Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 2/07

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Léon Techener (volume 1p. 301-317).


VII.

moise, siméon et canaan. — les tombes de feu. — les épées dressées.



Josephe, en quittant le roi Mehaignié, poursuivit le cours de ses prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient suivis en Occident s’arrêtèrent d’abord dans une ville nommée Kamaloth[1], et tel fut l’effet de leurs exhortations, que tout le peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le Roux (Alfred), n’osant résister au mouvement général, feignit d’être lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze prêtres chargés d’entretenir la bonne semence, que le méchant Avred jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister : on les saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever près de la ville ; ils furent battus de verges, puis lapidés par les mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa femme, son fils et son frère : aussitôt, saisi d’une fureur infernale, il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et s’élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps maudit. Effrayés de ce qu’ils venaient de voir, les gens de Kamaloth ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s’empressèrent d’envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les arrosa tous d’eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du sang des douze martyrs et de la boue qu’on leur avait jetée : « Cette croix, » dit-il, « sera désormais appelée la Croix Noire, en souvenir de la noire trahison d’Avred le Roux. » Le nom est jusqu’à présent demeuré. Avant de s’éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe institua un évêque et fit construire une belle église sous l’invocation de saint Étienne martyr.

Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[2]. Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut, et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit arrêter l’arche et disposer la table carrée au milieu d’une plaine. Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de la table, et s’assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont les pensées demeuraient pures et chastes.

Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l’espace d’un siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la suite, d’après leur rang de parenté, la table s’étendant d’elle-même en proportion de ceux qui méritaient d’en approcher. Un seul des parents de Joseph ne put trouver où s’asseoir ; il se nommait Moïse. Il eut beau aller d’un côté à l’autre, il n’y avait plus qu’un seul siége à occuper, celui qu’avaient laissé entre eux les deux Joseph. « Pourquoi ne m’assoirais-je pas là ? » se dit-il ; « j’en suis aussi digne que personne. » Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal, qu’une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage ; il sentit l’arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence.

Moïse avança d’un pas : comme il se disposait à prendre le siége vide, Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent alors trois mains sortir d’un blanc nuage, ondoyant comme un drap mouillé ; l’une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux autres par les bras ; ainsi fut-il soulevé en haut : alors, tout à coup, entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des convives. L’histoire dit qu’il fut conduit dans la forêt d’Arnantes (ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans en être consumé.

Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les convives, au nombre de soixante-dix. À l’heure de tierce, dès qu’ils revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de demander à Josephe ce que Moïse était devenu. « Ne m’interrogez pas ; vous le saurez plus tard. — Au moins, » dit Pierre, « expliquez-nous comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s’étend en proportion du nombre de ceux qui se présentent. — Elle s’étend, » répond Josephe, « en faveur de quiconque est digne de s’y asseoir. Celui qui doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté ; les autres doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l’a remplie avant que Matthias n’en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l’exemple des apôtres, m’a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la Trinité. »

Ils continuèrent leur route vers l’Écosse, traversèrent de belles forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d’un vivier limpide. Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis, s’adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui ordonna d’aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes ; ils s’assirent sur l’herbe fraîche, dans l’ordre accoutumé. « Pierre, » dit Josephe, « prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des tables, pendant que je ferai les parts du poisson. » Dès que Pierre eut fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce, et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets. Ils restèrent dans cet état jusqu’à l’heure de tierce.

Bron alors demanda à son neveu ce qu’il entendait faire de ses douze fils. « Nous saurons d’eux, » répondit Josephe, « quelles sont leurs dispositions ». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour continuer leur lignée ; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se marier. C’est lui que le conte appellera désormais le Riche Pêcheur, ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine. Ajoutons que le vivier dans lequel fut péché le gros poisson reçut, à partir de ce jour, le nom de l’étang Alain.

Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande, que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si souvent dans les autres branches. Près de l’endroit où ils s’arrêtèrent s’élevait le château de La Roche, autrement nommé Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui demanda ce qu’il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces parages. « Nous sommes chrétiens, et notre intention est d’annoncer par le pays la vérité. — Qu’est-ce que votre vérité ? » Josephe alors exposa les principes de la doctrine chrétienne ; le païen, dont l’esprit était subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté de Jésus-Christ et de sa douce mère. « Mais enfin, » ajouta-t-il, « si tu ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t’offre une belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon frère, atteint d’une plaie jugée incurable par tous les médecins ; si tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider mon frère à suivre mon exemple. — Et moi, » répondit Josephe, « si vous parlez sincèrement je promets de rendre à votre frère la meilleure santé qu’il ait jamais eue. »

Il fit signe à ses compagnons de l’attendre et suivit le cavalier païen. Arrivés à l’entrée du château, voilà qu’un lion sort de la forêt voisine, fond sur Agron (c’était le nom du païen) et l’étrangle comme il eût fait d’un poussin. Josephe continua son chemin sans paraître ému ; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s’élancer sur Agron, accusèrent Josephe de l’avoir évoqué par ses enchantements ; ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme ils voulaient le pousser dans une noire prison : « Eh quoi ! » leur dit-il, « je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et vous me traitez ainsi ! » Il avait à peine prononcé ces mots que le sénéchal du pays s’avance furieux et le frappe de son épée, précisément à l’endroit où il avait été jadis frappé par l’ange. La lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie. « Je suis venu, » dit Josephe, « pour guérir les malades, et c’est vous qui me blessez ! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon compte. »

On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la sainte loi. Le peuple l’écoutait avec attention : « Si, » lui dit-on, « vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre Dieu. » Josephe se mît alors à genoux et fit une prière fervente ; avant qu’il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu’ils étaient délivrés de leurs


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maux, si bien que c’était à qui demanderait à hauts cris le baptême.

Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour : il avait été, longtemps avant, atteint d’une pointe de flèche qui lui demeurait en la tête. « Chrétien, » dit-il à Josephe, « je recevrai le baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à mon frère Agron. » Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc Matagran ; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l’endroit entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche poindre, sortir, et Matagran s’écrier, transporté de joie, qu’il ne sent plus la moindre douleur.

Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l’âme, lui fut amené. Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les deux parties séparées de la gorge se rejoindre ; Agron se leva et s’écria qu’il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en flammes ardentes. On conçoit aisément qu’après tant de merveilles, les deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l’épée demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame : « À Dieu ne plaise, » dit-il, « que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui qui doit accomplir l’aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au temps du roi Artus ; et que la pointe cesse de saigner avant que les deux parties ne soient rejointes. »

Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église qu’il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l’épée dans un bel écrin ; là fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà de huit jours après sa résurrection[3]. Josephe alors retourna vers ses compagnons, arrêtés sur la rivière de Colice, et leur raconta toutes les merveilles que Dieu venait d’opérer par son ministère.

Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait la voie devant eux. Comment la traverser ? « Vous avez, » dit Josephe, « passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur viendra à notre aide. » Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné vers l’Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un grand cerf blanc, portant au col une chaîne d’argent, et escorté par quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant : le cerf s’avance vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans que leurs pieds soient plus mouillés que s’ils eussent traversé une rivière glacée.

Josephe dit alors : « Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du Saint-Graal, suivez-moi ; que les pécheurs seuls attendent un nouveau secours. » Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière en la traversant, et parvint le premier de l’autre côté du rivage, où tous ses compagnons le rejoignirent, à l’exception des deux grands pécheurs, Siméon et Canaan.

Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières, repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à poser le premier pied sur les eaux, si bien qu’il dut revenir seul à l’autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de les prendre sur leur navire pour les transporter de l’autre côté. Les païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens : mais à peine étaient-ils débarqués qu’une tempête s’éleva ; un horrible tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient. « Dieu, » dit alors Josephe, « a puni ces païens, apparemment parce qu’ils nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre compagnie. »

Puis il leur donna l’explication du grand cerf qu’ils avaient vu. « C’est, » dit-il, « l’image du Fils de Dieu, blanc parce qu’il est exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut attaché Jésus-Christ avant de mourir : les quatre lions sont les quatre Évangélistes. »

La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens s’engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de construction très-ancienne. C’est là qu’avait été transporté le corps de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d’où s’échappaient des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. « Ah ! Josephe, » s’écria le malheureux, quand il le vit arriver, « ah ! digne évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d’adoucir un peu mes souffrances ; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer qu’à celui qui, sous le règne d’Artus, occupera le siége périlleux de la Table-Ronde. » La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce, c’est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à l’exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion les rendit encore moins dignes d’y participer, par l’envie qu’ils conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de tirer une odieuse vengeance de leurs frères. « N’est-ce pas, » se dirent-ils, « une honte insupportable d’être ainsi privés seuls d’une faveur prodiguée à nos frères et à tant d’autres ? — Qu’ils se gardent de moi, » reprit Canaan, « surtout mes frères, car je suis bien résolu de ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper. — Et moi, » dit Siméon, « c’est à Pierre, mon cousin, que je m’en prendrai. — Tu feras bien, » dit Canaan. « Le premier de nous qui aura fini attendra l’autre sous le figuier que tu vois de ce côté du champ. »

La nuit vint ; quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier sommeil, il s’approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main. Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu’il revenait tranquillement s’asseoir sous le figuier, l’odieux Siméon, armé d’une pointe envenimée, s’approchait de Pierre endormi, et voulait le frapper au milieu du corps ; mais le couteau alla seulement percer l’épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se mit à crier : Au secours ! de toutes ses forces. On accourut, on arriva : « Qu’avez-vous, Pierre ? — Vous le voyez au sang qui coule de ma blessure ; c’est Siméon, je l’ai reconnu, qui est ainsi venu pour me tuer. » On cherche Siméon, on le joint ; il n’hésite pas à reconnaître son crime ; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à la vue de douze frères étendus sans vie, es autres chrétiens demandèrent s’il n’était pas le meurtrier. « Oui, je ne pouvais les souffrir plus favorisés que je ne l’étais de la grâce et de la Table du Graal. » Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les autres, tous dirent qu’il fallait en faire rigoureuse justice. Ils furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime avait été commis.

La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l’y conduisait, les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s’obscurcit, des hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et l’emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir dans quel lieu il allait être déposé.

Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu’aux épaules, il témoigna un si profond repentir de son forfait qu’il n’y eut personne qui n’en fût ému. « Ah ! sire Josephe, » s’écriait-il, « je suis le plus grand criminel du monde ; il n’est pourtant aucun péché, si grand qu’il soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s’il voit que l’enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés ! Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains, et consentez à ensevelir les douze frères que j’ai immolés, autour de ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité ; peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi ! »

Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce qu’il désirait. On l’ensevelit les mains déliées, on creusa douze fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune des fosses fut fermée d’une grande pierre sur laquelle on traça le nom des victimes ; sur celle de Canaan fut écrit : Ci-gist Canaan, né de la cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères.

Josephe dit alors : « Nous avons oublié une chose importante : les treize frères que nous venons d’inhumer avaient porté les armes et fait en mainte occasion preuve de vaillance et de prud’homie ; il conviendrait d’indiquer sur la pierre de leur tombeau qu’ils avaient été chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu’il ne sera donné à personne de les déplacer. »

On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan, ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier enflammé. « Ce feu, » dit Josephe, « durera jusqu’au temps du roi Artus, et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d’éteindre les flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot ; par lui sera engendré en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses mœurs et la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la Grande-Bretagne. »

C’est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d’un autre âge. Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs prédications, un d’entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission de rester auprès des tombes, d’ériger là une chapelle, et d’y offrir chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l’âme de Canaan la miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi chrétienne. Elle est encore aujourd’hui telle que Pharan l’avait élevée.

  1. Aujourd’hui Colchester, à l’extrémité du comté de Sussex. C’est l’ancienne Camulodunum.
  2. Voyez plus haut, pp. 143-146.
  3. Mais, avant de mourir, « Matagran fist mettre en escrit toutes les paroles que Josephe destinoit de l’espée ; et par ce furent-eles sceues d’oir en oir, et sont encoires jusc’à jourd’ui. » (Ms. 2453, f° 313.)