car le blanc-manger, il le faisait à la perfection.


    Il y avait là un Marin, qui demeurait loin vers l’ouest ;
autant que je puis savoir, il était de Dartmouth.
390Il chevauchait sur un roussin, comme il pouvait,
dans une robe de gros drap tombant aux genoux.
Il portait une dague attachée à une courroie
autour du cou, et qui lui pendait sous le bras.
La chaleur de l’été lui avait tout bruni le teint ;
et certes, c’était un joyeux compagnon.
Mainte rasade de vin il avait soutirée,
au retour de Bordeaux, tandis que le subrécargue dormait.
Des scrupules de conscience il n’avait cure.
S’il livrait bataille, et avait le dessus,
400il renvoyait l’adversaire chez lui par eau, où que ce fût[50].
Mais son talent pour bien calculer ses marées,
ses courants, et les périls toujours proches,
l’entrée au port, et la lune, et le pilotage,
n’avait pas son pareil de Hull jusqu’à Carthage.
Il était hardi, et sage dans ses entreprises ;
par mainte tempête sa barbe avait été secouée.
Il connaissait bien tous les ports, en détail,
de Gottland jusqu’au cap de Finisterre,
et toutes les criques de Bretagne et d’Espagne ;
410sa barque s’appelait la « Madeleine ».

    Il y avait avec nous un Docteur en physique ;
au monde entier n’était personne comme lui
pour parler médecine et chirurgie ;
car il savait à fond l’astrologie.
Il veillait sur son malade avec grand soin
aux heures fatidiques[51], par sa magie naturelle.
Il savait choisir un ascendant favorable
pour les images qui devaient agir sur le patient[52].
Il connaissait la cause de toutes les maladies,
420que ce fût le chaud ou le froid, ou l’humide, ou le sec,
et où elle était engendrée, et par quelle humeur ;
c’était vraiment un parfait praticien.
La cause une fois trouvée, et la racine du mal,

vite il donnait au malade son remède.
Il avait ses apothicaires tout prêts
à lui envoyer drogues et électuaires ;
car chacun d’eux faisait gagner à l’autre ;
leur amitié n’en était pas à ses débuts.
Il connaissait bien le vieil Esculape,
430et Dioscoride, et aussi Rufus,
le vieil Hippocrate, Hali, et Galien ;
Sérapion, Rhazis, et Avicenne ;
Averroès, Damascène, et Constantin ;
Bernard, et Gatisden, et Gilbertin[53].
Il était modéré dans son régime,
qui n’était pas fait de superfluités,
mais d’aliments bien nourrissants et digestifs.
Ses études ne portaient guère sur la Bible.
D’étoffe rouge et perse il était tout vêtu,
440doublée de taffetas et de cendal[54] ;
et pourtant il était sobre en sa dépense ;
il gardait ce qu’il gagnait en temps de peste,
pour ce que l’or est en médecine un cordial,
il aimait donc l’or spécialement*.

    Une brave Femme était là, des environs de Bath ;
mais elle était un peu sourde, et c’était dommage.
Au tissage du drap elle était si habile,
qu’elle passait ceux d’Ypres et de Gand.
Dans toute la paroisse il n’était ménagère
450qui à l’offrande avant elle eût le droit d’aller[55] ;
et s’il s’en trouvait, elle était, certes, si courroucée,
qu’elle en oubliait toute charité.
Ses couvre-chefs étaient de trame fine ;
j’oserais jurer qu’ils pesaient dix livres,
ceux qui le dimanche étaient sur sa tête.
Ses bas étaient de belle laine écarlate,
fort bien tirés, et ses souliers tout frais et neufs.

Pleine d’assurance était sa figure, et belle, et de teint rouge.
Elle avait été une honnête femme toute sa vie ;
460des maris au porche de l’église, elle en avait eu cinq [56],
sans compter d’autres compagnons dans sa jeunesse ;
mais de ceci nul besoin de parler à présent.
Et trois fois elle avait été à Jérusalem ;
elle avait passé mainte rivière étrangère ;
elle avait été à Rome, et à Boulogne*,
en Galice, à Saint-Jacques, et à Cologne.
Elle était experte à voyager par les routes ;
elle avait les dents écartées, il est vrai[57].
Sur une haquenée à l'aise elle était assise,
470sa guimpe bien faite, et sur la tête un chapeau
aussi large qu’un bouclier ou une targe ;
une jupe de cheval autour de ses hanches larges,
et à ses pieds une paire d’éperons pointus.
En bonne camarade elle savait rire et jaser.
Aux remèdes d’amour elle se connaissait peut-être,
car elle savait de cet art la vieille danse.

    Il y avait un digne homme de religion,
et c’était un pauvre Curé de village ;
mais riche il était de pensées pieuses et d’œuvres.
480C’était aussi un homme instruit, un clerc,
qui prêchait vraiment l’Évangile du Christ ;
il instruisait ses paroissiens avec zèle.
Doux il était, et merveilleusement diligent,
et dans l’adversité plein de patience ;
et tel il s’était montré à l’épreuve maintes fois.
Il lui répugnait fort d’excommunier pour ses dîmes[58],
mais il préférait donner, sans nul doute,
à ses pauvres paroissiens de tous cotés
sur son offrande[59], et aussi de son revenu.
490Il trouvait en peu de chose sa suffisance.
Vaste était sa paroisse, et les maisons fort dispersées,

mais il ne cessait point, malgré pluie et tonnerre,
de visiter, dans la maladie ou le malheur,
les plus éloignés de ses paroissiens, grandes et petites gens,
allant à pied, et un bâton à la main.
À ses ouailles il donnait ce noble exemple,
qu’il agissait d’abord, et qu’il prêchait ensuite.
À l’Évangile il avait pris cette parole ;
et il y ajoutait aussi cette figure :
500Si l’or se rouille, que fera le fer ?
Car si un prêtre se corrompt, en qui nous croyons,
il n’est pas étonnant qu’un laïque se rouille ;
et c’est grand’honte, si le prêtre veut bien y songer,
qu’un pasteur conchié et une brebis propre.
Un prêtre devrait bien montrer par l’exemple
de sa pureté, comment son troupeau doit vivre.
Il ne donnait pas sa charge en location,
et ne laissait pas ses ouailles embourbées,
pour courir à Londres, a Saint-Paul,
510et quêter une fondation de messe pour les trépassés,
ou pour se retirer dans quelque confrérie ;
mais restait au bercail, et gardait bien son troupeau,
de sorte que le loup ne pût le mettre à mal.
C’était un vrai berger, et non un mercenaire.
Et bien qu’il fût pieux, et vertueux,
il n’était point méprisant envers le pécheur,
ni dans ses discours âpre ni hautain,
mais ses leçons étaient discrètes et bénignes.
Mener les gens au ciel par la droiture,
520par le bon exemple, c’est à cela qu’il travaillait.
Mais si quelqu’un se montrait intraitable,
quel qu’il fût, de haute ou basse naissance,
il le tançait vivement a ce propos.
De meilleur prêtre, je crois qu’il n’en est point, nulle part.
Il ne cherchait ni honneurs ni dignités,
ni ne se faisait une conscience « épicée »[60],
mais la doctrine du Christ et de ses douze apôtres,
il l’enseignait, et d’abord la suivait lui-même.


    Avec lui était un Laboureur, son frère,
530qui avait charrié mainte charge de fumier ;
c’était un vrai travailleur, et un bon,
vivant en paix et charité parfaite.
Il aimait Dieu par-dessus tout, de tout son cœur,
en tout temps, qu’il eût heur ou malheur,
et ensuite son prochain tout comme lui-même.
Il battait le blé, et creusait des fossés, et bêchait,
pour l’amour du Christ, pour tous les misérables,
sans salaire, autant qu’il était en lui.
Sa dîme, il la payait bien et dûment,
540à la fois de son propre travail et sur son bien.
Vêtu d’un tabard [61] il chevauchait sur une jument.

Il y avait aussi un intendant et un meunier,
un « Semoneur », et un « Pardonneur » aussi,
un « Manciple », et moi-même ; il n’y en avait point d’autre.

Le Meunier était un robuste gaillard, en l’occasion* ;
il était fort gros de muscles, et aussi de charpente ;
cela y paraissait bien, car partout où il allait,
à la lutte il emportait toujours le bélier [62].
Il était court d’épaules, trapu, le corps noueux ;
550n’y avait porte qu’il ne pût soulever de ses gonds,
ou briser, en s’y ruant, d’un coup de tête.
Sa barbe était aussi rouge que poil de truie ou de renard,
et large avec cela, tout comme une bêche.
Sur le sommet de son nez, a droite, il avait
une verrue, et sur elle se dressait une touffe de poils,
rouges comme les soies des oreilles d’une truie ;
ses narines étaient noires et larges.
Il portait à son côté une épée et un bouclier ;
sa bouche était aussi grande qu’un grand four.
560C’était un bruyant bavard et un goliard [63],
et ses propos étaient surtout de péchés et ribauderie.
Il s’entendait à voler le blé, et à prendre trois fois sa redevance ;
et pourtant il avait un pouce d’or, pardi [64].

Il portait un habit blanc et un capuchon bleu.
Il savait bien souffler et jouer de la cornemuse,
et de cette façon il nous conduisit hors de la ville.

    Il y avait l’aimable « Manciple »[65] d’un « Temple »[66]
sur qui les acheteurs pourraient prendre exemple
pour être habiles à acheter des victuailles.
570Car soit qu’il payât, ou prît à crédit,
toujours il se réservait de telle sorte en ses achats,
qu’il était plus avantagé, et en bonne posture.
Mais n’est-ce point une bien belle grâce de Dieu
que l’esprit d’un homme si ignorant surpasse
la sagesse d’une quantité de savants ?
Des maîtres, il en avait plus de trente,
qui savaient du droit la pratique et les finesses ;
et il y en avait une douzaine, dans cette maison,
dignes d’être régisseurs de ses revenus et de ses terres
580chez tout seigneur qui est en Angleterre,
et capables de le faire vivre de ses biens propres,
en honneur et sans dettes, à moins qu’il ne fût fou,
ou aussi petitement qu’il pouvait le désirer ;
et capables d’aider tout un comté
en quelque affaire qui pût se présenter ou survenir ;
et pourtant ce manciple leur en revendait a tous.

    L’Intendant était un homme mince et colérique,
sa barbe était rasée d’aussi près qu’il pouvait.
Ses cheveux étaient coupés en rond autour des oreilles.
590Il avait le crâne tondu sur le devant, comme un prêtre.
Fort longues étaient ses jambes, et fort maigres,
semblables à des bâtons ; on n’y voyait point de mollet.
Il s’entendait à régir* un grenier et une huche*;
n’y avait auditeur[67] qui pût gagner sur lui.
Il savait bien, par la sécheresse, et par la pluie,
ce que rendrait sa semence et son grain.

Les moutons du maître, son bétail, sa laiterie,
ses porcs, ses chevaux, ses récoltes, et sa volaille,
étaient entièrement gouvernés par cet intendant,
600Et d’après son contrat il rendait ses comptes,
depuis que son maître avait vingt ans d’âge.
Par nul homme il ne se laissait mettre en arriéré.*
Il n’y avait employé, ni berger, ni autre valet de ferme,
dont il ne connût les tours et les tromperies ;
ils avaient peur de lui, comme de la peste.
Sa demeure était fort plaisante, sur une lande,
d’arbres verts sa maison était ombragée.
Il était mieux que son maître en état d’acheter.
Il était fort richement pourvu en secret,
610et savait habilement plaire à son maître,
lui donner et lui prêter sur le bien du maître*,
et en obtenir un merci, et de plus un habit et un capuchon.
Dans sa jeunesse il avait appris un bon métier ;
c’était un très bon ouvrier, un charpentier.
Cet intendant montait un fort bon étalon,
qui était tout gris pommelé, et s’appelait Scot.
Il avait sur lui un long surcot gris-bleu,
et à son côté portail une lame rouillée.
Du Norfolk était cet intendant, dont je parle,
620d’auprès d’une ville que l’on appelle Bawdeswell.
Il était troussé, comme un moine, tout autour,
et toujours il chevauchait le dernier de notre troupe.

    Un « Semoneur » [68] était avec nous en cet endroit,
qui avait une figure de chérubin, rouge comme le feu,
car il était couvert de boutons, avec de petits yeux.
Il était aussi chaud et paillard qu’un moineau ;
avec des sourcils noirs teigneux, et une barbe rare ;
de son visage les enfants avaient peur.
Il n’était vif-argent, litharge, ni soufre,
630borax, céruse, ni aucune huile de tartre,
ni onguent pour nettoyer ou pour mordre,
qui pût le débarrasser de ses boutons blancs,
ni des verrues fixées sur ses joues.

Il aimait fort l’ail, les oignons, et aussi les poireaux,
et à boire du vin fort, rouge comme le sang.
Alors il parlait, et criait comme s’il était fou.
Et lorsqu’il avait bien bu son vin,
alors il ne disait plus un mot qu’en latin.
Il possédait quelques termes, deux ou trois,
640qu’il avait appris dans quelque décret ;
rien d’étonnant à cela, il l’entendait toute la journée ;
et puis, vous savez bien qu’un geai
peut appeler « Wat »[69], aussi bien que le pape.
Mais qu’on pût le tâter sur d’autres choses,
alors il avait dépensé toute sa philosophie ;
et toujours, « Questio, quid juris ? [70] » s’écriait-il.
C’était un aimable drille, et de bon cœur ;
de meilleur compagnon, on n’en saurait trouver.
Il permettait, pour un quart de vin,
650qu’un brave garçon gardât sa concubine
toute une année, et l’excusait entièrement.
Il savait aussi plumer en secret un oison.
Et s’il trouvait quelque part un joyeux gaillard,
il lui enseignait à n’avoir nulle crainte,
en pareil cas, de l’excommunication de l’archidiacre,
à moins que l’âme de l’homme ne fût dans sa bourse ;
car dans sa bourse il serait puni.
« La bourse est l’enfer de l’archidiacre », disait-il.
(Mais je sais bien qu’il mentait, en fait ;
660de l’excommunication tout coupable doit avoir peur —
car l’excommunication tue, tout comme l’absolution sauve —
et aussi, prendre garde au « Significavit »[71].)
Il avait sous son contrôle, à sa guise,
les jeunes gens et jeunes filles du diocèse,
et savait leurs secrets, et était leur meilleur conseiller.
Il s’était mis sur la tête une guirlande,
aussi grande qu’une enseigne de cabaret[72] ;
il s’était fait un bouclier d’une miche.


    Avec lui chevauchait un joyeux « Pardonneur »[73]
670de Ronceval[74], son ami et son compère,
qui tout droit venait de la cour de Rome.
Très haut il chantait : « Viens ici, mon amour, viens à moi
Le semoneur l’accompagnait d’une basse profonde,
jamais trompe ne fit moitié autant de bruit.
Ce pardonneur avait les cheveux jaunes comme cire,
mais ils tombaient aussi moelleux qu’écheveau de lin ;
par petites touffes pendaient les boucles qu’il avait,
et il en recouvrait ses épaules ;
mais sa chevelure s’y étendait, rare, mèche par mèche.
680De capuchon, pour être à l’aise, il n’en portait point,
car le sien était troussé dans sa valise.
Il lui semblait qu’il montait à la nouvelle mode ;
les cheveux épars, sous sa petite toque, il allait tête nue.
Ses yeux luisants semblaient ceux d’un lièvre.
Il avait cousu sur sa toque une Véronique[75].
Sa valise était devant lui dans son giron,
bondée d’indulgences venues de Rome toutes chaudes.
Il avait une voix grêle comme celle d’une chèvre.
Il n’avait point de barbe, et n’en devait jamais avoir,
690le menton uni comme s’il eût été fraîchement rasé.
Je l’aurais pris pour un cheval hongre ou une jument.
Mais dans son métier, de Berwick jusqu’à Ware[76],
il n’avait point son pareil comme pardonneur,
car dans sa valise il avait une taie d’oreiller,
qui était, disait-il, le voile de Notre-Dame ;
il disait qu’il avait un morceau de la voile
que Saint Pierre avait, lorsqu’il allait
sur la mer, jusqu’à ce que Jésus-Christ le prît.
Il avait une croix de laiton, couverte de pierreries,
700et dans un verre il avait des os de porc.
Mais avec ces reliques, quand il trouvait
un pauvre curé habitant la campagne,
en un jour il lui gagnait plus d’argent
que le curé n’en gagnait en deux mois.

Et ainsi, avec ses flatteries feintes et ses tours,
il faisait du pasteur et du peuple ses dupes.
Mais s’il faut dire vrai, pour finir,
il était à l’église un noble ecclésiastique.
Il savait bien lire une épître ou une légende,
710mais surtout il chantait bien un offertoire.
Car il le savait bien, ce verset une fois chanté,
il devrait prêcher, et bien affiler sa langue,
pour gagner de l’argent, ce a quoi il s’entendait fort ;
c’est pourquoi il chantait si gaiement et si haut.

    Maintenant je vous ai dit brièvement, en quelques mots,
leur condition, leur apparence, leur nombre, et aussi la cause
pour laquelle s’était assemblée cette compagnie
à Southwark, dans cette bonne hôtellerie
qui s’appelait le Tabard, tout près de la Cloche.
720Mais maintenant il est temps que je vous dise
comment nous nous comportâmes cette même nuit
où nous étions descendus à cette hôtellerie.
Et ensuite je vous raconterai notre voyage,
et tout le reste de notre pèlerinage.
Mais d’abord je prierai votre courtoisie
de ne pas me l’imputer à vilenie,
si je parle tout franc, crûment* en cette matière,
vous racontant leurs dires et leurs gestes ;
ni si je répète leurs paroles à la lettre.
730Car vous le savez aussi bien que moi,
quiconque doit faire un récit d’après un autre,
doit répéter, d’aussi près que possible,
chaque mot, si sa tâche le demande,
tant grossièrement et librement dût-il parler ;
autrement, il est forcé de faire un récit menteur,
ou d’inventer les choses, ou de trouver des mots nouveaux.
Il ne peut s’abstenir, même si l’autre est son frère ;
il doit aussi bien répéter chaque mot que le reste.
Christ a parlé lui-même fort librement dans la Sainte Écriture,
740et vous le savez bien, ce n’est point là vilenie.
Platon aussi dit, à qui sait le lire,
que les mots doivent être les cousins des actes.
Je vous prie encore de me le pardonner,

si je n’ai point placé les gens selon leur rang
ici en mon récit, comme ils le devraient être ;
mon esprit est petit, vous vous en apercevez bien.


    Grande fête fit notre hôte[77] à chacun de nous,
et au souper nous fit asseoir tout de suite,
et nous servit à manger du meilleur.
750Le vin était fort, et nous bûmes sans nous faire prier.
Un fort digne homme était notre hôte à tout prendre,
fait pour être majordome d’une salle de festin.
C’était un homme corpulent, aux yeux brillants ;
de plus beau bourgeois, il n’en est point dans Cheapside[78] :
le verbe hardi, et sage, et bien instruit ;
et de ce qui fait l’homme rien certes ne lui manquait.
D’ailleurs c’était aussi un bon vivant,
et après souper il se mit à plaisanter,
et tint joyeux devis entre autres choses,
760lorsque nous eûmes réglé noire compte,
et dit : « Eh bien, Messeigneurs, en vérité,
vous êtes pour moi de tout cœur les bienvenus ;
car sur ma foi, si je ne dois mentir,
je n’ai vu de cette année si joyeuse compagnie
réunie en cette auberge, qu’à présent.
Volontiers je vous mettrais en joie, si je savais comment ;
et d’un amusement je viens de m’aviser
qui vous égayera, et ne vous coûtera rien.
Vous allez à Canterbury ; Dieu vous aide !
770Le bienheureux martyr vous récompense !
et j’en suis sûr, le long du chemin,
vous voulez vous dire des contes, et vous réjouir ;
car vraiment, il n’est point d’agrément ni de joie
à chevaucher par les chemins muet comme pierre ;
Et c’est pourquoi je veux vous amuser,
comme je l’ai dit, et vous donner quelque plaisir.
Et s’il vous plaît à tous, d’un seul accord,
maintenant de vous soumettre à ma décision,
et d’en faire ainsi que je vous le dirai

780demain, quand vous chevaucherez par les routes,
eh bien ! sur l’âme de mon père, qui est défunt,
si vous n’êtes joyeux, je vous donnerai ma tête.
Levez la main, sans plus amples discours. »

    Notre avis ne fut pas long à découvrir ;
il nous parut que ce n’était pas la peine d’en discuter,
et nous consentîmes sans plus délibérer,
et le priâmes de prononcer son verdict, à son bon plaisir.

    « Messeigneurs », dit-il, « écoutez maintenant de votre mieux ;
mais ne le prenez pas, s’il vous plaît, en mépris ;
790il s’agit, pour parler peu et clair,
que chacun de vous, pour abréger la route,
dans ce voyage, raconte deux histoires,
en allant à Canterbury, je veux dire,
et au retour il en racontera deux autres,
sur des aventures arrivées au temps jadis.
Et celui de vous qui se comportera le mieux,
c’est-à-dire, qui racontera en cette occasion
les contes les plus sentencieux et les plus délectables,
aura un souper à nos frais à tous
800ici, en cet endroit, assis près de ce pilier,
lorsque nous reviendrons de Canterbury.
Et pour vous réjouir encore davantage,
je vais moi-même avec plaisir chevaucher l’un des vôtres,
entièrement à mes frais, et serai votre guide.
Et quiconque s’opposera à mes décisions
paiera tout ce que nous dépenserons en chemin.
Et si vous voulez bien qu’il en soit ainsi,
dites-le-moi tout de suite, sans plus de paroles,
et de bonne heure je me tiendrai prêt à partir. »

810Nous le lui accordâmes, et fîmes nos serments
d’un cœur fort joyeux, et le priâmes aussi
qu’il consentit à faire comme il disait,
et voulût bien être notre gouverneur,
et de nos contes le juge et l’arbitre,
et fixât un souper à un certain prix ;
et nous lui promettions d’agir à sa guise

en tout et partout ; et ainsi, d’une seule voix,
nous nous rangeâmes à sa décision.
Et là-dessus on fit quérir du vin tout de suite ;
820nous bornes, et chacun alla se reposer,
sans s’attarder un moment de plus.

    Le lendemain, quand le jour commença à poindre,
notre hôte se leva, et fut notre coq à tous,
et nous rassembla, tous en une troupe,
et nous voilà partis, un peu plus vite qu’au pas,
jusqu’à l’abreuvoir de Saint Thomas[79].
Et là notre hôte commença d’arrêter son cheval,
et dit : « Messires, écoutez, s’il vous plaît.
Vous savez votre convention, et je vous la rappelle.
830Si vespres s’accordent avec matines[80],
voyons maintenant qui racontera le premier conte.
Je veux ne plus jamais boire ni vin ni bière,
si toute personne rebelle à ma décision
ne paie pas toutes les dépenses de la route.
Allons ! tirez au sort, avant que nous allions plus loin ;
celui qui aura la courte paille commencera.
Sire Chevalier », dit-il, « mon maître et mon seigneur,
allons ! tirez au sort, car telle est ma volonté.
Approchez-vous », dit-il, « Madame la Prieure ;
840et vous, Messire Clerc, plus de timidité,
et n’étudiez plus ; mettez-y la main, tous. »

    Aussitôt, à tirer se mit chacun de nous,
et pour dire en un mot ce qui lors arriva,
que ce fût par hasard, ou destinée, ou chance,
le fait est que la paille échut au Chevalier,
ce dont fort satisfait et joyeux chacun fut ;
et il devait dire son conte, comme de raison,
selon l’accord et la convention,
comme vous savez ; à quoi bon en dire plus ?
850Et quand ce digne homme vit quel était le cas,
en homme qui était sage, et consentait
à tenir son engagement pris de libre volonté,

il dit : « Puisque je dois ouvrir le jeu,
ma foi, bienvenue soit la paille, au nom de Dieu !
Maintenant chevauchons, et écoutez ce que je vais dire. »

    Et sur ce mot nous reprîmes notre route ;
et il commença d’une mine toute gaie
son histoire aussitôt, et parla comme suit.


Ici finit le prologue de ce livre ; et ici commence le premier conte, qui est le conte du Chevalier.



  1. Le soleil entre dans la constellation du Bélier en mars, et la quitte vers le milieu d’avril. « Sa demi-course » veut donc dire : la seconde moitié de sa course. La date des faits racontés par le Prologue peut être fixée approximativement aux 16 et 17 avril 1387.
  2. Les « paumiers » se distinguaient des pèlerins ordinaires en ce qu’ils allaient jusqu’à Jérusalem, ou du moins jusqu’à Rome ; ils rapportaient de leur voyage une branche de palmier ; d’où leur nom.
  3. Thomas Becket, archevêque de Canterbury, assassiné dans sa cathédrale en 1172. Sa tombe était le lieu de pèlerinage le plus fréquenté d’Angleterre.
  4. Southwark est un faubourg du vieux Londres, au sud de la Tamise, à la tête de la route du Kent, qui mène à Canterbury — Le « tabard » était une cotte d’armes à manches courtes, portée surtout par les hérauts. Au vers 541, le mot désigne une blouse* de paysan.
  5. Par Pierre de Lusignan, roi de Chypre, en 1365.
  6. Chez les chevaliers de l’ordre Teutonique.
  7. Prise au roi Maure de Grenade en 1344.
  8. Belmarie et Tramissène (Benmarin et Tremezen) étaient de petits royaumes maures du Maghreb.
  9. Villes d’Asie Mineure, prises par Pierre de Lusignan.
  10. La Méditerranée.
  11. Principauté d’Anatolie, restée chrétienne après la conquête turque.
  12. Au vieux sens du mot : veste ou casaque.
  13. Dans un appareil à friser par la pression.
  14. Ce mot oscille à l’époque de Chaucer entre les sens de : serviteur attaché à la personne d’un maître, et de : suivant militaire, archer. C’est le second sens qui domine ici.
  15. Une image de saint Christophe, qui conjurait le mauvais sort.
  16. Couvent de Bénédictines, près de Londres. On y parlait l’« Anglo-Normand », comme à la cour et dans la haute société d’Angleterre.
  17. Nom donné aux délégués ecclésiastiques qui surveillaient et inspectaient les manoirs et terres appartenant aux couvents. Nous risquons la traduction du mot latin, « exequitator » ; Chaucer emploie le nom germanique, « outrider ».
  18. Saint Augustin, dont les écrits fournirent la matière des Canons qui portent son nom.
  19. Fourrure grise très recherchée.
  20. Nœud compliqué avec boucles.
  21. Frère mendiant auquel était assigné un certain territoire pour l’exercice de sa profession.
  22. Dominicains, Franciscains, Carmes et Augustins.
  23. Après en avoir fait ses maîtresses.
  24. Riches fermiers, petits gentilshommes de campagne.
  25. Professionnel des combats judiciaires.
  26. Ces deux vers ne se trouvent que dans un manuscrit.
  27. Début de l’Évangile selon saint Jean (In principio erat Verbum), fréquemment cité par les moines mendiants.
  28. Le produit de sa mendicité.
  29. Jours réservés pour le règlement pacifique des querelles par des arbitres, le plus souvent ecclésiastiques.
  30. Port et estuaire de Hollande, où se faisait un commerce actif de laine.
  31. Étudiant de l’Université, se destinant à la prêtrise.
  32. Le « philosophe » était aussi d’ordinaire un « alchimiste ».
  33. Au porche de l’église de Saint-Paul, où se réunissaient les gens de loi.
  34. Personne ne s’entendait comme lui aux transmissions de biens ; il savait délier toute propriété des charges ou substitutions qui pouvaient y être attachées ; et ses actes en ce genre n’étaient jamais contestables pour vices de forme.
  35. Ornements attachés au tissu de la ceinture et le plus souvent en forme de barres ou de clous.
  36. Voir plus haut la note du vers 215.
  37. Du vin où trempaient des morceaux de pain.
  38. Saint Julien avait le mérite particulier de procurer bon souper et bon gite à ses fidèles.
  39. Par opposition avec les tables mobiles, supportées par des tréteaux.
  40. Représentant au Parlement de l’ensemble d’an comté.
  41. 1. Gouverneur de comté.
  42. Ce vieux mot signifie : vérificateur des comptes ; il répond exactement au texte : « countour ».
  43. Vassal qui ne recevait pas l’investiture du roi, mais d’un autre vassal.
  44. Ornement placé vers la pointe du fourreau.
  45. Le sens parait être : comme les gaines de leurs couteaux, leurs ceintures et leurs bourses n’étaient ornées que d’argent.
  46. Président d’une corporation.
  47. Les femmes des principaux bourgeois faisaient porter leurs manteaux, en cérémonie, aux réunions joyeuses des paroissiens la veille des fêtes.
  48. Poudre piquante employée comme assaisonnement.
  49. Sorte de soupe épaisse à la viande ou au poisson.
  50. Il le jetait par-dessus bord.
  51. Marquées par les astres.
  52. C’est la croyance sur laquelle est fondé l’envoûtement.
  53. Ces noms de médecins ont en français, comme dans l’anglais de Chaucer, une forme parfois très différente de l’original.
  54. Étoffe de soie mince et riche.
  55. Les fidèles allaient eux-mêmes porter à l’officiant leurs offrandes de pain et de vin.
  56. Le prêtre unissait les époux au porche de l’église, et allait ensuite à l’autel célébrer la messe de mariage.
  57. Les dents séparées par un intervalle étaient un signe de chance heureuse dans les voyages.
  58. Les fidèles qui ne payaient point leurs dîmes.
  59. Les ressources qu’il tirait des offrandes.
  60. Le sens précis du texte (spyced conscience) est : conscience analogue à celle d’un magistrat qui se donne des aire d’autant plus scrupuleux et méticuleux qu’il a déjà reçu des épices d’une des parties.
  61. Voir note 1, page 2.
  62. Prix ordinaire des concours de force à la lutte.
  63. Sorte de bouffon qui égayait les repas des gens riches par des vers plaisants, des propos satiriques et des grossièretés.
  64. C’est-à-dire : et pourtant c’était un honnête meunier. — Le pouce des meuniers acquiert un tact spécial par le toucher des grains. De là le proverbe satirique à double entente : Un meunier honnête a un pouce d’or (il fait admirablement ses affaires).
  65. Personne chargée d’acheter en gros les provisions pour un collège, une communauté.
  66. Sorte de collège juridique, de communauté ouverte formée par les gens de loi.
  67. Contrôleur chargé de l’épuration des comptes.
  68. Somnour ou semoneur, sorte d’huissier ou d’appariteur ecclésiastique employé pour appeler les coupables devant les juridictions d’Église.
  69. Abréviation familière de Walter.
  70. Formule juridique très commune, signifiant : la question est, quelle est la loi ? (sur le point en cause).
  71. Premier mot de la formule ordinaire des excommunications.
  72. Ces enseignes étaient souvent faites de cercles entre-croisés et ornés de fleurs ou de rubans.
  73. Marchand d’indulgences ou « pardons ».
  74. L’hôpital de ce nom, à Londres, dépendait du Prieuré de Roncevaux en Navarre.
  75. Une Sainte-Face en miniature.
  76. Du nord au sud de l’Angleterre.
  77. Notre hôte, c’est-à-dire l’hôtelier du Tabard.
  78. Rue habitée par la grosse bourgeoisie commerçante, dans la cité. Southwark où se trouvait le « Tabard », n’était qu’un faubourg.
  79. Endroit connu des pèlerins, sur la route de Canterbury.
  80. Si les intentions du lendemain s’accordent avec celles de la veille.