Les Poèmes d’Edgar Poe/Scolies

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Les Poèmes d’Edgar PoeLéon Vanier, libraire-éditeur (p. 125-167).
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SCOLIES




La signature ici montrée a été prise au bas d’une lettre, à cause de l’arabesque du paraphe plutôt que comme échantillon de l’écriture exquise.

Ces deux mots célèbres que lie un trait significatif tracé par la main du poëte, conservent l’initiale parasite de l’autre mot Allan, ainsi s’appelait, on ne l’ignore, le gentleman qui adopta le rejeton d’un couple romanesque et famélique d’acteurs de théâtre, fit parade de cette enfance développant dans l’atmosphère de luxe la précocité ; puis, instrument premier d’une destinée épouvantable, jeta dans la vie, nu, avec des rêves, impuissant à se débattre contre un sort nouveau, l’homme jeune qui allait devenir Edgar Poe et payer magnifiquement sa dette en menant, au sien uni, le nom d’un protecteur à l’immortalité : or, l’avenir s’y refuse.

SONNET


Extérieurement du moins et par l’hommage matériel, ce livre, achevant après un laps très long la traduction de l’œuvre d’histoires et de vers laissé par Edgar Poe, peut passer pour un monument du goût français au génie qui, à l’égal de nos maîtres les plus chers ou vénérés, chez nous exerça une influence. Toute la génération dès l’instant où le grand Baudelaire produisit les Contes inoubliables, jusqu’à maintenant qu’on lira ces Poèmes, a songé à Poe tant, qu’il ne serait pas malsonnant, même envers les compatriotes du rêveur américain, d’affirmer qu’ici la fleur éclatante et nette de sa pensée, là-bas dépaysée d’abord, trouve un sol authentique.

Le sonnet envoyé par le traducteur des Poèmes, lors de l’érection à Baltimore du tombeau de Poe, et lu en cette solennité, sert de frontispice.

Citer la double version américaine est un moyen que j’ai de témoigner ma reconnaissance à deux femmes poètes, dont l’une joint son nom dans ces pages à ce qui concerne Poe, et l’autre honore par mainte production les lettres de son pays.

Imitation libre de Mrs Sarah Helen Whitman
THE TOMB OF EDGAR POE

Even as eternity his soul reclaimed,
The poet’s song ascended in a strain
So pure, the astonished age that had defamed,
Saw death transformed in that divine refrain.


While writhing coils of hydra-headed wrong,
Listening, and wondering at that heavenly song,
Deemed they had drunk of some foul mixture brewed
In Circe’s maddening cup, with sorcery imbued.

Alas ! if from an alien to his clime,
No bas-relief may grace thy front sublime,
Stern block, in some obscure disaster hurled
From the rent heart of a primeval world,

Through storied centuries thou shalt proudly stand
In the memorial city of his land,
A silent monitor, austere and gray,
To warn the clamorous brood of harpies from their prey.

Traduction de Mrs Louise Chandler Moulton
FOR THE POE MEMORIAL

Into himself resolved by Death’s great change,
The poet rouses with his clear, free one,

His century too frightened to have known
That Death itself would praise in voice so strange.

’Twas like some hydra, who an Angel heard
Breathe strains too pure for tongues less pure to tell,
And thought the shining one had drunk the spell
Of some black wave, all noisome and perturbed, —

Oh struggle that the earth with Heaven maintains !
If my belief may not be sculptured there,
To make the tomb above the poet’s dust more fair, —

That block which ever dark disaster stains, —
At least that granite should in future stay
Poe’s old blasphemers from their evil way.

Cet hommage aux Signataires de vers rendu, mes charmantes et pieuses associées dans la manifestation si noble que fut la fête appelée le POE MEMORIAL, ou l’érection du tombeau, me voici abrité contre le soupçon que j’enveloppe des êtres d’élite dans aucun blâme.

À côté de l’Amérique que vous et moi portons haut dans notre estime (il est, hélas ! comme un pays dans un pays), j’en sais une à jamais offusquée par cet éclat trop vif, Poe.

Que lui pourrait réclamer la race du prince spirituel de cet âge, si superbement appelé aussi quelque part[1] « un des plus grands héros littéraires », sinon de ne l’avoir point asservie et forcée à l’admiration et enchaînée à son triomphe. Reproche étrange et pour la première fois peut-être formulé par les bouches humaines : pas dénué de sens. Le devoir est de vaincre, et un inéluctable despotisme participe du génie. Cette force, Poe l’avait (j’en appelle à l’admiration française de ces temps qu’il a fascinée). Son tort fut simplement de n’être placé dans le milieu exact, là où l’on exige du poète qu’il impose sa puissance. L’homme, qu’il fut, souffrit toujours de cette erreur du sort ; et qui sait, — aux deux seules phases extrêmes de sa vie quand il trempa les lèvres dans une coupe mauvaise, vers le commencement et la fin, — si l’alcoolique de naissance qui tout le temps qu’il vécut ou accomplit son œuvre, si noblement se garda d’un vice héréditaire et fatal, ne l’accueillit, sur le tard, pour combattre à jamais avec l’illusion latente dans le breuvage le vide d’une destinée extraordinaire niée par les circonstances ! Comme de bonne heure, victime glorieuse volontaire, il avait demandé à cette même drogue un mal que ce peut être le devoir, pour un homme, de contracter, et sa chance unique d’arriver à certaines altitudes spirituelles prescrites, mais que la nation dont il est, s’avoue incapable d’atteindre par de légitimes moyens.

Arcane qui ne revêt cette précision que devant l’absolu ; et peut, cependant, répandre en la sérénité d’un peuple quelque trouble subtil.

Aussi je ne cesserai d’admirer le pratique moyen dont ces gens, incommodés par tant de mystère insoluble, à jamais émanant du coin de terre où gisait depuis un quart de siècle la dépouille abandonnée de Poe, ont, sous le couvert d’un inutile et retardataire tombeau, roulé là une pierre, immense, informe, lourde, déprécatoire, comme pour bien boucher l’endroit d’où s’exhalerait vers le ciel, ainsi qu’une pestilence, la juste revendication d’une existence de Poète par tous interdite.

La biographie de Poe n’est plus à faire chez nous : le suprême tableau à la Delacroix, moitié réel et moitié moral, dont Baudelaire a illustré la traduction des Contes (ce chef-d’œuvre d’intuition française traduit précède une édition anglaise[2]) hante à bon droit les mémoires. Les notes rapides qu’on va peut-être feuilleter se rattachent par quelque point à la conception ou à l’exécution des poèmes : sans que j’empiète davantage sur la critique littéraire.

À qui, cependant, voudrait connaître l’existence simple ou monotone d’homme de lettres que mena véritablement le poète (dans un pays où pareil état est surtout un métier), je signale en outre l’excellente Vie de Poe par Gill[3], riche en détails certains ; et, introduction nécessaire maintenant aux Contes et aux Poèmes publiés à Londres, le noble Mémoire mis par ce critique sagace et loyal, John Ingram, avant la première de ses deux éditions anglaises de l’Œuvre, durables comme l’œuvre même[4].


NOTES SUR LES POÈMES



Ces riens sont recueillis et publiés une fois de plus, en vue principalement de les soustraire aux nombreuses améliorations auxquelles ils ont été soumis en faisant à l’aventure « le tour de la presse ». Je suis naturellement désireux que ce que j’ai écrit circule tel que je l’écrivis, s’il doit le faire aucunement. Pour la défense de mon propre goût, néanmoins il m’incombe de dire que je ne crois pas que rien en ce volume soit d’un grand prix pour le public, ou bien me fasse grand honneur. Des événements situés en dehors de toute maîtrise m’ont empêché de faire à aucune époque aucun effort sérieux dans un champ qui, en des circonstances plus heureuses, aurait été celui de mon choix. Pour moi la poésie n’a pas été un but qu’on se propose, mais une passion ; et il faut traiter les passions avec le plus grand respect ; elles ne doivent pas, elles ne peuvent pas être suscitées à volonté, dans l’espoir des chétifs dédommagements, ou des louanges plus chétives encore, de l’humanité. »

E. A. P.

Si peu de vers si espacés mais où le poète a su entière affirmer sa vision poétique, fallait-il les réduire encore ? oui, pour ne donner au lecteur nouveau attiré par ce titre des poèmes, que merveilles. Ainsi presque pas un des vingt morceaux qui ne soit en son mode un chef-d’œuvre unique, et ne produise sous une de ses facettes, éclatante de feux spéciaux, ce qui toujours fut pour Poe, ou fulgurant, ou translucide, pur comme le diamant, la poésie. Divers fragments intimes et mondains, avec des jeux d’imagination d’importance moindre, font suite à ce premier choix, intitulés par nous (peut-être irrévérencieusement) : Romances et vers d’album.


Telle une division de l’ouvrage, que nous avons osé préférer à l’autre fournie par la perspicacité de J. H. Ingram, par Poe lui-même indiquée, en poèmes de la Virilité et poèmes écrits dans la Jeunesse. Maints vers juvéniles comptent à nos yeux parmi les plus beaux et s’installent au lieu abandonné par certaines pièces de relief insuffisant pour garder leur lustre, en traduction.

L’œuvre lyrique tient seule et toute dans ces pages, fermées à des poèmes narratifs ou de longue haleine : essais d’un esprit avant que sur lui ne régnât une esthétique suprême, d’inévitable tyrannie.

Voilà bien pour la première fois montré et réduit à soi-même, cet ensemble dont le traducteur des Histoires extraordinaires a pu dire : « C’est quelque chose de profond et de miroitant comme le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal[5]. » Il ajoute (pour notre peur) : « Une traduction de poésies aussi voulues, aussi concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu’un rêve[6]. »

Nul doute que le poète français n’eût à quelque heure tenté ce rêve et donné à notre littérature un recueil prenant place entre la traduction de la Prose et son propre livre des Fleurs du Mal. Chaque fois, du reste, qu’un des poèmes se trouve encadré, soit en quelque dissertation, soit en un conte de Poe, nous en possédons une version magistrale de Baudelaire : exception dans l’interdit qu’il porte.

À défaut d’autre valeur ou de celle d’impressions puissamment maniées par le génie égal, voici un calque se hasarder sans prétention que rendre quelques-uns des effets de sonorité extraordinaire de la musique originelle, et ici et là peut-être, le sentiment même.

LE CORBEAU


Dans un petit livre, un reliquaire, dédié par Ingram seul Raven (versions, tout y tient), apparaît un poème Isadore, inspirateur quelque peu du Corbeau de la trouvaille aux conclusions, c’est charmant et probable autant que neuf.

Presque tout le monde a lu d’autre part ce singulier morceau de prose où Poe se comptait à analyser son Corbeau, démontrant, strophe à strophe, le poème, pour en expliquer l’effroi mystérieux, et par quel subtil mécanisme d’imagination il séduit nos âmes. La mémoire d’un examen quasi-sacrilège de chaque effet, maintenant poursuit le lecteur, même emporté par le cours du poème. Que penser de l’article, traduit par Baudelaire sous le titre de Genèse d’un Poème et par Poe intitulé Philosophie de la Composition ? sauf que c’est un pur jeu intellectuel (s’il faut s’attacher aux termes d’une lettre récemment mise en lumière. J’extrais. « En discutant du Corbeau (écrit Mme Susan Achard Wirds à M. William Gill) M. Poe m’assura que la relation par lui publiée de la méthode de composition de cette œuvre n’avait rien d’authentique ; et qu’il n’avait pas compté qu’on lui accordât ce caractère. L’idée lui vint, suggérée par les commentaires et les investigations des critiques, que le poème aurait pu être ainsi composé. Il avait en conséquence produit cette relation, simplement à titre d’expérience ingénieuse. Cela l’avait amusé et surpris de la voir si promptement acceptée comme une déclaration faite bona fide. »

Révélation très piquante, quand on se souvient de ce qui, un instant, se dépensa de notre vitalité littéraire à défendre comme à attaquer la théorie poétique très neuve qui venait tout à coup d’une lointaine Amérique. Peut-être à tort, selon moi : car l’art subtil de structure ici révélé s’employa de tout temps à la disposition des parties, dans celles d’entre les formes littéraires qui ne mettent pas la beauté de la parole au premier plan, le théâtre notamment. Ses facultés d’architecte et de musicien les mêmes en l’homme de génie, Poe, dans un pays qui n’avait pas à proprement parler de scène, les rabattit, si je puis parler ainsi, sur la poésie lyrique, fille avérée de la seule inspiration. Tout l’extraordinaire est dans cette application, nouvelle, de procédés vieux comme l’art. Y a-t-il, à ce spécial point de vue, mystification ? Non. Ce qui est pensé l’est ; et une idée prodigieuse s’échappe des pages qui, écrites après coup (et sans fondement anecdotique, voilà tout) n’en demeurent pas moins congéniales à Poe, sincères. À savoir que tout hasard doit être banni de l’œuvre moderne et n’y peut être que feint ; et que l’éternel coup d’aile n’exclut pas le regard lucide scrutant les espaces dévorés par son vol. Noir vagabond des nuits hagardes, ce Corbeau, si l’on se plaît à tirer du poème une image significative abjure les ténébreux errements, pour aborder enfin une chambre de beauté, somptueusement et judicieusement ordonnée, et y siéger à jamais.

STANCES À HÉLÈNE

« Ces stances ont en elles une grâce et une symétrie de dessin que peu de poètes atteignent dans leur vie, et sont aptes à montrer ce qu’on ne peut exprimer que par ces mots contradictoires d’expérience innée » : ainsi les juge le célèbre poète Russell Lowell.

Et encore : « Il y a tout autour comme une saveur d’ambroisie. » Et « nous nommons ces vers le plus remarquable des poèmes d’adolescence, que nous ayons lu. Nous n’en savons aucun qu’on puisse lui comparer pour la maturité d’idées et l’intelligence exquise de la langue et du maître. »

Assez d’éloges, certes, pour qu’il m’ait été permis de faire des poèmes antérieurs passer dans le choix classique ce joyau. Vers de la première jeunesse du poète, et (nous apprend l’autre Hélène magnifiquement célébrée dans le grand morceau plus loin) dédiés à une dame dont Poe continue de parler dans une lettre écrite un an avant de mourir, comme « du seul, et idolâtre amour, purement idéal, de sa jeunesse passionnée ». L’histoire est touchante et illustre la nature enfantine de Poe. « Aux jours de l’université de Richmond, qui le posséda très jeune, il accompagnait à la maison un de ses camarades, quand il vit pour la première fois Mrs. H… S…, la mère du jeune ami. Cette dame, dès son entrée dans la chambre, lui prit la main et proféra quelques mots d’accueil charmants et gracieux qui pénétrèrent le cœur sensitif de l’orphelin, au point de lui enlever jusqu’au pouvoir de parler et, pendant un instant, presque toute conscience. Il revint chez lui dans un rêve, avec une pensée unique, un seul espoir en sa vie — d’entendre de nouveau les douces et gracieuses paroles qui avaient rendu si beau pour lui le monde désolé, et accablé son cœur solitaire de l’oppression d’une joie nouvelle. Cette dame dans la suite devint la confidente de tous ses chagrins d’écolier, et elle fut la seule influence rédemptrice qui le préserva et le guida, dans les premiers jours turbulents et passionnés de sa jeunesse. Par de rares et d’étranges chagrins visitée, elle mourut, et des mois après cette fin, ce fut l’habitude de l’adolescent de visiter de nuit le cimetière où gisait enseveli l’objet de sa jeune idolâtrie. La pensée de la morte solitaire remplit son cœur d’un chagrin profond et incommunicable. Quand les nuits étaient lugubres et froides, que les pluies d’automne tombaient et que pleurait sur les tombes le deuil du vent, il errait alors plus longtemps encore et ne partait que plus profondément en proie à ses regrets. »

LE PALAIS HANTÉ


Tous les lecteurs du conte le plus sublime peut-être qu’ait écrit Poe, la Chute de la maison Usher, tel qu’il faut des siècles de rêverie pour en amasser les éléments de beauté dans un esprit solitaire, se rappellent, accordé avec la voix de l’héritier de la triste résidence, le chant emblématique, par le poète momentanément prêté à son récit en prose.

« …Mais quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait s’en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu’elles fussent, et elles étaient en effet, dans les notes aussi bien que dans les paroles de ses étranges fantaisies, — car il accompagnait souvent sa musique de paroles improvisées et rimées, — le résultat de cet intense recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se manifestent, comme je l’ai déjà dit, que dans les cas particuliers de la plus haute excitation artificielle. D’une de ces rhapsodies je me suis rappelé facilement les paroles. Peut-être m’impressionna-t-elle plus fortement, quand il me la montra, parce que dans le sens intérieur et mystérieux de l’œuvre je crus découvrir pour la première fois qu’Usher avait pleinement conscience de son état, qu’il sentait que sa sublime raison chancelait sur son trône. Ces vers qui avaient pour titre le Palais hanté étaient, à très peu de chose près, tels que je les cite :

(Ils suivent.)

« Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade nous jetèrent dans un courant d’idées, au milieu duquel se manifesta une opinion d’Usher que je cite, non pas tant en raison de sa nouveauté — » Lire la suite à la page 97 du premier volume de la Traduction de Baudelaire.

C’est au sujet de ces vers, selon le calomniateur Griswold inspirés par la Cité pestiférée de Longfellow, que Poe lança, bien au contraire, à l’adresse du poëte populaire une de ses fréquentes accusations de plagiat. Le chant de Poe parut longtemps avant celui de Longfellow ; il est postérieur à la Maison abandonnée de Tennyson. « Mais (dit, pour tout trancher, en parlant de notre poète, Mrs. Whitman) son esprit était bien un palais hanté, résonnant de l’écho des pas des anges et des démons. »

EULALIE


Qui peut lire l’anglais devra, les yeux sur le texte, laisser comme chanter en lui ce petit poème de la musique la plus suave ; et s’arrêtera peut-être à des effets allitératifs étranges, tel le vers :

And the yellow-haired young Eulaly became my


qu’est, hélas ! impuissant à suggérer notre calque. Ce nom d’Eulalie ne me semble demandé à aucune figure existante de l’entourage de Poe ; je l’attribue à l’exquise euphonie qu’il a dans l’anglais.

LE VER VAINQUEUR

« Juste au milieu de la nuit, pendant laquelle elle mourut, elle m’appela avec autorité auprès d’elle, et me fit répéter certains vers composés par elle peu jours auparavant. Ces vers les voici.

Suivent, sans titre, les cinq stances intitulées, dans les poèmes : Le Ver vainqueur :

« — Ô Dieu ! cria presque Ligeia, se dressant sur ses pieds et étendant ses bras vers le ciel dans un mouvement spasmodique, comme je finissais de réciter ces vers, ô Dieu ! ô Père céleste ! — Ces choses s’accompliront-elles irrémissiblement ? — Ne sommes-nous pas une partie et une parcelle de toi ! Qui donc connaît les mystères de la volonté ainsi que sa vigueur. L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa propre volonté. » — Ligeia. Histoires extraordinaires. Traduction de Charles Baudelaire.

Ces strophes ont-elles précédé leur insertion dans le conte favori de Poe ; ou n’en devons-nous la musique étrange qu’à l’exaltation ici prêtée par le poëte : un problème pour la solution duquel manquent les documents.

ULALUME

« Ce poème, peut-être le plus original et le plus étrangement suggestif de tous[7], à première vue ressemble à un paysage de Turner, apparu comme sans forme et nul, avec des ténèbres sur la face. Néanmoins, il est, dans son fondement, sinon par la correspondance précise des dates, simplement historique. Telle fut la promenade de minuit solitaire du poëte, tel, parmi des souvenirs meurtris et le décor de l’heure, fut l’espoir subitement né dans son cœur pour l’enflammer, à la vue de l’étoile du matin, le croissant de diamant d’Astarté se levant comme un beau précurseur du bonheur et de l’amour qui l’attendaient encore dans le futur inexploré ; et tel le changement soudain de sentiments, la crainte mêlée de triste présage, qui survint à la découverte d’un point inaperçu d’abord, c’est que l’astre brillait comme un avertissement ou une ironie, droit au-dessus du sépulcre de la morte Ulalume. »

Au passage extrait d’un livre enthousiaste et vengeur, j’ajoute quelques explications inédites, qui m’ont été données par l’auteur au cours d’une lettre, datée de novembre 1876 : « Avez-vous déjà fait la traduction d’Ulalume ? C’est de tous les Poèmes peut-être le plus imaginatif et celui dont l’interprétation reste la plus difficile. On se méprend souvent sur l’allusion à Astarté, dont on fait une allusion à la lune. Fredericks, qui passe pour un de nos plus habiles artistes, dans une vignette illustrative du poème la représente ainsi, et un critique récent en parle également comme de « la lune prête à se coucher ». Bien sûr, ce n’est pas la lune, mais l’astre à croissant de l’espoir et de l’amour qui, après une nuit d’horreur et de désespoir, tentait le poète à l’espérance d’un bonheur qui ne devait plus lui appartenir. Je confesse que je ne compris pas moi-même le poème, quoique captivée par son décor funèbre et la sorcellerie de sa musique, avant que le thème ne m’en eût été expliqué par l’auteur. Il l’écrivit ou le conçut, une nuit, à Fordham, dans l’automne qui suivit la mort de sa femme Virginie. Près de sa maison était une avenue de grands arbres : il passait des heures à aller et venir d’un bout à l’autre, songeant à son suprême isolement et interrogeant le Futur, pour savoir si des lointains gardaient encore pour lui quelque rayon d’espoir ou d’amour en la profondeur sinistre de leur ombre. Une de ces promenades solitaires faites dans l’Octobre désolé de sa plus immémoriale année, minuit était passé depuis longtemps sans qu’il y prit garde et les cadrans des étoiles déjà parlaient du matin, quand il vit à l’horizon oriental la planète Vénus, étoile à croissant d’espoir et d’amour, monter, entrant dans la constellation du Lion

Monter à travers la caverne du Lion
Avec l’amour dans ses yeux lumineux.

« Pendant un instant béni, espérant à l’encontre de l’espoir, il la salua ainsi qu’au nom d’un bonheur susceptible d’être encore : jusqu’à ce qu’il découvrît que la planète se levait juste au-dessus du sépulcre de Virginie. Alors, accablé par cette superstition de remords qui semble l’avoir toujours visité quand ses pensées se détournaient de quelque rêve de bonheur renouvelé, vers le souvenir d’un amour perdu, il s’écrie :

Ah ! quel démon m’a vers ces lieux tenté !

« Accédant à ma requête d’effacer la dernière stance d’Ulalume que j’avais toujours jugée obscure (celle, du moins, qui, originairement, était la dernière), M. Poe, peut-être, n’a fait que laisser plus douteux le sens général du poème.

« Bien sûr, il ne vit pas réellement « la double corne >> d’une planète, et les vers omis auraient montré que ce qu’il voyait n’était que le spectre d’une planète, par les miséricordieux démons du bois évoquée pour séduire d’espoirs visionnaires son chagrin et le tromper sur le secret épouvantable caché dans leur touffe. »

Les détails de cette lettre sont pleins d’intérêt et de charme pour le curieux proclamons toutefois, lecteur, qu’avant de les apprendre, le paysage, la notation inconnus du chant et jusqu’au mystère suffisaient à nous faire goûter pleinement Ulalume, comme l’un des types exceptionnels fournis par la poésie terrestre.

Le haut fait littéraire de Mrs. Whitman est ici d’avoir, avec une justesse de vue que d’ordinaire posséda Poe à un degré plus haut que tous, obtenu la suppression d’une dernière stance, avec laquelle le poème apparut d’abord sans nom d’auteur. L’effet total était affaibli ; et rien dans la stance elle-même d’une versification peut-être inférieure à toutes et d’un concept moins frappant, ne nous semble à regretter.

« Nous dîmes alors — tous deux, alors — Ah ! se peut-il que les goules des lieux boisés, les miséricordieuses goules pleines de pitié nous aient ainsi barré le sentier et soustrait le secret caché dans les bois — aient fait surgir le spectre d’une planète hors des limbes des âmes lunaires — de l’Enfer des âmes planétaires cette planète fautivement scintillante. »

UN RÊVE DANS UN RÊVE


À la fin de son beau livre sur E. Poe, abondant en faits et en inductions, M. William Gill résume mélancoliquement toute la vie entière du poète dans une de ces stances, celle qui commence par :

« Je me tiens parmi la rumeur à un rivage tourmenté la vague. »

À QUELQU’UN AU PARADIS


Quand on songea, au début de l’entreprise du Memorial, à choisir pour la tombe de Poe une épitaphe dans ses propres écrits, c’est à ce poème qu’Olivier Wendell Holmes, poète américain célèbre, conseilla d’emprunter les vers si vraiment emblématiques : « Ah ! jour trop brillant pour durer — ah ! espoir étoilé qui ne te levas — que pour te voiler. » Longfellow propose, dans une lettre publique, ceux, non moins appropriés, de la pièce Pour Annie : « La fièvre appelée Vie est vaincue enfin !… » ; tandis que James Russell Lowell hésite entre la stance fatidique du Corbeau, par Baudelaire mise au début de sa Préface ou celle du Palais hanté : « et tout rayonnait de perles et de rubis », riche comme l’âme de Poe aux belles heures. On s’arrêta à l’emploi traditionnel de quelques lignes de prose ; et ce fut le vétéran des lettres américaines, un contemporain de Poe, qui les fournit, le vieux poète Bryant.

À quelqu’un au Paradis se trouve dans le Rendez-vous, sans titre, avec un mot changé au dernier vers : Quels courants italiens, au lieu de quels courants éthérés, et l’addition d’une stance, reliant tout le Poème au Conte : la voici : « Hélas ? en ce temps maudit, ils l’emportèrent sur la vague, loin de l’amour, vers la vieillesse titrée et le crime, et un oreiller sacrilège — loin de moi et notre climat brumeux, où pleure le saule d’argent. »

Tout indique et l’à-propos même de cet appendice fait pour détonner, que la poésie préexiste au conte ; et, réintégrée parmi les vers, l’auteur la débarrassa de sa romanesque toilette d’emprunt.

BALLADE DE NOCES


Lues par Poe, ces strophes laissaient dans l’esprit une empreinte ineffaçable, se souvient M. Whitman. J’ajoute qu’elles ont été très fréquemment mises en musique et qu’on les chanta dans les concerts, en Angleterre.

LÉNORE


À la morte des jeunes années dont le départ consterna pour la première fois l’imagination de l’enfant et lui communiqua peut-être la prescience de teintes funèbres irrémédiables, on doit l’inspiration aussi de ce morceau tout d’égarement et de fleurs. Les anciennes versions présentent, en effet, le nom d’Helen, au lieu de Lenore. « Le poème subit ensuite de grands changements et des améliorations dans sa structure, et l’expression, et le nom de Lénore y fut introduit, selon toute apparence, pour lui prêter » — comme au Corbeau plus tard — « son effet de sonorité. Quel que peut être le sens caché dans cette étrange et funèbre antienne, on admirera toujours le chant triomphal de sa douleur et la sombre pompe des paroles[8]. »

ANNABEL LEE

« Le dernier poème de Poe (m’a écrit mon guide Mrs Whitman), et un poème qui ne fut publié que deux mois après sa mort. » Par une coïncidence, ce sont les vers récités à haute voix, à la cérémonie de l’inauguration du tombeau tout purs, brillants, aériens qu’ils soient.

Voyez, dans cet état délicieux d’enfance, qui pare l’héroïne au nom chantant, un caractère distinctif de la femme de Poe, épousée à quinze ans, une jeune cousine Virginie. Tout le monde s’accorde sur ce point : mais diffère dans l’explication des mots her highborn kinsmen, ses parents d’un haut rang. Est-il question des anges, qui envièrent à l’amant sa fiancée, hypothèse plausible ; ou bien des membres d’une vieille et hautaine famille imaginaire, comme celle dont l’auteur se plaît, en plusieurs de ses contes et dans le poème de la Dormeuse notamment, à évoquer la poésie pompeuse nobiliaire ?

LA DORMEUSE


Ces vers mystérieux font partie de l’œuvre de jeunesse. La mortelle splendeur de la figure évoquée, avec le développement du crescendo final (si on veut prolonger à haute voix la lecture), tout concourt à faire de la Dormeuse un des morceaux les plus extraordinaires, au charme le plus sûr qui soient dans tout le livre.

LES CLOCHES


De tous ces poèmes, le seul effectivement intraduisible ! non pas (comme d’autres) en raison de l’atmosphère spéciale de passion ou de rêverie qu’il émane : je crois que cette impalpable richesse ne se perd pas tout entière au passage d’une langue à l’autre, bref qu’il est un démon pour les traducteurs. La difficulté, quant à une œuvre si nette et si sonnante, regorgeant d’effets purement imitatifs mais toujours dotés de poésie première, gît en l’emploi de certains procédés de répétition qui, contenus par le rythme originel, se défont et comme s’égrènent dans une version en prose. Force m’a été de transcrire ces séries de répétitions seulement parmi des parenthèses ; et comme des indications que le lecteur ne lira que des yeux, plutôt que des mots réels ajoutant leur vertu au texte français. Qui voudrait se faire une idée de l’enchantement produit par la phrase anglaise, doit se procurer le très singulier et très heureux essai d’imitation des Cloches, d’un de nos très rares poètes connaissant bien l’anglais, M. Émile Blémont. Le vers chez lui a pu, s’éloignant du calque strict prescrit à notre version, transposer d’une langue à l’autre, tels timbres jumeaux, et témoigner d’une ingéniosité bien faite pour réjouir Poe lui-même.

Ce morceau des Cloches ne parvint à son ampleur actuelle, qu’après avoir subi deux refontes dans le laboratoire du poète. J’ai sous la main et crois pouvoir donner l’esquisse ou premier jet.

Les cloches ! entendez les cloches ! les cloches joyeuses de noces ! les petites cloches d’argent ! Comme féerique une mélodie s’enfle là hors de prisons tintant l’argent, des cloches, cloches, cloches ! des cloches.

Les cloches ! ah ! les cloches ! les lourdes cloches de fer ! Entendez le heurt des cloches. Entendez le glas ! Quelle horrible monodie flotte hors de leur gosier — de leur gosier à la voix profonde ! Comme je tressaille aux notes qui partent du gosier mélancolique des cloches, cloches, cloches ! des cloches !

STANCES

Rien, qu’un motif mis à nu, dans une notation rapide, pour l’envelopper, plus tard, des voiles de l’accompagnement, mais un des beaux lieux communs de la vie et de l’art : il fait pressentir l’ensemble sublime du poème impliqué en peu de mots.

TERRE DE SONGE


Même remarque pour Terre de songe que pour la Vallée de l’Inquiétude et la Cité dans la mer. Cette imagination, l’une de celles qui expriment le mieux, par la présence de certaines teintes morbides et funestes, les ultima thule, ou régions extrêmes, de l’esprit (comme si la gloire d’y être parvenu ne s’affirmait chez l’homme que par la maladie et même la destruction de sa nature !) est aux Poèmes écrits dans la jeunesse.

À HÉLÈNE


Baudelaire a peut-être puisé dans le finale de ce poème l’inspiration d’un merveilleux sonnet.

LE FLAMBEAU VIVANT

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau.
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.


Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut ternir la flamme !

— Ce n’est point un mystère que l’Hélène qui suscita l’encens divin du chant d’amour laissé par Poe est l’une des plus brillantes poétesses d’Amérique, Mrs Sarah Helen Whitman, morte depuis peu et avec qui le poète songea à se remarier en 1848. La première fois qu’il la vit, solitaire et errant de nuit dans une des rues de Providence (Rhode Island), avant de rentrer à son hôtel, ce fut à travers la grille d’un beau jardin : il resta longtemps à respirer la beauté de la dame et de l’heure. Cette très noble femme, auteur des Heures de vie et autres poèmes, des Ballades féeriques, était veuve ; et, particularité charmante, son premier nom virginal de Lepower ou Lepoer la faisait dès avant appartenir à la vieille lignée, normande jadis, puis anglaise, qui donna ses ancêtres au poète. Sa main se plut à l’indiquer au crayon en marge de l’exemplaire qu’elle m’a offert d’un livre, Poe et ses Critiques, cent pages indignées et splendides, cri de grande âme et d’esprit fier défendant une mémoire sacrée contre tous les mensonges qui longtemps l’accablèrent de leur nombre triomphal.

Mrs. Whitman a surtout protesté, dans la presse, ses lettres et de toute la force de la parole, contre un épouvantable fait divers mis en circulation par le criminel abject, dépositaire de l’honneur de Poe : cet obscur Griswold qui trouva dans l’emploi de la calomnie et de l’injure une immortalité de près d’un quart de siècle.

Je laisse, hésitant que cette histoire soit racontée en des mots nouveaux, même pour un démenti, la parole à Baudelaire ; et cite plusieurs phrases qu’il lui plairait, maintenant que le jour éclate, de raturer dans sa pieuse préface. « On raconte d’ailleurs qu’un jour, au moment de se remarier (les bans étaient publiés, et, comme on le félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes conditions de bonheur et de bien-être, il avait dit : — Il est possible que vous ayez vu des bans, mais notez bien ceci : je ne me marierai pas), il alla, épouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui devait être sa femme, ayant ainsi recours à son vice pour se débarrasser d’un parjure envers la pauvre morte dont l’image vivait toujours en lui » — sa femme, Virginia — « et qu’il avait admirablement chantée dans son Annabel Lee ». Non ! la scène ignominieuse est inventée ; et voyez le crime de Griswold, que cette infamie, faite pour capter aisément la foule, s’imposa même à la réflexion de Baudelaire et y suscite comme une tentative de bienveillante explication !

POUR ANNIE


Voilà ce que, fermées désormais à la parole, proféreraient les lèvres où se pose et demeure l’énigmatique sourire funèbre. La réalisation de tel miracle poétique a toujours été considérée par les experts, comme un défi que se posa le génie. Si j’osais, une première fois avant de terminer ces notes, une seule ! porter un jugement en mon propre nom, je dirais que la poésie de Poe n’est peut-être jamais autant allée hors de tout ce que nous savons, d’un rythme apaisé et lointain, que dans ce chant où se montre, sous un jour de convalescence, l’état d’un esprit aux premières heures de la mort. Triomphe de la délivrance avec besoin de se reprendre tout de suite à quelque chose, même les doux paradis terrestres regrettés : bercements par l’essor et de plus chères hésitations !

LA VALLÉE DE L’INQUIÉTUDE et LA CITÉ EN LA MER


L’habitude est de voir dans la Vallée de l’Inquiétude et la Cité en la mer des morceaux de début, date dont un recueil offert au lecteur français n’a que faire. Ces vers compteront toujours parmi les plus significatifs, et les plus irrécusablement marqués du sceau de la maturité spirituelle. Une sorte de connexité secrète unit même les deux pièces, comme le reconnaîtra quiconque n’est point étranger à la dualité des vieux maux du rêve : ici, l’instabilité douloureuse, où le regard se dissémine et se perd dans une agitation vaine ; là, les pesantes lourdeurs d’une atmosphère antique, immobile et irrespirable, et comme l’oubli de siècles somnolents.


ROMANCES ET VERS D’ALBUM


Un sentiment de piété envers une œuvre poétique que des fatalités ont tant restreinte, quoique d’une portée vaste et éternelle, nous invita à extraire des vers juvéniles mainte pièce mise au nombre des plus sublimes de Poe, ou dans le choix présenté ; enfin à n’omettre absolument du reliquat propre à ravir en plus d’un cas encore les passionnés de poésie, que quelques courts poèmes dénués, à travers la traduction, d’intérêt.

Ainsi les vers groupés ici appartiennent, pour la plupart, à ce recueil des Poèmes de jeunesse pour lequel Poe se montra sévère, écrivant : « Des raisons toutes privées, quelques-unes ayant trait au péché de plagiat, et d’autres à la date des premiers Poèmes de Tennyson, m’ont induit, après certaine méditation, à republier ces compositions grossières de ma toute première adolescence. Elles sont imprimées verbatim, sans un changement fait à l’édition originale, dont la date est trop lointaine pour être à bon droit signalée. » Reconnaissons là un peu de cette exagération ironique qui porta l’auteur, après une lecture faite sans grand succès du poème d’Al-Aaraf, à déclarer à son auditoire qu’il avait écrit cette œuvre à l’âge de neuf ans. Quelque exceptionnelle que fut la précocité de ce génie créé pour disparaître à l’âge où les hommes jouissent de l’éclat conquis, cet Al-Aaraf que nous ne donnons, et un Tamerlane aussi d’assez longue haleine, n’ont rien positivement de commun avec la glorieuse esthétique future de Poe, mais l’imitation de Byron et de Shelley y faussent une habileté exercée déjà, mieux que d’un écolier.

Pas plus que ses poèmes narratifs, il n’appartient de donner, dans un recueil strictement lyrique, le seul fragment de poésie dramatique qu’ait laissé Poe, les quelques scènes, très bien envisagées par Ingram, du drame de Politien.2


ROMANCE


Venu comme de soi-même composer l’épigraphe de notre seconde partie, ce fragment est extrait, paraît-il, d’un poème plus ample placé, par l’auteur lui-même, comme frontispice à une édition ancienne de ses premiers poèmes.

ISRAFEL

Que suggéra ce passage du Coran : (Et l’Ange Israfel dont les fibres du cœur sont un luth et qui a la voix la plus suave de toutes les créatures de Dieu).

Quant au groupe formé par Eldorado, vers de date tardive, le lac, À la rivière, chansons, strophes, supprimées de plusieurs éditions, À ma mère, l’héroïque Madame Clemn, invocation mise par Baudelaire pieusement en dédicace de la traduction des Histoires Extraordinaires ; enfin À M. L. S. (lire Marie Louise Shen) — à F. S. O. (Frances S. Osgood) — à F. A…, et encore A. — À la Science, pas d’autres détails que ceux donnés au cours de cette énumération. J’arrive au Colisée, rangé par les éditeurs dans les poèmes définitifs, malgré que ce morceau m’ait toujours fait l’effet d’un simple fragment ou un prélude d’œuvre considérable délaissée, il a une histoire connue : dans le concours institué par un journal en vue de primer le meilleur conte et le meilleur poème, c’est à l’incomparable beauté du manuscrit que l’envoi de Poe dut tout d’abord d’attirer l’attention des juges, deux prix lui furent décernés, l’un pour la Barrique d’Amontillado, l’autre pour cette solennelle invocation aux ruines de la Cité.

Fleurit l’euphonique sonnet italien, appelant une illustration de Keepsake, à Zante.

Rien ne clora notre commentaire des poèmes traduits, mieux que l’énumération des quelques pièces qui, pour des motifs exprimés plus haut, n’ont point ici trouvé place.

Je procède, aidé encore une fois par mon ami J. H. Ingram, qui a recueilli, en le tome IV de sa superbe édition, l’ensemble le plus complet qui se soit jamais montré des poésies d’Edgard Poe :

Hymne Hymn.
Une Valentine A Valentine.
Énigme An Enigma
Visite des morts Visit of the dead.
Étoile du Soir Evening Star.
Imitation Imitation
À … To …
(The bowers whereat, in dreams, I see.)
  1. Baudelaire. Edgard Poe, sa vie et ses œuvres (Histoires extraordinaires).
  2. The Works of Edgar Allan Poe, including the choicest of his Critical Essays, now first published in this country, with a study of his Life and writings from the french of Charles Baudelaire. London : John Camden Hotten, 74 and 75, Piccadilly.
  3. The life of Edgar Allan Poe, by William F. Gill, illustrated (fourth edition, revised and enlarged). New-York : W. J. Widdleton. London : Chatto and Windus, 1878.
  4. Edgar Allan Poe : his life, Letters and opinions, by John H. Ingram, with portraits of Poe and his mother. Two vol. crown 8o. John Hogg, 15, Pater Noster Row, London, 1880.
  5. Notes nouvelles sur Edgar Poe. Nouvelles Histoires extraordinaires. Traduction Charles Baudelaire.
  6. Mêmes notes.
  7. Je souligne, comme pour la transcrire en mon nom, cette phrase d’un jugement éloquent porté par Mrs Sarah Helen Whitman.
  8. E. Poe et ses critiques, page 52.