Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 4/03

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Léon Techener (volume 2p. 143-162).


III.


artus chez le roi leodagan de carmelide, il devient amoureux de genièvre.



Les Romans de la Table ronde sont livres d’enseignement autant que de plaisir. Voilà comment nous y voyons que le premier soin des trois rois, après la victoire de Bredigan, avait été de former un immense monceau du butin recueilli sur les princes feudataires. Après avoir ouï messe, ils revinrent où la proie était amassée et partagèrent le butin entre ceux qu’ils savaient en avoir besoin, chevaliers et sergents sans rien garder pour eux. Ils distribuèrent ainsi palefrois, chevaux de bataille et draps de soie ; puis ils donnèrent congé à tous leurs hommes, à l’exception de ceux qui devaient les accompagner en Carmelide. Revenus dans leurs foyers, les vainqueurs de Bredigan, avec la part de butin qu’ils avaient reçue, achetèrent terres, fiefs, rentes et édifices qui leur permirent de vivre à grand honneur. Ainsi doit-on traiter les soudoyers et compagnons d’armes, pour en être toujours bien servi. Le jeune Gauvain avait fait tout distribuer de même après le combat livré près d’Arondel : « Lors aportèrent les citoyens de Londres tout l’avoir devant eux et tout le gain, et dirent à Gauvenet de le départir à sa volonté. Gauvenet répondit qu’il ne voulait pas s’en entremettre, et que Do de Carduel s’acquitterait mieux que lui de ce soin. Car, ajouta-t-il, il connaît mieux que moi les pauvres et les souffreteux. Les citoyens de Londres, l’entendant ainsi parler, s’écrièrent qu’il ne pouvait manquer d’être prud’homme. »

Cependant Artus, Ban et Bohor, accompagnés de Merlin et de trente-sept chevaliers [1], arrivaient à Caroaise [2], en Carmelide. Le roi Leodagan tenait alors conseil pour concerter les moyens de défense qu’il pourrait opposer au terrible Rion et aux quinze rois couronnés

devenus ses auxiliaires. Les chevaliers étrangers obtinrent la faveur d’être introduits : ils avancèrent se tenant par la main deux à deux. Ban salua le premier le roi Leodagan : et celui-ci lui ayant gracieusement rendu son salut : « Sire, » dit-il, « nous venons vous offrir notre service, à la seule condition que vous ne demanderez ni ne chercherez à savoir nos noms, avant le moment où nous jugerons à propos de vous les dire. Autrement nous vous recommanderons à Dieu et nous trouverons assez de gens qui nous retiendront à la même condition. »

Leodagan répondit qu’il s’en conseillerait avant de répondre. Et, s’étant mis à l’écart avec les chevaliers de la Table ronde, il leur demanda ce qu’ils pensaient de la proposition. « Vous ne courez aucun danger, » répondirent les chevaliers, « en leur accordant ce qu’ils demandent. Ils semblent vaillants et prud’-hommes, cela doit suffire. » Leodagan revenant donc aux étrangers : « Seigneurs, je vous retiens si vous faites serment de me servir envers et contre tous, tant que vous serez de ma compagnie ; mais, je vous prie, ne tardez pas trop à m’apprendre qui vous êtes, car d’aventure pourrai-je ne pas vous rendre tous les honneurs qui vous appartiennent. »

Les serments échangés, les étrangers s’en allèrent par la ville et prirent leur hôtel chez Blaire, un vavasseur riche et prud’homme, dont la femme sage devant Dieu et devant les hommes était appelée Lionelle.

Pendant ce temps, Leodagan mandait tous ceux dont il avait reçu la foi et qui pouvaient armes porter. Il employait l’or et l’argent de ses coffres pour soudoyer des hommes d’armes en dehors de ses terres, si bien qu’on vit arriver devant Caroaise, le jour de l’Ascension, plus de quarante mille hommes ; nombre bien considérable, remarque le romancier, mais, ajoute-t-il sincèrement, au temps du roi Leodagan, le nombre mille répondait assez volontiers à celui de cinq cents d’aujourd’hui.

Peu de jours après l’arrivée des trois rois, une partie de l’ost de Rion, le puissant roi de Danemark et de la Terre aux Pâtres, se présenta devant Caroaise ; aussitôt les citoyens de fermer leurs portes, de s’armer et de se préparer à la défense de leurs murailles. Chacun se pressait à qui mieux mieux vers les remparts, attendant le signal du roi pour sortir de la ville. D’abord les chevaliers de la Table ronde, sous la conduite d’Hervis du Rinel, puis les chevaliers gardiens de Caroaise, sous celle du sénechal de Leodagan, le brave, loyal et malheureux Cleodalis. Tout à coup Merlin écarte les rois et fraye aux chevaliers étrangers un passage jusqu’à la porte. Il tenait dans sa main une bannière merveilleuse : c’était le dragon dont la queue tortillée avait une toise et demie de long ; de sa gueule ouverte sortait une langue flamboyante et toujours agitée. « Ouvre la porte, » dit-il au portier. — « J’attendrai l’ordre du roi. — Ouvre, te dis-je, portier de male heure ! » Et, ce disant, il prend le fléau qui barrait la porte, le détache, tire à lui les deux battants, les ouvre aussi facilement que s’ils n’eussent pas été fermés d’une bonne serrure. Cela fait, il sort suivi des quarante soudoyers. Dès que le dernier a passé le seuil et que la porte s’est refermée d’elle-même, ils fondent sur les Saisnes [3] et reprennent la proie enlevée dans la campagne mais, voyant arriver une échelle de Païens beaucoup plus nombreuse et conduite par quatre de leurs rois, Merlin siffle ; un vent terrible soulève aussitôt la poussière, au point d’empêcher les Saisnes de rien distinguer devant eux. Artus alors et ses compagnons jouent de leurs redoutables glaives et font un carnage auquel viennent bientôt prendre part les chevaliers de la Table ronde, le sénéchal Cleodalis et le roi Leodagan. Car, en voyant les merveilleux exploits de ses nouveaux soudoyers, Leodagan s’était hâté de faire une seconde fois ouvrir la porte pour se précipiter dans la mêlée.

Les quatre rois cependant, revenus de la première épouvante, reformèrent deux échelles de leurs gens ; la première soutint l’effort des compagnons d’Artus et de Cleodalis ; la seconde empêcha la bataille de Leodagan de se joindre à celle des chevaliers de la Table ronde. Ainsi vigoureusement reçus, les chevaliers de Carmelide furent contraints de reculer ; Leodagan lui-même fut abattu de son cheval et retenu prisonnier. Des fenêtres du palais, Genièvre, sa fille, entourée de ses demoiselles, voyait les païens emmener son père. Peu s’en fallut qu’elle n’en mourût de douleur.

Heureusement Merlin veillait pour lui. Il avertit les soudoyers compagnons d’Artus de fermer le chemin aux mécréants qui emmenaient prisonnier le roi Leodagan. Le délivrer, mettre en fuite ceux qui le retenaient, fut pour eux l’affaire d’un moment. Il s’agissait alors de porter secours aux chevaliers de la Table ronde cernés par sept mille Saisnes qui devaient les exterminer. Le dragon flamboyant les avertit de l’approche d’un secours efficace. Du haut des murs, Genièvre vit délivrer son père, puis un des chevaliers inconnus, c’était Artus, attaquer le terrible roi Roalland et le jeter mort sur le sable. « Quel peut être, » se disait la jeune princesse, « ce vaillant guerrier à l’épée duquel aucun géant ne résiste ? »

Tant fit le roi Artus de merveilles que tous s’arrêtaient pour le regarder. La fille du roi Leodagan et les pucelles autour d’elle tendaient leurs mains au ciel et priaient le Sauveur du monde de le défendre de mort et de péril. Elles pleuraient la peine et le travail qu’elles lui voyaient souffrir, et elles ne comprenaient pas comment si jeune homme en pouvait tant faire. Il frappait d’Escalibor à droite et à gauche, coupait bras, têtes, pieds et jambes, arrachait heaumes des têtes, écus des épaules, abattait chevaliers et chevaux, faisait tant, en un mot, que son écu était fendu et écartelé, son heaume embarré, et le cercle rompu. La lutte se continuait si près des murs de la ville que des fenêtres on eût pu atteindre d’une pierre le heaume des combattants.

Cependant les Saisnes font un suprême effort ; conduits par le puissant et gigantesque roi Sapharin, ils parviennent à jeter à terre fort mal en point la plupart des chevaliers de la Table ronde et des compagnons d’Artus. Leodagan est une seconde fois abattu et foulé aux pieds. C’en était fait de lui si Artus ne fût accouru, résolu de combattre le géant. Il prend une lance grande et forte, à fer tranchant, et s’en vient à l’endroit où gisait le roi de Carmelide. « Sire, » lui crie le roi Ban, « à qui voulez-vous donc jouter ? Est-ce à ce géant deux fois plus grand et plus fort que vous ? Vous êtes trop jeune, laissez-moi ce soin-là ; je suis plus grand que vous et votre aîné. — Dieu m’abandonne, » répond Artus, « s’il m’arrive jamais d’envoyer quelqu’un combattre à ma place ! Plus ce géant est redoutable, plus je sens l’envie d’essayer ce qu’il vaut : je ne saurai jamais ce que je vaux moi-même si je ne me mesure à lui. » Dès que Sapharin vit venir Artus, il s’arrêta : tous ceux qui l’entouraient, Saisnes et Bretons, s’arrêtèrent également pour voir qui allait l’emporter, du jeune et petit chevalier, ou de Sapharin, le plus grand et le plus fort de tous les Saisnes. Ils laissent courre leurs chevaux, heurtent des lances leurs écus, au point de les trouer ou les rompre. La lance de Sapharin se brise la première, après avoir atteint Artus au flanc gauche ; mais celle d’Artus perce l’écu et le haubert, pénètre et traverse les entrailles ; Sapharin tombe sanglant, tout étendu, sans vie. La mort du géant mit un terme à la résistance des Saisnes ; bien heureux ceux qui peuvent regagner la prairie d’Aneblaise, où se tenait le roi Rion avec le reste de ses hommes. Genièvre, du haut des murs, reconnut dans le chevalier qui avait délivré son père le vainqueur du géant. « Quel peut-être ce hardi champion ? » demandait-elle. « C’est, » lui répondait-on, « un des soudoyers nouvellement retenus. – Certes, » fait-elle, « quel qu’il soit, il est issu de bonne race. Jamais homme de bas parage ne montra si grande prouesse. »

Les quatre rois mis en fuite et le butin partagé entre les vainqueurs, le roi Leodagan rentra dans sa ville de Caroaise, et son premier soin fut de remercier les quarante soudoyers inconnus en les priant de prendre hôtel chez lui, et de se réunir aux chevaliers de la Table ronde. Dès qu’ils furent désarmés, la belle Genièvre, couverte de ses plus riches draps, vint leur apporter l’eau chaude dans un bassin d’argent. Artus refusait d’accepter son service ; mais il fallut que lui et les deux rois Ban et Bohor se rendissent aux instances de Leodagan. La demoiselle leur lava de ses mains, le cou et le visage, puis les essuya doucement avec une fine toile. Une autre belle demoiselle, également nommée Genièvre, et fille de la femme du sénéchal Cleodalis, remplit le même service à l’égard des autres chevaliers. Il faut raconter ici les circonstances de la naissance de ces deux Genièvre.

Vous saurez donc que le roi Leodagan avait épousé une dame de haut lignage, d’insigne vertu et de grande beauté. La dame avait amené de la terre de son père une pucelle qui n’était guère moins sage ni moins belle. Cleodalis, le sénéchal, bientôt amoureux d’elle, demanda au roi la permission de l’épouser. Devenue sa femme, elle prit place à la table des dames de la reine, toujours richement vêtue comme il convenait à son rang. Le roi ne put se tenir de remarquer sa bonne grâce et d’en devenir amoureux. Il fut longtemps sans découvrir son penser, tant qu’après une fête de Saint-Jean, il remit à son sénéchal le soin d’une chevauchée sur les Saisnes ; la dame resta près de la reine qui lui portait la plus tendre affection. Une nuit, le roi partageant la couche de sa femme, la rendit mère d’une fille qu’on dut baptiser sous le nom de Genièvre. La reine avait, comme bonne dame qu’elle était, coutume de se lever la nuit pour se rendre dans la chapelle du palais, assister aux matines et autres offices qui précédaient la messe. La nuit même qu’elle eut conçu Genièvre, elle se leva, s’en vint au lit de la sénéchale pour l’avertir de l’accompagner ; mais, la voyant profondément endormie, elle ne voulut pas la réveiller et s’éloigna, un psautier à la main. Le roi l’avait suivie des yeux et l’avait vue sortir seule de la chambre de la sénéchale ; aussitôt il se lève lui-même, éteint les cierges qui brûlaient d’une salle à l’autre, et vient doucement partager le lit de la femme de Cleodalis. La dame se réveille demande qui il est, tout effrayée. « Je suis le roi, » dit-il, « tenez-vous coie ; un seul mot, et vous êtes morte. » Elle se défendit pourtant longtemps de paroles, mais elle n’osa crier, si bien que le roi reposa près d’elle et la rendit mère d’une fille, peu d’heures après qu’il eut engendré de sa femme la première Genièvre. À neuf mois de là et la nuit même que celle-ci vint au monde, la sénéchale se trouva prise des mêmes douleurs et mit au jour une fille qui n’était pas moins belle que l’autre Genièvre et reçut le même nom ; on ne les aurait jamais distinguées, si la fille de la reine n’avait eu, un peu au-delà des reins, une couronne royale parfaitement marquée. La princesse, dit ailleurs le romancier, était un peu plus grande et colorée que l’autre Genièvre, mieux fournie de grands et beaux cheveux. Elle avait aussi meilleure langue, comme ne le cédant à personne en éloquence et en raison. Les deux jeunes filles furent élevées ensemble et ne se quittaient jamais. La reine de Carmelide étant venue à mourir, tel était l’amour du roi pour la sénéchale que, voulant empêcher Cleodalis de converser avec elle ; il avait enfermé la dame dans un sien castel et l’y retenait déjà depuis cinq ans, lorsque Merlin, Artus et leurs compagnons arrivèrent en Carmelide. Les amis de Cleodalis, indignés de la mauvaise conduite du roi, ne manquèrent pas d’engager le sénéchal à lui rendre son hommage et à le défier ; mais il répondait qu’il s’en garderait tant que la guerre ne serait pas mise à fin et, de fait, la honte que lui faisait le roi ne l’empêchait pas de le servir le mieux et le plus loyalement qu’il pouvait. Tel était le bon Cleodalis, telles étaient les deux demoiselles.

La princesse Genièvre, après avoir servi les trois rois, rendit à son père le même office. Quand ils eurent lavé, elle mit sur les épaules de chacun d’eux un riche manteau. Artus était de grande beauté, il regardait volontiers Genièvre, et la demoiselle disait entre ses dents : « Heureuse la dame que si beau, si bon chevalier voudrait aimer ! Honnie à toujours celle qui l’éconduirait ! »

Les tables mises et le manger dressé, les convives prirent place : les chevaliers de la Table ronde s’assirent côte à côte des soudoyers inconnus, le roi Artus entre les rois Ban et Bohor ; Leodagan se plaça à la gauche du roi Ban et ne tarda pas à tomber dans une profonde rêverie qui lui représentait tout ce que les vaillants inconnus avaient fait pour lui. Sa fille, tenant à la main la coupe d’or de son père, s’agenouille alors devant Artus et la lui tend. Artus la regarde et ne peut se défendre d’admirer encore plus sa beauté. C’était en effet la plus belle femme qui fût au monde : elle avait le visage entièrement découvert [4], avec un chapelet d’or sur la tête, les cheveux tombant en longues tresses sur ses épaules et le long de ses reins, plus blonds et plus luisants que l’or le plus fin ; le visage fraîchement coloré, heureusement mélangé de blanc et de vermeil ; les épaules droites et flexibles comme un jonc, le corps gracieusement cambré, les bras grands et longs, les jambes droites et polies, les flancs grêles, les hanches basses, les pieds blancs et arrondis, les mains longues, blanches et mollettes. Que vous irai-je devisant ? Genièvre avait en elle beauté, sens, débonnaireté, valeur, honneur et prouesse.

Ne vous étonnez donc pas si le roi Artus la regarde avec complaisance, s’il suit le mouvement de ses mammelettes qui semblaient avoir la fermeté et les contours de belles pommes, s’il remarque sa chair plus blanche qu’aucune neige tombée, et son juste embonpoint. Il en est tellement surpris qu’il en laisse le manger, rougit et détourne son visage, dans la crainte de laisser découvrir aux autres le fond de sa pensée. La demoiselle le presse cependant de boire : « Prenez la nef, sire damoiseau, » lui dit-elle, « et veuillez me pardonner si je ne vous appelle d’autre nom, car je ne le saurais ; mais, s’il vous plaît, buvez et ne soyez pas timide au manger, car aux armes ne l’êtes-vous guère. Il y parut assez quand vous fûtes regardé par plus de cinq mille qui ne vous connaissaient aucunement. » Artus alors se retournant vers elle : « Grand merci, belle pucelle, de votre service ! puisse Dieu me donner force et courage de m’acquitter envers vous ! — Sire, » fait-elle, « ce ne vous est pas à commencer. Vous en avez fait vingt fois plus que je ne le mériterai jamais, quand vous avez arraché mon père des mains de ses ennemis. » Artus ne répond rien, mais elle, reprenant : « Vous avez encore fait plus quand, devant la porte et à l’entrée du pont, vous avez tué celui qui avait une seconde fois abattu mon père, et quand, pour le remonter, vous vous êtes mis en aventure de mort. Sans vous il ne serait pas rentré dans Caroaise. »

Ainsi parle Genièvre : le roi Artus se tait, mais il prend la coupe, la vide et invite la demoiselle à s’asseoir. Trop longtemps déjà était-elle restée à genoux. Leodagan, son père, s’approcha pour le lui défendre. Quand les nappes furent ôtées : « Sire, » dit le roi Ban au roi de Carmelide, « je m’émerveille de ce que vous que, l’on tient si sage homme, vous n’ayez pas encore marié votre fille, belle et sage comme elle est, à quelque baron de haut parage qui vous aiderait à maintenir la guerre et garder vos domaines. Car il me semble que vous n’avez pas d’autre enfant, et vous devez songer à ce que deviendra cette terre après votre mort. — Sire, » répondit Leodagan, « la guerre que me fait Rion depuis sept ans ne m’a pas laissé les moyens d’y songer. Mais je puis dire que, si je savais un simple bachelier, preux aux armes, qui put m’aider à soutenir le poids de cette guerre, je lui donnerais volontiers ma fille s’il la voulait prendre, et avec elle mon héritage : je n’aurais en cela égard ni à la hauteur du lignage, ni à la richesse des domaines. Et plût à Dieu qu’il en fût ce que j’ai en pensée ! elle aurait pour époux un jeune, bel et preux bachelier qui, si je présume bien, est encore de plus haut lignage qu’elle. » En l’entendant ainsi parler, Merlin et Ban se prirent à sourire ; ils devinaient la secrète pensée du roi. Mais ils détournèrent la conversation et parlèrent d’autre chose, ce qui fit croire à Leodagan qu’ils ne voulaient pas entendre à ce qu’il eut souhaité. La demoiselle n’était pas moins attentive que son père aux marques de respect et de déférence que les deux frères rois et leurs chevaliers semblaient rendre à Artus : si bien qu’elle désirait déjà vivement de l’avoir à seigneur, bien que l’histoire dise que de toutes les femmes de la Bretagne Genièvre était la plus sage, aussi bien que la plus belle, et bientôt après la mieux aimée.

Mais ici nous quittons cet agréable sujet pour suivre la lutte que les rois feudataires soutiennent contre les Saisnes. Les romans de la Table ronde semblent avoir les premiers introduit dans la littérature moderne l’usage de ces récits entremêlés, interrompus et repris, auxquels le divin auteur de l’Orlando furioso nous a accoutumés, et qui, tout en causant au lecteur une passagère impatience, concourent à l’agrément de l’ensemble. La poésie ni l’histoire ne nous offrent rien d’analogue chez les anciens ; et, dans les véritables chansons de geste, on ne le rencontre pas encore. La raison est ici facile à saisir : les gestes étaient destinées à être chantées ou déclamées à haute voix, non pas à être lues dans le silence du cabinet ; les auditeurs des gestes n’auraient pu s’accommoder de ces récits brusquement interrompus, précisément au point où leur attention se trouvait le plus intéressée. Il n’en était pas de même des livres formés à l’aide des anciens lais et faits pour être lus : le romancier y pouvait à son gré commencer, laisser et reprendre plusieurs récits, de manière à les amener plus tard vers un centre commun. Or, quand nous n’aurions pas d’autres motifs de reconnaître deux auteurs dans le livre de Merlin, il nous suffirait de remarquer que ces heureuses transitions, ces interruptions calculées ne se rencontrent ni dans la rédaction en prose du poëme de Joseph d’Arimathie, ni dans la première partie du Merlin. Elles ne sont introduites que dans le Saint-Graal et dans l’Artus, qui continue le Merlin. C’est donc au romancier, auteur de ces deux ouvrages, qu’il faut attribuer l’introduction de ce nouveau procédé, effet d’un art véritable dont l’histoire littéraire doit bien tenir compte.

Les interruptions étaient presque toujours annoncées par la même formule : Mais atant laisse li contes cette istoire, et retourne à parler de telle autre. Ces mots ont fait donner le nom de laisses à chacune de ces parties de la narration générale. Et c’est ainsi qu’un jongleur se vante de savoir « plus de quarante laisses — « et de Gauvain et de Tristan. »

Je ne suivrai pas notre romancier dans l’interminable récit de cette guerre des Saisnes. On peut la résumer en quelques mots : chacun des rois feudataires, revenu dans ses domaines, sort de sa maîtresse cité, va à la rencontre des Saisnes, se voit contraint de céder le terrain, jusqu’au moment où le roi voisin, averti à temps ou fortuitement arrivé, vient changer la face du combat et contraindre les Saisnes à tourner le dos à leur tour, non sans laisser bon nombre de morts sur le champ de bataille. Plus d’une fois aussi, le nombre des Saisnes augmentant à chaque nouvel effort, les rois bretons échappent à une déconfiture imminente par l’arrivée du jeune Gauvain, de ses frères et de ses cousins, que Merlin, sous divers déguisements, vient avertir du danger que courent ces princes. Alors, de la tour de Logres, de Kamalot ou du château d’Arondel, les jouvenceaux arrivent, mettent les Saisnes en complète déroute et ramènent en triomphe les rois dont ils ont été les libérateurs.

Il est à croire que tous ces comptes-rendus d’expéditions partielles et de succès plus ou moins disputés, qui ne changent pourtant rien aux conditions de l’agression et de la résistance, sont empruntés à de plus anciens lais bien connus des contemporains de notre romancier. Celui qui aurait inventé ces récits au xiie siècle aurait pris soin de les rattacher plus exactement à la légende d’Artus, qu’il n’aurait pas interrompue pour se mettre à raconter des combats auxquels le héros ne prend aucune espèce de part, et dont aucun lecteur ne semblait réclamer la confidence. Tout le profit que les plus robustes lecteurs en tireront sera de faire plus ample connaissance avec des personnages qui plus tard occuperont mieux la scène, tels que Gauvenet ou Gauvain, le premier de tous ; ses frères Guirre, Gaheriet et Agravain ; Galeschin, le fils de Nautre ; Sagremor, le valet de Constantinople ; les fils d’Ydier de Galles, Yvonet ou Yvain le Grand et Yvain l’avoutre ; Adragain le Brun, Dodinel le Sauvage ; Yvain aux Blanches mains ; un quatrièmc Yvain de Lionel ; Gosoin d’Estrangore ; Keu d’Estraus et Kahedin le Petit.

  1. Ces trente-sept chevaliers qui doivent si bien faire devant Caroaise, principale ville de Carmelide sont : 1 Antor ; 2 Ulfin ; 3 Bretel ; 4 Keu le sénéchal ; 5 Lucan le bouteiller ; 6 Girflet fils de Do de Carduel ; 7 Maret de la Roche ; 8 Guinan le Blond ; 9 Drian de la Forêt ; 10 Belinas l’amoureux du chastel aux Puceles ; 11 Ladinas l’amoureux de Benoyc ; 12 Landin ou Flandrin le Bret, du chastel aux Dames ; 13 Maret le Brun ; 14 Talas le Roux ; 15 Bliois du chaste ; 16 Blioberis ; 17 Baret de Quarignan ; 18 Meliadus le Blond ; 18 Madian le Crespé ; 20 Zeneas le Riche ; 21 Placide le Sore ; 22 Plantalis la Plaingne ; 23 Cristufle des Roches ; 24 Aiglin des Vaux ; 25 Kalogrenant ; 26 Gosoin le Desraé ; 27 Chabe le Brun ; 28 Grevi, neveu de la riche dame de la Forêt sans retour ; 29 Guivret de Lamballe ; 30 Kahedin le Bel ; 31 Gorvain Cadru ; 32 Clarot le Laid ; 33 Madian l’Orgueilleux ; 34 Brinin au corps hardi ; 35 Galesconde ; 36 Galet le Chétif ; 37 Blaris, le filleul du roi Bohor.

    Mais rien ne prouve mieux l’existence d’une rédaction plus ancienne que l’incertitude de cette liste, dans les textes conservés. Plus loin, en effet, quand nous arrivons à la seconde et décisive bataille livrée au roi Rion, les compagnons d’Artus ne sont plus qu’au nombre de douze : la nomenclature diffère encore à deux pages de distance. Voici le nom des douze : Antor, Keu, Girflet, Lucan, Meraugis, Gorvain, Bliois, Blioberis, Galesconde, le Laid hardi, Calogrenant et Kahedin.

    Je crois que la lecon la plus ancienne est celle qui porte à trente-sept le nombre des compagnons d’Artus et des deux rois d’Armorique.

  2. Var. Taroaise, Terouaise. Toutes les fois que les manuscrits varient dans les noms de lieu, sur la première syllabe Tar ou Car, nous donnons à Car la préférence comme répondant mieux à Caer, ville. Caroaise rappelle d’ailleurs Carhaix de l’Armorique, et il n’est pas bien prouvé que, dans les lais ou récits primitifs, la Carmelide ne fût en Basse-Bretagne. Cela justifierait mieux l’aide donnée à Artus par les rois Ban et Bohor. On a déjà vu plus haut comment Lisamor de Quimpercorentin était venue faire hommage avec ses barons au roi Artus.
  3. Le romancier donne le nom de Saisnes aux peuples qui reconnaissaient Rion pour leur roi, aussi bien qu’aux Anglo-Saxons qui tenaient alors en échec les autres rois bretons. C’est ainsi que nos chansons de geste appellent Sarrasins les Lutis et les Esclas, c’est-à-dire les Slaves et les Lithuaniens. La plus puissante des hordes ennemies donnait son nom à toutes les autres. — Rion est tantôt nommé roi de Danemark, tantôt roi de la Terre aux géants.
  4. « Elle estoit tote desloïe et ampur cors. » F° 128 v°. C’est-à-dire qu’elle n’avait pas le visage à demi caché sous la guimpe que les femmes portaient alors ordinairement. Ce sens est justifié par cet autre endroit où l’on décrit le costume nuptial de Genièvre : « Elle fut toute desloiée et avoit le plus biau chief que fame peust porter… et fu vestue d’une robe de drap de soie, » etc. (f. 179).