Les Petites Religions de Paris/Le Bouddhisme orthodoxe

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Léon Chailley (p. 45-57).

I

LE BOUDDHISME ORTHODOXE

Il m’a été donné de parcourir plusieurs fois au musée Guimet les salles silencieuses où s’entassèrent les trésors de l’Inde, de la Chine et du Japon afin de commémorer en plein Paris les légendes du plus grand d’entre les hommes, de celui qui, autant que le Christ, illumina Tolstoï, et qui triomphe aujourd’hui dans les âmes intellectuelles et curieuses autant peut-être qu’à Bénarès, il y a plus de deux mille ans.

La raison de cette victoire du Bouddhisme au fond des intelligences blasées de notre époque, M. Guimet l’a découverte, je crois, en nous racontant dans ses Promenades Japonaises ce que lui avoua un vieux prêtre de là-bas : « Le Bouddhisme accepte dans les autres croyances tout ce qui est grand, moral et bon, car le bien est toujours inspiré par le sacré cœur de Bouddha. Nous trouvons souvent chez les autres plus de vérités que nous n’en apportons, mais tout ce qui est bien émane du sacré cœur de Bouddha, » — salutaire tolérance, qu’ignorèrent toujours les sectes despotiques d’Occident.

J’ai visité d’abord M. de Milloué, le conservateur du musée Guimet, rue Mazarine, dans son logis tranquille et laborieux.

— Mon Dieu, m’a-t-il avoué, je ne crois pas beaucoup au sérieux des bouddhistes parisiens. Je crois au bouddhisme qui nous vient des terres autochtones ; en ce moment, nous avons la chance inespérée de posséder chez nous un des plus remarquables pontifes de cette religion, M. Horiou-Toki, bouddhiste ésotérique. Vous l’avez vu officier au musée Guimet. Qu’il fut supérieur en gravité et en science aux deux autres prêtres qui le précédèrent, de cette secte Sin-Siou, qu’un prince de la famille impériale déforma, selon ses goûts, en supprimant l’abstinence de la viande et le célibat ! M. Horiou-Toki, qui nous arrive du Congrès de Chicago, travaille pour le musée Guimet à l’explication des quatre cents gestes, « ésotériques », c’est-à-dire inexpliqués pour les profanes, gestes qu’il accomplit pendant son office sous cette sorte de chasuble qui le voile. Je ne veux vous parler que d’un seul. Grâce à ce geste invisible, le Bouddha descend dans son prêtre. De même que l’hostie, aux paroles du sacrificateur catholique, devient le corps de Jésus-Christ, — à cette prière muette, le prêtre bouddhique devient une sorte de dieu, et il peut, par sa volonté ardente, faire communier tous les assistants à sa divinité… Bien plus, les vrais croyants aperçoivent, à ce moment, sur le front de l’officiant, cinq flammes de couleurs différentes qui sont son âme délivrée…

— Admirable, répliquai-je ; aussi, je ne m’étonne plus de l’affluence, chez vous, des jeunes femmes.

— C’est en grand nombre, et avec de délicieux parfums, qu’elles envahissent le musée ; et, pour ne vous en citer qu’une, j’ai connu madame Bloch qui, ayant voyagé au Thibet, nous apporta d’extraordinaires anecdoctes. Hélas ! le Bouddha l’a bientôt reprise avec lui et elle nous est morte bientôt. Quant aux savants, ils ne se lassent pas. Vous connaissez Eugène et Émile Burnouf, Anquetil Duperron, l’initiateur ; M. Chézy, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. Foucaux, professeur au Collège de France ; M. Sénart, M. Lamairesse, M. Barth, M. Ferr et d’autres encore. Ils ont voué, sinon leur foi, du moins leur intelligence et leurs recherches à cet apôtre de la charité. »

M. de Milloué avec son livre : Le Bouddhisme dans le monde, élucide les doutes, tranche les confusions ; et sous nos yeux enfin avertis se déroule l’aventure de cette religion depuis les profondeurs de ses origines jusqu’à sa renaissance moderne.

J’ai été frappé — justement parce que désormais elles sont nettement distinctes — de l’évolution semblable qu’ont subie la foi de Jésus et celle de Bouddha.

Toutes deux réformes de philosophe et de moraliste, non pas de prêtre, elles s’appuient l’une sur la loi juive, l’autre sur la loi védique. Elles transforment, mais elles continuent. Si Jésus garde l’idée du Dieu un, c’est qu’il l’a reçue des prophètes et de Moïse ; si Gautama se préoccupe peu des innombrables divinités de l’Inde, et surtout de Brahma, c’est que les premières Upanischads, le Sankhya et le Véda sont naturalistes, et dans leurs entrailles ne recèlent pas le germe d’un Dieu créateur. Ni celui-ci ni celui-là n’innovent : ils se conforment tout simplement, l’un au génie unitaire de l’Occident, l’autre au génie extatique de l’Orient.

Pour le Christ, l’homme est dieu par la filiation au Père Céleste, pour le Bouddha les dieux, les vrais n’existent qu’à la condition d’avoir été au préalable des hommes. Ils forment une sorte de Cour invisible qui régit les affaires du monde, du haut de leur détachement universel.

Donc Jésus dira : « Il faut être bon parce que mon père est bon ». Donc le Bouddha dira : « Il faut être bon, parce qu’être mauvais c’est être malheureux, c’est s’éloigner de la divinité qu’il faut devenir. »

Plus d’arbitraire dans la vie pour l’apôtre du Nirvana. Ce n’est pas la volonté d’une Providence qui nous élève ou qui nous frappe, ce sont nos actes dans les existences antérieures qui nécessitent notre malheur ou notre bonheur de maintenant.

Telle est la loi du Karma, que les modernes spirites ont adoptée, eux aussi.

« Une vie courte, une vie longue, un état maladif, une bonne santé, une mauvaise mine, un extérieur gracieux, une petite puissance, une grande puissance, la pauvreté, la richesse, la basse naissance, la haute naissance, l’ignorance, la science, dépendent de nos agissements dans nos précédentes incarnations, » dit le Cula-Karma-Vibhanga-Suttanta.

Et plus loin :

« Les mauvaises actions que tu as commises ne sont le fait ni de ton père, ni de ta mère, ni de tes parents, ni de tes amis, ni de tes conseillers. Toi seul les as toutes commises, toi seul tu dois en récolter les fruits. »

Elle sera donc sans fin cette succession de vies ? Cet enchaînement de détresse ne se terminera donc point ? Si. Mais à la condition de bien se pénétrer des quatre vérités qu’enseigne le Bouddha :

1° Connaître la douleur ;

2° Pénétrer sa cause, le désir ;

3° La fin de la douleur, c’est l’amour de soi vaincu, la convoitise domptée ;

4° Connaître la voie qui mène au refuge, au Nirvana.

Le Karma ne construira plus de nouvelles demeures pour celui qui sait et pratique ces quatre vérités.

Qu’est-ce que le Nirvana ?

« Si quelqu’un enseigne que le Nirvana c’est vivre, dites lui qu’il se trompe ; si quelqu’un enseigne que le Nirvana c’est cesser d’être, dites-lui qu’il ment ; car il ne voit pas la lumière qui brille au-delà de la lampe brisée, il ne connaît pas la vie sans fin, la félicité que ne mesure plus le temps. » (The light of Asia by Edwin Arnold.)

La pitié énorme de Bouddha pour le monde, pitié qui en fait le premier des hommes, ne s’appuie que sur son horreur de la douleur. Pour fuir cette douleur, il veut qu’on s’exile de l’univers, qu’on s’arrache à toutes les sensations, qu’on se précipite dans l’abîme d’un néant qui est l’Extase. Mais cette fuite loin de l’Apparence et du monde, n’a rien d’égoïste, elle se fond en une miséricorde infinie pour tout ce qui vit, c’est-à-dire souffre — tout ce qui souffre est homme — et il enveloppe d’un même amour jusqu’aux animaux et aux plantes, ces sensibilités inférieures où dort l’humanité de demain.

Cet appel à une vie mystique dégagée de tout désir, nous le retrouvons dans l’Évangile primitif. Comme Jésus, le Bouddha fonda aussi des confréries de moines voués à la charité et à la pauvreté. Par millions, ils suivaient le brûlant apôtre, abandonnant leurs biens et coupant leurs cheveux,

Les femmes suivirent cet exemple, mais le maître les admit d’abord avec difficulté ; il avait peur d’elles ; enfin sur la prière d’Ananda, le saint Jean du Gange, les couvents féminins s’élevèrent, mais avec des règles plus persécutrices et plus acharnées. Seulement nul pontife, nulle cléricature, pas de culte.

Hélas ! tant de pureté et de simplicité ne durèrent pas. De même que les premières églises chrétiennes toute de dévouement et sans ambition terrestre virent leur succéder une hiérarchie sacerdotale orgueilleuse et conquérante, les congrégations bouddhistes se formèrent en concile, rédigèrent les préceptes, élevèrent des temples, instituèrent non plus les anciens sacrifices tombés en désuétude, mais une sorte de cérémonial délicat où il y eut des fleurs, des lumières, des gâteaux et des parfums. Les dieux des brahmanes renversés laissèrent sur des autels nouveaux une place resplendissante pour le Bouddha divinisé, semblable à Brahma lui-même et au soleil. Dès lors, énervation du Bouddhisme. Il n’est plus la religion toute humaine, si fière et si douce d’être athée, il se pénètre de superstitions, accepte les divinités locales, se déforme de tous les démons renaissants, et se surcharge d’exorcismes et de reliques. Ah ! sa grande force se perd vite ; les anciens cultes ayant envahi la religion qui devait les détruire, la chassent ; et elle émigré en Chine, au Thibet, au Japon et jusqu’en cette France qui maintenant l’écoute et l’accueille.

N’est-ce pas qu’il y a là de bien étranges rapports entre le Catholicisme et le Bouddhisme ? Tous deux, à leur point de départ, belliqueux contre les sacerdoces, puis s’alourdissant de sacerdoces et s’énervant de pouvoir temporel.

Pour compléter la ressemblance, nous assistons aujourd’hui à la création d’un néo-Bouddhisme parallèle à l’apparition du néo-Christianisme. M. de Milloué n’en augure pas un renouveau de chaleur et de vie pour l’humanité. Cette religion du Néant, qui conseille le sommeil de l’énergie, semble s’accorder trop avec nos débilités d’âme et nos névroses pour être bienfaisante au siècle qui vient. Schopenhauer et Hartman la ressuscitèrent afin de légitimer la faillite de notre courage et de nos enquêtes intellectuelles. M. de Milloué qui la connaît bien, nous la raconte et nous en écarte. En réalité, Paris et le monde nouveau ont mieux à faire que de « s’amollir et de s’engourdir à la soporifique vapeur des narcotiques orientaux ». Loin de ces mysticismes pervers, la foi et la science nous attendent, offrant à notre vaillance leurs mamelles puissantes d’où déborde le lait de la résurrection ([1])…


  1. « La science seule non pas la foi » m’écrit M. de Milloué, mais qui, quoi donnera au savant le courage de travailler pour savoir, sinon une foi ?