Les Pères de l’Église/Tome 1/Épître à saint Polycarpe (saint Ignace)

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Texte établi par M. de Genoude Sapia (Tome premierp. 286-290).

ÉPÎTRE À SAINT POLYCARPE.

Saint Ignace avait été obligé de partir précipitamment de Troade pour aller s’embarquer à Naples, autre ville de l’Asie mineure, et de là se rendre à Rome. Il prie Polycarpe d’assembler un synode et d’envoyer quelqu’un consoler l’Église d’Antioche, qui perdait son évêque, et la féliciter d’avoir recouvré la paix. Les conseils qui précèdent cette recommandation sont dignes du saint qui les donne et du saint qui les reçoit. Ils viennent de l’âme la plus élevée et portent à la plus haute perfection. « Faites chaque jour un pas dans cette voie ; pressez les autres d’avancer dans celle du salut. Le temps vous réclame, ô Polycarpe ! pour vous mettre en possession de Dieu. » On voit par cette épître quelle haute idée saint Ignace avait de la vertu de saint Polycarpe.


Ignace, surnommé Théophore, à Polycarpe, évêque de l’Église de Smyrne, ou plutôt placé lui-même sous l’épiscopat de Dieu le père et de notre Seigneur Jésus-Christ, salut et bénédiction.


Je connais vos sentiments ; ils reposent sur Dieu comme sur une base inébranlable ; je me plais aujourd’hui à leur donner les plus grands éloges, m’estimant heureux d’avoir vu un si saint évêque. Puissions-nous ainsi nous revoir devant Dieu !

Pour cela, faites chaque jour un nouveau pas dans la voie de votre perfection ; pressez les autres d’avancer dans celle du salut ; je vous le demande par la grâce dont vous êtes revêtu.

Soutenez l’honneur de l’épiscopat par tous les genres de travaux, soit du corps, soit de l’esprit. Maintenez la paix et l’union, rien n’est au-dessus d’elles. Supportez les autres comme Dieu vous supporte ; souffrez tout de leur part, ainsi que vous l’avez toujours fait, avec une tendre charité.

Livrez-vous sans cesse à la prière ; demandez à Dieu de vous faire croître dans l’intelligence des choses divines. Veillez, vous possédez l’esprit qui ne sommeille jamais. Parlez à chacun le langage que vous inspire cet esprit. Chargez-vous des infirmités de tous en athlète infatigable. Où le travail est plus grand, le gain l’est aussi.

Si vous n’aimiez que les bons, où serait votre mérite ? Travaillez à ramener par la douceur ceux qui s’égarent. Vous savez que le même remède ne guérit pas tous les maux ; une eau fraîche tempère l’irritation d’un mal violent. Soyez en tout prudent comme le serpent et simple comme la colombe. Pourquoi êtes-vous tout à la fois corps et esprit ? C’est afin de pouvoir adoucir les maux que vous voyez et arriver à la découverte de ceux qui se cachent. Il ne faut pas qu’il vous manque une seule vertu ; mais que toutes sortes de grâces abondent en vous.

Le temps vous réclame, ô Polycarpe, pour vous mettre en possession de Dieu ; ainsi le pilote appelle les vents ; ainsi le malheureux, battu par la tempête, désire le port.

Veillez en véritable athlète du Seigneur. Votre couronne, c’est l’immortalité ; c’est cette vie éternelle à laquelle vous croyez si fermement.

J’offre pour vous et ma vie, et mes chaînes, ces chaînes que vous ambitionnez.

Ne vous effrayez pas de ces hommes qui paraissent dignes de foi et qui enseignent l’erreur.

Demeurez ferme comme l’enclume qu’on frappe à coups redoublés.

C’est le propre d’un véritable athlète d’être mis en lambeaux et de vaincre. Il faut savoir tout supporter en vue de Dieu, pour mériter qu’il nous soutienne. Redoublez de vigilance, pesez la valeur du temps. Attendez celui qui est par-delà les temps ; c’est l’éternel, l’invisible, rendu visible pour nous ; l’impalpable, l’impassible, pour nous devenu capable de souffrir, pour nous livré à tous les genres de souffrances.

Que les veuves ne soient pas négligées, après Dieu vous êtes leur appui. Que rien ne se fasse sans votre volonté, et vous ne faites rien sans celle de Dieu. Aussi ne la contrariez-vous jamais, ferme comme vous l’êtes dans le devoir. Que les réunions soient fréquentes ; cherchez-y des yeux chacun en particulier ; ne repoussez pas avec dureté les esclaves de l’un et l’autre sexe ; que, de leur côté, ils ne s’enflent pas d’orgueil ; qu’ils servent, au contraire, leurs maîtres avec plus de zèle en vue de la gloire de Dieu, afin d’obtenir de lui la vraie liberté ; qu’ils ne désirent point celle dont nous jouissons, de peur de se trouver après les esclaves du vice.

Fuyez tout ce qui est mauvais, évitez même d’en parler. Dites à mes sœurs d’aimer Dieu, d’être tout à leurs maris de corps et d’esprit ; recommandez aussi à mes frères, au nom de Jésus-Christ, d’aimer leurs épouses comme Jésus-Christ aime son Église.

Si quelqu’un peut garder la continence, par honneur pour la chair de Jésus-Christ, qu’il la garde, mais à la faveur de l’humilité. S’il se glorifie, il meurt ; s’il se croit plus grand que l’évêque, il cesse de vivre.

Ceux qui veulent se marier ne le peuvent faire que du consentement de l’évêque ; c’est alors seulement que leur mariage sera selon Dieu et non selon la passion.

Que tout se fasse pour la gloire de Dieu ; que tous écoutent l’évêque, s’ils veulent que Dieu les écoute. C’est pour ceux qui sont soumis à l’évêque, aux prêtres, aux diacres, que je m’offre au Seigneur.

Puissé-je partager un jour avec eux son héritage céleste ! Mettez tout en commun, travaux, combats, souffrances, repos, veilles, vous regardant comme les dispensateurs, les assesseurs, les ministres de Dieu. Rendez-vous agréables à celui pour qui vous combattez et qui vous donne la solde. Que personne ne déserte ses drapeaux ; que la grâce du baptême soit pour vous un glaive, la foi un bouclier, la charité une lance, la patience le complément de l’armure.

Votre véritable fonds de réserve, ce sont vos œuvres. Faites en sorte qu’elles soient agréées et vous rapportent une digne récompense.

Soyez indulgents et pleins de douceur, les uns à l’égard des autres, comme Dieu l’est envers vous.

Combien je désire jouir à jamais de votre présence ! Depuis que je sais que l’Église de Syrie jouit de la paix par vos prières, j’éprouve moi-même plus de calme, plus de tranquillité dans le Seigneur.

Arriver à lui par le martyre, me présenter au grand jour de la résurrection comme un disciple digne de vous, voilà mon ambition ! Il vous faut, Polycarpe, ô vous si heureux dans le Seigneur, assembler un concile animé de l’esprit de Dieu, et choisir quelqu’un très-dévoué et en même temps d’une grande activité : on pourra l’appeler le courrier divin. Il serait chargé de l’insigne honneur d’aller par toute la Syrie rendre témoignage à l’ardente charité de toute votre Église. Quand il s’agit de la gloire de Jésus-Christ, un Chrétien ne s’appartient pas ; il est tout à Dieu. Et ce message accompli sera l’œuvre du Seigneur autant que la vôtre.

Oui, la grâce, je l’espère, vous a tous disposés à cette bonne œuvre, si digne du Seigneur.

Connaissant l’ardeur de votre amour pour la vérité, je ne vous adresse pas une plus longue exhortation. Je n’ai pu écrire à toutes les Églises, parce qu’un ordre impérieux m’a forcé de m’embarquer précipitamment de Troade pour Naples. Écrivez-leur pour moi, comme bien instruit de la volonté de Dieu : engagez toutes les Églises voisines à se régler sur vous ; que celles qui le peuvent envoient leur courrier par terre ; que les autres profitent du vôtre pour faire porter leurs lettres. Puisse cette œuvre immortelle vous couvrir de la gloire que vous méritez !

Je salue chacun des fidèles en particulier, et nommément l’épouse d’Épitrope, avec toute sa maison et ses enfants. Je salue mon cher Attale et celui qui aura l’honneur de faire le voyage de Syrie : que la grâce soit partout avec lui et avec Polycarpe qui l’envoie ! Je vous souhaite à tous des forces toujours nouvelles en Jésus-Christ, notre Seigneur. Je désire que par lui vous demeuriez constamment unis à Dieu et fidèles à sa grâce.

Je salue Alcée, dont le nom m’est si cher.

Soyez forts dans le Seigneur.