Les Origines de la France contemporaine/Tome 11/Livre 6/Chapitre 2

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 11. Le régime moderne, tome 3e.p. 237-290).

CHAPITRE II

I. L’instruction primaire. — Sujétions supplémentaires et spéciales de l’instituteur. — La surveillance ecclésiastique. — Motifs de Napoléon. — Limitation de l’enseignement primaire. — Préférence pour les Frères ignorantins. — Le catéchisme impérial. — II. L’instruction supérieure. — Caractères et conditions des Universités scientifiques. — Motifs contre elles. — En quoi elles répugnent au système français. — Comment il les remplace. — Étendue de l’enseignement secondaire. — Dans le nouvel ordre social, il suffit aux besoins. — Carrières auxquelles il conduit. — Les Écoles spéciales. — Napoléon les veut professionnelles et pratiques. — L’École de Droit. — III. Couronnement de l’édifice universitaire. — La croyance fondée sur le procédé probant. — Comment elle associe les hommes et fait une Église laïque. — Puissance sociale de cette Église. — Les autorités scientifiques et littéraires. — Comment Napoléon les enrôle dans ses cadres. — L’Institut, appendice de l’État. — IV. Prises du gouvernement sur les membres de l’Institut. — Comment il les réprime et les contient. — Cercle dans lequel la pensée laïque peut se mouvoir. — Faveur et liberté des sciences mathématiques, physiques et naturelles. — Défaveur, et resserrement des sciences morales. — Suppression de la classe des sciences morales et politiques. — Elles sont choses d’État, incluses dans le domaine propre de l’Empereur. — Mesures contre l’idéologie, contre l’étude philosophique ou historique des lois, contre l’économie politique et la statistique. — Accaparement de l’histoire. — V. Mesures contre les écrivains proprement dits et les vulgarisateurs. — La censure, la direction des théâtres, de la librairie et de l’imprimerie. — Étendue et minutie de la répression. — Insistance de la direction et de l’impulsion. — Objet final, ensemble et beauté logique du système total. — Comment il se détruit lui-même.

I

Ceci est l’instruction secondaire, son œuvre la plus personnelle, la plus achevée, la plus complète ; au-dessous et au-dessus, les deux autres étages de l’éducation, construits d’une façon plus sommaire, s’ajustent à l’étage moyen, et les trois ensemble font un monument régulier, dont l’architecte a savamment équilibré les proportions, combiné l’aménagement, calculé le service, dessiné la façade et le décor.

« Napoléon, dit un adversaire contemporain[1], ne connaissant le pouvoir que sous la forme du pouvoir le plus absolu, le despotisme militaire, essaya de partager la France en deux catégories, l’une, composée de la masse du peuple, destinée à remplir les vastes cadres de son armée et disposée, par l’abrutissement où il voulait la maintenir, à une obéissance passive, à un fanatique dévouement ; l’autre, plus élevée en raison de sa richesse, devait conduire la première selon les vues du chef qui les dominait également, et, pour cela, être formée elle-même dans des écoles où, en même temps qu’on la dressait à une soumission servile et, pour ainsi dire, mécanique, elle acquérait les connaissances relatives surtout à l’art de la guerre et à une administration toute matérielle ; les liens de la vanité et de l’intérêt devaient ensuite l’attacher à sa personne et l’identifier, en quelque sorte, à son système de gouvernement. » — Atténuez d’un degré cette peinture trop sombre, et elle est vraie. Pour l’instruction primaire, aucune subvention de l’État, nul crédit inscrit au budget, aucune aide en argent, sauf 25000 francs alloués en 1812 aux novices des Frères ignorantins, et dont ils ne touchent que 4500[2] : la seule marque de faveur accordée aux petites écoles est l’exemption de la redevance universitaire[3]. Avec leurs habitudes de logique fiscale, ses conseillers proposaient de l’exiger ici comme partout ailleurs : en politique avisé, il juge que la perception en serait odieuse, il tient à ne rien perdre de sa popularité parmi les villageois et les petites gens ; c’est 200000 francs par an qu’il s’abstient de leur prendre ; mais, à l’endroit de l’instruction primaire, ses libéralités s’arrêtent là. Que les parents et les communes s’en chargent, en fassent les frais, cherchent et engagent l’instituteur, pourvoient eux-mêmes à un besoin qui est local, presque domestique : le gouvernement, qui les convie à cette œuvre, ne leur en fournit que le cadre, c’est-à-dire un règlement, des prescriptions et des restrictions.

D’abord, autorisation du préfet, tuteur de la commune, qui, ayant invité la commune à fonder une école, lui a, par une circulaire, expédié toutes les instructions à cet effet, et qui maintenant intervient dans le contrat passé entre le conseil municipal et l’instituteur, pour en approuver ou en rectifier les clauses, nom du titulaire, durée de son engagement, heures et saisons de ses classes, matières de son enseignement, total et articles de son salaire en nature, subvention scolaire payée par la commune, rétribution scolaire payée par les élèves, petits suppléments qui aident l’instituteur à vivre et qu’il touche pour remplir des offices accessoires, en qualité de greffier de la mairie, de préposé à l’horloge, de sacristain, sonneur des cloches et chantre à l’église[4]. — En même temps et par surcroît, autorisation du recteur, car la petite école, aussi bien que les moyennes ou les grandes, est incluse dans l’Université[5] ; le nouveau maître devient membre du corps enseignant, il s’y lie et attache par serment, il en contracte des obligations et sujétions, il tombe sous la juridiction spéciale des autorités universitaires, il est inspecté, dirigé et régenté par elles, dans sa classe et hors de sa classe. — Dernière surveillance encore plus pénétrante et plus active, qui, de près, incessamment et sur place, plane, par ordre et spontanément, sur toutes les petites écoles, je veux dire la surveillance ecclésiastique. Une circulaire du Grand Maître, M. de Fontanes[6], prie les évêques de se faire envoyer « par MM. les curés de leur diocèse des notes détaillées sur les maîtres d’école de leurs paroisses » ; lorsque ces notes seront réunies, dit-il, vous voudrez bien me les faire adresser avec vos propres observations ; d’après ces indications, je confirmerai l’instituteur qui aura mérité votre suffrage, et il recevra le diplôme qui doit l’autoriser à continuer ses fonctions ; celui qui ne m’offrira pas les mêmes sûretés ne recevra point de diplôme, et j’aurai soin de le remplacer aussitôt par l’homme que vous aurez jugé le plus capable[7] ».

Si Napoléon soumet ainsi ses petites écoles à la surveillance ecclésiastique, ce n’est pas seulement pour se concilier le clergé en lui donnant à conduire la majorité des âmes, toutes les âmes incultes, c’est aussi parce que, dans son propre intérêt, il ne veut pas que le peuple en masse pense par lui-même et raisonne trop. « Les inspecteurs d’académie[8], dit le décret de 1811, veilleront à ce que les maîtres des écoles primaires ne portent point leur enseignement au delà de la lecture et de l’arithmétique. » Au delà de cette limite, si l’instituteur enseigne à quelques enfants les premiers éléments du latin ou de la géométrie, de la géographie ou de l’histoire, son école devient secondaire, elle est qualifiée de pension, ses élèves sont soumis à la rétribution universitaire, à la discipline militaire, à l’uniforme, à toutes les exigences qu’on a décrites ; bien mieux, elle est fermée d’office. Lire, écrire et faire les quatre règles, un paysan qui doit rester paysan n’a pas besoin d’en savoir davantage, et il n’a pas besoin d’en savoir tant pour être un bon soldat ; d’ailleurs cela lui suffit, et au delà, pour devenir sous-officier et même officier : témoin ce capitaine Coignet dont nous avons les mémoires, qui, afin d’être nommé sous-lieutenant, dut apprendre à écrire et ne put jamais écrire qu’en grosses lettres, à la manière des commençants. — Pour un enseignement si réduit, les meilleurs maîtres seraient les Frères des Écoles chrétiennes, et, contre l’avis de ses conseillers, Napoléon les soutient : « Si on les oblige, dit-il[9], à s’interdire par leur vœu toute autre connaissance que la lecture, l’écriture et les éléments du calcul,… c’est pour les rendre plus propres à leur destination. » — En les comprenant dans l’Université, on les rattachera à l’ordre civil et l’on préviendra le danger de leur indépendance. » Désormais « ils n’ont plus pour chef un étranger ou un inconnu ». « Le supérieur général de Rome a renoncé à toute inspection sur eux ; il est convenu qu’ils auront en France un supérieur général qui résidera à Lyon[10]. » Celui-ci, avec tous ses religieux, tombe sous la main du gouvernement et sous l’autorité du Grand Maître. Une telle corporation, quand on en tient la tête, est un parfait instrument, le plus sûr, le plus exact, sur lequel on peut toujours compter et qui jamais n’opère à côté ou au delà de la limite tracée. Rien de plus commode pour Napoléon, qui, dans l’ordre civil, veut être un pape, qui fonde son État, comme le pape son Église, sur la vieille tradition romaine, qui, pour gouverner d’en haut, s’allie à l’autorité ecclésiastique, qui, comme l’autorité catholique, a besoin d’exécutants disciplinés, de manœuvres enrégimentés, et ne peut les trouver que dans des corps organisés et spéciaux. À chaque recteur d’Académie, les inspecteurs généraux de l’Université donnent pour consigne les instructions suivantes : « Partout où il se trouve des Frères des Écoles chrétiennes, ils seront », pour l’enseignement primaire, « préférés à d’autres[11]. »

Aussi bien, aux trois matières enseignées, il faut en joindre une quatrième, que le législateur ne mentionne pas dans sa loi, mais que Napoléon admet, que les recteurs et préfets recommandent ou autorisent, et qui presque toujours est inscrite dans le traité conclu entre la commune et l’instituteur. Celui-ci, laïque ou Frère ignorantin, promet d’enseigner, outre « la lecture, l’écriture et le calcul décimal », « le catéchisme adopté pour l’Empire ». En conséquence, aux approches de la première communion, et pendant deux ans au moins, il veille à ce que ses élèves apprennent par cœur le texte consacré, et en classe ils lui répètent ce texte tout haut, article par article ; de cette façon, son école devient une succursale de l’Église, et, par suite, comme l’Église, un instrument de règne. Car, dans le catéchisme adopté pour l’Empire, il est une phrase méditée, riche de sens et précise, où Napoléon a concentré la quintessence de sa doctrine politique et sociale, et formulé la croyance impérative qu’il assigne pour but à l’éducation. Cette phrase puissante, les sept ou huit cent mille enfants des petites écoles la récitent à l’instituteur, avant de la réciter au curé : « Nous devons en particulier à Napoléon ier, notre Empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l’Empire et de son trône… Car il est celui que Dieu a suscité dans des circonstances difficiles, pour rétablir le culte public et la religion sainte de nos pères, et pour en être le protecteur[12]. »

II

Reste l’instruction supérieure, la plus importante de toutes ; car, dans ce troisième et dernier stade de l’éducation, les jeunes gens de dix-huit à vingt ans achèvent de former leur esprit et leurs opinions : c’est alors que, déjà libres et presque mûrs, ces prochains occupants des carrières actives, juste au moment d’entrer dans la vie pratique, ébauchent leurs premières idées générales, leurs vues d’ensemble encore troubles et demi-poétiques, leurs conclusions prématurées et anticipées sur la nature et sur l’homme, sur la société et les grands intérêts humains.

Si l’on veut qu’ils atteignent aux conclusions vraies, on devra leur préparer beaucoup d’échelles et des échelles solides, convergentes, chacune avec sa série continue d’échelons superposés, chacune avec l’indication de sa portée totale, chacune avec la mention expresse de ses barreaux manquants ou douteux, provisoires, simplement futurs et possibles, parce qu’ils sont en cours de fabrication ou d’essai. En conséquence, on rassemblera dans un lieu circonscrit et dans des bâtiments rapprochés, non seulement les professeurs qui sont les porte-voix de la science, mais encore les collections, laboratoires et bibliothèques qui en sont les outils ; de plus, outre les cours ordinaires et réguliers, il y aura des salles et des heures, avec pleine liberté et faculté d’enseigner, pour tout homme pourvu de savoir et d’initiative, qui, ayant quelque chose à dire, voudra dire cette chose à qui voudra l’écouter. On constituera ainsi une sorte d’encyclopédie orale, une exposition universelle des connaissances humaines, exposition permanente, incessamment renouvelée et tenue à jour, où les visiteurs, ayant présenté comme billet d’entrée un certificat d’instruction moyenne, verront de leurs yeux, outre la science faite, la science en train de se faire, outre les découvertes et les preuves, la façon de découvrir et de prouver, c’est-à-dire la méthode, l’histoire, le progrès, la place de chaque science dans son groupe, et de ce groupe dans l’ensemble. Grâce à l’extrême diversité des enseignements, il y aura place et emploi pour l’extrême diversité des intelligences ; les jeunes esprits pourront eux-mêmes choisir leur voie, s’élever aussi haut qu’ils en auront la force, grimper dans l’arbre de la science, chacun de son côté, par son échelle, à sa guise, en passant tantôt des branches au tronc, tantôt du tronc aux branches, tantôt d’un rameau lointain à une branche maîtresse et de là au tronc.

Et de plus, grâce à la coordination des enseignements bien classés, il y aura, pour chaque cours, voisinage et proximité de ses tenants et aboutissants naturels ; les jeunes gens, entre eux, pourront en causer et s’enquérir, l’étudiant en sciences morales auprès de l’étudiant en sciences naturelles, celui-ci auprès de l’étudiant en sciences chimiques où physiques, celui-ci auprès de l’étudiant en sciences mathématiques ; plus fructueusement encore, dans chacune de ces quatre enceintes, l’étudiant s’informera auprès de ses condisciples logés à droite ou à gauche dans les compartiments les plus proches, le juriste auprès de l’historien, de l’économiste, du philologue, et réciproquement, de manière à profiter de leurs impressions et de leurs suggestions, à les faire profiter des siennes. Pendant trois ans, il n’aura pas d’autre objet en vue : point de grade à obtenir, aucun examen à subir, nul concours à préparer ; aucune pression extérieure, aucune préoccupation collatérale, aucun intérêt positif, urgent et personnel ne viendra dévier ou étouffer en lui la curiosité pure. De sa poche, il paye quelque chose pour chaque cours qu’il suit ; à cause de cela, il le choisit de son mieux ; il le suit jusqu’au bout, il y prend des notes, il y vient chercher, non des phrases et une distraction, mais des choses et de l’instruction, il en veut pour son argent. On admet que la science est un objet d’échange, une denrée alimentaire, emmagasinée et débitée par les maîtres ; l’étudiant qui en prend livraison tient avant tout à ce qu’elle soit de qualité supérieure, de provenance authentique, très nutritive ; sans doute, par amour-propre et conscience, les maîtres tâchent de la fournir telle ; mais c’est lui-même qui s’en fournit là où il la juge telle, dans ce débit plutôt que dans les autres, auprès de telle chaire, officielle ou non. Enseigner et apprendre la science pour elle-même et pour elle seule, sans subordonner ce but à un autre but distinct et prédominant, diriger les esprits vers ce terme et dans cette voie, sous les impulsions et les freins de l’offre et de la demande, ouvrir le plus large champ et la plus large carrière aux facultés, au travail, aux préférences de l’individu pensant, maître ou disciple, voilà l’esprit de l’institution. Et, manifestement, pour opérer selon son esprit, elle a besoin d’un corps indépendant, approprié, c’est-à-dire autonome, abrité contre l’ingérence de l’État, de l’Église, de la province, de la commune, et de tous les autres pouvoirs généraux ou locaux, pourvu d’un statut, érigé par la loi en personne civile, capable d’acquérir, de vendre, de contracter, bref en propriétaire. — Ceci n’est pas un plan chimérique, œuvre de l’imagination spéculative et raisonneuse, bon à figurer et à rester sur le papier. Les universités du moyen âge se sont toutes organisées selon ce type ; partout et longtemps il s’est trouvé viable et vivace ; avant la Révolution, les vingt-deux universités de France, quoique déformées, rabougries et desséchées, en avaient gardé plusieurs traits, certains dehors visibles, et, en 1811[13], Cuvier, qui vient d’inspecter les universités de la basse Allemagne, le décrit tel qu’il l’y a vu sur place, restreint à l’enseignement supérieur, mais achevé, complet, adapté aux besoins modernes, en pleine sève et en pleine floraison.

Il n’y a pas de place, dans la France ou revient Cuvier, pour des institutions de cette espèce ; elles en sont exclues par le système social qui a prévalu. — Et d’abord, le droit public tel que la Révolution et Napoléon l’ont compris et écrit leur est hostile[14] ; car il pose en principe qu’il ne faut point dans un État de corps spéciaux, permanents et régis par eux-mêmes, défrayés par des biens de mainmorte, entrepreneurs de leur chef et conducteurs à leur compte d’un service public, surtout si ce service est l’enseignement ; car l’État s’en est chargé, il se l’est réservé, il s’en adjuge le monopole ; partant l’université unique et compréhensive qu’il a fondée exclut les universités libres, locales et multiples. Aussi bien, par essence, elle est l’État enseignant, et non pas la science enseignante ; par définition, les deux types sont opposés ; non seulement leurs deux corps sont différents, mais encore leurs deux esprits sont incompatibles : chacun a son but, qui n’est pas le but de l’autre. En particulier, l’emploi que l’empereur assigne à son université répugne à la fin que se proposent les universités allemandes ; il la fonde à son profit, pour avoir un « moyen de diriger les opinions morales et politiques » ; avec cet objet en vue, il aurait tort de mettre à la portée des étudiants plusieurs établissements où ils seraient dirigés par la science seule ; certainement, et sur bien des points, la direction que la jeunesse y prendrait s’assujettirait mal au cadre rigide, uniforme, étroit, dans lequel Napoléon veut l’enserrer. De telles écoles seraient des foyers d’opposition ; les jeunes gens ainsi formés deviendraient des dissidents ; ils auraient volontiers des opinions personnelles et indépendantes à côté ou au delà de la « doctrine nationale », hors de l’orthodoxie napoléonienne et civile ; bien pis, ils croiraient à leurs opinions : ayant étudié à fond et dans les sources, le juriste, le théologien, le philosophe, l’historien, le philologue, l’économiste aurait peut-être la dangereuse prétention d’être compétent, même en matière sociale ; étant Français, il en parlerait avec assurance et indiscrétion, il serait bien plus incommode qu’un Allemand ; il se ferait mettre, et très vite, à Bicêtre ou au Temple. — En l’état présent des choses, avec les exigences du règne et dans l’intérêt même de la jeunesse, il faut que l’enseignement supérieur ne soit ni encyclopédique ni approfondi.

Si c’est là une lacune, les Français ne s’en apercevront pas ; ils y sont accoutumés. Déjà, avant 1789, les classes d’humanités s’achevaient le plus souvent par la classe de philosophie ; on y enseignait la logique, la morale et la métaphysique ; et, sur Dieu, la nature, l’âme, la science, les jeunes gens maniaient, ajustaient, entrechoquaient plus ou moins adroitement des formules apprises. Moins scolastique, abrégé, allégé, cet exercice verbal a été maintenu dans les lycées[15] ; sous le nouveau régime comme sous l’ancien, une enfilade de mots abstraits, que le professeur croit expliquer et que l’élève croit comprendre, mène les jeunes esprits à travers un labyrinthe de hautes idées spéculatives, qui sont hors de leur portée, bien au delà de leur expérience, de leur éducation et de leur âge : parce qu’ils manient des mots, ils s’imaginent qu’ils possèdent les idées, ce qui leur ôte l’envie de les acquérir. Par suite, dans le grand établissement français, les jeunes gens ne remarquent point le manque d’universités véritables ; la curiosité libre et large ne s’éveille point en eux ; ils ne regrettent point de ne pouvoir parcourir le cycle de recherches variées et d’investigations critiques, la longue et pénible route qui seule conduit sûrement aux conceptions d’ensemble et de fond, aux grandes idées vérifiables et solidement fondées. — Et, d’autre part, cette préparation expéditive et sommaire suffit aux besoins positifs et sentis de la société nouvelle. Il s’agit de combler les vides que la Révolution y a faits, de lui fournir le contingent indispensable qu’elle réclame, sa recrue annuelle de jeunes gens cultivés. Or, par ce nom, après comme avant la République, on entend ceux qui ont fait toutes leurs classes ; à ce régime, sous la discipline du latin et des mathématiques, les adolescents ont acquis l’habitude des idées nettes et suivies, le goût du raisonnement serré, l’art de faire une phrase et un paragraphe, l’aptitude aux offices quotidiens de la vie mondaine et civile, notamment la faculté de soutenir une discussion et de bien tourner une lettre, souvent même le talent de bien rédiger un rapport et de composer un mémoire. Avec cet acquis, avec quelque notion sommaire de la physique, et quelques notions plus écourtées encore de géographie et d’histoire, un jeune homme a toute la culture générale et préalable, toute l’information requise pour prétendre à l’une des carrières dites libérales. À lui d’en choisir une : il sera ce qu’il voudra ou ce qu’il pourra, professeur, ingénieur, médecin, architecte, homme de loi, administrateur, fonctionnaire. En chacune de ces qualités, il rend au public un service important, il exerce un art relevé ; qu’il y soit expert et habile, cela importe à la société. Mais cela seul importe à la société ; elle n’a pas besoin de rencontrer en lui, par surcroît, un érudit et un philosophe. Qu’il soit compétent et digne de confiance dans son art limité, qu’il sache faire une classe ou un cours, construire un pont, un bastion, un édifice, soigner une maladie, pratiquer une amputation, rédiger un contrat, conduire une procédure, plaider une cause, juger un litige ; que l’État, pour la plus grande commodité du public, prépare, constate et certifie cette capacité spéciale, qu’il la vérifie par un examen et la déclare par un diplôme, qu’il fasse d’elle une sorte de monnaie de valeur marquée, de frappe authentique et de bon aloi, qu’il la protège contre les contrefaçons, non seulement par ses préférences, mais encore par ses interdictions, par les peines qu’il édicte contre l’exercice illégal de la pharmacie et de la médecine, par l’obligation qu’il impose aux magistrats, avocats, officiers ministériels, de n’exercer qu’après avoir obtenu tel grade, voilà ce que l’intérêt social exige et tout ce qu’il peut exiger. — D’après ce principe, l’État institue ses écoles spéciales, et, par le monopole indirect qu’il leur confère, il les peuple d’auditeurs ; ce sont elles qui désormais donneront l’enseignement supérieur à la jeunesse en France[16].

Dès l’abord, en logicien, avec sa lucidité et sa précision ordinaires, Napoléon pose qu’elles seront strictement professionnelles et pratiques. « Faites-moi des régents », disait-il un jour à propos de l’École Normale, et non pas des littérateurs, des beaux-esprits ou des chercheurs et inventeurs en quelque ordre de connaissance. — Pareillement, dit-il encore, « je n’approuve pas[17] qu’on ne puisse être reçu bachelier dans la Faculté de médecine sans être bachelier dans celle des sciences ; la médecine n’est point une science exacte et positive, mais seulement une science de conjectures et d’observations ; j’aurais plus de confiance dans un médecin qui n’aurait pas étudié les sciences exactes que dans celui qui les posséderait ; J’ai préféré M. Corvisart à M. Hallé, parce que M. Hallé est de l’Institut ; M. Corvisart ne sait pas seulement ce que c’est que deux triangles égaux. On ne doit pas éloigner l’étudiant en médecine de la fréquentation des hôpitaux, de la dissection et des études relatives à son art. » — Même subordination de la science à l’art, même souci de l’application immédiate ou prochaine, même direction utilitaire en vue d’une fonction publique et d’une carrière privée, même resserrement des études à l’École de Droit, dans cet ordre de vérités dont un Français, Montesquieu, cinquante ans auparavant, avait le premier saisi l’ensemble, marqué les liaisons et dressé la carte. Il s’agit des lois et de « l’esprit des lois », écrites ou non écrites, d’après lesquelles vivent ou ont vécu les diverses associations humaines, quelles qu’en soient la forme, l’étendue et l’espèce, État, commune, Église, corporation, école, armée, atelier agricole ou industriel, tribu, famille ; or, vivantes ou fossiles, ce sont là des choses réelles, observables comme les plantes et les animaux ; on peut donc, au même titre que les animaux et les plantes, les observer, les décrire et les comparer, suivre leur histoire depuis leur commencement jusqu’à leur fin, étudier leur structure, les classer par groupes naturels, dégager en chacune d’elles les caractères distinctifs et dominateurs, noter son milieu ambiant, chercher les conditions ou « rapports nécessaires », internes ou externes, qui déterminent son avortement où sa floraison. Pour des hommes qui vivent en société et dans un État, nulle étude n’est si importante ; il n’y a qu’elle pour leur fournir une idée précise et prouvée de la société et de l’État, et c’est dans les écoles de droit que la jeunesse cultivée vient chercher cette idée capitale. Si elle ne l’y trouve pas, elle en invente une à sa fantaisie. Aux approches de 1789, l’enseignement du droit, suranné, étriqué, déserté, tombé dans le mépris, presque nul[18], n’offrait aucune doctrine fondée et accréditée qui pût s’imposer aux jeunes esprits, remplir leur vide, empêcher la chimère d’entrer. Elle entra : c’était l’utopie antisociale de Rousseau, son contrat social anarchique et despotique. Pour l’empêcher de rentrer, le mieux serait de ne pas retomber dans la même erreur, de ne pas laisser le logis vacant, d’y installer d’avance un occupant à poste fixe, de veiller à ce que ce premier occupant, qui est la science, puisse représenter à toute heure ses titres de propriétaire légitime, sa méthode analogue à celle des sciences naturelles, ses études de détail sur le vif et dans les textes, ses inductions limitées, ses vérifications concordantes, ses découvertes progressives, afin que, devant tout système aventureux et dépourvu de ces titres, les esprits se ferment d’eux-mêmes ou ne s’ouvrent que provisoirement, et toujours avec la précaution de demander à l’intrus ses lettres de créance : voilà le service social que rend l’enseignement du droit, quand on le donne à l’allemande, de la façon que Cuvier vient de décrire. Avant 1789, dans d’université de Strasbourg, en France, on le donnait ainsi ; mais, en cet état et avec cette ampleur, il n’est pas de mise sous le nouveau régime, encore moins que sous l’ancien.

Quand Napoléon se prépare des juristes, c’est pour avoir des exécutants, non des critiques ; ses facultés lui fourniront des hommes capables d’appliquer ses lois, mais non de les juger. Par suite, dans l’enseignement du droit tel qu’il le prescrit, point d’histoire, ni d’économie politique, ni de droit comparé ; nul exposé des législations étrangères, du droit féodal, coutumier, ecclésiastique ; nul récit des transformations qui ont conduit le droit public et privé, à Rome, jusqu’au Digeste, puis de là, en France, jusqu’aux nouveaux codes ; rien sur les origines lointaines, sur les formes successives, sur les conditions diverses et changeantes du travail, de la propriété et de la famille ; rien pour faire voir et toucher, à travers la loi, le corps social auquel elle s’applique, c’est-à-dire tel groupe humain et vivant, avec ses habitudes, ses préjugés, ses instincts, ses dangers et ses besoins ; rien que deux codes secs et rigides comme deux aérolithes tombés du ciel, tout faits et tout d’une pièce, à quatorze siècles d’intervalle : d’abord les Institutes, « en retranchant[19] ce qui n’est pas applicable à notre législation et en remplaçant ces matières par le rapprochement des plus belles lois répandues dans les autres livres du droit romain », à peu près comme dans les classes d’humanités, où l’on réduit la littérature latine aux beaux passages des auteurs classiques ; ensuite le code français commenté par la jurisprudence des cours d’appel et de la cour de cassation. Tous les cours de l’école seront obligatoires ; tous les pas de l’étudiant seront comptés, mesurés et vérifiés, chaque trimestre par une inscription et chaque année par un examen ; dans ces examens, il n’y aura point de matières facultatives ; aucune évaluation n’y sera faite des études collatérales et des valeurs complémentaires ou supérieures. L’étudiant ne trouve aucune invitation ou profit à étudier au delà du programme, et, dans ce programme, il ne trouve que les textes officiels, expliqués par le menu, un à un, avec subtilité, et raccordés tant bien que mal, au moyen de distinctions et d’interprétations, de manière à fournir la solution convenue dans les cas ordinaires et une solution plausible dans les cas litigieux, en d’autres termes une casuistique[20].

Et voilà justement l’éducation qui convient à de futurs praticiens. « Il faut, disait un célèbre professeur sous le second Empire[21], il faut à nos jeunes élèves un enseignement qui leur permette de passer de l’école au palais sans perplexités ni découragement », d’avoir sur le bout des doigts les 2281 articles du Code civil, et les autres, par centaines et milliers, des quatre autres codes, de trouver tout de suite à propos de chaque affaire le réseau des articles pertinents, la règle générale, ni trop large, ni trop étroite, qui recouvre juste le cas particulier dont il est question ; ils n’ont que faire du droit pris en lui-même et dans son ensemble, de la conception totale et distincte à laquelle aspire un esprit compréhensif et curieux. « Je ne connais pas le Code civil, disait un autre professeur plus ancien et plus voisin de l’institution primitive, je n’enseigne que le Code Napoléon. » Aussi bien avec sa perspicacité, avec son imagination positiviste et graphique, Napoléon pouvait apercevoir d’avance les produits futurs et certains de sa machine, des magistrats en toque, assis ou debout dans leur salle d’audience, en face, des avocats en robe et plaidant, plus loin, dans leurs études encombrées de dossiers, les grands consommateurs de papier timbré, avoués et notaires, en train de rédiger des actes, ailleurs des préfets, sous-préfets, conseillers de préfecture, commissaires du gouvernement et autres administrateurs, tous en fonctions et fonctionnant à peu près bien, organes utiles, mais simples organes de la loi. Les chances étaient petites, encore moindres que dans l’ancien régime, pour que de cette école il sortît un penseur érudit et indépendant, un Montesquieu.

III

Partout ailleurs, la direction et la portée de l’enseignement supérieur sont pareilles. Dans les facultés des sciences et des lettres, encore plus que dans les facultés de médecine et de droit, le principal emploi des professeurs est la collation des grades. Eux aussi, ils confèrent les titres de bachelier, de licencié, de docteur ; mais ils ne préparent pas le futur bachelier ; c’est le lycée qui le fournit à l’examen, tout prêt, frais émoulu ; ils n’ont donc pour auditeurs que les futurs licenciés, c’est-à-dire quelques maîtres d’étude, de loin en loin un licencié qui a besoin d’être docteur, afin de monter dans la hiérarchie universitaire. Outre cela, de rares amateurs, presque tous d’âge mûr, qui viennent rafraîchir leurs souvenirs classiques, et des désœuvrés qui veulent occuper une heure, servent à remplir la salle ; afin que les banquettes ne restent pas vides, le cours devient une conférence d’athénée, assez agréable ou assez sommaire pour intéresser ou du moins pour ne pas rebuter les gens du monde[22]. — Restent, pour enseigner véritablement la science aux travailleurs qui veulent décidément acquérir la science, deux établissements qui, dans le naufrage universel de l’ancien régime, ont seuls surnagé, le Muséum d’histoire naturelle, avec ses treize chaires, et le Collège de France avec ses dix-neuf chaires ; mais là aussi l’auditoire est clairsemé, mélangé, incohérent, insuffisant ; les cours étant publics et gratuits ; entre et sort qui veut pendant la leçon. Beaucoup d’assistants sont des oisifs pour qui la voix et les gestes du professeur sont une distraction, ou des hôtes de passage, qui viennent se chauffer en hiver et sommeiller en été. Pourtant, autour de Silvestre de Sacy, de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire, deux ou trois étrangers, cinq ou six Français s’instruisent à fond dans l’arabe ou la zoologie. Cela suffit, ils sont assez nombreux, et de même ailleurs dans les autres départements de la connaissance. Il n’y faut qu’une petite élite d’hommes éminents et spéciaux : environ cent cinquante en France dans les diverses sciences[23], et derrière eux, par provision, deux ou trois cents autres, leurs successeurs possibles, compétents, désignés d’avance par des œuvres et une célébrité pour combler au fur et à mesure les vacances opérées par la mort dans l’état-major des titulaires. Ceux-ci, représentants de la science et de la littérature, sont le décor indispensable d’un État moderne. Mais, par surcroît, ils sont les dépositaires d’une force nouvelle, qui devient de plus en plus le guide principal, le régulateur influent et même le moteur intime de l’action humaine. Or, dans un État centralisé, aucune force considérable ne doit être abandonnée à elle-même ; Napoléon n’est pas homme à tolérer que celle-ci demeure indépendante, agisse à part et hors cadre ; il entend bien l’utiliser, la diriger à son profit. Avec une habileté et une ténacité incomparables, il a déjà mis la main sur une autre force qui est du même ordre, mais plus ancienne ; de la même façon, avec autant d’art, il met aussi la main sur la nouvelle.

En effet, à côté de l’autorité religieuse, fondée sur la révélation divine et qui appartient au clergé, il y a maintenant une autorité laïque, fondée sur la raison humaine et qui est exercée par les savants, les érudits, les lettrés, les philosophes. Eux aussi, à leur manière, ils sont un clergé, puisqu’ils font des dogmes et enseignent une foi ; seulement, leur disposition préparatoire et dominante n’est pas la docilité d’esprit et la confiance, mais la défiance et le besoin d’examen critique. Presque toutes les sources de croyance leur sont suspectes. Au fond, parmi les divers moyens de connaître, ils n’en admettent que deux, les plus directs, les plus simples, les mieux éprouvés, et encore à condition de les vérifier l’un par l’autre, le premier ayant pour type le raisonnement par lequel nous démontrons que deux et deux font quatre, le second ayant pour type l’expérience par laquelle nous constatons que la chaleur au-dessus de tel degré fond la glace et que le froid au-dessous de tel degré gèle l’eau. Ce procédé est le seul probant ; les autres, de moins en moins sûrs à mesure qu’ils s’en écartent davantage, n’ont qu’une valeur secondaire provisoire, contestable, la valeur qu’il leur confère après vérification et contrôle. — Servons-nous donc de celui-ci et non d’un autre pour porter, restreindre, ou suspendre notre jugement. Tant que l’intelligence l’emploie et n’emploie que lui ou ses analogues, pour affirmer ignorer ou douter, elle s’appelle la raison, et les vérités, ainsi obtenues, sont des acquisitions définitives. Acquises une à une, les vérités ainsi obtenues sont restées longtemps éparses, à l’état de fragments ; il n’y avait encore que des sciences isolées ou des morceaux de science ; vers le milieu du XVIIIe siècle, ces parties séparées se sont rejointes et ont formé un corps, un système cohérent ; de là ce qui fut alors appelé philosophie, c’est-à-dire une vue d’ensemble sur la nature, sur son ordonnance totale et son fond subsistant, une sorte de filet universel qui, soudainement déployé, étendit ses prises par delà le monde physique, sur tout le monde moral[24], sur l’homme et les hommes, sur leurs facultés et leurs passions, sur leurs œuvres individuelles ou collectives, sur les diverses sociétés humaines, sur leur histoire, leurs coutumes et leurs institutions, codes et gouvernements, religions, langues, littératures et beaux-arts, agriculture, industrie, propriété, famille, éducation et le reste. Là aussi, dans chaque tout naturel, les parties simultanées et successives sont liées ; il importe de connaître leurs attaches mutuelles, et, dans l’ordre spirituel, on y parvient comme dans l’ordre matériel, par la défiance scientifique, par l’examen critique, par le procédé probant[25].

Sans doute, en 1789, le travail commun n’avait abouti sur ce terrain qu’à des conceptions fausses ; mais c’est parce que, au lieu du procédé probant, on en avait employé un autre, expéditif, plausible, populaire, aventureux et trompeur. On avait voulu aller vite, commodément, droit, et pour guide, sous le nom de raison, on avait pris la déraison. Maintenant, à la clarté d’une expérience désastreuse, on était ramené vers la route étroite, escarpée, longue et pénible qui seule conduit, tout à la fois, dans la spéculation, à la vérité, et, dans la pratique, au salut. — Au reste, cette seconde conclusion, comme la première, était un enseignement de l’expérience récente : il était prouvé désormais qu’en matière politique et sociale les idées peuvent descendre vite, de la spéculation, dans la pratique. Pour écouter, quand on me parle des pierres, des plantes, des animaux et des astres, il faut que je sois curieux ; quand on me parle de la société et de l’homme, il suffit que je sois homme, inclus dans une société ; car alors il s’agit de moi-même, de mes intérêts les plus prochains, les plus quotidiens, les plus sensibles et les plus chers ; en ma qualité de contribuable et de sujet, de citoyen et d’électeur, de propriétaire ou prolétaire, de consommateur ou producteur, de libre penseur ou catholique, de père, fils ou mari, la doctrine s’adresse à moi ; pour me toucher au vif, elle n’a plus qu’à se mettre à ma portée, à trouver des interprètes et des colporteurs. — C’est l’office des écrivains, grands ou petits, en particulier des lettrés qui ont de l’esprit, de l’imagination ou de l’éloquence, l’agrément du style, le talent de se faire lire ou de se faire comprendre. Grâce à leur entremise, la doctrine, élaborée dans le cabinet du spécialiste et du penseur, se propage par le roman, le théâtre, l’athénée, le pamphlet, le journal et la conversation, par le dictionnaire, le manuel et, à la fin, par l’enseignement lui-même. Elle entre ainsi dans toutes les maisons, elle frappe à la porte de chaque esprit, et, selon qu’elle s’insinue en lui plus ou moins avant, elle contribue plus ou moins efficacement à faire ou à défaire les sentiments et les idées qui l’adaptent à l’ordre social dans lequel il est compris.

En cela, elle agit comme les religions positives ; c’est qu’à sa manière et à plusieurs égards, elle en est une. D’abord, comme la religion, elle est une source vive, première, intarissable, un haut réservoir central de croyances actives et dirigeantes. Si son bassin public n’est pas rempli par l’afflux intermittent, par les inondations soudaines, par les infiltrations obscures de la faculté mystique, il est alimenté régulièrement, en pleine lumière, par l’apport continu des facultés normales. D’autre part, en face de la foi, à côté de cette divination bienfaisante qui, d’après les besoins de la conscience et du cœur, construit le monde réel, elle pose l’opération probante qui, analysant le présent et le passé, en dégage les lois du possible et les probabilités de l’avenir. Elle aussi elle a ses dogmes, les uns définitifs et les autres en train de se faire, par suite une conception totale des choses, assez vaste et assez nette malgré ses lacunes, pour embrasser à la fois la nature et l’humanité. Elle aussi elle rassemble ses fidèles en une grande Église, croyants et demi-croyants, qui, avec conséquence ou inconséquence, acceptent son autorité en tout ou en partie, écoutent ses prédicateurs, s’inclinent devant ses docteurs, attendent avec déférence les décisions de ses conciles. Disséminée, encore vague et lâche sous une hiérarchie flottante, la nouvelle Église est, depuis cent ans, en voie de consolidation croissante, d’ascendant progressif et d’élargissement indéfini ; incessamment ses conquêtes s’étendent ; tôt ou tard, parmi les puissances sociales, elle sera la première. Même à un chef d’armée, même à un chef d’État, même à Napoléon, il est utile d’être un de ses grands dignitaires ; dans une société moderne, le second titre ajoute au prestige du premier : « Traitement de Sa Majesté l’Empereur et roi comme membre de l’Institut, 1500 francs » ; ainsi commence, dans sa liste civile, l’énumération des recettes. Déjà en Égypte, avec intention et avec effet, il mettait en tête de ses proclamations : « Bonaparte, général en chef, membre de l’Institut ». — « J’étais sûr, dit-il, d’être compris par le dernier tambour. »

Un tel corps, pourvu d’un tel crédit, ne doit point rester indépendant ; Napoléon ne se contente pas d’être un de ses membres ; il veut s’en emparer, en disposer et s’en servir comme d’un membre, ou du moins se ménager sur lui des prises efficaces. Il s’en est réservé de très fortes sur la vieille Église catholique ; il s’en réserve d’équivalentes sur la jeune Église laïque ; et, dans l’un et l’autre cas, il les limite, il les restreint à ce qu’un corps vivant peut supporter. À propos de la science et de la littérature, il pourrait répéter mot à mot ce qu’il a dit à propos de la religion et de la foi : « Napoléon ne veut pas altérer la croyance de ses peuples ; il respecte les choses spirituelles ; il veut les dominer sans y toucher, sans s’en mêler ; il veut les faire cadrer à ses vues, à sa politique, mais par l’influence des choses temporelles. » — À cet effet, il a reconstruit à sa façon l’Église de France, il nomme les évêques, il contient et dirige les autorités canoniques. À cet effet, il s’entend avec les autorités scientifiques et littéraires, il les assemble dans une salle, il les assoit sur des fauteuils, il donne à leur groupe un statut, un emploi, un rang dans l’État, bref il adopte, refond et achève l’« Institut national » de France,

IV

Conformément aux traditions de l’ancien ne monarchie, aux plans, ébauches et décrets des assemblées révolutionnaires[26], conformément au principe immémorial du droit français qui étend l’ingérence du pouvoir central, non seulement sur l’enseignement public, mais sur la science, la littérature et les beaux-arts, cet Institut est une créature et un appendice de l’État. C’est l’État qui l’a produit, formé et dénommé, qui lui assigne son objet, son siège, ses subdivisions, ses dépendances, ses correspondances, son mode de recrutement, qui lui prescrit ses travaux, ses comptes rendus, ses séances trimestrielles et annuelles, qui l’emploie et le défraye. Ses membres reçoivent un traitement, et « les sujets élus[27] doivent être confirmés par le Premier Consul ». D’ailleurs, Napoléon n’a qu’à dire un mot pour rassembler les voix sur le candidat qui lui agrée, ou pour retirer les voix au candidat qui lui déplaît : Même confirmée par le chef de l’État, l’élection peut être cassée par son successeur ; en 1816[28] Monge, Carnot, Guyton de Morveau, Grégoire, Garat, David, d’autres encore, autorisés par une longue possession et par leur mérite reconnu, seront rayés de la liste ; du même droit souverain, l’État les admettait et les exclut : c’est le droit du créateur sur sa créature, et, sans pousser le sien jusque-là, Napoléon en use.

Avec une raideur de main et une rudesse extraordinaires, il réprime les membres de son Institut, même quand c’est hors de l’Institut et en leur qualité de simples particuliers qu’ils n’observent pas, dans leurs écrits, les convenances imposées à tout corps public. Sur Jérôme de Lalande, le calculateur astronome et continuateur de Montucla, le coup de férule tombe droit, public, humiliant, et ce sont ses collègues qui, par délégation, lui appliquent le coup : « Un membre de l’Institut, dit la note impériale[29], célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd’hui dans l’enfance, n’a pas la sagesse de se taire, et cherche à faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation et du corps auquel il appartient, tantôt en professant hautement l’athéisme, principe destructeur de toute organisation sociale. » En conséquence, les présidents et secrétaires de l’Institut, appelés auprès du ministre, avertiront l’Institut « qu’il ait à mander M. de Lalande, et à lui enjoindre, au nom du corps, de ne plus rien imprimer et de ne pas obscurcir, dans ses vieux jours, ce qu’il a fait, dans ses jours pleins de force, pour obtenir l’estime des savants ». — Dans son futur discours de réception, M. de Chateaubriand, par une allusion au rôle révolutionnaire de son prédécesseur M.-J. Chénier, avait observé qu’il ne pouvait louer en lui que l’homme de lettres[30], et, dans le comité de réception, six académiciens sur douze avaient accepté le discours. Là-dessus, prudemment, Fontanes, l’un des douze, évite d’aller à Saint-Cloud ; mais M. de Ségur, président du comité, y va ; le soir, au coucher, devant toute la cour qui fait cercle, Napoléon marche sur lui et, avec cet accent terrible qui aujourd’hui vibre encore à travers les lignes mortes du papier muet : « Monsieur, lui dit-il, les gens de lettres veulent donc mettre le feu à la France ?… Comment l’Académie ose-t-elle parler des régicides ?… Vous et M. de Fontanes, comme conseiller d’État et Grand Maître, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes… Vous présidez la seconde classe de l’Institut, je vous ordonne de lui dire que je ne veux pas qu’on parle de politique dans ses séances… Si la classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club. »

Avertis de la sorte, les membres de l’Institut ne sortiront pas du cercle tracé, et, pour beaucoup d’entre eux, le cercle est assez large. Que dans la première classe de l’Institut, dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles, Lagrange, Laplace, Legendre, Carnot, Biot, Monge, Cassini, Lalande, Burckhardt et Arago, Poisson, Berthollet, Gay-Lussac, Guyton de Morveau, Vauquelin, Thénard et Haüy, Duhamel, Lamarck, Jussieu, Mirbel, Geoffroy-Saint-Hilaire et Cuvier, poursuivent leurs recherches ; que Delambre et Cuvier dans leurs rapports trimestriels, résument et annoncent les découvertes ; que, dans la seconde classe de l’Institut, Volney, Destutt de Tracy, Andrieux, Picard, Lemercier et Chateaubriand, si celui-ci veut prendre part aux séances, dissertent sur la langue, la grammaire, la rhétorique, les règles du style et du goût ; que, dans la troisième classe de l’Institut, Silvestre de Sacy publie sa grammaire arabe ; que Langlès continue ses études persanes, indiennes et tartares ; que Quatremère de Quincy, expliquant la structure des grandes statues chryséléphantines, reconstruise par conjecture la superficie d’ivoire et l’armature interne du Jupiter olympien ; que d’Ansse de Villoison découvre à Venise le commentaire des critiques alexandrins sur Homère ; que Larcher, Boissonade, Clavier, à côté de Coraÿ, publient leurs éditions des vieux auteurs grecs : rien de tout cela n’est un embarras, et tout cela est un honneur pour le gouvernement. Promoteur déclaré, patron officiel et directeur responsable de la science, de l’érudition et des talents, leur éclat rejaillit sur lui ; partant, dans son propre intérêt, il les favorise et les récompense : Laurent de Jussieu et Cuvier sont conseillers titulaires de l’Université, Delambre en est le trésorier, et Fontanes en est le Grand Maître. Delille, Boissonade, Royer-Collard et Guizot professent à la Faculté des Lettres, Biot, Poisson, Gay-Lussac, Haüy, Thénard, Brongniart, Geoffroy-Saint-Hilaire à la Faculté des Sciences, Monge, Berthollet, Fourier, Andrieux à l’École Polytechnique, Pinel, Vauquelin, Jussieu, Richerand, Dupuytren à l’École de Médecine ; Fourcroy est conseiller d’État, Laplace et Chaptal, après avoir été ministres, deviennent sénateurs ; en 1813, il y a au Sénat vingt-trois membres de l’Institut ; le zoologiste Lacépède est grand chancelier de la Légion d’honneur ; et cinquante-six membres de l’Institut, décorés d’un titre impérial, sont chevaliers, barons, comtes, ducs ou même princes[31]. — Cela même est un lien de plus, excellent pour les mieux rattacher au gouvernement et les incorporer plus avant dans le système ; en effet, c’est du système et du gouvernement qu’ils tirent maintenant leur importance et leur subsistance ; devenus dignitaires, fonctionnaires, en cette double qualité ils ont une consigne ; désormais, avant de penser, ils feront bien de regarder en haut, du côté du maître, et de savoir jusqu’à quel point la consigne leur permet de penser.

À cet égard, dès le premier jour, les intentions du Premier Consul sont manifestes : dans sa reconstruction de l’Institut[32], il a supprimé « la classe des sciences morales et politiques », partant les quatre premiers compartiments de la classe, « analyse des sensations et des idées, morale, science sociale et législation, économie politique » ; dans l’arbre de la science, il retranche cette grosse branche distincte avec ses quatre rameaux distincts ; ce qu’il en garde ou tolère, il l’écourte et le transporte pour le greffer ou le plaquer sur une autre branche, sur la troisième classe, celle des érudits et des antiquaires. Ceux-ci pourront bien s’occuper des sciences politiques et morales, mais seulement « dans leur rapport avec l’histoire », surtout avec d’histoire très ancienne. De conclusions générales, de théories applicables, par leur généralité, aux événements récents et à la situation présente, il n’en faut pas ; même à l’état abstrait et dans le style froid de la dissertation spéculative, elles sont interdites. Là-dessus, le Premier Consul, à propos des « Dernières vues de politique et de finances » publiées par M. Necker, a posé sa règle précise et son parti pris comminatoire : « Concevez-vous, dit-il à Rœderer, un homme qui, depuis que je suis à la tête de l’État, propose trois sortes de gouvernement à la France ? Jamais la fille de M. Necker ne rentrera à Paris » ; elle y serait un centre distinct d’opinions politiques, et il n’en faut qu’un, à savoir le Premier Consul en son Conseil d’État. Encore ce Conseil lui-même n’est qu’à demi compétent et tout au plus consultatif : « Vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que le gouvernement[33], vous n’en avez pas l’idée ; il n’y a que moi qui, par ma position, sache ce que c’est que le gouvernement. » Dans ce domaine, et sur tout le pourtour indéfini de ce domaine, très loin, aussi loin que peut porter sa vue perçante, aucune pensée indépendante ne doit se former ni surtout se produire.

En particulier, la science première et directrice, l’analyse de l’esprit humain, poursuivie selon la méthode et d’après les exemples de Locke, Hume, Condillac et Destutt de Tracy, l’idéologie est proscrite. « C’est à l’idéologie[34], dit-il, à cette ténébreuse métaphysique qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ces bases fonder la législation des peuples, au lieu d’approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de l’histoire, qu’il faut attribuer tous les malheurs de notre belle France. » En 1806, M. de Tracy, ne pouvant imprimer en France son Commentaire sur l’Esprit des lois, l’envoie au président des États-Unis, Jefferson, qui le traduit en anglais, le publie sans nom d’auteur et le fait enseigner dans ses écoles[35]. Vers la même date, défense de réimprimer le Traité d’économie politique de J.-B. Say, dont la première édition, publiée en 1804, a été vite épuisée[36]. En 1808, toutes les publications de statistique locale et générale, jadis provoquées et dirigées par Chaptal, sont interrompues et s’arrêtent ; Napoléon exige toujours qu’on lui fournisse des chiffres, mais il les garde pour lui ; divulgués, ils seraient incommodes, et désormais ils deviennent un secret d’État. À propos des livres de droit, même techniques, contre un Précis historique du droit romain, mêmes précautions et mêmes sévérités. « Cet ouvrage, dit la censure, pouvait donner lieu à comparer la marche de l’autorité sous Auguste avec ce qui s’est passé sous le règne de Napoléon, de manière à produire un mauvais effet sur l’opinion[37]. » En effet, rien de plus dangereux que l’histoire, car elle se compose, non de propositions générales, inintelligibles sauf pour les méditatifs, mais de faits particuliers, accessibles et intéressants pour le premier venu.

C’est pourquoi, non seulement la science des sensations et des idées, le droit philosophique et le droit comparé, la politique et la morale, la science des richesses et la statistique, mais encore et surtout l’histoire doit être dépendante et gouvernée ; en particulier, l’histoire de France est une chose d’État, un objet de gouvernement ; car aucun objet ne touche le gouvernement de plus près ; aucune étude ne contribue si efficacement à fortifier ou affaiblir les idées et les impressions qui déterminent pour ou contre lui l’opinion publique. Il ne suffit pas de surveiller cette histoire, de la réprimer au besoin, d’empêcher qu’elle ne soit mauvaise, il faut encore la commander, l’inspirer et la faire, pour que sûrement elle soit bonne. « Il n’y a pas de travail plus important[38]… Je suis bien loin de compter la dépense pour quelque chose ; il est même dans mon intention que le ministre fasse comprendre qu’il n’est aucun travail qui puisse mériter davantage ma protection. » Avant tout, on devra s’assurer de l’esprit dans lequel écriront les auteurs. « Il faut que ce travail soit confié non seulement à des auteurs d’un vrai talent, mais encore à des hommes attachés, qui présentent les faits sous leur véritable point de vue et préparent une instruction saine, en conduisant l’histoire jusqu’en l’an VIII. » Mais cette instruction ne sera saine que si, par une série de jugements préalables et convergents, elle insinue dans les esprits l’approbation finale et l’admiration fondée du régime présent ; il faut donc que l’historien « fasse sentir à chaque ligne » les défauts de l’ancien régime, « l’influence de la cour de Rome, des billets de confession, de la révocation de l’édit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon, etc., le désordre perpétuel des finances, les prétentions du Parlement, le manque de règle et de ressort dans l’administration,… de sorte que l’on respire en arrivant à l’époque où l’on a joui des bienfaits dus à l’unité des lois, d’administration et de territoire. » — « Il faut enfin que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV même, sous Louis XV et Louis XVI inspire le besoin de soutenir l’ouvrage nouvellement accompli et la prépondérance acquise. » Le 18 Brumaire, la France est entrée dans le port ; ne parlez de la Révolution que comme d’un orage final, fatal, inévitable[39]. « Lorsque cet ouvrage, bien fait et écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n’aura la volonté et la patience d’en faire un autre, surtout lorsque, loin d’être encouragé par la police, on sera découragé par elle. » De cette façon, le gouvernement qui, à l’endroit de la jeunesse, s’est adjugé le monopole de l’enseignement, s’adjuge, à l’endroit des hommes faits, le monopole de l’histoire.

V

Si Napoléon se précautionne ainsi contre les gens qui pensent, c’est surtout parce que leur pensée, une fois écrite par eux ou par d’autres, arrive au public[40], et que, selon ses maximes, le souverain a seul le droit de parler au public. Entre l’écrivain et les lecteurs, toute communication est interceptée d’avance par une triple et quadruple ligne de barrières, à travers lesquelles un guichet long, tortueux, étroit, est l’unique passage, et où le manuscrit, comme un ballot de marchandises suspectes, ne passe que sondé à fond, vérifié à plusieurs reprises, après avoir péniblement obtenu son certificat d’innocuité et son permis de circulation. Aussi bien, dit Napoléon, « l’imprimerie[41] est un arsenal qu’il importe de ne pas mettre à la portée de tout le monde… Il m’importe beaucoup que ceux-là seuls puissent imprimer qui ont la confiance du gouvernement ; celui qui parle au public par l’impression est comme celui qui parle au public dans une assemblée, et certes personne ne peut contester au souverain le droit d’empêcher que le premier venu ne harangue le peuple. » — Là-dessus, il fait de la librairie un office d’État, privilégié, autorisé et réglementé. Par suite, avant d’arriver jusqu’au public, l’écrivain doit au préalable subir le contrôle de l’imprimeur et de l’éditeur, qui, l’un et l’autre responsables, assermentés et brevetés, prendront garde de risquer leur brevet, d’encourir la perte de leur gagne-pain, la ruine et, de plus, l’amende et la prison. — En second lieu, l’imprimeur, l’éditeur et l’auteur sont tenus de remettre le manuscrit, ou, par tolérance, l’ouvrage en cours d’impression, aux censeurs en titre[42] ; ceux-ci lisent, et chaque semaine font leur rapport au directeur général de la librairie ; ils signalent le bon ou mauvais esprit de l’ouvrage, les passages « inconvenants et proscrits par les circonstances », les allusions voulues, involontaires ou simplement possibles ; ils exigent les retranchements, les rectifications, les additions nécessaires. L’éditeur obéit, l’imprimerie fait des cartons, l’auteur s’est soumis ; ses démarches et stations dans les bureaux sont finies. Il se croit entré dans le port, mais il n’y est pas.

Par une réserve expresse, le directeur général a toujours le droit de supprimer les ouvrages, « même après qu’ils ont été examinés, imprimés et autorisés à paraître ». Par surcroît, et au-dessus du directeur général, le ministre de la police[43], qui lui aussi a son bureau de censure, peut, de son propre chef, faire apposer les scellés sur les feuilles déjà tirées, en rompre chez l’imprimeur les planches et les formes, mettre au pilon les dix mille exemplaires de l’Allemagne par Mme de Staël, « prendre des mesures pour qu’il n’en reste pas une seule feuille », réclamer à l’auteur son manuscrit, reprendre aux amis de l’auteur les deux exemplaires qu’il leur a prêtés, reprendre au directeur général lui-même les deux exemplaires de service enfermés dans un tiroir de son cabinet. — Deux ans auparavant. Napoléon disait à Auguste de Staël[44] : « Votre mère n’est pas méchante ; elle a de l’esprit, beaucoup d’esprit ; mais elle n’est accoutumée à aucune espèce de subordination ; elle n’aurait pas été six mois à Paris que je serais forcé de la mettre au Temple ou à Bicêtre. J’en serais fâché, parce que cela ferait du bruit ; cela me nuirait dans l’opinion. » — Peu importe qu’elle s’abstienne de parler politique : « On fait de la politique en parlant de littérature, de beaux-arts, de morale, de tout au monde ; il faut que les femmes tricotent », et que les hommes se taisent ou que, s’ils parlent, ce soit sur un thème donné et dans le sens prescrit.

Bien entendu, sur les publicités dont l’influence est émouvante ou persévérante, l’inspection est encore plus rigoureuse et plus répressive. — Au théâtre, où les spectateurs assemblés s’échauffent par la contagion prompte de leurs impressions sensibles, la police coupe, dans Héraclius de Corneille, dans Athalie de Racine[45], des douze et vingt-cinq vers de suite, et, soigneusement, par d’autres vers ou demi-vers de son cru, recolle, tant bien que mal, les morceaux cassés. — Sur la presse périodique, sur le journal qui s’est fait une clientèle, exerce une propagande et groupe ses abonnés autour d’une opinion, sinon politique, du moins philosophique et littéraire, la compression va jusqu’à l’écrasement. Dès le commencement du Consulat[46], sur soixante-treize journaux politiques, soixante ont été supprimés ; en 1811, les treize subsistants sont réduits à quatre, et les rédacteurs en chef sont nommés par le ministre de la police. D’autre part, la propriété de ces journaux est confisquée, et l’empereur, qui s’en est saisi, la concède, pour un tiers, à sa police, pour les deux autres tiers, à des gens de cour ou de lettres, ses fonctionnaires ou ses créatures. D’année en année, sous ce régime incessamment aggravé, les journaux sont devenus si vides que la police, pour occuper et distraire le public, y institue des combats de plume, entre un amateur de la musique française et un amateur de la musique italienne.

Contenu presque aussi rigoureusement que le journal, le livre est mutilé ou ne peut paraître[47]. Défense à Chateaubriand de réimprimer son Essai sur les Révolutions, publié à Londres sous le Directoire. Dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, on l’oblige à retrancher « plusieurs déclamations sur les cours, les courtisans, et quelques traits propres à exciter des allusions déplacées ». La censure interdit le Dernier des Abencérages, « où elle découvre un intérêt trop ardent pour la cause espagnole ». Il faut lire le registre entier pour la voir à l’œuvre, et dans le détail pour sentir avec quelle minutie grotesque et sinistre elle poursuit et détruit, non seulement chez les écrivains grands ou moyens, mais encore chez les compilateurs et les abréviateurs infimes, dans une traduction, dans un dictionnaire, dans un manuel, dans un almanach, non seulement des pensées, mais des velléités, des échos, des semblants et des inadvertances de pensées, des possibilités d’appel à la réflexion et à la comparaison : tous les souvenirs de la Révolution et de l’ancien régime, telle mention de Kléber ou de Moreau, tel entretien de Sully et de Henri IV ; « un jeu de loto[48] qui familiarise la jeunesse avec l’histoire de son pays », mais qui parle trop « de la famille du grand dauphin, de Louis XVI et de ses tantes » ; le livre général des rêves de Cagliostro et de M. Henri de Saint-Mesmin, « très élogieux pour l’empereur, excellent pour remplir de sa présence l’âme des Français, mais d’où l’on doit retrancher trois rapprochements maladroits que la malveillance ou la sottise auraient pu relever » ; la « traduction en vers français de plusieurs psaumes de David », qui ne sont pas dangereux en latin, mais qui, en français, ont le tort de pouvoir s’appliquer, par coïncidence et prophétie, à l’Église comme souffrante et à la religion comme persécutée ; et quantité d’autres insectes littéraires, éclos dans les bas-fonds de la librairie, presque tous éphémères, rampants, imperceptibles, mais que le censeur, par zèle et par métier, considère comme des dragons redoutables, dont il doit soigneusement briser la tête ou arracher les dents.

À la prochaine couvée, ils seront inoffensifs ; bien mieux, ils seront utiles, et serviront, notamment les almanachs[49], « à rectifier sur beaucoup de points les idées du peuple ; on sera probablement en mesure pour 1812 d’en diriger la composition, et on les remplira d’anecdotes, de chansons, de récits propres à entretenir le patriotisme et le dévouement à la personne sacrée de Sa Majesté et à la dynastie napoléonienne ». — À cet effet, la police améliore, commande et paye aussi des œuvres dramatiques ou lyriques de toute espèce, cantates, ballets, impromptus, vaudevilles, comédies, grands opéras, opéras-comiques, cent soixante-seize ouvrages en une seule journée, composés pour la naissance du roi de Rome, et récompensés par 88400 francs de gratifications. Que l’administration s’y prenne d’avance pour susciter les talents et leur faire porter de bons fruits. « On se plaint[50], de ce que nous n’avons pas de littérature, c’est la faute du ministre de l’intérieur. » De sa personne et au plus fort d’une campagne, Napoléon intervient dans les choses de théâtre. Là-bas en Prusse et chez lui en France, il conduit par la main les auteurs tragiques, Raynouard, Legouvé, Luce de Lancival ; il écoute en première lecture la Mort d’Henri IV et les États de Blois ; il donne à Gardel, compositeur de ballets, « un beau sujet, le retour d’Ulysse » ; il explique aux auteurs comment l’effet dramatique doit, sous leurs mains, devenir une leçon politique ; faute de mieux, et en attendant qu’ils le comprennent, il use du théâtre, comme d’une tribune, pour y faire lire devant les spectateurs les bulletins de la Grande Armée.

D’autre part, dans la presse périodique, il est son propre avocat, le plus véhément, le plus hautain, le plus puissant des polémistes ; longtemps, dans le Moniteur, il a dicté lui-même des articles qu’on reconnaît au style ; après Austerlitz, le temps lui manque pour en faire, mais il les inspire tous, il les fait rédiger par des sous-ordres. Dans le Moniteur et dans les autres gazettes, c’est sa voix qui, directement ou par des porte-voix, arrive au public ; elle y arrive seule, et l’on devine ce qu’elle y apporte. Les acclamations officielles de tous les corps ou autorités de l’État viennent encore enfler l’hymne unique, perpétuel, triomphal, adulatoire, qui, par son insistance, son unanimité, ses sonorités violentes, doit tout ensemble assourdir les esprits, hébéter les consciences, et pervertir tout jugement. « Quand on pourrait douter, dit un membre du Tribunat[51], si c’est le ciel ou le hasard qui donne des souverains à la terre, ne serait-il pas évident pour nous que c’est à quelque divinité que nous devons notre empereur ? » — Puis un autre choriste, reprenant le thème en mineur, chante ainsi la victoire d’Austerlitz : « L’Europe, menacée par une nouvelle inondation de barbares, doit son salut au génie d’un autre Charles Martel ». — Suivent des cantates analogues, entonnées au Sénat et au Corps législatif par Lacépède, Pérignon, Garat, puis, dans chaque diocèse, par les évêques, dont quelques-uns se haussent dans leurs mandements jusqu’aux considérations techniques de l’art militaire, et, pour mieux louer l’empereur, expliquent à leurs ouailles les savantes combinaisons de son génie stratégique.

De fait, partout sa stratégie est admirable, tout à l’heure contre la pensée catholique, maintenant contre la pensée laïque. Au préalable, il a étendu, choisi, délimité son champ d’opérations, et voici son objectif fixé par lui-même : « Sur les affaires publiques, qui sont mes affaires, en matière politique, sociale et morale, sur l’histoire, notamment sur l’histoire actuelle, récente ou moderne, personne, dans la génération présente, ne pensera, excepté moi, et, dans la génération prochaine, tout le monde pensera d’après moi. » Avec cet objectif en vue, il s’est adjugé le monopole de l’éducation ; il a introduit la discipline, l’habit et l’esprit militaires dans toutes les maisons publiques ou privées d’instruction secondaire ; il a réduit au minimum et soumis à la surveillance ecclésiastique l’instruction primaire ; il a effacé les derniers vestiges des universités locales, encyclopédiques et autonomes, il a mis à leur place des écoles spéciales et professionnelles, il a fait avorter la véritable instruction supérieure, il a étouffé dans la jeunesse la haute curiosité spontanée et désintéressée. — En même temps, remontant à la source du savoir laïque, il s’est rattaché l’Institut ; sur cette créature de l’État, il a pratiqué les amputations nécessaires, il s’est approprié son crédit, il a imposé sa faveur ou sa défaveur aux maîtres de la science et de la littérature ; puis, de la source descendant aux canaux, construisant des barrages, aménageant des conduits, appliquant ses contraintes et ses impulsions, il a soumis la science et la littérature à sa police, à sa censure, à sa direction de la librairie et de l’imprimerie ; il s’est emparé de toutes les publicités, théâtre, journal, livre, chaire et tribune, il les a rassemblées et organisées en une vaste manufacture qu’il surveille et dirige, en une fabrique d’esprit public qui travaille incessamment et sous sa main à la glorification de son système, de son règne et de sa personne. Encore ici, on le retrouve égal et semblable à lui-même, conquérant à outrance et rigoureux exploitant de sa conquête, calculateur aussi minutieux que profond, aussi inventif que conséquent, incomparable pour adapter les moyens au but, sans scrupules dans l’exécution[52], persuadé que, par la pression physique et continue de la peur universelle et surplombante, on vient à bout de toute résistance, soutenant et prolongeant la lutte avec des forces colossales, mais contre une force historique et naturelle, d’espèce supérieure, située au delà de ses prises, tout à l’heure contre la croyance qui se fonde sur l’instinct religieux et sur la tradition, maintenant contre l’évidence engendrée par la réalité des choses et par l’emploi du procédé probant ; par suite obligé d’interdire le procédé probant, de falsifier les choses, de défigurer la réalité, de nier l’évidence, de mentir tous les jours et chaque jour plus outrageusement[53], d’accumuler les actes criants pour imposer le silence, d’aviver, par ce silence et par ces mensonges, l’attention[54] et la perspicacité du public, de transformer des chuchotements presque muets en paroles vibrantes, et des insuffisances d’éloges en protestations notoires ; bref, affaibli par son propre succès et condamné d’avance à succomber sous ses victoires, à disparaître après un court triomphe, à laisser intacte et debout la rivale indestructible qu’il voulait abattre à titre d’adversaire, et utiliser en qualité d’instrument.

  1. Lamennais, Du Progrès de la Révolution, 163.
  2. Le Régime moderne, X, 71.
  3. Pelet de la Lozère, 159.
  4. Maggiolo, les Écoles en Lorraine avant et après 1789, 3e partie, 22 et suivantes (Détails sur la fondation ou le rétablissement des écoles primaires dans quatre départements à partir de 1802). Parfois le maître est celui qui enseignait avant 1789, et son traitement est le même qu’alors ; j’estime que, dans un village de moyenne grandeur, il peut se faire en tout 500 ou 600 francs par an ; sa condition ne s’améliore que très peu, lentement, et reste chétive, fort humble jusqu’à la loi de 1833. — Point d’écoles normales pour former les instituteurs primaires, sauf une établie à Strasbourg en 1811 par le préfet, et la promesse d’une autre après le retour de l’île d’Elbe, le 27 avril 1815 ; par suite, le personnel enseignant est de médiocre qualité, ramassé çà et là, au hasard — Mais, comme les petites écoles satisfont à un besoin senti, elles se multiplient ; en 1815, il y en a plus de 22000, à peu près autant qu’en 1789 ; dans les quatre départements étudiés par M. Maggiolo, on en compte presque autant que de communes. — Néanmoins ailleurs, « dans certains départements, il n’est pas rare de trouver vingt ou trente communes d’un même arrondissement au milieu desquelles il n’y a qu’un seul maître d’école… Celui qui sait lire et écrire est consulté par ses voisins comme un docteur. » (Ambroise Rendu, par E. Rendu, 107, rapport de 1817).
  5. Décret du 1er mai 1802, articles 2, 4, 5. — Décret du 17 mars 1808, articles 5, 8, 117.
  6. E. Rendu, ib, 30 et 41.
  7. Ib., 41. (Réponses approbatives des évêques, lettre de l’archevêque de Bordeaux, 29 mai 1808). « Il n’y a que trop d’écoles dont les instituteurs ne donnent ni leçons, ni exemples de catholicisme, ni même de christianisme. Il serait à désirer que ces malheureux fussent écartés de l’enseignement. ».
  8. Décret du 15 novembre 1814, article 192. — Cf. le décret du 17 mars 1808, article 6. « Les petites écoles primaires sont celles où l’on apprend à lire, écrire et les premières notions du calcul. » — Ib., § 3, article 5, définition des pensions et des écoles secondaires communales. Cette définition est encore précisée par le décret du 15 novembre 1811, article 16.
  9. Pelet de la Lozère, 175 (Paroles de Napoléon au Conseil d’État, 21 mai 1806).
  10. Alexis Chevalier, les Frères des Écoles chrétiennes pendant la Révolution, 93 (Rapport de Portalis approuvé par le Premier Consul, 10 frimaire an XII).
  11. Ambroise Rendu, par Eugène Rendu, 42.
  12. Comte d’Haussonville, l’Église romaine et le premier Empire, II, 257, 266 (Rapport de Portalis à l’Empereur, 13 février 1806).
  13. Cuvier, Rapport sur l’instruction publique dans les nouveaux départements de la basse Allemagne, fait en exécution du décret du 13 novembre 1810, 4 à 8. « L’on a pour principe et pour objet que, dans chaque université, il puisse être fait des cours sur toutes les connaissances humaines, s’il se trouve des élèves qui le désirent… Aucun professeur ne peut empêcher son collègue de traiter les mêmes sujets que lui ; la plus grande partie de leur revenu dépend des rétributions des élèves, ce qui excite la plus vive émulation pour le travail. » — Ordinairement, l’université est dans une petite ville ; l’étudiant n’a d’autre société que ses camarades et ses professeurs ; de plus, l’université a juridiction sur lui, et elle exerce elle-même son droit de surveillance et de police. « Vivant en famille, sans plaisirs publics, sans distractions variées, les Allemands des classes moyennes, surtout dans l’Allemagne du Nord, regardent la lecture, l’étude, la méditation comme leurs plus grands plaisirs et leurs premiers besoins ; c’est pour apprendre qu’ils étudient, plutôt que pour se préparer à une profession lucrative… Le théologien scrutera, jusque dans leurs racines, les vérités de la morale et de la théologie naturelle ; quant à la religion positive, il voudra en connaître l’histoire, il étudiera la langue originale des écrits sacrés et toutes les langues qui s’y rapportent et peuvent l’éclaircir ; il voudra posséder les détails de l’histoire de l’Église, connaître les usages qu’on y a suivis de siècle en siècle et les motifs des variations qui s’y sont introduites. — Le jurisconsulte ne se contentera pas de posséder le code qui prévaut dans son pays ; dans ses études, tout devra se rapporter aux principes généraux du droit naturel et de la politique ; il voudra savoir l’histoire du droit à toutes les époques, et, par conséquent, il aura besoin de de l’histoire politique des nations ; il faudra qu’il connaisse et apprenne les diverses constitutions de l’Europe, qu’il sache lire les diplômes et les chartes de tous les âges ; la législation compliquée de l’Allemagne lui fait et lui fera longtemps un besoin du droit canonique des deux religions, du droit féodal et du droit public, aussi bien que du droit civil et du droit criminel ; et, si on ne lui donne pas le moyen de vérifier dans les sources tout ce qu’on lui enseigne, il regardera l’enseignement comme étranglé et insuffisant. »
  14. Louis Liard, l’Enseignement supérieur en France, 307 à 309.
  15. Comte Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, 13. — Chaptal, élève brillant, fit sa philosophie à Rodez, sous M. Laguerbe, professeur très estimé. — « Tout se bornait à des discussions inintelligibles sur la métaphysique et à des subtilités puériles sur la logique. » — Cela durait deux ans ; il y avait des thèses publiques de trois ou quatre heures, soutenues par les élèves ; l’évêque, la noblesse, tout le chapitre assistaient à ces combats de coqs scolastiques. Chaptal y prit quelques notions exactes de géométrie, d’algèbre et sur le système du monde ; mais, hors cela, dit-il, je n’en retirai, rien, sauf une grande facilité pour parler latin et une passion pour l’ergoterie. »
  16. Louis Liard, Universités et Facultés, 1 à 12.
  17. Pelet de la Lozère, 176 (Séance du Conseil d’État ; 21 mai 1806).
  18. Liard, l’Enseignement supérieur en France, 71, 73. « Dans les écoles de droit, disent des cahiers de 1789, il n’y a pas la cinquantième partie des élèves qui suivent les cours des professeurs. » — Fourcroy, Exposé des motifs de la loi concernant les Écoles de droit, 13 mars 1804. « Dans les anciennes Facultés de droit, les études étaient nulles, inexactes ou rares, les leçons négligées ou non suivies ; on achetait des cahiers au lieu de les rédiger soi-même ; on était reçu après des épreuves si faciles qu’elles ne méritaient plus le nom d’examens ; les lettres de baccalauréat et de licence n’étaient véritablement qu’un titre qu’on achetait sans étude et sans peine. » — Cf. les Mémoires de Brissot et les Souvenirs du chancelier Pasquier, tous les deux étudiants en droit avant 1789. — M. Léo de Savigny, dans son livre récent, Die Franzosischen Rechtsfacultäten (74 et suivantes), a recueilli d’autres témoignages non moins décisifs.
  19. Décret du 19 mars 1807, articles 42, 45.
  20. Courcelle-Seneuil, Préparation à l’étude du droit (1887), 5, 6 (Sur l’enseignement du droit à la Faculté de Paris).
  21. Léo de Savigny, ib., 161.
  22. Bréal, Quelques mots sur l’Instruction publique (1872), 327, 41. — Liard, Universités et Facultés, 13 et suivantes.
  23. Arrêté du 23 janvier 1803 pour l’organisation de l’Institut.
  24. L’Essai sur les mœurs, par Voltaire, est de 1756 ; l’Esprit des lois, par Montesquieu, est de 1748. Condillac publie, en 1746, son Essai sur l’origine des connaissances, et, en 1754, son Traité des sensations. L’Émile, par Rousseau, est de 1762 ; le Traité de la formation mécanique des langues, par le président de Brosses, est de 1765 ; la Physiocratie, par Quesnay, paraît en 1768, et l’Encyclopédie de 1750 à 1765.
  25. Sur la valeur égale du procédé probant dans les sciences morales et dans les sciences physiques, David Hume a donné les arguments décisifs dès 1737, dans son Traité de la nature humaine. Depuis, notamment après le Compte rendu de Necker, mais surtout de nos jours, la statistique a montré que les motifs déterminants, prochains ou lointains, de l’action humaine sont des grandeurs, exprimables en chiffres, liées entre elles, ce qui nous permet, ici comme ailleurs, les prévisions précises et numériques.
  26. Cf. Louis Liard, l’Enseignement supérieur en France, tome ier en entier. — Et la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) sur l’organisation primitive de l’Institut.
  27. Arrêté du 23 janvier 1803.
  28. Décret du 21 mars 1816.
  29. Correspondance de Napoléon, lettres à M. de Champagny, 13 décembre 1805 et 3 janvier 1806 : « J’ai vu avec plaisir la promesse qu’a faite M. de Lalande et ce qui s’est passé à cette occasion. »
  30. Ségur, Mémoires, III, 457 : « M. de Chateaubriand composa son discours avec beaucoup d’art : son but évident était de ne déplaire à aucun de ses collègues, sans en excepter Napoléon. Il louait avec une vive éloquence la gloire de l’Empereur ; il exaltait la grandeur des sentiments républicains. » À l’endroit de son prédécesseur régicide, pour expliquer et excuser ses omissions ou réticences, il rapprochait Chénier de Milton et remarquait que, pendant quarante ans, le même silence avait été observé à l’endroit de Milton en Angleterre.
  31. Edmond Blanc, Napoléon ier et ses institutions civiles et administratives, 225 à 233. — Annuaire de l’Institut pour 1813.
  32. Loi du 25 octobre 1795, et arrêté du 23 janvier 1803.
  33. Rœderer, III, 548. — Ib., III, 332 (2 août 1800).
  34. Welschinger, la Censure sous le premier Empire, 440 (Paroles de Napoléon au Conseil d’État, 20 décembre 1812). — Merlet, Tableau de la littérature française de 1800 à 1815, I, 128. M. Royer-Collard venait de faire à la Sorbonne, devant trois auditeurs, sa première leçon contre la philosophie de Locke et de Condillac (1811). Napoléon, ayant lu cette leçon, dit le lendemain à Talleyrand : « Savez-vous, monsieur le Grand Électeur, qu’il s’élève dans mon université une nouvelle philosophie très sérieuse…, qui pourra bien nous débarrasser tout à fait des idéologues, en les tuant sur place par le raisonnement ? » — Informé de cet éloge, M. Royer-Collard dit à quelques amis : « L’empereur se méprend : Descartes est plus intraitable au despotisme que ne le serait Locke ».
  35. Mignet, Notices et Portraits (Éloge de M. de Tracy).
  36. J.-B. Say, Traité d’économie politique, 2e édition, 1814 (Avertissement) : « La presse n’était plus libre : toute représentation exacte des choses devenait la censure d’un gouvernement fondé sur le mensonge. »
  37. Welschinger, 160 (25 janvier 1810). — Villemain, Souvenirs contemporains, I, 180. À partir de 1812, « il est d’une exactitude littérale de dire que toute émission de la pensée écrite, toute mention historique, même la plus lointaine et la plus étrangère, devint une chose aventureuse et suspecte ». — Life and Correspondance of sir John Malcolm, by Haye, II, 3 (Journal de sir John Malcolm, 4 août 1815, visite à Langlès, l’orientaliste, éditeur de Chardin, auquel il a ajouté des notes, dont une fausse sur la mission en Perse de sir John Malcolm). — « Il me dit d’abord qu’il avait suivi un autre auteur ; ensuite il s’excusa en alléguant le système de Bonaparte, dont les censeurs, dit-il, non seulement effaçaient certains passages, mais en ajoutaient d’autres qu’ils croyaient utiles à ses projets. »
  38. Merlet, ib. (D’après les papiers de M. de Fontanes), II, 258.
  39. Merlet, Tableau, etc. « Il faut avoir soin d’éviter toute réaction en parlant de la Révolution ; aucun homme ne pouvait s’y opposer. Le blâme n’appartient ni à ceux qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu. Il n’était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses. »
  40. Villemain, Souvenirs contemporains, I, 145 (Paroles de M. de Narbonne au sortir de plusieurs entretiens avec Napoléon en 1812). « L’Empereur, si puissant, si victorieux, n’est inquiet que d’une chose au monde, les gens qui parlent, et, à leur défaut, les gens qui pensent. Et cependant il les aime assez, ou du moins il ne peut s’en passer. »
  41. Welschinger, 30 (Séance du Conseil d’État, 12 décembre 1809).
  42. Welschinger, 31, 33, 175, 190 (Décret du 5 février 1810). — Revue critique du 1er septembre 1870 (Bulletin hebdomadaire de la direction générale de la librairie pour les trois derniers mois de 1810 et les trois premiers de 1814, publié par Charles Thurot).
  43. Collection des lois et décrets, XII, 170 : « Lorsque les censeurs auront examiné un ouvrage et permis la publication, les libraires seront en effet autorisés à le faire imprimer. Mais le ministre de la police aura encore le droit de le supprimer en entier, s’il le juge convenable. » — Welschinger, 346 à 374.
  44. Welschinger, 173, 175.
  45. Welschinger, 223, 231, 233. (L’exemplaire d’Athalie, avec les ratures de la police, figure encore aujourd’hui dans la bibliothèque du souffleur de la Comédie-Française.) — Ib., 244 (Lettre du secrétaire général de la police aux semainiers du Théâtre-Français, 1er février 1809, à propos de la Mort d’Hector, par Luce de Lancival). « Messieurs, Son Excellence le sénateur ministre m’a expressément chargé de vous inviter à faire retrancher de la scène d’Hector les deux vers suivants :

    « Déposez un moment ce fer toujours vainqueur,
    Cher Hector, et craignez de lasser le bonheur. »

  46. Ib., 13 (Arrêté du 17 janvier 1800). — Ib., 117, 118 (Arrêtés du 18 février 1811 et du 17 septembre 1813). — Ib., 119 et 129. (Nulle indemnité aux propriétaires légitimes : le décret de confiscation pose en principe que les produits des journaux ne peuvent devenir une propriété qu’en vertu d’une concession expresse faite par le souverain, que cette concession n’a pas été faite aux fondateurs et propriétaires actuels, et que partant leur prétendu droit est nul.)
  47. Welschinger, 196, 201.
  48. Revue critique, 1er septembre 1870, 142, 146, 149.
  49. Welschinger, 251.
  50. Correspondance de Napoléon ier (Lettre de l’empereur à Cambacérès, 21 novembre 1806 ; lettres à Fouché, 25 octobre et 31 décembre 1806). — Welschinger, 236, 244.
  51. Moniteur, 1er janvier 1806 (Tribunat, séance du 9 nivôse an XIV, discours de MM. Albisson et Gillet. — Sénat, discours de MM. de Pérignon, Garat, de Lacépède.) — Dans les numéros suivants on trouvera les adresses des municipalités, mandements des évêques et odes des poètes sur le même sujet. — En fait d’enthousiasme officiel, voici deux beaux traits. (Débats, 29 mars 1811.) « Le Conseil municipal (de Paris) a pris une délibération pour voter une pension viagère de dix mille francs à M. de Gevers, second page de Sa Majesté, qui avait apporté à l’Hôtel de Ville l’heureuse nouvelle de la naissance du roi de Rome… Tout le monde a été charmé de sa grâce et de sa présence d’esprit. » — Faber, Notices sur l’intérieur de la France, 25. « Je connais une ville assez considérable qui s’est cru obligée de ne pas allumer ses réverbères en 1804, parce qu’elle avait fait voyager, aux frais de la commune, son maire à Paris pour voir couronner Bonaparte. » …
  52. Faber, Notices, 32 (1807) : « J’ai vu un jour un médecin, honnête homme, dénoncé inopinément pour avoir, dans une société de la ville, émis quelques observations sur le système médical sous le gouvernement existant. Le dénonciateur, employé français, était ami du médecin ; il le dénonça, craignant d’être dénoncé. » — Comte Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, 379-381. Énumération des diverses polices qui se contrôlent et se complètent mutuellement. « Outre le ministre et le préfet de police, Napoléon avait trois directeurs généraux de police qui résidaient à Paris et avaient surveillance sur les départements ; … de plus, des commissaires généraux de police dans toutes les grandes villes et des commissaires spéciaux de police dans toutes les autres ; de plus, la gendarmerie, qui transmettait chaque jour à l’inspecteur général de Paris un bulletin de situation pour toutes les parties de la France ; de plus, les rapports de ses aides de camp et des généraux de sa garde, police supplémentaire, la plus dangereuse de toutes pour les personnes de la cour et les principaux agents de l’administration ; enfin, plusieurs polices spéciales pour lui rendre compte de ce qui se passait parmi les savants, les commerçants, les militaires. Toute cette correspondance lui arrivait à Moscou comme aux Tuileries. »
  53. Faber, Notices (1807), 35 : « Le mensonge, organisé par système, formant la base du gouvernement et consacré dans les actes publics,… l’abjuration de toute vérité, de toute conviction à soi, c’est le caractère que déploient les administrateurs en mettant en scène les actes, les sentiments et les pensées du gouvernement, qui se sert d’eux pour décorer les pièces qu’il donne, sur le théâtre du monde… Les administrateurs ne croient rien de ce qu’ils disent ; les administrés non plus. »
  54. Voici, entre beaucoup d’autres, deux rapports confidentiels de police qui montrent les sentiments du public et l’inutilité, des mesures compressives. Archives nationales, F7, 3016. (Rapport du commissaire général de Marseille pour le second trimestre de 1808). « Les événements d’Espagne ont beaucoup fixé et fixent essentiellement l’attention. En vain, l’observateur attentif voudrait se dissimuler la vérité sur ce point ; le fait est qu’on voit la révolution d’Espagne d’un mauvais œil. On avait cru d’abord que le successeur de Charles IV serait l’héritier légitime. La manière dont on a été détrompé a donné à l’esprit public une direction toute contraire aux hautes pensées de Sa Majesté l’Empereur… Aucune âme généreuse… ne s’élève au niveau de l’importance de la grande cause continentale. » — Ib. (Rapport pour le second trimestre de 1809). « J’ai placé des observateurs dans les lieux publics… En résultat de ces mesures, de cette vigilance continuelle, du soin que j’ai de mander devant moi les chefs des établissements publics où j’ai appris qu’il s’est tenu le moindre propos, j’atteins le but proposé. Mais je suis assuré que, si la crainte de la haute police ne retenait les perturbateurs, les clabaudeurs, ils émettraient publiquement une opinion contraire aux principes du gouvernement… L’opinion publique se détériore de jour en jour ; la misère est extrême, les esprits sont consternés. On n’exhale point ouvertement de murmures, mais le mécontentement existe dans la presque généralité des citoyens… La guerre continentale, la guerre maritime, les événements de Rome, d’Espagne et d’Allemagne, la cessation absolue du commerce, la conscription, les droits réunis… sont autant de motifs qui s’accordent pour corrompre l’esprit public. Les prêtres et les dévots, les négociants et les propriétaires, les artisans, les ouvriers, le peuple enfin, tout le monde est mécontent… On est, en général, insensible aux victoires continentales ; toutes les classes des citoyens sont bien plus sensibles aux levées de la conscription qu’aux succès qu’elles procurent. »