Les Origines de la France contemporaine/Tome 11/Livre 6/Chapitre 1

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 11. Le régime moderne, tome 3e.p. 191-236).

LIVRE SIXIÈME

L’ÉCOLE


CHAPITRE I

I. L’enseignement public et ses trois effets. — Influences du maître, des condisciples et du règlement. — Cas où les trois pressions convergent pour produire un type défini d’homme fait. — II. Objet de Napoléon. — Le monopole universitaire. — Renaissance et multitude des établissements privés. — Ils sont mal vus de Napoléon. — Ses motifs. — Les entreprises privées font concurrence à l’entreprise publique. — Mesures contre elles. — L’autorisation préalable et la fermeture facultative. — Taxes sur l’enseignement libre et rétribution universitaire. — Décret de novembre 1811. — Limitation de l’enseignement secondaire dans les établissement privés. — Comment l’Université leur prend leurs élèves. — L’externat obligatoire. — Limitation du nombre de leurs pensionnaires. — Mesures pour restreindre ou assimiler les établissements ecclésiastiques. — Racolement forcé dans les familles notables et mal pensantes. — Napoléon seul et universel éducateur dans son empire. — III. Sa machine. — Le corps enseignant. — Comment ses membres arriveront à se sentir solidaires. — Hiérarchie des grades. — Primes offertes à l’ambition et satisfactions ménagées à l’amour-propre. — Principe monastique du célibat. — Principe monastique et militaire de l’obéissance. — Les obligations contractées et la discipline imposée. — L’École Normale et le recrutement de l’Université future. — IV. L’objet du corps enseignant est l’adaptation de la jeunesse à l’ordre établi. — Deux sentiments requis chez les enfants comme chez les adultes. — L’acceptation passive de la règle. — Étendue et minutie de la règle scolaire. — Le désir de primer et l’émulation. — Concours incessants et distribution annuelle des prix. — V. Préparation militaire et culte de l’Empereur.

I

À des intervalles fixes, un homme, dans une chambre, rassemble autour de lui des enfants, des adolescents, des jeunes gens, dix, vingt, trente ou davantage ; pendant une heure ou deux, il parle et ils écoutent. Cependant ils sont très proches les uns des autres, ils se voient face à face, leurs coudes se touchent, ils se sentent condisciples, du même âge, occupés de même ; ils sont en société, et de deux façons, entre eux et avec le maître. Par suite, ils vivent sous un statut : toute société a le sien, spontané, ou imposé ; sitôt que des hommes, petits ou grands, sont plusieurs et ensemble, dans un salon, dans un café, dans la rue, ils y trouvent la charte de l’endroit, une sorte de code qui leur prescrit ou interdit tel genre de conduite ; de même à l’école : une règle expresse, jointe à beaucoup de règles tacites, y est observée, et compose un moule dont l’empreinte s’enfonce à demeure dans les esprits et dans les âmes. Quel que soit un enseignement public, que l’objet en soit laïque ou ecclésiastique, qu’il ait pour matière les choses de la religion ou les choses de la science, du plus bas au plus haut de l’échelle, depuis l’école primaire et le catéchisme jusqu’au grand séminaire, aux écoles supérieures et aux Facultés, voilà en abrégé l’institution scolaire. De tous les engins sociaux, elle est peut-être le plus puissant, le plus efficace ; car, sur les jeunes vies qu’elle enserre et dirige, elle a trois sortes d’influences, l’une par le maître, l’autre par les condisciples, la dernière par le règlement.

D’une part, le maître, qui passe pour savant, enseigne avec autorité, et les écoliers, qui se sentent ignorants, apprennent avec confiance ; ainsi, presque tout ce qu’il leur dit, vrai ou faux, ils le croient. — D’autre part, par delà sa famille, et le cercle domestique, l’élève trouve, dans le groupe de ses camarades, un petit monde nouveau, différent, complet, qui a ses façons et ses mœurs, son point d’honneur et ses vices, son esprit de corps, en qui s’ébauchent des jugements indépendants et spontanés, des divinations hasardées et précoces, des velléités d’opinion à propos de toutes les choses divines et humaines. C’est dans ce milieu qu’il commence à penser par lui-même, au contact de ses pareils et de ses égaux, au contact de leurs idées, bien plus intelligibles et admissibles pour lui que celles des hommes faits, partant bien plus persuasives, excitantes et contagieuses ; elles sont l’air ambiant et pénétrant dans lequel sa pensée lève, pousse et se forme ; il y prend sa façon d’envisager la grande société d’adultes dont il va devenir un membre, ses premières notions du juste et de l’injuste, par suite une attitude anticipée de respect ou de révolte, bref un préjugé : selon que l’esprit du groupe est raisonnable ou déraisonnable, ce préjugé est sain ou malsain, social ou antisocial. — Enfin, la discipline de l’école fait son effet ; quel que soit le régime de la maison, libéral ou autoritaire, lâche ou strict, monacal, militaire ou mondain, externat ou internat mixte ou pur, à la ville ou à la campagne, avec prédominance de l’entraînement gymnastique ou du travail cérébral, avec application de l’esprit à l’étude des choses ou à l’étude des mots, l’élève entre dans un cadre fabriqué d’avance. Selon les diversités du cadre, il pratique des exercices différents, il contracte des habitudes différentes, il se développe ou se rabougrit au physique ou au moral, dans un sens ou dans le sens contraire. Partant, selon que le cadre est bon ou mauvais, il devient plus ou moins capable ou incapable d’effort corporel ou mental, de réflexion, d’invention, d’initiative, d’entreprise, de subordination à un but, d’association volontaire et persistante, c’est-à-dire, en somme, d’un rôle actif et utile sur le théâtre où il va monter. — Notez que cet apprentissage en commun, sur des bancs, d’après un règlement et sous un maître, dure six, dix, quinze ans et parfois vingt, que les filles n’en sont pas exemptes, que pas un garçon sur cent n’est élevé jusqu’au bout chez lui par un précepteur à domicile, que, dans l’enseignement secondaire et même dans l’enseignement supérieur, la roue scolaire tourne uniformément et sans arrêt dix heures par jour si l’élève est externe, et vingt-quatre heures par jour si l’élève est interne, qu’à cet âge l’argile humaine est molle, qu’elle n’a pas encore pris son pli, que nulle forme acquise et résistante ne la défend contre la main du potier, contre le poids de la roue tournante, contre le frottement des autres morceaux d’argile pétris avec elle, contre les trois pressions incessantes et prolongées qui composent l’éducation publique. — Manifestement il y a là une force énorme, surtout si les trois pressions, au lieu de se contrarier, comme il arrive le plus souvent, s’accordent et convergent pour produire un certain type d’homme fait, si, depuis l’enfance jusqu’à l’adolescence, à la jeunesse et à l’âge adulte, les préparations successives se superposent de façon à graver plus au fond et plus exactement le type adopté, si toutes les influences et opérations qui le gravent, prochaines ou lointaines, grandes ou petites, internes ou externes, forment ensemble un système cohérent, défini, applicable et appliqué. Que l’État se charge de le faire et de l’appliquer, qu’il accapare l’éducation publique, qu’il en devienne le régulateur, le directeur, l’entrepreneur, que, sur toute la longueur et la largeur du territoire, il établisse et fasse jouer sa machine, que, par autorité morale et par contrainte légale, il y fasse entrer la génération nouvelle ; vingt ans plus tard il trouvera, dans ces mineurs devenus majeurs, l’espèce et le nombre des idées dont il a voulu les pourvoir, l’étendue, les limites et la forme d’esprit qu’il approuve, le préjugé moral et social qui lui convient.

II

Tel est l’objet de Napoléon : « Dans l’établissement d’un corps enseignant, dit-il lui-même[1], mon but principal est d’avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales. » Plus précisément encore, il compte sur la nouvelle institution pour se faire dresser et tenir à jour un répertoire de police universel et complet. « Il faut constituer ce corps de manière à avoir des notes sur chaque enfant depuis l’âge de neuf ans. » Ayant saisi les adultes, il veut saisir aussi les enfants, surveiller et faire d’avance les Français futurs ; élevés par lui, sous sa main ou sous ses yeux, ils seront des auxiliaires tout dressés, des sujets dociles, plus dociles que leurs parents. Chez ceux-ci, il y a trop d’âmes encore insoumises et réfractaires, trop de royalistes et trop de républicains ; de famille à famille, les traditions domestiques se contredisent ou divergent, et les enfants ne croissent à domicile que pour se heurter plus tard dans le monde. Prévenons ce conflit, préparons-les à la concorde ; élevés tous de la même façon et dans le même esprit, ils se trouveront un jour unanimes[2], non seulement en apparence, comme aujourd’hui, par crainte et de force, mais en fait et à fond, par habitude invétérée, par adaptation préalable de l’imagination et du cœur. Sinon, « il n’y aura point d’état fixe politique[3] » en France : « Tant qu’on n’apprendra point dès l’enfance s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, l’État ne formera pas une nation ; il reposera sur des bases incertaines et vagues, il sera constamment exposé aux désordres et aux changements. » — En conséquence, il s’attribue le monopole de l’instruction publique, il aura seul le droit de la débiter, comme le sel et le tabac : « L’enseignement public[4], dans tout l’Empire, est confié exclusivement à l’Université. Aucune école, aucun établissement quelconque d’instruction » supérieure, secondaire, primaire, spéciale, générale, collatérale, laïque, ecclésiastique, « ne peut être formé hors de l’Université impériale et sans l’autorisation de son chef. »

Dans cet enclos et sous cette direction roulent et fonctionnent toutes les manufactures de la denrée scolaire, et il y en a de deux sortes. Les unes, au plus bel endroit, reliées entre elles et savamment groupées, sont les fabriques nationales, fondées par le gouvernement ou, sur son ordre, par les communes, facultés, lycées, collèges, petites écoles communales ; les autres, isolées et disséminées, sont des fabriques privées, fondées par des particuliers, pensions et institutions pour l’instruction secondaire, petites écoles libres. Les premières, œuvres de l’État, régies, administrées, défrayées et exploitées par lui sur le plan qu’il a prescrit et pour l’objet qu’il se propose, ne sont que son prolongement ; c’est lui qui opère en elles et qui, directement, pleinement, agit par elles ; elles ont donc toute sa bienveillance et les autres toute sa défaveur. Celles-ci, pendant le Consulat, se sont relevées ou élevées par centaines, de toutes parts, spontanément, sous la pression du besoin et parce que la jeunesse a besoin d’instruction autant que d’habits, mais au hasard, par la rencontre de l’offre et de la demande, sans règle supérieure et commune ; rien de plus antipathique au génie gouvernemental de Napoléon : « Il est impossible, dit-il[5], de rester plus longtemps comme on est, puisque chacun peut lever une boutique d’instruction comme on lève une boutique de drap », fournir, à son gré et au gré des chalands, tel habit ou telle étoffe, même mauvaise, de telle coupe, même extravagante et surannée : de là tant de costumes divers, une bigarrure choquante. Un bon habit obligatoire, d’étoffe solide et de coupe raisonnable, un uniforme dont l’autorité publique fournira le modèle, voilà ce qu’il faut mettre sur le dos de tout enfant, adolescent ou jeune homme ; et les particuliers qui se chargent de cette besogne sont suspects d’avance. Même obéissants, ils ne sont dociles qu’à demi, ils ont leur initiative et leurs préférences, ils suivent leur goût propre ou celui des parents. Toute entreprise privée, par cela seul qu’elle existe et florit, est un groupe plus ou moins indépendant et dissident. Napoléon, apprenant qu’à Sainte-Barbe, restaurée et dirigée par M. de Lanneau, il y a 500 élèves, s’écrie[6] : « Comment se fait-il qu’un simple particulier ait tant de monde dans sa maison ? » L’empereur semble presque jaloux ; on dirait que, dans un coin de son domaine universitaire, il vient de se découvrir un rival ; cet homme usurpe sur lui, sur le domaine du souverain ; il s’est fait centre, il rassemble autour de lui une clientèle et un peloton ; or, comme l’a dit Louis XIV, il ne faut pas qu’il y ait dans l’État « des pelotons à part ». Puisque M. de Lanneau a du talent et du succès, qu’il entre dans les cadres officiels et qu’il devienne fonctionnaire. Tout de suite Napoléon songe à l’acquérir, lui, sa maison et ses élèves, et charge le grand maître de l’Université, M. de Fontanes, de négocier l’affaire ; on payera à M. de Lanneau l’indemnité convenable, Sainte-Barbe sera érigée en lycée, et M. de Lanneau en sera nommé proviseur. Notez qu’il n’est pas un opposant, un irrégulier : M. de Fontanes lui-même loue son enseignement, son bon esprit, sa correction parfaite, et l’appelle l’universitaire de l’Université ; mais il n’en est pas, il se tient à côté et chez lui, il ne veut pas être engrené dans la manufacture impériale, y devenir un simple rouage. Partant, qu’il le sache ou qu’il l’ignore, il lui nuit, et d’autant plus qu’il prospère davantage ; la plénitude de sa maison fait le vide dans les lycées ; plus il a d’élèves, moins ils en ont. — Par essence, les entreprises privées font concurrence à l’entreprise publique.

C’est pourquoi, si celle-ci les tolère, c’est à contre-cœur et parce qu’elle ne peut pas faire autrement ; elles sont trop nombreuses, l’argent et les moyens manqueraient pour les remplacer toutes et d’un seul coup. D’ailleurs, en fait d’enseignement, comme de toute autre fourniture ou commodité, les consommateurs répugnent naturellement au monopole ; il faut les y plier par degrés, les conduire à la résignation par l’habitude. Ainsi l’État peut laisser vivre les entreprises privées, au moins à titre provisoire. Mais c’est à condition de les maintenir dans la plus étroite dépendance, de s’arroger sur elles le droit de vie et de mort, de les réduire à l’état de tributaires et de succursales, de les utiliser, de transformer leur rivalité native et nuisible en collaboration ; fructueuse et forcée. — Non seulement pour naître et, si elles sont nées, pour subsister, les écoles privées doivent obtenir de l’État permission expresse, faute de quoi elles sont fermées et leurs chefs punis[7], mais encore, même pourvues de leur brevet, elles vivent sous le bon plaisir du Grand Maître, il peut et doit les fermer sitôt qu’il reconnaît en elles « des abus graves et des principes contraires à ceux, que professe l’Université ». Cependant l’Université se défraye à leurs dépens ; puisqu’elle a seule le droit d’enseigner, elle peut tirer profit de ce droit, concéder, moyennant argent, la faculté d’enseigner à côté d’elle ou d’être instruit à côté d’elle, faire payer à tout chef d’institution tant pour lui, tant pour chacun de ses élèves ; en somme, ici comme ailleurs, par dérogation au blocus universitaire comme au blocus continental, l’État vend aux particuliers des licences. Cela est si vrai que, même dans l’enseignement supérieur où nul ne lui fait concurrence, il en vend : tout gradué qui ouvre un cours de lettres ou de sciences doit, au préalable, payer pour l’année 75 francs à Paris et 50 francs en province ; tout gradué qui ouvre un cours de droit ou de médecine doit, au préalable, payer pour l’année 150 francs à Paris et 100 francs en province[8]. Même droit annuel sur les directeurs d’écoles secondaires, pensions et institutions privées ; de plus, pour obtenir le brevet indispensable, le maître de pension à Paris verse 300 francs, en province 200 francs ; le chef d’institution à Paris verse 600 francs, en province 400 francs ; en outre, ce brevet, toujours révocable, n’est accordé que pour dix ans ; au bout de dix ans, le titulaire doit en obtenir le renouvellement et payer de nouveau la taxe. Quant à ses élèves, quels qu’ils soient, pensionnaires, demi-pensionnaires ou même gratuits[9], l’Université perçoit sur chacun d’eux une taxe égale au vingtième du prix de la pension entière ; c’est lui, directeur de la maison, qui prélève et verse la taxe ; il en est le collecteur responsable, le comptable et le débiteur. Qu’il n’oublie pas de déclarer bien exactement le prix de sa pension et le nombre de ses élèves : sinon, enquête, vérification, condamnation, restitution, amende, censure et clôture possible de sa maison.

Des règlements de plus en plus stricts lui serrent la corde au cou, et en 1811 les articles rigides du dernier décret tirent si fort, qu’il ne peut manquer d’étrangler à courte échéance. Napoléon compte là-dessus[10] ; car ses lycées, surtout au début, n’ont pas réussi ; ils n’ont pas obtenu la confiance des familles[11] ; la discipline y est trop militaire, l’éducation n’y est pas assez paternelle, les proviseurs et professeurs ne sont que des fonctionnaires indifférents, plus ou moins égoïstes et mondains ; pour surveillants et maîtres d’étude on n’y trouve que d’anciens sous-officiers, rudes et mal embouchés ; les boursiers fournis par l’État y apportent « les habitudes toutes faites d’une mauvaise éducation » ou l’ignorance d’une éducation presque nulle[12], en sorte que, pour un enfant bien né, bien élevé, leur camaraderie est disproportionnée et leur contact aussi nuisible que choquant. Par suite, pendant les premières années, les lycées[13], uniquement peuplés de quelques boursiers, restent déserts ou mal habités, tandis que « l’élite de la jeunesse se presse dans des écoles particulières payées plus ou moins chèrement ». — Cette élite dérobée à l’Université, il faut la reprendre ; puisque la jeunesse ne vient pas aux lycées par attrait, elle y viendra par nécessité ; à cet effet, on resserre les autres issues, on en barre plusieurs ; bien mieux, on fait converger toutes celles qu’on tolère en un seul débouché central qui est un établissement universitaire, tellement que le directeur de chaque école privée, transformé de concurrent en fournisseur, sert l’Université au lieu de lui nuire et lui donne des élèves au lieu de lui en ôter. — En premier lieu, la hauteur de son enseignement est restreinte[14] ; même à la campagne et dans les villes qui n’ont ni lycée ni collège, il n’enseignera rien au-dessus d’un degré fixe : s’il est chef d’institution, ce degré ne dépassera pas les classes d’humanités ; il laissera aux facultés de l’État leur domaine intact, calcul différentiel, astronomie, géologie, histoire naturelle, haute littérature ; s’il est maître de pension, ce degré ne dépassera pas les classes de grammaire, ni les premiers éléments de géométrie et d’arithmétique ; il laissera aux lycées et collèges de l’État leur domaine intact, les humanités proprement dites, les cours supérieurs et moyens de l’instruction secondaire. — En second lieu, dans les villes qui ont un lycée ou un collège, il n’enseignera chez lui que ce que l’Université n’enseigne pas chez elle[15] ; à la vérité on ne lui ôte pas les très petits garçons ; il peut encore les instruire, il les garde ; mais au-dessus de dix ans il conduira tous ses élèves au collège ou au lycée, ils en suivront régulièrement les classes en qualité d’externes. En conséquence, chaque jour et deux fois par jour, il les mène et ramène de sa maison à l’établissement universitaire et de l’établissement universitaire à sa maison ; avant la classe, dans l’entre-classe, après la classe, il leur répète la leçon que, le jour ou la veille, ils ont reçue hors de chez lui ; en outre, il les loge et les nourrit ; à cela se réduit son office. Il n’est plus qu’un auxiliaire exploité et surveillé, un subalterne, préparateur et répétiteur de l’Université, une sorte de maître d’étude et d’aubergiste non payé, au contraire payant, et à son service.

Cela ne suffit pas encore ; non seulement l’État recrute chez lui ses externes, mais il lui prend ses pensionnaires. À compter du 1er novembre 1812[16], les chefs d’institution et les maîtres de pension ne pourront avoir d’élèves à demeure dans leurs maisons, au-dessus de l’âge de neuf ans, qu’autant que le nombre des pensionnaires que peut recevoir le lycée ou le collège établi dans la même ville ou dans la résidence du lycée se trouverait au complet. » Ce complet sera de 300 pensionnaires par lycée ; il y aura « 80 lycées en activité » dans le cours de 1812, et 100 dans le cours de 1813, en sorte qu’à cette dernière date le total exigible de leur complet, sans compter celui des collèges, sera de 30000 pensionnaires. Tel est le prélèvement énorme que l’État s’attribue dans la récolte des internes ; évidemment, il saisit d’avance toute la moisson ; après lui, les établissements privés ne pourront que glaner, et par tolérance. De fait, le décret leur interdit l’internat ; désormais l’Université en aura le monopole. — Contre les petits séminaires qui sont des concurrents plus viables, les mesures sont encore plus fortes. « Il ne pourra pas y avoir plus d’une école secondaire ecclésiastique par département ; le Grand Maître désignera celles à conserver ; les autres seront fermées. Aucune d’elles ne pourra être placée à la campagne. » Toutes celles qui ne sont point placées dans une ville pourvue d’un lycée ou d’un collège seront fermées. Toutes les maisons et meubles des écoles ecclésiastiques non conservées seront saisis et confisqués au profit de l’Université. « Dans tous les lieux où il y a des écoles ecclésiastiques, les élèves de ces écoles seront conduits au lycée ou au collège pour y suivre les classes. » Enfin, « toutes ces écoles seront gouvernées par l’Université ; elles ne pourront être organisées que par elle ; leurs prospectus et leurs règlements seront rédigés par le conseil de l’Université, sur la proposition du Grand Maître. L’enseignement ne pourra y être donné, que par des membres de l’Université étant à la disposition du Grand Maître. » — Pareillement dans les écoles laïques, à Sainte-Barbe par exemple[17], tout professeur, répétiteur, ou même simple surveillant doit être pourvu par l’Université d’une autorisation spéciale. — Personnel et discipline, esprit et matières de l’enseignement, détail des études et des récréations[18], tout est imposé, conduit, contraint, dans ces établissements qu’on appelle libres ; quels qu’ils soient, ecclésiastiques ou laïques, non seulement l’Université les enveloppe et les englobe, mais encore elle les absorbe et se les assimile ; elle ne leur laisse pas même de dehors distincts. À la vérité, dans les petits séminaires, les exercices se font au son de la cloche, et les élèves portent le costume ecclésiastique ; mais la soutane, adoptée par l’État qui adopte l’Église, est encore un costume d’État. Dans les autres établissements privés, c’est son propre uniforme qu’il impose, l’uniforme laïque, celui de ses collèges et lycées, « à peine de clôture » ; et, de plus, le tambour, la tenue, les mœurs, les manières, la régularité d’une caserne. Toute initiative, invention, diversité, adaptation professionnelle ou locale est abolie[19]. « Je ne suis[20] ; écrivait M. de Lanneau, qu’un sergent-major d’études languissantes et morcelées,… sous le tapage d’un tambour et sous les couleurs militaires. »

Contre ces envahissements de l’institution universitaire, il n’y a plus d’asile public, ni même privé ; car le dernier refuge, l’éducation domestique à domicile, n’est pas respecté. En 1808[21], « parmi les familles anciennes et riches qui ne sont pas dans le système », Napoléon en désigne dix par département et cinquante à Paris, dont les fils, de seize à dix-huit ans, seront expédiés de force à Saint-Cyr, pour devenir à leur sortie, sous-lieutenants dans l’armée[22]. En 1813, il en lève 10000 autres, plusieurs fils de conventionnels ou de Vendéens, qui, sous le nom de gardes d’honneur, formeront un corps à part et tout de suite sont dressés dans une caserne. À plus forte raison, il importe de soumettre à l’éducation napoléonienne les fils des familles considérables et récalcitrantes, qui sont nombreuses dans les pays annexés. Déjà en 1802, le rapporteur Fourcroy[23] expliquait au Corps législatif cet emploi politique et social de l’Université future. Muni du pouvoir discrétionnaire, Napoléon recrute à son choix des écoliers parmi ses sujets récents ; seulement, ce n’est pas dans un lycée qu’il les met, mais dans une école encore plus militaire, à la Flèche, dont tous les élèves sont des fils d’officiers et, pour ainsi dire, des enfants de troupe. Vers la fin de 1812, il commande au prince romain Patrizzi[24] d’y envoyer ses deux fils, l’un de dix-sept ans ; l’autre de treize ans ; pour être bien sûr de les avoir, il les fait prendre à domicile et amener par des gendarmes. Avec eux, on compte à la Flèche 90 autres Italiens de grande famille, des Doria, des Pallavicini, des Alfieri, 120 jeunes gens des provinces illyriennes, d’autres encore fournis par les pays de la Confédération du Rhin, en tout 360 pensionnaires à 800 francs par an. Parfois les parents ont pu accompagner ou suivre leurs enfants, s’établir à leur portée ; cela n’a pas été permis au prince Patrizzi ; il a été arrêté en route, retenu à Marseille, et on l’y détient. — De cette façon, par la combinaison savante des prescriptions législatives et de l’arbitraire nominatif, Napoléon, directement ou indirectement, devient en fait le seul maître enseignant de tous les Français, anciens ou nouveaux, l’unique et universel éducateur dans son empire.

III

Pour cette besogne, il lui faut un bon instrument, une grande machine humaine qui, construite, articulée et montée par lui, travaille désormais seule et d’elle-même, sans écarts ni accrocs, conformément à ses instructions et toujours sous ses yeux, mais sans qu’il ait besoin d’y porter la main et d’intervenir personnellement dans son jeu prédéterminé et calculé. En ce genre, les plus beaux engins sont, les ordres religieux, chefs-d’œuvre de l’esprit catholique, romain et gouvernemental, tous manœuvrés d’en haut, d’après une règle fixe, en vue d’un but défini, sortes d’automates intelligents, seuls capables d’opérer indéfiniment, sans déperdition de force, avec suite, uniformité et précision, avec un minimum de frais et un maximum d’effet, et cela par le seul jeu de leur mécanisme interne, qui, coordonné d’avance et tout entier, les adapte tout entiers et d’avance au service spécial, à l’œuvre sociale qu’une autorité reconnue et une pensée supérieure leur ont assignés comme emploi. — Rien de mieux approprié à l’instinct social de Napoléon, à son imagination, à son goût, à son parti pris politique, et là-dessus il déclare hautement ses préférences. « Je sais, dit-il au Conseil d’État[25], que les jésuites ont laissé, sous le rapport de l’enseignement, un très grand vide ; je ne veux pas les rétablir, ni aucune corporation qui ait son souverain à Rome. » Pourtant il en faut une : « Quant à moi, j’aimerais mieux confier l’éducation publique à un ordre religieux que de la laisser telle qu’elle est aujourd’hui », c’est-à-dire libre, abandonnée aux particuliers. « Mais je ne veux ni l’une ni l’autre. » Pour le nouvel établissement, deux conditions sont requises. Avant tout, « je veux une corporation, parce qu’une corporation ne meurt pas » ; seule par sa perpétuité elle peut maintenir l’enseignement dans la voie tracée, élever « d’après des principes fixes » les générations successives, assurer ainsi la stabilité de l’État politique, « inspirer à la jeunesse un esprit et des opinions conformes aux lois nouvelles de l’empire ». Mais cette corporation sera laïque ; ses membres seront « des jésuites[26] » d’État et non d’Église ; ils appartiendront à l’empereur, non au pape, et ils formeront, sous la main du gouvernement, une milice civile, composée « de dix mille personnes environ », administrateurs et professeurs de tout degré, y compris les maîtres d’étude, une milice organisée, cohérente et permanente.

Puisqu’elle est laïque, on n’a pas de prise sur elle par le dogme, la foi, le paradis et l’enfer, par les aiguillons spirituels ; en conséquence, on emploiera les temporels, non moins efficaces, quand on sait les manier, l’amour-propre, l’émulation, l’imagination, l’ambition, l’espoir grandiose et vague de l’avancement indéfini, bref les moyens et les motifs qui déjà dans l’armée maintiennent la consistance et le zèle. « On imitera dans le corps enseignant la classification des grades militaires » ; on y instituera « un ordre d’avancement », une hiérarchie de places ; nul n’arrivera aux supérieures qu’après avoir traversé les inférieures ; « on ne pourra devenir proviseur qu’après avoir été professeur, ni professer dans les hautes classes qu’après avoir professé dans les basses ». — Et, d’autre part, les plus hauts offices seront accessibles à tous ; « les jeunes gens qui se voueront à l’enseignement auront la perspective de s’élever, d’un grade à l’autre, jusqu’aux premières dignités de l’État ». Autorité, importance, titres, gros traitements, prééminences, préséances, il y en aura dans l’Université comme dans les autres carrières publiques, et de quoi fournir aux plus beaux rêves[27]. « Les pieds de ce grand corps[28] seront dans les bancs du collège, et sa tête dans le sénat. » Son chef, le Grand Maître, unique en son espèce, moins assujetti, plus libre de ses mains que les ministres eux-mêmes, sera l’un des principaux personnages de l’empire ; sa grandeur relèvera la condition et le cœur de ses subordonnés. En province, dans chaque fête ou cérémonie publique, ils seront fiers de voir leur recteur ou proviseur en costume d’apparat, siéger à côté du général ou du préfet en grand uniforme[29]. La considération témoignée à leur chef rejaillira sur eux ; ils en jouiront avec lui ; ils se diront qu’eux aussi, comme lui et sous lui, tous ensemble, ils forment une élite ; par degrés, ils se sentiront solidaires, ils acquerront l’esprit de corps, et ils s’attacheront à l’Université, comme un soldat à son régiment ou comme un religieux à son ordre.

Ainsi que dans un ordre monastique, on entrera dans l’Université par « une prise d’habit[30] ». — « Je veux, dit Napoléon, qu’on mette quelque solennité dans cet acte ; je veux que les membres du corps enseignant contractent, non pas un engagement religieux comme autrefois, mais un engagement civil devant notaire, ou devant le juge de paix, ou le préfet, ou tout autre… Ils épouseront l’instruction publique, comme leurs devanciers épousaient l’Église, avec cette différence que ce mariage ne sera pas aussi sacré, aussi indissoluble… Ils s’engageront, pour trois ans, ou six ans ou neuf ans, à ne pouvoir, quitter, sans prévenir un certain nombre d’années d’avance. » Pour accroître la ressemblance, « il faut établir ici le principe du célibat, en ce sens qu’un homme qui se consacre à l’enseignement ne puisse se marier qu’après avoir franchi les premiers degrés de sa carrière », par exemple, « que les maîtres d’étude ne puissent se marier qu’à l’âge de vingt-cinq ou trente ans, quand ils auront obtenu un traitement de trois ou quatre mille francs et fait des économies suffisantes ». Mais, au fond, le mariage, la famille, la vie privée, qui sont des choses naturelles et normales dans la grande société humaine, sont des causes de trouble et de faiblesse dans un corps où les individus, pour être de bons organes, doivent se donner sans réserve et tout entiers. « À l’avenir[31], non seulement les maîtres d’étude, mais encore les proviseurs et censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges seront astreints au célibat et à la vie commune. » — Dernier trait complémentaire et significatif, qui donne à l’institution laïque toute la physionomie d’un couvent : « Aucune femme ne pourra être logée ni reçue dans l’intérieur des lycées et des collèges. »

Maintenant, au principe monastique du célibat ajoutons le principe monastique et militaire de l’obéissance ; celui-ci, aux yeux de Napoléon, est fondamental et la base des autres : sitôt qu’il est posé, un véritable corps est formé ; des membres sont conduits par une tête : le commandement devient efficace. « Il y aura, dit Napoléon[32], un corps enseignant, si tous les proviseurs, censeurs et professeurs ont un ou plusieurs chefs, comme les jésuites avaient leur général et leur provincial », comme les soldats d’un régiment ont leur colonel et leur capitaine. Le lien indispensable est trouvé ; de cette façon, les individus tiennent ensemble, car ils sont tenus par des autorités, sous une règle. Comme un volontaire qui entre au régiment, comme un religieux qui entre au couvent, les membres de l’Université en accepteront d’avance le régime total, présent et futur, ensemble et détails, et ils s’y soumettront par serment. « Ils s’engageront[33] à l’exacte observation des statuts et règlements de l’Université. Ils promettront obéissance au Grand Maître dans tout ce qu’il leur commandera pour le service de l’empereur et pour le bien de l’enseignement. Ils s’engageront à ne quitter le corps enseignant et leurs fonctions qu’après en avoir obtenu l’agrément du Grand Maître. Ils ne pourront accepter aucune fonction publique ou particulière et salariée sans la permission authentique du Grand Maître. Ils sont tenus d’avertir le Grand Maître et ses officiers de tout ce qui viendrait à leur connaissance de contraire à la doctrine et aux principes du corps enseignant dans les établissements d’instruction publique. » Et quantité d’autres obligations, indéfinies ou précises[34], dont la sanction n’est pas seulement morale, mais encore légale, toutes aliénations notables et durables de la personne, qui souffre plus ou moins profondément de les avoir consenties et dont la résignation forcée doit être entretenue par la crainte du châtiment. « On aura soin[35] d’établir partout une discipline sévère : les professeurs eux-mêmes seront soumis dans certains cas à la peine des arrêts ; ils n’en souffriront pas plus dans leur considération que les colonels contre lesquels cette peine est prononcée. » Elle est la moindre de toutes ; il y en aura d’autres, de plus en plus graves[36], « la réprimande en présence d’un conseil académique, la censure en présence du conseil de l’Université, la mutation pour un emploi inférieur, la suspension avec ou sans privation totale ou partielle du traitement, la réforme ou retraite anticipée, la radiation du tableau de l’Université » et, dans ce dernier cas, « l’incapacité d’obtenir aucun autre emploi dans aucune autre administration publique ». — « Tout membre de l’Université[37] qui manquera à la subordination établie par les statuts et règlements, et au respect dû aux supérieurs, sera réprimandé, censuré ou suspendu de ses fonctions, selon la gravité des cas. » En aucun cas, il ne peut s’en aller de lui-même, se démettre à sa volonté, rentrer incontinent dans la vie privée ; il est tenu d’obtenir au préalable la permission du Grand Maître, et si celui-ci ne l’accorde pas, de renouveler sa demande à trois reprises, de deux mois en deux mois, avec les formes, l’échelonnement et l’insistance d’une longue procédure ; faute de quoi, il est, non seulement rayé du tableau, mais encore « condamné à une détention proportionnée à la gravité des circonstances » et qui pourra atteindre un an.

Un régime qui aboutit à la prison n’est pas attrayant, et ne s’établit qu’à travers beaucoup de résistances. « Il a fallu, dit le conseil supérieur[38], prendre les instituteurs tels qu’on les a trouvés, différents à l’infini en méthodes, en principes, en sentiments, habitués à une liberté presque sans bornes, ou du moins à ne se régler que sur les caprices des parents, répugnant presque tous au régime qu’on voulait leur prescrire. » D’ailleurs, par cette intervention de l’État, « les autorités locales se voyaient arracher une de leurs belles prérogatives ». En somme, « les maîtres ont répugné aux nouveaux devoirs qu’on a voulu leur imposer ; les administrateurs et les évêques ont crié contre les nominations qui n’ont pas été faites d’après leur avis ; les pères de famille se sont plaints des nouvelles taxes qu’ils ont eu à payer. On en est venu à dire que l’Université n’est connue que par ses impôts » et par ses contraintes ; encore en 1811, la plupart de ses maîtres sont insuffisants ou indociles et d’un mauvais esprit. — Raison de plus pour resserrer le lien qui les attache au corps. « La subordination absolue de tous les individus de l’Université est son premier besoin ; point d’Université sans discipline et sans obéissance. Cette obéissance doit être prompte, et, dans les cas graves où le recours à l’autorité du gouvernement a lieu, l’obéissance doit toujours être provisoire. » — Mais, sur ce personnel incurablement, réfractaire, la compression ne suffira pas ; il est vieilli, endurci ; partant le vrai remède consiste à le remplacer par un autre plus jeune et plus maniable, plié et façonné exprès dans une école spéciale, qui sera pour l’Université ce que Fontainebleau est pour l’armée, ce que les grands séminaires sont pour le clergé, une pépinière de sujets soigneusement choisis et formés d’avance.

Tel est l’objet de l’École Normale[39] ; les jeunes gens y entrent dès dix-sept ans et s’obligent à rester dans l’Université au moins pendant dix ans. C’est un internat ; ils sont assujettis à la vie commune : « les sorties, particulières leur sont interdites » et « les sorties communes,… en uniforme,… ne se font que sous la direction et la conduite des maîtres surveillants… Ces surveillants inspectent les élèves pendant les études et les récréations, aux heures du lever, du coucher et pendant la nuit… Aucun élève ne peut passer le temps de la récréation dans sa chambre sans l’agrément du maître surveillant. Aucun élève ne peut entrer dans la salle d’une autre division sans la permission de deux maîtres surveillants… Le directeur des études fait la visite des livres des élèves aussi souvent qu’il le juge à propos, et au moins une fois par mois. » Toutes les heures de la journée ont leur emploi prescrit ; tous les exercices, y compris les pratiques religieuses, y sont imposés, chacun à sa place et à son moment, avec détail et minutie, comme de parti pris, pour fermer à l’initiative personnelle toutes les issues possibles et pour substituer partout aux diversités individuelles l’uniformité mécanique. « Les principaux devoirs des élèves sont le respect pour la religion, l’attachement au souverain et au gouvernement, une application soutenue, une régularité constante, la docilité et la soumission envers leurs supérieurs : quiconque manque à ces devoirs est puni suivant la gravité de la faute. » — En 1812[40], l’École est encore petite, à peine installée, logée dans les combles du lycée Louis-le-Grand, composée de quarante élèves et de quatre maîtres. Mais Napoléon a les yeux sur elle, et s’informe, de ce qu’on y fait : il n’aime pas qu’on y commente le Dialogue de Sylla et d’Eucrate par Montesquieu, l’Éloge de Marc-Aurèle par Thomas, les Annales de Tacite : « Que la jeunesse lise plutôt les Commentaires de César… Corneille, Bossuet, voila les maîtres qu’il lui faut ; ceux-ci entrent, à pleines voiles d’obéissance, dans l’ordre établi de leur temps ; ils le fortifient, ils le décorent », ils sont les coadjuteurs littéraires de l’autorité publique. Que l’esprit de l’École Normale se conforme à celui de ces grands hommes. Dans l’établissement universitaire, elle est l’atelier originel et central qui doit forger, limer et fournir les pièces de choix, tous les bons rouages. Aujourd’hui l’atelier est insuffisant, faiblement outillé, médiocrement dirigé, encore rudimentaire ; mais on l’agrandira, on l’achèvera, on le fera travailler davantage et mieux. Provisoirement, il ne produit que d’après les besoins constatés pour remplir les vides annuels dans les lycées et dans les collèges. Mais, dès le premier décret, on l’a « destiné à recevoir[41] jusqu’à 300 jeunes gens ». Avec ce chiffre, la production comblera tous les vides, si grands qu’ils puissent être, et les comblera par des produits de qualité supérieure et vérifiée. Ces produits humains que l’État a fabriqués chez lui, ces outils scolaires que l’État estampille à sa marque, naturellement l’État les préfère : il les impose à ses succursales, il les place, d’autorité, dans ses collèges et lycées ; à la fin il n’en accepte plus d’autres ; non seulement pour l’enseignement, mais encore pour la préparation des maîtres enseignants, il se confère le monopole. En 1813[42], une circulaire annonce que « le nombre des places qui viennent à vaquer, d’une année à l’autre, dans les divers établissements de l’Université diminue sensiblement, à mesure que l’organisation du corps enseignant s’achève et se régularise, que l’ordre et la discipline s’établissent, que l’éducation se gradue et se proportionne suivant les diverses localités. Le moment est donc venu de le déclarer : l’École Normale est désormais la seule route pour arriver à la carrière de l’instruction publique ; elle peut suffire à tous les besoins du service. »

IV

Quel est le but du service ? — Avant la Révolution, quand il était dirigé ou surveillé par l’Église, il avait pour fin suprême le maintien et l’affermissement de la foi dans les jeunes âmes. Successeur des anciens rois, le nouveau monarque inscrit en première ligne[43], parmi « les bases de l’enseignement », « les préceptes de la religion catholique », et, cette phrase, il l’écrit lui-même, avec une intention marquée ; dans la rédaction primitive, le Conseil d’État avait mis : la religion chrétienne ; c’est Napoléon qui ; dans le décret définitif et publié, remplace le mot plus large par le mot plus étroit[44]. En cela, il est politique, il fait un pas de plus dans la voie où il est entré par le Concordat, il veut se concilier Rome et le clergé français, il a l’air de mettre la religion à la plus haute place. — : Mais ce n’est qu’une place d’apparat, semblable à celle qu’il assigne aux dignitaires ecclésiastiques dans les cérémonies publiques et sur le tableau des préséances. Il ne se préoccupe pas d’aviver ou même de préserver la croyance intime : loin de là : « On doit faire en sorte, dit-il[45], que les jeunes gens ne soient ni trop bigots, ni trop incrédules : ils doivent être appropriés à l’état de la nation et de la société. » Tout ce qu’on exigera d’eux, ce sont des respects extérieurs, l’assistance physique aux offices du culte, une courte prière latine expédiée et marmottée au commencement et à la fin de chaque classe[46], bref des pratiques analogues aux coups de chapeau, aux actes publics de déférence, aux attitudes officielles que le gouvernement, auteur du Concordat, impose à son personnel militaire et civil. Eux aussi, les lycéens et collégiens, ils en seront, ils en sont déjà, et Napoléon prépare ainsi, dans son personnel enfantin, son personnel adulte.

En effet, c’est pour lui-même qu’il travaille, pour lui seul, et point du tout pour l’Église dont l’ascendant nuirait au sien ; bien mieux, en conversation intime, il déclare qu’il a voulu la supplanter : s’il a fait l’Université, c’est d’abord et surtout « pour enlever l’éducation aux prêtres[47]. Ils ne considèrent ce monde que comme une diligence pour conduire à l’autre » et Napoléon veut « qu’on remplisse la diligence de bons soldats pour ses armées », de bons fonctionnaires pour ses administrations, de bons et zélés sujets pour son service. — Et, là-dessus, dans le décret qui institue l’Université, après la phrase de parade, il écrit la phrase de vérité et de fond. « Toutes les écoles de l’Université prendront pour base de leur enseignement la fidélité à l’Empereur, à la monarchie impériale dépositaire du bonheur des peuples, à la dynastie napoléonienne conservatrice de l’unité de la France et de toutes les idées libérales proclamées par les Constitutions. » En d’autres termes, il s’agit de donner aux enfants, aux adolescents, et aux jeunes gens la foi civile, de les faire croire à la beauté, à la bonté, à l’excellence de l’ordre établi, de prédisposer leur cœur et leur esprit en faveur du système, de les adapter à ce système[48], à la concentration de l’autorité et à la centralisation des services, à l’uniformité et à l’encadrement, à l’égalité dans l’obéissance, au concours, à l’entraînement, bref à l’esprit du règne, aux combinaisons de la pensée compréhensive et calculatrice qui, revendiquant pour soi et s’adjugeant en propre tout le champ de l’action humaine, y plante partout ses poteaux, ses barrières, ses compartiments rectilignes, dresse et dispose des lices, convoque et introduit les coureurs, les pousse en avant, les stimule à chaque stade, réduit leur âme à la volonté fixe d’avancer vite et loin, et ne laisse à l’individu de motif pour vivre que l’envie de figurer aux premiers rangs dans la carrière où, tantôt par choix, tantôt par force, il se trouve inclus et lancé.

À cet effet, deux sentiments sont requis chez les adultes et partant chez les enfants : le premier est l’acceptation passive d’une règle imposée, et nulle part autant que sous le régime universitaire la règle, appliquée d’en haut, n’enserre et ne dirige la vie totale par des injonctions si précises et si multipliées. Cette vie scolaire est circonscrite et définie d’après un plan rigide, unique, le même pour tous les collèges et lycées de l’Empire, d’après un plan impératif et circonstancié qui prévoit et prescrit tout jusque dans le dernier détail, travail et repos de l’esprit et du corps, matières et méthodes de l’enseignement, livres de classe, morceaux à traduire ou à réciter, liste de 1500 volumes pour chaque bibliothèque, avec défense d’en introduire un de plus sans une permission du Grand Maître, heures, durée, emploi, tenue des classes, des études, des récréations, des promenades, c’est-à-dire, chez les maîtres et encore plus chez les élèves, l’étranglement prémédité de la curiosité native, de la recherche spontanée, de l’originalité inventive et personnelle[49], tellement qu’un jour, sous le second Empire, un ministre, tirant sa montre, pourra dire avec satisfaction : « À cette heure, dans telle classe, tous les écoliers de l’empire expliquent telle page de Virgile ». — À l’aspect de ce mécanisme qui remplace partout les initiatives d’en bas par la compression et l’impulsion d’en haut, des étrangers instruits, judicieux, impartiaux et même bienveillants sont frappés de surprise. « La loi veut que la jeunesse ne reste jamais pendant un seul instant abandonnée à elle-même ; les enfants sont sous les yeux des maîtres toute la journée[50] » et toute la nuit ; hors du règlement, tout pas est un faux pas, toujours réprimé par l’autorité toujours présente. Et, en cas d’infraction, les châtiments sont sévères : « Selon la gravité des cas[51], les élèves seront punis d’une détention de trois jours à trois mois dans l’intérieur du lycée ou du collège, dans un local destiné à cet effet ; si les père, mère ou tuteur s’opposaient à ces mesures, l’élève leur sera remis, et ne pourra plus être reçu dans aucun autre lycée ou collège de l’Université » : ce qui, par l’effet du monopole universitaire, le prive désormais de tout enseignement, à moins que ses parents, assez riches, ne puissent lui donner un précepteur à domicile. « Tout ce que peut opérer une forte discipline, celle-ci l’obtient[52], et peut-être mieux en France que dans aucun autre pays » : car, si les jeunes gens qui sortent du lycée ont perdu l’usage de leur volonté propre, ils ont acquis « le goût de l’ordre, des habitudes de subordination et de ponctualité » qui manquent ailleurs.

Cependant, dans cette voie droite et tout entière tracée, tandis que la règle les maintient, l’émulation les pousse. En ceci, le nouveau corps universitaire qui, selon Napoléon lui-même, doit être une compagnie de « jésuites laïques », reprend à son compte le double procédé que ses devanciers, les anciens jésuites, avaient si bien employé dans l’éducation : d’une part, la direction continue et la surveillance incessante d’autre part, l’appel aux amours-propres et les surexcitations de la parade en public. Si l’élève travaille, ce n’est point pour apprendre et savoir, mais pour être le premier de sa classe ; on ne développe pas en lui le besoin de la vérité et l’amour de la science, mais la mémoire, le goût, le talent littéraire, tout au plus la faculté logique d’ordonner et de déduire, mais surtout le désir de devancer ses rivaux, de se distinguer, de briller, d’abord dans le petit public de ses camarades, ensuite, au bout de l’année, devant le grand public des hommes faits. De là les compositions de chaque semaine, l’échelle des rangs et des noms, toutes les places numérotées et proclamées ; de là ces distributions de prix annuelles et solennelles dans chaque lycée, et au grand concours des lycées, avec pompe, musique, décor, discours, assistance des hauts personnages. L’observateur allemand constate le puissant effet d’une pareille cérémonie[53] : « On se serait cru au spectacle, tant la chose était théâtrale », et il note le ton oratoire des orateurs, « le feu de leur déclamation », leur émotion communicative, les applaudissements du public, les acclamations prolongées, la physionomie, ardente des élèves couronnés, leurs yeux étincelants, leur rougeur, la joie et les larmes des parents. Sans doute le système a ses inconvénients : très peu d’élèves peuvent espérer la première place ; les autres manquent d’aiguillon, et d’ailleurs ils sont négligés par le maître. Mais l’élite fait des efforts extraordinaires, et avec elle on obtient des réussites. « Pendant les temps de la guerre, dit encore notre Allemand, j’ai hébergé nombre d’officiers français qui savaient par cœur la moitié de Virgile et d’Horace ». Pareillement, en mathématiques, des jeunes gens de dix-huit ans, élèves de l’École Polytechnique, entendent très bien le calcul différentiel et intégral, et, au témoignage d’un Anglais[54], « ils le possèdent mieux que beaucoup de professeurs de la Grande-Bretagne ».

V

Cette préparation générale, Napoléon la précise et la dirige dans le sens de sa politique, et, comme il a surtout besoin de soldats, l’école, sous sa main, devient le vestibule de la caserne. Dès l’origine, l’institution a reçu le tour et l’esprit militaires, et cette forme, qui lui est essentielle, devient de plus en plus étroite. En 1805[55], pendant quatre mois, Fourcroy, sur l’ordre de l’empereur, visite les nouveaux lycées « avec un inspecteur aux revues et un capitaine ou un adjudant-major, qui partout donnent des instructions pour l’exercice et la discipline ». La jeunesse s’y est déjà pliée ; « presque partout, dit-il à son retour, j’ai vu les jeunes gens obéir sans murmure et sans réflexions à des caporaux et à des sergents plus jeunes et plus faibles qu’eux, élevés à un grade mérité par leur sagesse et leur progrès ». Lui-même, quoique libéral, il trouve des raisons pour justifier devant le Corps législatif[56] cette pratique impopulaire : aux objections et aux alarmes des parents, il répond qu’« elle est favorable à l’ordre, sans lequel il n’y a pas de bonnes études », et que d’ailleurs « elle accoutume les élèves au port et au maniement des armes, ce qui abrège leur travail et accélère leur avancement, lorsque la loi de la conscription les appelle au service de l’État ». Roulements du tambour, attitudes au port d’armes, défilés au commandement, uniforme, galons, tout cela, en 1811, devient obligatoire, non seulement pour les lycées et collèges, mais encore, et sous peine de clôture, pour les institutions particulières[57]. Rien que dans les départements qui composaient l’ancienne France, on compte, à la fin de l’Empire, 76000 écoliers qui étudient sous ce régime d’excitation et de contrainte. « Nos maîtres, dira plus tard un ancien élève, ressemblaient à des capitaines instructeurs, nos récréations à des manœuvres, et nos examens à des revues[58]. » Par toute sa pente, l’École incline vers l’armée et y débouche au terme des études ; quelquefois même elle s’y déverse avant ce terme. À partir de 1806[59], les conscriptions anticipées prennent les jeunes gens sur les bancs de la philosophie et même de la rhétorique. À partir de 1808, des circulaires ministérielles[60] demandent aux lycées « des enfants de bonne volonté », écoliers de dix-neuf et dix-huit ans, « sachant la manœuvre », pour être tout de suite sous-officiers, sous-lieutenants, et, sans difficulté, les lycées en fournissent par centaines : de cette façon, le volontaire imberbe entre dans la carrière un ou deux ans plus tôt, mais il gagne à cela un ou deux grades. — Aussi bien[61], dit un principal de collège, « la jeunesse française tout entière n’a en tête que le militaire ; du côté de la science, il n’y a pas grand’chose à espérer d’elle, du moins dans les circonstances présentes ». Dans les écoles, dit un autre témoin du règne[62], « les jeunes gens refusent d’apprendre autre chose que les mathématiques et la science des armes ; je me rappelle beaucoup d’exemples de jeunes garçons de dix ou douze ans qui suppliaient journellement leur père et leur mère de leur permettre de rejoindre Napoléon ». — En ce temps-là, la profession militaire est trop visiblement la première de toutes, presque l’unique. Tout civil est un pékin, c’est-à-dire un inférieur, et traité comme tel[63]. Au théâtre, l’officier coupe la queue, et, d’autorité, prend son billet à la barbe des gens arrivés avant lui ; ils le laissent passer, entrer, et attendent ; au café, quand les journaux sont en lecture, il met la main dessus, comme par droit de réquisition, et en use à sa discrétion, au nez du bourgeois qui patiente.

Bien entendu, cette glorification de l’armée a pour centre le culte de Napoléon, souverain suprême, unique, absolu de l’armée et du reste, et le prestige de ce nom est aussi grand, aussi soigneusement entretenu dans l’école que dans l’armée. Dès le commencement, il a mis dans les collèges et les lycées ses boursiers, environ 3000 enfants[64], qu’il élève et nourrit à ses frais, pour son profit, qui sont destinés à devenir ses créatures, et forment la première couche de la population scolaire, environ 150 boursiers et demi-boursiers par lycée, premiers occupants du lycée, et pendant longtemps encore, plus nombreux que leurs camarades payants, tous d’une famille plus ou moins besogneuse, fils de militaires et de fonctionnaires qui vivent de l’empereur et n’espèrent qu’en lui, tous accoutumés, dès leur première enfance, à voir dans l’empereur l’arbitre futur de leur destinée, le patron spécial, bienfaisant et tout-puissant qui, s’étant chargé d’eux dans le présent, se chargera d’eux aussi dans l’avenir. Une telle figure occupe et remplit tout le champ de leurs imaginations : si grandiose déjà par elle-même, elle y devient plus grandiose encore, colossale, surhumaine. À l’origine, et parmi leurs condisciples, leur enthousiasme a donné le ton[65] ; l’institution, par son mécanisme, travaille à le maintenir ; et les administrateurs ou professeurs, par ordre ou par zèle, s’appliquent à faire vibrer toujours plus fort la corde sonore et sonnante. À partir de 1811, même dans une institution privée[66], « les victoires de l’empereur sont presque l’unique sujet sur lequel il soit permis d’exercer l’imagination des élèves ». Dès 1807[67], à Louis-le-Grand, les compositions couronnées sont des pièces sur la récente victoire d’Iéna. « Nos maîtres eux-mêmes, dit Alfred de Vigny, ne cessaient de nous lire des bulletins de la Grande Armée, et les cris de vive l’Empereur interrompaient Virgile et Platon. » — En somme, écrivent des témoins[68], Bonaparte voulait donner à la jeunesse française l’organisation des mameluks », et il y a presque réussi. Plus exactement, et pour employer ses propres paroles, « Sa Majesté[69] a voulu réaliser dans un État de quarante millions d’individus ce qu’avaient fait Sparte et Athènes ». — Mais, dira-t-il plus tard, il n’y a réussi qu’à demi. C’était là « une de ses plus belles conceptions[70] » ; M. de Fontanes et les autres universitaires l’ont mal comprise, ou n’ont pas voulu la comprendre. Lui-même, Napoléon, n’a pu donner à son œuvre scolaire que des bribes de son attention, ses haltes entre deux campagnes[71] ; en son absence, « on lui gâtait ses plus belles idées » ; ses exécutants « n’exécutaient jamais bien ses intentions ». Il grondait, et ils « se courbaient sous l’orage, mais ils n’en continuaient pas moins leur train accoutumé ». Fourcroy se souvenait trop de la Révolution, et Fontanes de l’ancien régime ; le premier était trop homme de science, et le second trop homme de lettres ; en cette qualité, ils tenaient trop à la culture de l’esprit, et trop peu à la discipline du cœur. Dans l’éducation, la littérature et la science sont choses « secondaires » ; l’essentiel est le dressage, un dressage précoce, méthodique, prolongé, irrésistible, qui, par la convergence de tous les moyens, leçons, exemples et pratiques, inculque « les principes » et imprime à demeure dans les jeunes âmes « la doctrine nationale », sorte de catéchisme social et politique, dont le premier article commande la docilité fanatique, le dévouement passionné, et la totale donation de soi-même à l’empereur[72].

  1. Pelet de la Lozère, 161 (Paroles de Napoléon au Conseil d’État, 11 mars 1806).
  2. A. de Beauchamp, Recueil des lois et règlements sur l’enseignement supérieur, 4 vol. (Rapport de Fourcroy au Corps législatif, 6 mai 1806.) « De quelle importance n’est-il pas… que le mode d’éducation reconnu comme le meilleur joigne à cet avantage celui d’être uniforme pour tout l’Empire, de donner les mêmes connaissances, d’inculquer les mêmes principes à des individus qui doivent vivre dans la même société, ne faire en quelque sorte qu’un seul corps, n’avoir qu’un même esprit et concourir au bien public par l’unanimité des sentiments et des efforts ? »
  3. Pelet de la Lozère, 154.
  4. A. de Beauchamp, Recueil, etc. (Décret du 7 mars 1808). — Sont soumises à l’autorisation préalable et à la rétribution universitaire les écoles spéciales et collatérales qui enseignent des matières non enseignées dans les lycées, par exemple les langues vivantes, qui se bornent à combler une lacune, et qui ne font point concurrence aux lycées. (Arrêts de la cour de Lyon, 14 février 1832.)
  5. Pelet de la Lozère, 170 (Séance du Conseil d’État, 20 mars 1806).
  6. Quicherat, Histoire de Sainte-Barbe, III, 125.
  7. A. de Beauchamp, Recueil, etc. (Décrets du 17 mars 1808 article 103 et 105, du 17 septembre 1808, articles 2 et 3, du 15 novembre 1801, articles 54, 55 et 56). « Si quelqu’un enseigne publiquement et tient école sans l’autorisation du Grand Maître, il sera poursuivi d’office par nos procureurs impériaux qui feront fermer l’école… Il sera traduit en police correctionnelle et condamné à une amende de 100 à 3000 francs, sans préjudice de plus grandes peines, s’il était trouvé coupable d’avoir dirigé l’enseignement d’une manière contraire à l’ordre et à l’intérêt public, » — Ib., article 57 (Sur la fermeture des écoles pourvues de l’autorisation prescrite).
  8. A. de Beauchamp, Recueil, etc. (Décrets du 17 septembre 1808, articles 27, 28, 29, 30, et arrêté du 7 avril 1809).
  9. A. de Beauchamp, Recueil, etc. (Décrets du 17 mars 1808, article 134, du 17 septembre 1808, articles 25 et 26, du 15 novembre 1811, article 63).
  10. Ambroise Rendu, Essai sur l’instruction publique, 4 volumes, 1819, I, 221 (Note de Napoléon à M. de Fontanes, 24 mars 1808). « l’Université a l’entreprise de toutes les institutions publiques, et doit tendre à ce qu’il y ait le moins possible d’institutions particulières. »
  11. Eugène Rendu, Ambroise Rendu et l’Université de France (1861), 25-26 (Lettre de l’Empereur à Fourcroy, 3 floréal an XIII pour lui faire inspecter les lycées, et rapport de Fourcroy après quatre mois d’inspection). « En général, le tambour, l’exercice et la discipline militaire empêchent les parents, dans le plus grand nombre des villes, de mettre leurs enfants au lycée… On profite de cette mesure pour persuader aux parents que l’Empereur ne veut faire que des soldats. » — Ib. (Note de M. de Champagny, ministre de l’intérieur, écrite quelques mois plus tard), « Une forte moitié des chefs (de lycée) ou professeurs est, au point de vue moral, dans la plus complète indifférence. Un quart, par leurs discours, leur conduite, leur réputation, déploie le caractère le plus dangereux aux yeux de la jeunesse… Ce qui manque le plus aux chefs, c’est l’esprit religieux, le zèle religieux… Deux ou trois lycées à peine offrent ce spectacle. De là cet éloignement des parents, qu’on attribue à des préjugés politiques ; de là la rareté des élèves payants ; de là le discrédit des lycées. L’opinion est unanime à cet égard. »
  12. Histoire du collège Louis-le-Grand, par Esmond, censeur émérite, 1845, I, 267 : « Qu’étaient les maîtres d’étude ? Des officiers subalternes en retraite, qui conservaient la rudesse des camps et ne connaissaient de vertu que l’obéissance passive… L’âge pour la nomination aux bourses n’étant pas déterminé, le choix de l’Empereur tombait souvent sur des sujets de quinze à seize ans, qui se présentaient avec les habitudes toutes faites d’une mauvaise éducation et une si grande ignorance, qu’on était obligé de les envoyer dans les basses classes avec les enfants. » — Fabry, Mémoires pour servir à l’histoire de l’instruction publique depuis 1789, I, 391 : « Le premier noyau des pensionnaires (boursiers) fut fourni par le Prytanée. Une corruption profonde à laquelle le régime militaire donne une apparence de régularité, une impiété froide qui se soumet aux pratiques extérieures de la religion comme à des mouvements d’exercice…, la tradition constante a transmis cet esprit à tous les élèves qui se sont succédé depuis douze ans. »
  13. Fabry, ib., II, 12, et III, 399.
  14. Décret du 15 novembre 1811, articles 15, 16, 22.
  15. Quicherat, Histoire de Sainte-Barbe, III, 93 à 105. — Jusqu’en 1809, grâce à la tolérance de M. de Fontanes, M. de Lanneau avait pu garder chez lui la moitié de ses élèves, sous le nom d’élèves des classes préparatoires, ou pour les cours de français et de commerce ; néanmoins il avait dû renoncer à l’enseignement de la philosophie. En 1810, il reçoit l’ordre d’envoyer au lycée, dans le délai d’un mois, tous ses élèves. À cette date, il y avait 400 pensionnaires à Sainte-Barbe.
  16. Décret du 15 novembre 1811, articles 1, 4, 5, 9, 17 à 19, 24 à 32. — Procès-verbaux des séances du conseil de l’Université impériale (Manuscrits aux Archives du ministère de l’instruction publique, communiqués par M. A. de Beauchamp), séance du 12 mars 1811, note de l’Empereur communiquée par le Grand Maître. « Sa Majesté demande qu’on ajoute les dispositions suivantes aux projets de décret qui lui ont été présentés : Partout où il y aura un lycée, le Grand Maître fera fermer les institutions particulières jusqu’à ce que le lycée ait le nombre de pensionnaires qu’il peut recevoir. » — On voit ici l’intervention personnelle de Napoléon ; l’initiative du décret lui appartient ; il le voulait d’abord plus rigoureux, plus brusquement autoritaire et prohibitif.
  17. Quicherat, Histoire de Sainte-Barbe, III, 95 à 105. — Ib., 126. Après le décret du 15 novembre 1811, les circulaires menaçantes se succèdent pendant quinze mois, et toujours pour enchaîner ou vexer les chefs d’institution ou de pension. Jusque dans les plus petits pensionnats, les exercices scolaires doivent être annoncés au son du tambour, et l’uniforme y est prescrit, à peine de clôture.
  18. Ib., III, 42. À Sainte-Barbe ; avant 1808, il y avait divers jeux d’agilité et de souplesse, les élèves s’exerçaient à la course, etc. Tout cela est supprimé par l’Université impériale ; elle n’admet pas qu’on fasse mieux ni autrement qu’elle.
  19. Décret du 17 mars 1808, article 38. Parmi les « bases de l’enseignement », le législateur pose « l’obéissance aux statuts qui ont pour objet l’uniformité de l’instruction ».
  20. Quicherat, III, 128.
  21. Le Régime moderne, tome X, 23, 24.
  22. Pour comprendre tout l’effet de cette éducation forcée, voir, dans les Mécontents de Mérimée, le rôle du lieutenant marquis Édouard de Nangis.
  23. A. de Beauchamp, Recueil, etc. (Rapport de Fourcroy, 20 avril 1802) : « Les peuples réunis à la France, qui, parlant un langage différent et accoutumés à des institutions étrangères, ont besoin de renoncer à d’anciennes habitudes et de se former sur celles de leur nouvelle patrie, ne peuvent trouver chez eux les moyens nécessaires pour donner à leurs fils l’instruction, les mœurs, le caractère qui doivent les confondre avec les Français. Quelle destinée plus avantageuse pour eux, et, en même temps, quelle ressource pour le gouvernement, qui ne désire rien tant que d’attacher ces nouveaux citoyens à la France ! »
  24. Journal d’un détenu de 1807 à 1814 (1 vol., 1828, en anglais), 167. (Récit de Charles Choderlos de Laclos, qui était alors à la Flèche.)
  25. Pelet de la Lozère, 162, 163, 167 (Paroles de Napoléon au Conseil d’État, séances des 10 février, 1er, 11 et 20 mars, 7 avril 21 et 29 mai 1806).
  26. Le mot a été prononcé par Napoléon : « Je veux une corporation, non de jésuites qui aient leur souverain à Rome, mais de jésuites qui n’aient d’autre ambition que celle d’être utiles et d’autre intérêt que l’intérêt public. »
  27. Cette intention est formellement exprimée dans la loi. (Décret du 17 mars 1808, article 30.) « Aussitôt après la formation de l’Université impériale, l’ordre des rangs sera suivi dans la nomination des fonctionnaires, et nul ne pourra être appelé à une place sans avoir passé par les plus inférieures. Les emplois feront ainsi une carrière qui présentera au savoir et à la bonne conduite l’espérance d’arriver aux premiers rangs de l’Université impériale. »
  28. Pelet de la Lozère.
  29. Procès-verbaux des séances du conseil de l’Université (manuscrits). Mémoire du 1er février 1811 sur les moyens de développer dans l’Université l’esprit de corps. Dans ce mémoire, communiqué à l’empereur, le motif ci-dessus est allégué.
  30. Pelet de la Lozère.
  31. Décret du 17 mars 1808, articles 101, 102.
  32. Pelet de la Lozère,
  33. Décret du 20 mars 1808, articles 40 à 46.
  34. Par exemple, arrêté du 31 mars 1812 sur les congés. — Cf, le règlement du 8 avril 1810, pour l’École de la Maternité, titres IX, X et XI.) Dans ce cas restreint et spécial, on voit très bien ce que Napoléon entendait par « la police » d’une École.
  35. Pelet de la Lozère.
  36. Décret du 17 mars 1808, articles 47 et 48.
  37. Décret du 15 novembre 1811, articles 66 et 69.
  38. Procès-verbaux et papiers du conseil supérieur de l’Université (manuscrits). — (Deux mémoires soumis à l’Empereur, 1er février 1811, sur les moyens de fortifier la discipline et l’esprit de corps dans l’Université). Le mémoire demande que les décisions de l’autorité universitaire soient exécutoires sur le simple exequatur des tribunaux ; il importe d’amoindrir l’intervention des tribunaux et des préfets, de couper court aux appels et aux plaidoiries ; l’Université doit avoir pleins pouvoirs et juridiction complète dans son domaine, percevoir les taxes de ses contribuables, réprimer les contraventions de ses justiciables.
  39. Statuts sur l’administration, l’enseignement et la police de l’École Normale, 30 mars 1810, titre II, articles 20 à 93.
  40. Villemain, Souvenirs contemporains, I, 137 à 156 (Une visite à l’École Normale en 1812, paroles de Napoléon à M. de Narbonne). « Tacite est un sénateur mécontent, un boudeur d’Auteuil, qui se venge, la plume à la main, dans son cabinet : il a des rancunes d’aristocrate et de philosophe tout à la fois… Marc-Aurèle, c’est une sorte de Joseph II, et, dans de plus grandes proportions, philanthrope et sectaire, en commerce avec les sophistes, les idéologues du temps, les flattant, les imitant… J’aime mieux Dioclétien. » — « … L’éducation publique, c’est l’avenir et la durée de mon œuvre, après moi. »
  41. Décret du 17 mars 1808, articles 110 et suivants.
  42. Circulaire du 13 novembre 1813.
  43. Décret du 17 mars 1808, article 38.
  44. Pelet de la Lozère, 158.
  45. Pelet de la Lozère, 168 (séance du 20 mars 1806).
  46. Hermann Niemeyer, Beobachtungen auf einer Deportations-Reise nach Frankreich im Jahr 1807 (Halle, 1824), II, 353. — Fabry, Mémoires pour servir à l’histoire de l’instruction publique, III, 120 (Documents et témoignages d’élèves montrant que la religion n’est pratiquée dans les lycées que comme un cérémonial). — Riancey, Histoire de l’instruction publique, II, 378 (Rapports de neufs aumôniers des collèges royaux en 1830 prouvant que ce même esprit a subsisté pendant toute la Restauration). « Un enfant, envoyé dans une de ces maisons composée de 400 élèves pour y passer les huit années scolaires, n’a que huit ou dix chances favorables à la conservation de sa foi ; tout le reste est contre lui, c’est-à-dire que, sur quatre cents chances, il y en a trois cent quatre-vingt-dix qui le menacent d’être un homme sans religion. »
  47. Fabry, ib., III, 175 (Paroles de Napoléon à un membre de son conseil). — Pelet de la Lozère, 161 : « Je ne veux pas que les prêtres se mêlent de l’éducation publique. » — 167 : « L’établissement d’un corps enseignant sera une garantie contre le rétablissement des moines ; ils seraient, sans cela, rétablis d’un jour à l’autre. »
  48. Fabry, Mémoires, etc., III, 120 (Tableau du régime des lycées par un élève qui a passé plusieurs années dans deux lycées). Prix de la pension : 900 francs, insuffisance de la nourriture et de l’habillement, cours et dortoirs encombrés, trop d’élèves dans chaque classe, profits du proviseur qui mange très bien, donne chaque semaine un dîner brillant à trente personnes, prélève sur le dortoir, déjà trop étroit, une salle de billard, s’approprie une terrasse plantée de beaux arbres. Le censeur, l’économe, l’aumônier, le sous-directeur font de même, quoique un peu moins. Les maîtres d’étude sont aussi mal nourris que les élèves. Punitions dures, nulle remontrance ou direction paternelle, maîtres d’étude rossés quand ils veulent appliquer la règle, méprisés des supérieurs et sans influence sur les élèves. « Le libertinage, la paresse, l’intérêt animaient tous les cœurs ; aucun lien d’amitié n’unissait les maîtres aux élèves, ni les élèves entre eux. »
  49. Hermann Niemeyer, Beobachtungen, etc., II, 350. « Un très digne homme, professeur dans un des collèges royaux, me disait : — « Quels pas en arrière avons-nous dû faire ! Comme cette contrainte nous a ôté tout le plaisir d’enseigner, tout amour de notre art ! »
  50. Hermann Niemeyer, Beobachtungen, etc., II, 339.
  51. Décret du 15 novembre 1811, article 77.
  52. Hermann Niemeyer, ib., II, 353.
  53. Hermann Niemeyer, Beobachtungen, etc., 366 et suivantes. Sur le caractère, les avantages et les défauts du système, ce témoignage d’un témoin oculaire est très instructif et forme un tableau presque complet. Les matières enseignées se réduisent au latin et aux mathématiques ; presque point de grec, et point de langues modernes, à peine une très légère teinture d’histoire et des sciences naturelles, la philologie est nulle ; ce qu’un élève doit connaître dans les classiques, c’est « leur esprit et leur contenu » (Geist und Inhalt). — Cf. Guizot, Essai sur l’histoire et l’état actuel de l’instruction publique (1816), 103.
  54. Travels in France during the years 1814, 1815 Édimbourg, 1816), I, 152.
  55. Ambroise Rendu et l’Université de France, par E. Rendu (1861), 25 et 26 (Lettre de l’Empereur, 3 floréal an XIII, et rapport de Fourcroy).
  56. Recueil, etc., par A. de Beauchamp, I, 151 (Rapport au Corps législatif par Fourcroy, 6 mai 1806).
  57. Procès-verbaux et papiers (manuscrits) du conseil supérieur de l’Université, séance du 12 mars 1811, note de l’Empereur communiquée par le Grand Maître. « Le Grand Maître ordonnera que, dans les pensions et institutions qui existeront, les élèves portent l’uniforme, et que tout se passe comme dans les lycées, suivant la discipline militaire. » Dans le décret conforme du 15 novembre 1811, le mot militaire a été omis ; probablement il a semblé trop cru ; mais il montre la pensée de derrière, la vraie volonté de Napoléon. — Quicherat, Histoire de Sainte-Barbe, III, 126. Le décret fut appliqué « jusque dans les plus petits pensionnats ».
  58. Témoignage d’Alfred de Vigny dans Grandeur et servitude militaires. Même impression d’Alfred de Musset, dans sa Confession d’un enfant du siècle.
  59. Quicherat, ib., 126.
  60. Le Régime moderne, X, 176.
  61. Hermann Niemeyer, Beobachtungen, etc., I, 153.
  62. Travels in France, etc., II, 123 (Témoignage d’un gentilhomme français). « La rapide destruction de la population en France occasionnait des promotions continuelles, et l’armée devint la carrière qui promettait le plus. C’était une profession pour laquelle on n’avait pas besoin d’éducation, et où tous avaient accès ; là, Bonaparte ne permettait jamais que le mérite restât sans récompense. »
  63. Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, I, 127 (Année 1806).
  64. Guizot, Essai, 59 et 61. — Fabry, Mémoires pour servir à l’histoire de l’instruction publique, III, 102 (Sur les familles des boursiers et sur les moyens employés pour obtenir les bourses). — Jourdain, le Budget de l’instruction publique (1857), 144. — En 1809, dans les 36 lycées, 9068 élèves, externes ou internes, dont 4199 boursiers ; en 1811, 10926 élèves, dont 4008 boursiers ; en 1813, 14992 élèves, dont 3500 boursiers. À la même époque, dans les établissements privés, 30000 élèves.
  65. Fabry, Mémoires, etc., II, 391 (1819) (Sur le peuplement des lycées et collèges). » Le premier noyau des pensionnaires fut fourni par le Prytanée… Une tradition constante a transmis cet esprit à tous les élèves qui se sont succédé depuis douze ans. » — Ib., III, 112. « L’institution des lycées tend à créer une race ennemie du repos, avide et ambitieuse, étrangère aux affections domestiques, d’un esprit militaire et aventurier. »
  66. Quicherat, Sainte-Barbe, III, 126.
  67. Hermann Niemeyer, Beobachtungen, etc., II, 350.
  68. Fabry, Mémoires, etc., III, 109-112.
  69. Ambroise Rendu, Essai sur l’instruction publique (1819), I, 221 (Lettre de Napoléon à M. de Fontanes, 24 mars 1808).
  70. Mémorial, 17 juin 1816.
  71. Pelet de la Lozère, 154, 157, 159.
  72. Mémorial, 17 juin 1816. Cette conception de l’Université par Napoléon fait corps avec une autre, plus vaste, qu’il expose dans le même entretien et qui montre nettement son plan d’ensemble. Il voulait « le classement, militaire de la nation », c’est-à-dire cinq conscriptions successives et superposées : la première, celle des enfants et adolescents au moyen de l’Université ; la seconde, celle des conscrits ordinaires, annuelle et opérée par le tirage au sort ; la troisième, la quatrième et la cinquième fournies par les trois bans de la garde nationale, le premier ban comprenant les jeunes gens célibataires et tenus d’aller jusqu’à la frontière, le deuxième ban comprenant les hommes d’âge mitoyen, mariés et ne devant servir que dans le département, le dernier ban comprenant les hommes âgés et ne devant être employés qu’à la défense des villes : en tout, par ces trois bans, deux millions d’hommes classés, encadrés, armés, chacun d’eux ayant son poste assigné en cas d’invasion. « En 1810 ou 1811, il fut lu au Conseil d’État, jusqu’à quinze ou vingt rédactions » de ce projet ; « l’Empereur, qui y tenait beaucoup, y revient souvent. » — On voit la place de l’Université dans son édifice : de dix à soixante ans, sa conscription universelle devait saisir d’abord les enfants ; puis les adultes, et, avec les gens valides, les demi-invalides, par exemple Cambacérès, l’archichancelier, gros, impotent et, de tous les hommes, le moins militaire. « Il faut, dit Napoléon, que M. Cambacérès, que voilà, soit dans le cas de prendre son fusil, si le danger le requiert… Alors vous aurez une nation maçonnée à chaux et à sable, capable de défier les siècles et les hommes. » — Répugnance constante de tout le Conseil d’État, « défaveur marquée, opposition sourde et inerte… Chacun frémissait de se voir classé, transporté au dehors » et, sous prétexte de défense intérieure, appliqué aux guerres extérieures. « L’Empereur, attiré par d’autres objets, vit s’échapper ce plan. »