Les Français dans l’Ouest canadien/05

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Éditions de la Liberté (p. 21-25).

Chapitre V


La première grande exploration agricole selon le plan Agostini-Molinari — Fanny-Lux-La Borderie — Le comte Henri de la Borderie et le vicomte de Saint-Exupéry — Neveux d’Ozanam et de Veuillot — Un centre de vie française actif qui disparaît avec la mort du chef — Trois curés français : les abbés Jolys, Noret et Macaire — Un Parisien qui parle métis


Il s’était fait pas mal de publicité autour des deux gentlemen-farmers de Saint-Laurent. Plusieurs compatriotes appartenant plus ou moins au même rang social vinrent flairer le terrain et firent pour la plupart demi-tour, faute de courage ou de fonds suffisants pour risquer l’entreprise. Nous dirons plus loin quel fut le sort de Raymond de Jouvenel dans la région de Qu’Appelle. Le jeune noble breton dont Paris-Canada annonçait le départ en 1884, nous l’avons vu recevant ses compatriotes du Damara à la gare d’Otterburne. Quelques mois après, il rentrait en France pour une période d’instruction militaire. Le correspondant du Manitoba, qui n’était autre que l’abbé Jolys, écrivait à ce propos : « M. de Kéruzec est tellement enchanté du pays que non seulement il reviendra au printemps, mais il amènera avec lui un de ses frères. M. de Kéruzec, en homme intelligent, au lieu de se laisser aller aux impressions que l’on éprouve en arrivant dans un pays, a voulu étudier le nôtre avant de le juger. C’est pourquoi il s’est placé dans une campagne pour en suivre les opérations agricoles et leurs résultats jusque dans leurs moindres détails. Les émigrants du genre de M. de Kéruzec sont précisément ceux que nous désirons. »

Le vicomte Charles de Bouthillier, l’un des excursionnistes du Damara, à son retour de Vancouver, fixe sa résidence à Winnipeg et passera, lui aussi, dix mois au Manitoba. Ayant vécu assez longtemps sous les tropiques, il redoute un peu le climat de l’Ouest ; mais après avoir participé, comme les habitants, aux travaux des diverses saisons, il est complètement rassuré.

Cependant, Henri de Kéruzec, l’émigrant idéal, ne donnera pas suite à son projet. Le vicomte de Bouthillier achètera finalement une propriété dans la province de Québec et épousera une Canadienne française de Montréal. Le Brice de Kérouatz, Gaston de la Boissière et François de la Bigne, venus au Manitoba avec l’intention de s’y établir, semblent n’avoir fait qu’y passer.


La première grande exploration agricole selon le plan Agostini-Molinari

Les deux pionniers de Saint-Laurent avaient fondé de pures entreprises privées, dont ils étaient les seuls maîtres. La première grande exploitation agricole groupant plusieurs actionnaires, selon le plan Agostini-Molinari, prit naissance à une quarantaine de milles au sud de Winnipeg, dans la paroisse d’un curé français plein de zèle pour la colonisation. Elle fut aussi l’œuvre de Parisiens.

En 1876 arrivait dans l’Ouest le jeune abbé Jean-Marie Jolys, né à Muzillac (Morbihan) en 1854. Il voulait se consacrer aux missions du Mackenzie et fut ordonné prêtre l’année suivante, au lac La-Biche, par Mgr Faraud. Mais la maladie l’obligea bientôt à se replier sur le Manitoba, d’un climat moins rigoureux. Curé fondateur de la paroisse de Saint-Pierre, destinée à devenir l’une des plus importantes du diocèse, il sera, avec le P. Lacombe, l’un des premiers prêtres à s’occuper de colonisation dans l’Ouest.

La région de la Rivière-aux-Rats, comme on la désignait alors, était de temps immémorial un lieu d’hivernement pour les familles de Saint-Norbert et de Saint-Vital. À la fin de chaque automne, elles venaient, avec leurs chevaux et leurs bêtes à cornes, y passer la période des gros froids, dans des cabanes à l’abri sous les bois de chênes, où la vesce sauvage grimpait à toutes les branches et où le foin était en abondance. Dans les ormes qui poussaient aux pointes de la rivière, les rouliers taillaient les moyeux et les jantes de roue de leurs fameuses charrettes. La population ne comprenait au début que quarante-six familles, mais allait s’accroître rapidement.


Fanny-Lux-La Borderie

C’est en 1887 que se fonda cet « établissement assez étrange », selon l’expression de l’abbé Jolys, qui raconte dans ses Pages de souvenirs et d’histoire :

« Une duchesse (comtesse) de France avait eu pour dame de compagnie une Russe d’origine juive qui, dit-on, s’était convertie au catholicisme ; elle était parente d’un certain abbé, juif aussi d’origine et aumônier de la duchesse. La vieille dame ne jurait que par sa dame de compagnie et par son aumônier. La juive russe portait le nom de Fanny R. Elle mourut et fut tout de suite canonisée par sa maîtresse. Mme la duchesse se plaisait à redire les pensées et les aphorismes de son ancienne compagne. Mais voilà bien autre chose : Fanny R. apparaît à son ancienne maîtresse et lui dit que pour faire la volonté de Dieu, il faut qu’elle fonde au Canada une paroisse catholique. L’aumônier, qui avait réussi déjà à placer toute sa famille sous la protection et la pluie de bienfaits de Mme la duchesse, l’aumônier, dis-je, favorise le projet de cet établissement outremer et se met en quête de trouver les hommes qui dirigeront les travaux là-bas et mèneront les choses à bonne fin.

« L’abbé, par ses relations, a bien vite trouvé deux gentilshommes de vieille roche, très braves gens d’ailleurs : M. le vicomte de Saint-Exupéry et M. de La Borderie, et il les envoie fonder l’établissement réclamé par la morte et qui, en souvenir d’elle, doit porter le nom de « Fanny-Lux ». »

Par l’intermédiaire de l’abbé Jolys, une immense prairie fut achetée à la Rivière-aux-Rats. Le narrateur poursuit :

« On y construisait une vaste maison qui pouvait devenir un vrai phalanstère, de vastes dépendances, et déjà une douzaine d’hommes, que l’abbé aumônier avait été chercher un peu partout dans les environs de Paris, particulièrement à Argenteuil, étaient rendus sur place.

« On établit bientôt une beurrerie et ce fut vraiment une grande aide pour les quelques familles qui se trouvaient à proximité. Au bout de deux ans, l’entente cessa entre l’abbé aumônier et les directeurs de « Fanny-Lux » ; l’association prit fin et « Fanny-Lux » avait vécu. La duchesse fonda ensuite des fermes à six milles de Starbuck et donna à l’endroit le nom de « Fannystelle », toujours en souvenir de Fanny R. »

Le curé de Saint-Pierre continue avec son franc-parler :

« Un argent fou fut dépensé bêtement dans ces deux projets d’établissement ; la paroisse de Fannystelle y gagna une toute petite chapelle et un modeste presbytère… Je n’ai pas à dire qu’à la mort de la duchesse, la famille contesta à l’abbé juif un legs d’un million un quart et qu’elle crut bon de transiger pour la moitié. Mais quelques années après, l’ex-aumônier disparut à la suite d’une affaire de captation et la police de France n’a pas encore pu mettre la main dessus.

« Fanny-Lux prit le nom de La Borderie. On y fit un peu de tout, même une société anonyme exploita un certain temps une usine de lait condensé. Le tout fut vendu. La Borderie prit le nom de La Rochelle. L’établissement changea de mains une seconde fois et brûla. Ce fut la fin. »


Le comte Henri de la Borderie et le vicomte de Saint-Exupéry

Nous avons tenu à citer au long ce témoignage de l’abbé Jolys, auquel un autre son de cloche fera plus loin contrepoids. On aura noté le ton persifleur avec lequel le curé de Saint-Pierre parle de l’entreprise malheureuse de Fanny-Lux. Il faut reconnaître qu’elle eut sa période de prospérité. Son grand animateur le comte Henri de La Borderie, d’un physique imposant, n’avait peut-être pas toutes les qualités requises pour diriger une affaire de cette envergure ; mais il était sérieux, travailleur, et mourut à la peine. Le vicomte de Saint-Exupéry, son lieutenant, était un personnage en vue dans le monde catholique et monarchiste.

Pendant une douzaine d’années, ce petit coin du Manitoba fut un centre de vie française actif et pittoresque. Les premiers que nous trouvons attachés à l’entreprise comme actionnaires ou employés, à côté des deux chefs, sont : l’ingénieur Gabriel Henry, que rejoindront plus tard ses frères, Louis et René ; Amédée de Linarès, grand et mince, père du brillant officier qui se distinguera plus tard dans la campagne de la Libération et en Indochine ; Guillaume de Magallon, dont la famille en France possède encore 50 acres à Saint-Malo ; Maurice Lion, fils de banquier ; Gérard Lefebvre-Pontalis, fils ou neveu de l’homme politique et publiciste du même nom ; Gaston Guenebault, dont le père est rédacteur en chef d’un journal monarchiste de Brest ; de Menonville, Forest, Baron.

Au début, tout ce monde habite le « phalanstère », qui est une confortable gentilhommière, d’abord tenue par les époux Jean-Pierre Collard, venus des Ardennes. Tous les visiteurs y sont reçus royalement, au nom de la compagnie.

Après un séjour de six ou sept mois à Fanny-Lux, La Borderie, passé en France, y fait un grand éloge des Canadiens et des Métis français, dont il vante les qualités sociales. Il conseille à ses amis et compatriotes d’imiter son exemple et de chercher un palliatif à la détresse de l’agriculture en France en allant reconstituer dans ces contrées vierges et libres la propriété française.

Au printemps, la colonie reçoit une recrue de choix dans la personne de Gabriel Durnerin, ingénieur, de Sainte-Amélie, près Bordeaux, l’un des propriétaires du célèbre vignoble « Château de Costes ». Venu avec sa femme, six enfants et une gouvernante, il amène aussi deux familles de paysans du Lot. Il a acheté un millier d’acres à Saint-Pierre. André Lafon, ancien zouave pontifical, fils du peintre parisien du même nom, arrive aussi dans le même temps.

***

Trois ans après la fondation, malgré le retrait des capitaux du chanoine Rosenberg, représentant de la comtesse d’Albuféra, l’établissement de la Rivière-aux-Rats est en pleine prospérité. L’installation de la beurrerie est supérieure à toutes celles du genre au pays. L’un des associés, Gabriel Henry, ingénieur de l’École centrale de Paris, a inventé plusieurs dispositifs très ingénieux permettant une fabrication rapide et perfectionnée, réduisant la main-d’œuvre au minimum. La ferme La Borderie et celles du voisinage fournissent le lait en abondance. Le beurre La Borderie et Cie va devenir fameux et remporter des prix aux expositions jusqu’en Jamaïque. On l’exporte au Japon, au Brésil, en Australie. En 1891, on a plus que doublé la production.

Il y a du remue-ménage, cette année-là dans le centre français de La Borderie. L’un des gros propriétaires terriens, le vicomte de La Barre de Nanteuil, est venu en plein hiver passer quelques jours sur sa ferme. Il avait pour compagnon de voyage M. de la Houpilière. En route, les deux nemrods ont fait un crochet vers la région de Berthier-Joliette, pour y chasser le gros gibier. Le vicomte est reparti dare-dare et l’autre reste à faire son apprentissage de gentleman-farmer. La Borderie, bon recruteur de nouveaux colons, amène de Paris le comte de la Forrest-Divonne et le vicomte de Castellane ; le premier seul restera quelque temps au Manitoba. L’ingénieur Gabriel Henry va épouser à Colombes (Seine) Marie-Thérèse Brullé et revient immédiatement avec sa jeune femme.

Grâce à l’initiative de l’abbé Jolys, une chapelle a été construite dans le voisinage et l’établissement La Borderie forme en quelque sorte la porte d’entrée de la nouvelle paroisse de Saint-Malo, en venant de Saint-Pierre. Un visiteur de l’époque communique ses impressions au Manitoba :

« Le « rang » de Saint-Malo offre un joli coup d’œil. La route est belle, les maisons sont très rapprochées. Au loin, la chapelle domine tout par sa position élevée ; elle semble protéger la paroisse en la couvrant de son égide. Du presbytère, on aperçoit presque toutes les maisons de la paroisse ; mes regards s’étendent sur une plaine sans limite où je distingue d’une part Dufrost, sur le C.P.R., et ailleurs les établissements qui avoisinent Arnaud. La rivière aux Rats coupe en deux la petite montagne de Saint-Malo, ce qui forme des côtes très escarpées ; à un endroit, il y a des rapides qui augmentent la force du courant et font bouillonner une eau fraîche et limpide. »

La chapelle à peine ouverte, Amédée de Linarès prend possession de l’harmonium et forme un chœur de chant dont Forest, Baron et Guenebault sont les voix principales. Alexandre Larivière, de Saint-Boniface, parlait avec enthousiasme de la première messe de minuit, à laquelle il avait assisté.


Neveux d’Ozanam et de Veuillot

L’École d’Agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, sur le Saint-Laurent, comptait alors parmi ses élèves, François Ozanam et James Forstall, tous deux neveux de Frédéric Ozanam et de Louis Veuillot. Leur cours terminé, ils se dirigèrent vers Saint-Malo, où devaient les rejoindre plus tard Georges Forstall, Frédéric et Maurice Ozanam.

Dans le même temps, Solange de La Borderie venait rendre visite à son père. Elle était accompagnée de son oncle, le capitaine André Dubois des Termes, du 7e Chasseurs, à Vendôme (Loir-et-Cher). À cette occasion, il y eut fête champêtre et dîner sous les arbres. Quelques anciens de Winnipeg et de Saint-Boniface évoquent encore la richesse du menu et l’éclat joyeux des bouchons de bouteilles de champagne dans l’air parfumé de verdure.

Les Durnerin, mécontents de leur sort, sont partis au bout de deux ans pour Saint-Paul et Chicago. Les époux J. Moussu ont regagné la France ; d’autres les imiteront. Le jeune Édouard Delpit, neveu du romancier et auteur dramatique Albert Delpit, a été placé dans la famille de Georges Caron, brave cultivateur canadien-français de Saint-Charles, près Winnipeg. À la suite d’une fredaine, il se réfugie à La Borderie, où il ne fait qu’un bref séjour. À Québec, Delpit deviendra secrétaire du lieutenant-gouverneur. À Montréal, il se lancera dans le journalisme et son mariage avec Jeanne Côté donnera lieu à un procès demeuré fameux dans les annales judiciaires.

Les autres jeunes tiennent bon. Les frères Forstall, qui ont entrepris les premiers l’élevage des moutons dans cette région de l’Ouest, construisent une vaste bergerie et comptent réussir, le sol étant propice à l’industrie et le foin particulièrement nutritif. Pour remédier au problème de l’approvisionnement d’eau, ils n’hésitent pas à faire creuser un puits artésien. Ces précurseurs songent déjà à l’élevage des renards argentés.

François Ozanam épouse Marie-Rose Champagne, de Saint-Malo. C’est une célébration entre jeunes, pleine d’entrain. Au dessert, Gaston Guenebault porte aux mariés un toast en vers ! Deux ans plus tard, James Forstall unira sa destinée à celle de Florine Bertrand, de Winnipeg, ce qui le fera entrer dans les familles Prud’homme et Dubuc, de Saint-Boniface. Le comte de La Borderie sera le témoin du marié et les nouveaux époux feront leur voyage de noces à la côte du Pacifique.

À l’automne 1893, le professeur R. Lezé, de l’École d’Agriculture de Grignon, directeur du journal La Laiterie, profite de son voyage aux États-Unis comme délégué du ministère de l’agriculture à l’Exposition de Chicago pour visiter l’établissement de Saint-Malo. Au printemps suivant, La Borderie se rend en France pour obtenir le capital nécessaire à la mise en train de la manufacture de lait condensé.


Un centre de vie française actif qui disparaît avec la mort du chef

Cependant, le vicomte de Saint-Exupéry, attaché à l’entreprise depuis le début, est retourné dans son pays pour toujours, sans doute rappelé par l’état de santé de sa femme, qui mourait un an plus tard. Les affaires de la beurrerie et de la fabrique de lait condensé semblent toujours prospères. On signale que dans l’espace d’un mois, en 1895, l’établissement a vendu à Winnipeg 10.000 livres de beurre en boîtes de conserve, à 15 cents la livre, (ce qui est tout de même un prix très faible, même pour l’époque), et expédié un wagon de lait condensé à une maison de Chicago. L’un des associés, Thomas, fera bientôt un voyage en Colombie-Britannique, pour trouver de nouveaux débouchés aux produits de la manufacture.

Mais l’énergie dépensée par La Borderie à la direction de son affaire finit par avoir raison de ses forces physiques. Depuis quelque temps, son activité était visiblement au ralenti. Transporté d’urgence à un hôpital de Winnipeg, il y succombait quatre jours plus tard, le 1er octobre 1899, à la suite d’une intervention chirurgicale jugée indispensable. Ce membre éminent et très sympathique de la colonie française, qui avait passé plus de douze années au Manitoba, fut vivement regretté de la population. L’abbé Jolys, curé de Saint-Pierre, célébra l’office funèbre à la cathédrale de Saint-Boniface. Toutes les notabilités canadiennes-françaises se firent un devoir d’y assister.

Sa disparition marqua virtuellement la fin du centre agricole et industriel auquel il s’était voué tout entier. De l’établissement du siècle dernier il reste encore les fondations calcinées. Mais les anciens de la région gardent un souvenir affectueux des Français qui furent leur providence à une époque où l’argent était si rare.

Presque tous ces ouvriers de la première heure rentrèrent dans leur patrie. Trois des plus jeunes, cependant, devaient finir leurs jours à Saint-Boniface. James Forstall s’y fit construire une grande et confortable demeure. Il resta toujours le bon garçon joyeux, aimant à discourir, et vécut jusqu’en 1943. François Ozanam, très modeste, ne faisait nul étalage de son instruction qui était solide. Il ne se confiait pas à n’importe qui, mais montrait une ferme constance dans ses amitiés. Gaston Guenebault, le dernier survivant du trio, mourut nonagénaire en 1954, ce qui représentait plus de soixante ans au Manitoba. Il persista à cultiver les muses, versificateur d’alexandrins plus orthodoxes que hautement inspirés, et rappelait volontiers ses souvenirs de Fanny-Lux et de La Borderie.


Trois curés français :
les abbés Jolys, Noret et Macaire

La débâcle de l’entreprise et de la colonie consommée, les curés français vont se maintenir pendant plus d’un quart de siècle dans ce coin du Manitoba.

Le nom de Saint-Malo donné à la paroisse ne se rattache pas au célèbre port de Bretagne, mais vient du premier défricheur de l’endroit qui s’appelait Louis Malo. Le dimanche, lorsqu’il venait à la messe en charrette à bœufs, avec sa nombreuse famille, des co-paroissiens de Saint-Pierre avaient l’habitude de lui demander en plaisantant : « Et puis, est-ce que ça va bien à Saint-Malo ?… » Et c’est ainsi que le nouveau centre se trouva baptisé. Le premier curé, l’abbé Alphonse Larivière, fils du député et futur sénateur, n’y demeura que trois années.

L’abbé A. Noret était un jeune prêtre de 27 ans lorsque lui fut confiée, en 1895, la paroisse de Saint-Malo. Exceptionnellement doué, comme son confrère et voisin de Saint-Pierre, il avait quitté son diocèse d’Orléans poussé par un désir irrésistible d’apostolat en pays de missions. À Saint-Malo, tout était à faire. L’école avait dû fermer ses portes, les fonds manquant pour la soutenir. Le curé aménagea une grainerie en local scolaire et y fit lui-même la classe. Pour accomplir un vœu fait au temps de ses études, il construisit de ses mains, dans un site charmant et pittoresque, une grotte de Lourdes qui s’enrichit plus tard d’une chapelle et fut l’origine d’un pèlerinage régional. Il fut aussi l’architecte-entrepreneur de l’église, dirigeant le travail de ses paroissiens mus en charpentiers, ciselant lui-même de magnifiques autels — véritables chefs-d’œuvre d’un artisan qui n’avait pour outil que son couteau. L’abbé Noret fut assez heureux pour obtenir l’installation dans sa paroisse des Filles de la Croix de Saint-André, nouvellement arrivées de France, qui y ouvrirent un pensionnat, tout en tenant l’école publique.

Sous un extérieur de gaieté et de bel entrain — il était même poète-chansonnier à ses heures — le jeune curé Noret cachait des goûts austères et menait l’existence d’un moine. Dans sa chambre, pas trace de couchette pour le repos nocturne. Sa journée finie, il ouvrait un tiroir placé sous une grande bibliothèque — sorte de cercueil au fond duquel se trouvait un très mince matelas et quelques couvertures. Au matin, le faux lit réintégrait sa cachette. Un moment, le pasteur de Saint-Malo se crut, en fait, appelé à la vie recluse. À la Trappe de Saint-Norbert, où il se présenta comme postulant, on le soumit aux épreuves d’usage. Après une dure journée passée à abattre des arbres, une autre à faire des charrois et la troisième à labourer, le jeune prêtre fourbu dut admettre que le rôle de trappiste ne lui convenait pas et revint dans sa paroisse. À la suite d’un voyage en France, vaincu par la nostalgie, il quitta pour toujours le Manitoba et son cher Saint-Malo où il s’était dévoué pendant dix-sept ans.

Son successeur, l’abbé Isidore Macaire, du diocèse de Versailles, vécut vingt-quatre années dans la paroisse. Spirituel et caustique, il avait son franc-parler, même avec ses supérieurs. Au début de son ministère dans l’Ouest, desservant un petit point isolé qui lui laissait beaucoup de loisirs, il avait coutume de venir fréquemment à l’archevêché. Mgr Langevin lui en fit la remarque :

— Enfin, M. le curé, que faites-vous donc constamment ici ? On vous y voit presque tous les jours !…

— Ce que je fais, Monseigneur, mais c’est bien simple : je garde la résidence épiscopale quand Votre Grandeur n’y est point…

C’était une allusion directe aux absences fréquentes de l’archevêque ; mais comme ce dernier avait lui-même la repartie assez vive, de telles réponses ne le froissaient pas. Il se contenta de lui dire en martelant les mots : « Allez-vous-en !… »

L’abbé Macaire était un curé à l’esprit colonisateur, donnant l’exemple de la culture à ses ouailles. Il eut sa terre à Saint-Malo. Venu avec l’intention d’y vivre et d’y mourir, lorsque la maladie le terrassa, c’est le cœur brisé qu’il s’éloigna, ne consentant à se laisser conduire à l’hôpital qu’à la dernière extrémité.

***

L’abbé Jolys, venu le premier, fondateur de Saint-Pierre et de Saint-Malo, demeura au poste le dernier, puisqu’il mourut le 14 juin 1926, à près de 82 ans. Rivé à la tâche pendant cinquante ans, il eut la consolation de voir deux paroisses grandir et prospérer là où, à son arrivée, c’était le désert. De son vivant, Saint-Pierre fut doté de toutes les institutions scolaires, civiles et agricoles propres à en faire un centre régional modèle. L’abbé Jolys avait le don de s’adapter à tous les milieux. Il partagea la vie primitive des premiers habitants, qu’il décrivit dans des pages colorées. Les Métis, alors de tempérament nomade, ne pouvaient se fixer nulle part ; mais ceux de Saint-Pierre demeuraient presque tous sur leurs terres. Quand on lui demandait comment il s’y était pris pour les garder, le curé Jolys répondait : « C’est bien simple : je les ai traités comme des hommes… »

Ce vrai curé de campagne, qui savait si bien se mettre à la portée de ses ouailles les plus humbles, était un fin lettré. La lecture absorbait la plus grande partie de ses loisirs : il possédait une vaste bibliothèque, très riche et très variée. Ce Breton, demeuré profondément attaché à son pays natal, aimait passionnément sa patrie d’adoption et défendait avec chaleur ses intérêts. Contre le journaliste Jules Paul Tardivel, qui s’obstina à combattre l’émigration de la province de Québec vers l’Ouest et s’en prenait au travail des missionnaires colonisateurs, l’abbé Jolys prit hautement la défense de ces derniers :

« Le missionnaire est naturellement colonisateur, écrivait-il en 1886 dans Le Courrier du Canada (Québec) : qu’on lise l’histoire du Canada et l’on sera convaincu que ce sont les missionnaires qui ont colonisé la vallée du Saint-Laurent… Si la province de Québec avait compris son devoir il y a quinze ans, aujourd’hui le Manitoba serait une province canadienne (française), et pour cela, il n’était pas besoin de dépeupler la province de Québec. Il suffisait de diriger vers ces terres fertiles de la Rivière-Rouge une partie des familles que l’on envoyait s’épuiser quelquefois sur des terres ingrates… »


Un Parisien qui parle métis

Parmi les Français que l’on trouve aujourd’hui à Saint-Pierre, citons le Lyonnais Pierre Martel, venu dans les premières années du siècle et qui a épousé une Canadienne française. Aline, Léon et Abel Eliet, de Fourmies (Nord), après avoir fait de la culture à Haywood et l’élevage des renards argentés à Otterburne, se sont retirés au village de Saint-Pierre. Abel y est décédé en 1954.

Albert Breton, né à Monterblanc (Morbihan) et arrivé au Canada en 1903, s’était d’abord fixé en Saskatchewan, avant de s’établir définitivement à Saint-Malo. Il y est mort en 1956, laissant sa femme, née Marie Legal, et huit enfants.

C’est à Saint-Pierre que débuta, il y a cinquante ans, un Parisien d’origine, Léon-Henri Compain. En travaillant sur des fermes de la région, il sentit vite le handicap que représentait sa manière de s’exprimer. S’il comprenait parfaitement les Métis, ceux-ci devaient toujours le faire répéter quand il s’adressait à eux. Le Parisien trouva une solution radicale ; il adopta de plain-pied l’accent et le vocabulaire de ses amis. Un jour qu’il discutait avec un cultivateur canadien-français de conditions d’embauchage et glissait un mot de ses antécédents, il entendit la maîtresse de maison qui, dans la cuisine, disait à sa fille : « En voilà un fameux menteur !… Il veut faire croire à ton père qu’il vient de France. Bien facile à voir pourtant qu’il est Métis !… » Le nouvel engagé eut donc beaucoup de peine à faire reconnaître sa véritable origine. On notait bien que, dans les soirées entre voisins, il chantait comme un vrai Français, mais ce n’était pas une preuve suffisante. Seules les lettres reçues régulièrement de sa famille de Paris finirent par convaincre les incrédules.

Élevé sur la ferme de son grand-père, dans le Rhône, le jeune Compain y avait pris le goût de la vie rurale. Le rite périodique de l’abattage et de la préparation du porc pour la consommation familiale l’avait surtout passionné et fait germer en lui une vocation de boucher. Il devait y trouver sa voie au Manitoba, d’abord à St-Jean-Baptiste, puis à Starbuck et à Somerset. La dépression rendant le métier difficile à la campagne, il gagna la ville. Depuis quelques années, son occupation consiste à débiter les quartiers de viande aux cuisines de l’École Normale, à Winnipeg, travail pour lequel il se trouve hautement qualifié. Ayant épousé une Franco-Américaine qui lui a donné cinq enfants, dont deux sont déjà mariés, l’ex-Parisien Léon-Henri Compain éprouve la douce satisfaction d’avoir mené une vie bien remplie et heureuse.[1]

  1. Abbé J.-M Jolys. Pages de Souvenirs et d’Histoire, 1914.

    En collaboration. Saint-Malo, paroisse manitobaine, Saint-Boniface, 1940.

    Précisions données par MM. de la Giclais, Alexandre Larivière, Pierre Chabalier, Hector Bergevin.