Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 2/08

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Léon Techener (volume 1p. 318-336).


VIII.

aventures de pierre. son établissement.



Pierre, dont jusqu’à présent le romancier avait à peine parlé, va maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque chose à la légende de Tristan.

Siméon l’avait frappé d’un glaive empoisonné : sa plaie, au lieu de se fermer, s’ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de s’arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre Pharan, qui connaissait assez bien l’art de guérir. Comme on ne supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on n’eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s’aggravant tous les jours, Pierre dit à Pharan : « Je vois, bel ami, que je ne guérirai pas ici ; Dieu veut sans douté que je visite un autre pays pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la mer ; elle n’est pas très-éloignée, j’y trouverai peut-être un peu de soulagement. »

Pharan se mit en quête d’un âne sur le dos duquel il posa son pauvre ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu’une légère nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large. Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur : « Beau doux ami, » dit-il, « descendez-moi et me transportez dans cette nacelle ; elle me conduira à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes maux. — Ah ! sire, » répond Pharan, « voulez-vous affronter la mer, faible et souffrant comme vous êtes ? Au moins laissez-moi vous accompagner. — Posez-moi d’abord dans la nacelle, » répond Pierre ; « puis je vous dirai ma volonté. »

Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans la nacelle, le plus doucement qu’il put : « Grand merci, beau doux ami, » dit Pierre, « vous avez fait ce que je vous avais demandé : maintenant, j’ai le désir de m’éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe, dites-lui que j’eus de bonnes raisons de m’éloigner de lui. Le cœur me le dit : je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire. »

Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la voile ; Pharan la suivit des yeux, tant qu’il put l’apercevoir dans le lointain ; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d’espérance qu’il avait de jamais le revoir.

Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans qu’elle parût approcher d’aucune terre. Le cinquième jour, Pierre, épuisé de faim, souffrant de lassitude, s’endormit. On était au temps des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à grand’peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s’arrêta devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s’élevait un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C’était, au jugement des païens, un des plus forts chevaliers de son temps.

Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et avenante, y vint prendre le frais et s’ébattre avec ses compagnes. Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d’y trouver un homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de l’épaule : « Voyez, » dit-elle, « la pâleur et la maigreur de cet homme ; comment n’est-il pas mort d’une aussi cruelle blessure ? En vérité, c’eût été grand dommage ; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit les plus fortes blessures ! »

Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit : « Qui êtes-vous, jeune homme ? — Dame, je suis un chevalier chrétien, né à Jérusalem : je me suis abandonné à la mer, dans l’espoir de trouver un homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir. — Se peut-il, » reprit la demoiselle, « que vous soyiez chrétien ! Hélas ! mon père déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois, en vous voyant si malade, j’ai grand désir de travailler à votre guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres ! je vous ferais visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la médecine qu’il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous serions perdus, vous et moi. — Ah ! demoiselle, » reprit Pierron, « au nom de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites. » Quand elle l’entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme pour savoir leur avis. « Si vous voulez, » dit l’une d’elles, « tant de bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de le transporter à l’entrée de votre jardin ; de là, nous le conduirons au préau, et du préau dans votre chambre[1]. Une fois là, vous trouverez aisément le moyen d’avertir le chrétien de venir visiter la plaie de ce dolent chevalier. »

Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu’elles peuvent, le descendent sur le rivage et l’emportent jusqu’au jardin, du jardin dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi. Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le permettraient. « Comment vous va-t-il ? » demandèrent-elles. — « Oh ! bien mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu’à la fin du jour. — Il n’y a donc pas de temps à perdre. » Et la fille du roi se hâta d’aller parler au geôlier de son père ; elle fit tant auprès de lui, qu’il lui confia pour quelques heures le chrétien qu’il avait charge de garder. « Ah ! demoiselle, » dit le prisonnier comme on détachait ses chaînes, « que voulez-vous faire de moi ? Que gagnerez-vous à ma mort ? — Je ne veux pas vous faire mourir, » répond-elle ; « suivez-moi dans ma chambre ;  vous verrez pourquoi je vous fais sortir d’ici. »

Elle marche alors devant lui ; quand ils furent arrivés : « Voici, » dit-elle, « un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il est bien malade ; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et vous renverrai comblé de mes dons ; car j’ai grande compassion de ses douleurs. »

Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de Pierre et lui demande s’il est depuis longtemps malade.  « Il y a plus de quinze jours ; la plaie que j’ai reçue s’est constamment élargie ; les mires, jusqu’à présent, n’y ont rien entendu. — « Demoiselle, » dit le prisonnier, « faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la nature de la plaie. » Quand on eut fait ce qu’il demandait, il regarda avec la plus grande attention la partie malade. « Il y a, » dit-il, « du venin dans la plaie ; il faudrait, pour en être maître, commencer par l’en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir avant un mois. » Alors il s’éloigna, chercha çà et là dans le préau les herbes qu’il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu’il appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem.

Il y avait en ce temps un roi d’Irlande nommé Maraban, vassal du roi Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi Luce. Il arriva que le bouteiller d’Orcan, pour se venger d’une offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte que le jeune homme en mourut ; le roi d’Irlande, persuadé que le venin lui avait été donné par l’ordre d’Orcan, se rendit à la cour du roi de la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l’appel, nia le crime, tendit son gage contre l’accusateur, et déclara qu’il était prêt à combattre de son corps, ou du corps d’un de ses chevaliers. Il fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort jouteur et le plus vaillant qu’on eût vu depuis longtemps. Les gages furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé.

Alors, voulant connaître s’il y avait parmi ses hommes un champion plus fort et plus habile que lui, Orcan s’avisa d’un expédient qui devait l’éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et quand on lui demanda la cause de son mal : « C’est, » dit-il, « une profonde tristesse. J’apprends que le roi Maraban vient d’envoyer ici un chevalier qui se vante d’abattre dans une seule journée douze de mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous l’arbre du Rond-Pin. Qu’allons-nous faire ? Ne trouverai-je personne en état d’abattre son orgueil ; et pourra-t-il, à son retour en Irlande, se vanter de n’avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez hardi pour se mesurer avec lui ? — Non assurément, » répondent les chevaliers ; « nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et nous pourrions, au besoin, en trouver d’autres pour mettre cet Irlandais à la raison. »

Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la nuit fut venue, il appela son sénéchal. « Faites apporter des armes déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval : je veux sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si quelqu’un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon retour. »

Le roi s’arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit le Rond-Pin, où il attendit jusqu’à l’heure de prime. Alors arrivèrent douze chevaliers entièrement armés, à l’exception des lances ; car, dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme dans l’endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine, chacun d’eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le roi, s’étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l’abattit à la première course. Le second se présente et va rejoindre le premier ; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de demeurer vainqueur ; car, tout vaillant et vigoureux qu’il fut, il savait que le roi d’Irlande était encore meilleur champion. S’adressant alors aux chevaliers désarçonnés : « Seigneurs, » dit-il, « reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je pourrais disposer de vous comme je l’entends. Allez trouver le roi Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je vous ai vaincus ; car nous avons fait de compagnie maintes besognes. »

Le roi, après qu’ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu, dans la forêt voisine ; et, la nuit, venue, il retourna au château, traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l’attendait le sénéchal. Quand on l’eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les barons, qui lui demandèrent comment il se portait : « Toujours assez mal, » répondit-il, « mais j’espère en guérir ; ne soyez pas inquiets, et continuez à faire belle chère. »

Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison. — « Oui, » leur dit le roi, « je devine quel est ce chevalier. Et j’ai honte pour vous d’apprendre qu’un seul homme vous ait vaincus. D’autres, je l’espère, se présenteront et soutiendront mieux l’honneur de ma chevalerie. » Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus braves de la terre d’Orcan, détourna les autres de tenter l’aventure ; si bien que chaque jour le roi, qu’on croyait malade, sortait de grand matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne devinât quel était le chevalier du Rond-Pin.

La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva jusqu’aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. « Qu’avez-vous ? » lui dit un jour la demoiselle, « vous êtes plus pensif qu’à l’ordinaire. N’y aurait-il aucun moyen de vous mettre le cœur plus à l’aise ? — Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition. — Parlez, et vous me verrez prête à le saisir.

« — Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier d’Irlande m’a mis en grande pensée : et quand j’ai appris que le roi Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre, je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis né, je n’aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et d’aller m’éprouver contre lui. C’est pour ne pouvoir le faire aujourd’hui que vous me voyez si triste et si dolent. »

Alors la fille d’Orcan pensa que si ce chevalier n’était pas de grande prouesse, il ne parlerait pas ainsi : « Consolez-vous donc, Pierre, » lui dit-elle, « vous ne manquerez pas la joute pour défaut d’armes ou de cheval. C’est moi qui vous les fournirai ; mais je tremble en pensant que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui qui n’a pas jusqu’à présent trouvé de vainqueur. »

Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes et pour s’assurer d’un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu’au Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine ; il ôta le frein et la selle de son cheval, et s’endormit jusqu’au point du jour. En s’éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop l’espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui.

Après s’être salués, ils s’éloignent et reviennent l’un vers l’autre avec la rapidité d’un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et qu’ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres. Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi qu’Orcan ne put de longtemps penser à se relever.

Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l’épée : « Chevalier, » dit-il, « vous avez perdu votre joute ; mais peut-être serez-vous plus heureux à la prise des épées[2]. » En même temps, il lève le brand, et se couvre la tête de l’écu. Le roi se met en garde le mieux qu’il peut ; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.

La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et d’autre ; ils s’atteignirent en cent endroits, tous deux grandement surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang. Pierre aussitôt lui arrachant le heaume : « Reconnaissez, chevalier, que vous êtes vaincu, ou vous êtes mort. — Non, » répond faiblement le roi en ouvrant les yeux, « tu peux me tuer, non me faire dire une seule parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois. — Comment ! sire, » dit Pierre, « seriez-vous donc roi couronné ? — Oui, vous avez vaincu le roi Orcan. » Ces paroles portèrent le trouble et le regret dans le cœur de Pierron. Il tendit au roi son épée : « Ah ! sire, » dit-il, « pardonnez-moi ; je n’aurais jamais jouté contre vous, si je vous eusse connu.

« — En vérité, » reprit Orcan, « voici la première fois que le vainqueur demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc ? — Sire, un chevalier de terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J’ai nom Pierre, et je suis chrétien. L’aventure m’a conduit dans votre château. J’étais en arrivant navré d’une plaie envenimée ; grâce à Dieu, à votre fille et au chrétien, votre prisonnier, j’ai recouvré la santé. J’entendis parler du ban que vous aviez fait crier ; votre fille voulut bien me procurer un cheval et des armes ; mais j’ai grand regret d’avoir aussi mal reconnu le bon accueil que j’ai reçu de votre fille et dans votre hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.

« — Non-seulement, » dit le roi, « je vous pardonne, mais je vous tiens de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant, j’entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n’ai pas commis. Il n’est rien après cela que je ne sois disposé à vous accorder de tout ce qu’il vous plaira de réclamer de moi. Seulement vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance ; car si Maraban venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter contre un homme d’une autre loi que la sienne. »

Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à l’étrier d’Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit dans la chambre du roi : dès qu’ils furent désarmés, Orcan envoya quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses membres. « Belle fille, » dit le roi, « connaissez-vous cet homme ? — Sire, non : je ne pense pas. — Allons ! il ne s’agit plus de feindre, et si vous l’avez jusqu’à présent bien traité, il faut le traiter cent fois mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m’a vaincu. Encore m’a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon champion contre Maraban. » La demoiselle ne cacha pas la joie que lui causaient ces paroles, et promit d’obéir à son père, en traitant Pierron du mieux qu’elle pourrait.

Tous les deux étaient couverts de plaies ; mais les médecins appelés déclarèrent qu’il n’y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un mois. Or c’était justement dans un mois que le champ devait être ouvert à Maraban.

Le jour arriva : Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi de Bretagne demanda au roi Orcan s’il entendait combattre en personne ou présenter un champion. Pierre aussitôt s’avança et tendit son gage que Luce joignit au gage de Maraban.

On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez téméraire pour se mesurer contre le roi d’Irlande. On savait seulement que c’était un des barons du roi Orcan. L’issue du combat prouva que Pierre n’avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte acharnée qui dura depuis l’heure de prime jusqu’à none, Maraban fut renversé ; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi : « Sire, » dit-il, « pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé de l’accusation portée contre lui ? — Assurément, » répond Luce, « vous en avez assez fait pour m’obliger à reconnaître en vous le meilleur chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y consentez-vous ? — Pour le moment, sire, je dois retourner d’où je viens. » Luce, dans l’espoir de s’attacher Pierre, avertit Orcan qu’il viendrait le visiter dans huit jours et qu’il aurait alors besoin d’entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.

Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d’eux tous les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et criant : « Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du roi Maraban ! »

Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron : « Sire chevalier, je n’oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce qu’il vous plairait me demander, fut-ce le don de ma couronne. — Grand merci, sire ; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser. Consentez à vous rendre chrétien. » Sans attendre la réponse du roi, il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la vérité de l’Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu’après deux jours d’enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de l’île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus d’ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le nom d’Orcan en celui de Lamer ; et en considération de son premier nom, l’île qu’il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que sous celui d’Orcanie[3].

« Maintenant, » dit le roi Lamer, « j’ai fait, Pierron, ce que vous m’avez demandé ; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous ; me l’accorderez-vous ? — Assurément, s’il est en mon pouvoir de le faire. — Or bien, vous connaissez ma fille Camille ; elle est née de rois et de reines : je vous prie de la prendre à femme, et j’entends en même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes. — Ah ! sire, » dit Pierron, « je n’osais espérer tant de bonheur. J’aimais d’amour votre belle fille ; jamais elle n’en eût rien su, si vous ne m’aviez auparavant permis de lui en parler. » Le roi lui tendit les bras, ils se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut aussitôt fiancée à Pierron ; puis vinrent le mariage et les noces auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût chrétien, espérait toujours qu’il voudrait bien l’accompagner jusqu’à Londres.

Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre l’adopterait pour son compagnon d’armes et de chevalerie. Tant que Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa passer aucune occasion de le servir.

Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s’y accorde fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut ne le dit pas et ne s’y accorde aucunement. La raison, c’est que celui qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu’il a gardé sur Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s’est contenté d’ajouter au récit qu’il adoptait, ces mots : Ainsi le racontent aucunes gens[4] </ref>.



  1. Cette distribution d’une grande habitation, le jardin, le préau et les appartements, n’est pas sans quelque rapport avec nos maisons dont le jardin s’ouvre devant les fenêtres par un large gazon, et se continue plus ou moins loin.
  2. Le combat à pied.
  3. En anglais : Orkney ; en français : Iles Orcades
  4. Il y aurait à dire bien des choses sur ce passage. Ce traducteur de l’histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace, ainsi que Bède, rapporte aux missionnaires envoyés par le pape Éleuthère, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi de Monmouth, n’allègue ici que son traducteur français, d’où l’on a droit de conjecturer qu’il ne connaissait pas le livre latin. C’est une nouvelle raison de penser qu’il écrivait en France et qu’il était Français. S’il eût écrit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas savoir de lettres, c’est-à-dire de latin, la rumeur publique lui aurait fait connaître bien plutôt l’Historia Britonum de l’Anglais Geoffroi, que le roman de Brut du Normand Wace.