Les Petites Religions de Paris/L’Essénianisme

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Léon Chailley (p. 167-172).

L’ESSÉNIANISME

Je suis allé rue des Belles-Feuilles causer avec madame Marie Gérard, déléguée des groupes esséniens.

Il y a deux ans à peine que j’appris la survivance de cette secte très antique, sur laquelle Renan lui-même ne put être parfaitement renseigné ; si j’en crois les Visions de la Bienheureuse Catherine Emmerich, Jésus, jeune homme, se complut en promenades et en causeries avec eux. M. Edouard Schuré, l’initié chrétien, tombe d’accord scientifiquement avec l’inspirée. Le Christ, tel qu’il le conçut, parcourut les degrés de l’initiation de ces thérapeutes qui, comme lui, possédaient les secrets de guérir et le don de ressusciter.

Selon M. Guy-Valvor, Lyon encore renfermerait un grand nombre de ces mystiques.

J’ai trouvé la grande Essénienne de Paris dans une petite salle, devant sa bibliothèque vêtue sombrement, avec un visage têtu d’apôtre et des yeux austères qui cherchent à persuader.

— Notre culte est le plus beau et le plus pur, m’a raconté madame Gérard, car il n’a jamais persécuté, il a toujours été écrasé et il a sans cesse souffert !

— Existe-t-il encore, du moins ? Je le croyais, depuis la mort du Sauveur, disparu de l’histoire ?

— Mais, monsieur, il s’est perpétué traditionnellement, et c’est grâce à son énergie que la France a pu rester une grande nation. Jeanne d’Arc était essénienne, elle fut le deuxième Messie, le Messie-femme qui devait compléter l’œuvre du mâle Rédempteur. Cette prétendue sorcière n’était qu’essénienne, nous la revendiquons entièrement.

— Vos dogmes se différencient donc des catholiques ?

— Certes ! Nous aimons Jésus, mais nous haïssons saint Paul, qui n’était ni spirite ni féministe. D’ailleurs, voici notre profession de foi :

« 1° Nous adorons l’Éternel Absolu Dieu Juste, comme père et mère de l’humanité.

» 2° Nos deux Messies reflètent cette égalité des deux sexes. Jésus est venu enseigner la loi divine, Jeanne l’a affirmée par ses libérateurs.

» 3° La liberté de conscience reste chez nous entière.

» 4° Nous affirmons la réincarnation en diverses existences indispensables pour l’éducation des humains, qui correspondent entre eux, même après la mort.

» 5° L’expiation est proportionnelle aux fautes, car il n’y a point de réprouvés éternels.

» 6° La cruauté envers les animaux, ces humains en formation, est un crime ; ce sont des frères que l’on frappe en eux.

» 7° La récompense finale est promise à tous les êtres, justes, solidaires et dévoués.


Si je ne me trompe, ce qu’il y a de particulier en votre culte, c’est la divinisation de la femme et les rapports avec les esprits ?

— Oui, monsieur ; la femme a été dès l’origine horriblement calomniée. Il faut rectifier la légende de la pomme : Heva et Adama connaissaient le bonheur sublime lorsque l’esprit du péché s’empara du mari. Il voulut voyager. Après plusieurs mois, ils aperçurent au delà d’un bras de mer une vaste terre magnifique. — Oh ! dit Adama, les beaux fruits ! goûtons-les. — Je t’en supplie, n’en fais rien, répliqua l’épouse, le Seigneur s’en irriterait ». Au lieu de répondre, l’époux chargea Heva sur ses épaules, et ensemble ils se réjouirent dans l’île avec ce perfide dessert. Dieu dit alors à la femme : « Tu n’as péché que par amour ; dans ton sein descendront les messies d’Amour qui vous rachèteront et tu seras toi-même le Messie… »

Je me levai en souriant. Le petit poêle jeta une flamme. Je vis par la fenêtre les toits des maisons baignés du crépusculaire soleil. C’était une fête très pure et très douce de rayons, de nuages blancs, de cheminées grêles, et je songeai que l’Essénianisme nouveau ressemblait à ce soir parisien, qu’il était un peu trop une religion de cinquième étage, pas assez près de la terre, trop dans le ciel !