Les Lettres d’Amabed/Lettre 7b d’Amabed

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Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 462-463).
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SEPTIÈME LETTRE

D’AMABED.


Quel beau climat que ces côtes méridionales ! mais quels vilains habitants ! quelles brutes ! Plus la nature a fait pour nous, moins nous faisons pour elle. Nul art n’est connu chez tous ces peuples. C’est une grande question parmi eux s’ils sont descendus des singes, ou si les singes sont venus d’eux. Nos sages ont dit que l’homme est l’image de Dieu[1] : voilà une plaisante image de l’Être éternel qu’un nez noir épaté, avec peu ou point d’intelligence ! Un temps viendra, sans doute, où ces animaux sauront bien cultiver la terre, l’embellir par des maisons et par des jardins, et connaître la route des astres : il faut du temps pour tout. Nous datons, nous autres, notre philosophie de cent quinze mille six cent cinquante-deux ans : en vérité, sauf le respect que je te dois, je pense que nous nous trompons ; il me semble qu’il faut bien plus de temps pour être arrivés au point où nous sommes. Mettons seulement vingt mille ans pour inventer un langage tolérable, autant pour écrire par le moyen d’un alphabet, autant pour la métallurgie, autant pour la charrue et la navette, autant pour la navigation ; et combien d’autres arts encore exigent-ils de siècles ! Les Chaldéens datent de quatre cent mille ans, et ce n’est pas encore assez.

Le capitaine a acheté, sur un rivage qu’on nomme Angola, six nègres qu’on lui a vendus pour le prix courant de six bœufs. Il faut que ce pays-là soit bien plus peuplé que le nôtre puisqu’on y vend les hommes si bon marché ; mais aussi comment une si abondante population s’accorde-t-elle avec tant d’ignorance ?

Le capitaine a quelques musiciens auprès de lui : il leur a ordonné de jouer de leurs instruments, et aussitôt ces pauvres nègres se sont mis à danser avec presque autant de justesse que nos éléphants. Est-il possible qu’aimant la musique ils n’aient pas su inventer le violon, pas même la musette ? Tu me diras, grand Shastasid, que l’industrie des éléphants mêmes n’a pas pu parvenir à cet effort, et qu’il faut attendre. À cela je n’ai rien à répliquer.

  1. La Genèse, I, 27, dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu.