Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 4/04

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Léon Techener (volume 2p. 163-185).


IV.


délivrance de la reine d’orcanie, soeur d’Artus, par son fils gauvain. — amours de viviane et de merlin, dans la forêt de briosque.



Le seul épisode de la lutte des rois feudataires contre les Saisnes, qui se relie à l’action générale, concerne le roi Loth d’Orcanie et de Leonois que le roi païen Errant tenait assiégé dans sa maîtresse cité. Loth, désespérant de tenir longtemps contre la multitude de ses ennemis, s’était décidé, comme le fera plus tard le roi Ban de Benoyc, à profiter de la nuit pour gagner le fort château de Glocedon, avec ce qu’il avait de plus cher au monde depuis le départ de ses quatre fils aînés, c’est-à-dire sa femme, sœur d’Artus, et le jeune enfant Mordret, dont il se croyait le père. La petite troupe sortit par une poterne donnant sur les jardins ; la reine sur un palefroi amblant, l’enfant dans un berceau que portait un fidèle écuyer. Après avoir chevauché tout un jour, il leur arriva de croiser une échelle de trois mille Saisnes qui, sous la conduite du roi Taurus, menait au roi Errant un riche convoi parti du camp d’Arondel. Il fallut soutenir une lutte inégale. Pendant que le roi Loth était contraint de lâcher pied, la reine demeurait prisonnière, et l’écuyer s’enfuyait, avec le précieux fardeau dont il était chargé, dans la direction d’Arondel.

Gauvenet, ses frères et les autres jeunes écuyers, fils, neveux ou cousins de rois, séjournaient alors dans cette ville d’Arondel. Comme ils regardaient la campagne du haut des murailles, voilà qu’un chevalier bien armé, monté sur un grand destrier, s’avance à la portée de la voix. Il avait l’écu percé de part en part, le haubert démaillé, la sangle du cheval rougie du sang qui sortait de plaies récentes : « Est-il parmi vous, » s’écrie-t-il, « un écuyer assez hardi pour me suivre, sans autre garde que moi-même ? » Gauvain répond : « Vous suivre ? et de quel côté ? — Qui êtes-vous, jeune homme ? — Un écuyer, fils du roi Loth d’Orcanie ; je m’appelle Gauvain. — Ma foi ! » reprend le chevalier, « c’est vous précisément que la chose intéresse. À l’entrée de cette forêt, les Saisnes emmènent une grande proie enlevée aux chrétiens ; si vous la leur reprenez, vous aurez trouvé la plus belle aventure du monde : mais vous avez trop de couardise pour une telle entreprise. Je vais tout seul la tenter. »

Gauvain, en s’entendant nommer couard, rougit de honte. « Quand je devrais mourir, » dit-il, « nous irons de compagnie. » L’autre, riant sous cape, ne fait pas mine de l’entendre et s’éloigne. « Attendez-moi donc ! » lui crie Gauvain, « je prétens bien vous suivre ; mais au moins fiancez-moi que vous n’avez pas de félonne intention. — S’il ne s’agit que de cela, je vous en assure » dit le chevalier. Gauvain aussitôt demande ses armes, et, pendant qu’on l’en revêt, les autres écuyers obtiennent du chevalier inconnu la permission d’être de la chevauchée. Ils sortent d’Arondel au nombre de sept cents, des meilleurs et des mieux montés. Après avoir marché un jour et une nuit, ils entendent, comme le soleil venait de se lever, un violent tumulte et de grands cris. Un écuyer accourt vers eux, tout effrayé, portant un berceau dans ses bras. « Qui êtes-vous ? » dit Gauvain, « et pourquoi fuyez-vous ainsi ? » L’autre, reconnaissant des chrétiens, répond : « Je suis au roi Loth que les Saisnes ont déconfit à l’entrée de la plaine voisine. Comme nous avancions par devers Glocedon, où nous devions résider, les Saisnes ont fondu sur nous et ont retenu la reine. Le roi a été contraint de céder le champ, et je me suis enfui avec l’espoir de sauver l’enfant qui repose dans ce berceau. Quant à vous, pour Dieu, n’allez pas plus loin, car vous trouverez tant de mécréants que vous ne pourrez durer devant eux. — Écoute, » répond Gauvenet, » ce que tu devras faire. Ne sors pas de ce bois avant de recevoir de nos nouvelles, et sois sûr que tu n’auras pas sujet de t’en repentir. » L’écuyer consent à faire ce qu’on lui demande et gagne le bois avec son précieux fardeau.

Gauvenet, sa troupe et le chevalier qui les conduisait traversent une autre bois, arrivent à l’entrée d’une lande, et suivent des yeux d’un côté le roi Loth fuyant vers Glocedon ; de l’autre au milieu d’un pré, une dame de grande beauté que Taurus furieux saisissait par les tresses dénouées. La dame, ainsi livrée aux mains des mécréants, s’écriait : « Sainte Marie, mère de Dieu, venez à mon secours ! » Taurus lui fermait la bouche de son gant de fer, il la frappait tout ensanglantée ; puis la dame tombait comme morte, embarrassée dans sa longue robe, et Taurus la faisait étendre sur son cheval : comme elle n’avait pas la force de s’y tenir, il la reprenait par ses tongs cheveux et la traînait après lui. Gauvain, à cette vue, pique des deux et bientôt reconnaît dans la dame ainsi torturée la reine sa mère. « Fils de putain ! » s’écrie-t-il en brandissant un pieu tranchant, « malheur à toi d’avoir osé porter la main sur cette dame ! tu ne seras jamais assez châtié. » Taurus, en s’entendant menacer, abandonne la dame, prend une forte lance et attend Gauvenet, qui fond sur lui comme tempête. Taurus brise sa lance, Gauvenet lui enfonce son pieu dans la poitrine et le jette sur le pré sans vie. Alors accourent Agravain, Guirre et Gaheriet : le premier lui coupe la tête, les deux autres les bras ; ils partagent son corps en cent morceaux, puis se ruent de concert sur les Saisnes qui, après une longue résistance, lâchent le pied et abandonnent la place. Gauvain revient aussitôt à sa mère : il descend, la prend entre ses bras, la couvre de baisers ; hélas ! elle ne donne plus signe de vie. L’enfant tord ses poings, déchire ses cheveux, répand autant de larmes que si l’on eût versé sur lui une tonne d’eau. Ses cris déchirants vont jusqu’à l’âme de la malheureuse mère ; elle ouvre doucement les yeux, reconnaît son cher Gauvenet, et soulevant ses mains vers le ciel : « Cher fils, » dit-elle, « taisez-vous, ne pleurez pas ; je n’ai pas de blessures dont je doive mourir. Je ne suis que mal en point : où sont vos frères ? Nous voici, » disent-ils en accourant. – « Dieu soit béni ! mais le petit Mordret, mais le roi, ne dois-je plus les revoir ? — Au moins, » dit Gauvenet, « puis-je vous donner des nouvelles de Mordret. Il n’a pas eu de mal : l’écuyer qui le portait l’a garanti et le garde dans cette forêt, où nous allons les retrouver. »

La dame, un peu consolée, demande de l’eau pour laver son visage souillé de terre et de sang. Les écuyers trouvent une source, et vont y puiser dans leurs chapeaux de fer. Quand elle fut lavée, on lui fait une litière garnie d’étoffes et d’herbes fraîches, on l’y étend doucement et l’on se met en route vers Arondel. Ils n’eurent pas longtemps marché sans rejoindre l’écuyer gardien du berceau de Mordret. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à la ville, où ils restèrent huit jours, pour donner à la reine le temps de guérir. De là, ils gagnèrent Logres, où les quatre frères jurèrent que le roi Loth ne reverrait sa femme qu’après avoir fait la paix avec Artus. Qu’était cependant devenu le chevalier qui d’Arondel les avait conduits sur le champ de bataille pour venger la défaite du roi Loth ? Il avait disparu, et les enfants n’auraient jamais deviné qui leur avait rendu ce bon office sans Do de Carduel, le châtelain de Logres, qui, sachant les procédés ordinaires de Merlin, l’intérêt qu’il portait au roi Artus et à ses neveux, ne douta pas qu’il n’eût pris la semblance d’un chevalier pour délivrer la reine et venger la défaite de Loth. Ce n’était pas la première fois qu’il avait conduit les Bretons au milieu des plus grands dangers pour leur donner occasion, en arrachant la victoire aux Saisnes, de montrer ce qu’ils savaient faire.

Il s’agissait maintenant pour le prophète de passer en Gaule : une force irrésistible l’entraînait de ce côté. Il avait beau chercher à prendre le change, en se représentant que le salut des États du roi Ban et du roi Bohor justifiait son voyage, une voix plus forte encore lui disait que là devait-il rencontrer la grande charmeresse, futur arbitre de sa destinée. Merlin passa donc la mer. Arrivé dans le royaume de Benoyc, il se montra à Léonce de Paerne auquel il apprit que le roi Claudas de la Déserte venait de s’allier au roi des Gaules et que tous deux se rendaient à Rome pour y faire hommage à l’empereur. Celui-ci devait s’engager à leur fournir une armée considérable, sous le commandement de Ponce-Antoine. Avec un tel secours, Claudas espérait bien venger ses précédentes défaites, en entrant dans les terres de Gannes et de Benoyc, en dépouillant les deux frères de leurs héritages. À Ponce-Antoine, au roi des Gaules, à Claudas, devait encore se réunir un puissant duc d’Allemagne appelé Frollo, cousin-germain de Ponce-Antoine et renommé pour de nombreux faits d’armes. « Afin de conjurer le danger, il faut, » dit Merlin, « se hâter de semondre tous vos hommes d’armes : vous garnirez vos châteaux et vos villes ; vous rentrerez vos bêtes, vos blés et vos fourrages ; les Romains, passant par vos terres, ne doivent trouver rien qui puisse les nourrir et les soutenir. S’ils attaquent vos places fortes, défendez-les de votre mieux ; mais ne vous laissez pas attirer en pleine campagne, avant l’arrivée du grand secours que doit conduire le roi Artus. Un grand combat sera livré le mercredi de la Saint-Jean, devant le château de Trebes, entre les deux rivières de Loire et d’Arcy. Pour vous, vous aurez soin de demeurer dans la forêt d’Arnantes, en attendant le signal qui vous avertira de vous joindre aux combattants. »

Léonce de Paerne promit de suivre ces recommandations ; et Merlin prit congé de lui en disant qu’il avait affaire ailleurs. « Où prétendez-vous aller ? » demanda Léonce. — « Je ne sais ; mais, quand je quitterai la terre de Gaule, je me rendrai à Caroaise en Carmelide, afin d’apprendre aux rois bretons comment ils pourront vaincre les Saisnes et les chasser de la blonde Bretagne. » Cela dit, Merlin disparut, et, tandis que Léonce portait ses yeux de tous côtés dans le vain espoir de le retrouver, il se dirigeait vers un beau manoir construit à l’entrée de la forêt de Briosque, alors merveilleusement peuplée de cerfs et de biches, de daims et de porcs sauvages.

Avant de commencer le récit des amours de notre prophète, je dois entrer dans quelques explications qu’on me pardonnera, je l’espère.

Les Gallois croyaient que Merlin habitait ordinairement la forêt de Bredigan, dans le Northumberland, sur les frontières d’Écosse. C’est là qu’il avait prophétisé ; il en sortait rarement, et sous divers déguisements, afin d’échapper à la curiosité importune. De là plusieurs traditions reproduites dans le poëme de Vita Merlini ; il y est représenté comme ayant perdu la raison et comme entraîné par une passion invincible pour les forêts et pour les animaux sauvages avec lesquels il s’est mis en communication.

Quant aux Bas-Bretons, ils croyaient que Merlin était enfermé dans leur forêt de Brocéliande, située entre Loheac, dans l’évêché de Saint-Malo, et Carhaix, dans celui de Quimper, en Cornouaille. C’est dans cette vaste forêt, dont il reste encore des rameaux assez étendus, que Viviane l’avait retenu, et pourrait bien le retenir encore aujourd’hui dans un cercle magique qu’il n’est pas permis aux profanes d’apercevoir [1]. Assurément, la tradition armoricaine étant la plus poétique, les romanciers de la Table ronde ne devaient pas hésiter à lui donner la préférence sur celle du pays de Galles. Cependant nos auteurs gardèrent de celle-ci ce qui pouvait se concilier avec la première. Ainsi Merlin converse fréquemment dans la forêt de Bredigan, où séjourne Blaise, où l’on doit retrouver plus tard le roi pêcheur, gardien du saint Graal : mais une force irrésistible, l’amour, ramène le prophète en Gaule, dans Broceliande, qui doit le retenir à jamais, par l’effet des enchantements qu’il avait lui-même révélés.

Le nom de Broceliande pourrait bien avoir le sens de terre de Brioc ; les légendes pieuses disent en effet que la ville de Saint-Brieuc dut son origine à un certain abbé Brioc, auquel le premier duc de la Domnonée aurait, vers le cinquième siècle, cédé son palais. On a souvent désigné la forêt de Quintin sous le nom de Saint- Brieux, et son premier nom semble avoir été Brioc ou Briosque. En tout cas, elle devait se réunir vers le nord à la forêt de Broceliande, si même ces deux noms, Brioc et Broceliande, ne répondent pas au même circuit.

La forêt de Briosque, suivant notre romancier, avait d’abord été possédée en partie par le duc de Bourgogne, en partie par le roi Ban de Benoyc. Mais le duc, ayant marié une de ses nièces au jeune et beau chevalier Dionas, avait reconnu les bons services de celui-ci par le don de ce qu’il possédait dans cette forêt ; car il connaissait la passion de Dionas pour la chasse, le déduit des bois et des rivières. À quelque temps de là, Dionas prit les soudées du roi Ban, lui dixième de chevaliers, et, dans la guerre qu’il fallut soutenir contre Claudas, il fit éprouver de grands dommages au roi de Bourges, si bien que, les deux frères l’ayant pris en grande amitié, Ban lui avait cédé sa part dans la forêt de Briosque, et Bohor avait ajouté à ce don celui de plusieurs terres de grand rapport et de haute importance.

Dionas alors choisit la forêt pour sa résidence ordinaire. Il y fit élever un beau repaire, près d’un grand et plantureux vivier. C’est là qu’il aimait à chasser, puis à reposer loin du bruit et des hommes. Plus d’une fois il y reçut la visite de la déesse des bois, Diane, dont il était le filleul et qui lui avait donné son nom. La dernière fois qu’elie était venue, elle lui avait accordé un don : « Dionas, » avait-elle dit, « je veux, si les dieux de la mer et des étoiles y consentent, que la première fille conçue par ta belle et sage épouse soit aimée et convoitée du plus savant des hommes qui naîtront sous le règne de Wortigern ; ce sage lui communiquera la meilleure partie de ce qu’il sait en nécromancie ; il lui sera, dès le premier jour qu’il l’aura vue, entièrement assujetti, au point de ne pouvoir rien lui refuser de ce qu’elle voudra lui demander. »

Cette fille naquit en son temps, et reçut en baptême le nom de Viviane, qui répond en chaldéen au sens de Rien n’en ferai [2]. Viviane, à douze ans, était la plus belle créature que l’on pût jamais rêver. Merlin, après avoir donné à Léonce de Paerne, comme nous avons vu, les moyens de défendre contre le roi Claudas la terre de Benoyc, s’arrêta dans la forêt de Briosque sur le perron d’une fontaine à l’onde limpide, au sable transparent, à la source argentée. Il avait pris la figure d’un jeune varlet. Viviane, Merlin ne l’ignorait pas, venait ordinairement s’asseoir dans cet agréable lieu. Elle arriva ; Merlin, sans dire un mot, attacha longtemps ses regards sur elle. « Quelle folie cependant à moi, » pensait-il, « si je m’endors dans mon péché au point de perdre le savoir et le sens que Dieu m’a donnés, pour le déduit d’une simple jeune fille ! » Ces sages réflexions ne l’empêchèrent pas de la saluer. En demoiselle sage et bien apprise, elle répondit : « Celui qui connaît le secret des pensées me donne les moyens comme le désir de vous bien faire ! qu’il vous mette à l’abri de tous dangers, et qu’il vous accorde ce que vous souhaitez sans doute aux autres ! » À ces douces paroles, Merlin s’assit sur le bord de la fontaine. « Qui êtes-vous, demoiselle ? » demanda-t-il. — « Je suis fille d’un vavasseur de ce pays, d’ici vous apercevez son manoir. Mais vous, bel ami ? — Je suis un vallet errant à la recherche du maître qui m’apprenait. — Vous appreniez ? et quel métier ? — Dame, » répond Merlin, « par exemple à soulever dans l’air un château, comme celui que vous voyez, fut-il entouré d’assiégeants et rempli d’assiégés ; ou bien à marcher sur cet étang sans y mouiller la pointe de mes pieds ; ou bien à faire passer une rivière sur une plaine jusque-là desséchée. — Voilà, » dit la jeune fille, « un beau savoir, et je donnerais bien des choses pour apprendre de pareils secrets. — « Ah demoiselle, j’en connais encore de plus beaux, de plus agréables. Il n’est pas de jeux que je n’aie le pouvoir de jouer pour tout le temps qu’il me plairait. — Oh ! » dit la pucelle, « s’il ne vous déplaisait, je verrais bien volontiers quelques-uns de ces jeux, dût la condition être de demeurer, tant que je vivrais, votre amie, sauve toute vilenie. — Demoiselle, » répond Merlin, « vous me semblez de si bonne nature que pour votre pur amour il n’est rien que je ne fasse. »

Elle lui engage sa foi : Merlin se tire un peu à l’écart, fait un cercle, revient à Viviane et se rassied sur le bord de la fontaine. L’instant d’après, la demoiselle regarde et voit sortir de la forêt de Briosque dames et chevaliers, écuyers et pucelles se tenant main à main et faisant la plus belle fête du monde. Puis jongleurs et jongleresses se rangent autour de la ligne que Merlin a tracée, et commencent à jouer du tambour et d’autres instruments. Les danses s’ébranlent et les caroles, plus belles et gracieuses qu’on ne saurait dire. Pour tempérer la chaleur du jour, on voit à quelques pas de là se dresser un frais verger couvert des meilleurs fruits et parsemé des fleurs les plus belles et les mieux odorantes. À la vue de tant de merveilles, Viviane ne sait que voir ou écouter : elle regrette de n’avoir que deux yeux. Elle essaye vainement d’entendre ce que disent les chanteurs et ne distingue que ces mots du refrain :

Voirememt comence amor
En joie, et fenist en dolor.

La fête dura de midi jusqu’au déclin du jour. Les danses finies, dames et pucelles s’assirent sur l’herbe, une quintaine fut dressée au milieu du nouveau verger, Ies jeunes damoiseaux prirent leurs écus, leurs lances, et behourdèrent jusqu’au moment où le coucher du soleil devint le signal de la retraite.

« Eh bien, demoiselle, » disait cependant Merlin à Viviane, en la prenant par la main, « que vous semble de cela ? — Ah ! beau doux ami, je suis toute à vous. — Ainsi, vous tiendrez nos conventions ? — Assurément, » répond-elle. « Mais, » dit Merlin, « vous avez été mise aux lettres, je pourrai vous apprendre plus de secrets que n’en sut jamais autre dame. — Comment savez-vous que je fus mise aux lettres ? — Parce que mon maître ne me laisse rien ignorer de ce qu’on fait. — Voilà, » dit Viviane, « de tous vos jeux le plus désirable. Et de ce qui doit arriver, savez-vous quelque chose ? — Oui, dame, beaucoup de choses. — S’il en est ainsi, je ne vois pas quel maître vous allez cherchant, et ce qu’on peut vous apprendre encore. »

Quand les jeunes chevaliers cessèrent de behourder, ils reprirent les dames et demoiselles par la main, et les conduisirent en dansant vers la forêt d’où ils étaient sortis et où bientôt ils se perdirent. Le beau verger demeura seul, à la prière de Viviane, et reçut d’elle le nom de Repaire de joie et liesse.

« Damoiselle, » dit ensuite Merlin, « je vais prendre congé de vous ; j’ai loin d’ici beaucoup à faire. — Quoi ? répond Viviane, « ne m’apprendrez-vous aucun de vos jeux ? — J’y songerai plus tard, mais cela demande grand loisir et long séjour. D’ailleurs vous ne m’avez encore donné aucune preuve de l’amour promis. — Quel gage souhaitez-vous donc ? Je suis prête à vous l’accorder. — Je veux, » dit Merlin, « que votre amour soit entier, et que vous n’ayez rien à me refuser de ce que je demanderai. » Viviane pensa un peu, puis répondit : « Je m’y accorde, mais seulement à partir du jour où vous m’aurez appris tous les jeux que je voudrai savoir. » Merlin dit : « Je me soumets à cette condition. »

Alors il lui enseigna un jeu dont elle usa depuis fréquemment. Ce fut de faire jaillir une grande rivière dans tous les lieux qu’il lui plaisait de désigner. Merlin lui apprit encore d’autres secrets que, pour ne pas oublier, elle écrivait en parchemin. Au congé prendre, elle lui demanda quand il reviendrait. « La veille de la Saint-Jean [3]. »

Cette veille arriva. Viviane l’attendait au bord de la fontaine, et, dès qu’elle le vit approcher, elle le conduisit dans ses chambres si secrètement que personne ne s’en aperçut : puis elle se prit à l’interroger, mettant en écrit chacune de ses réponses. Quand elle senti que l’excès de son amour l’emportait sur sa prévoyance et sa raison, elle lui demanda comment elle pourrait endormir un homme pour tout le temps qu’elle voudrait. Merlin devina sa pensée ; mais tel était son aveuglement qu’il craignait de s’arrêter à la vérité. Cependant : « Pourquoi » dit-il, « tenez-vous à connaître ce secret ? — Pour avoir le moyen d’en user sur mon père et sur ma mère, quand j’ai le bonheur d’être avec vous. Ne savez-vous qu’ils me tueraient s’ils pouvaient jamais deviner nos amours ? » Viviane renouvela plusieurs fois ses instances, et Merlin trouvait toujours moyen de l’éconduire. Un jour, comme ils étaient assis près de la fontaine, Viviane le prit dans ses bras, lui fit reposer la tête sur ses genoux, et tant sut mettre de tendresse dans ses yeux qu’il laissa échapper de ses lèvres le secret désiré. De plus elle obtint la connaissance d’un autre jeu qui la mettait à l’abri de toute défiance dans la vertu de Merlin. C’étaient trois mots qu’il suffisait d’écrire sur le dos de celui dont on partageait la couche, pour n’avoir rien à craindre de ses entreprises. « Si li aprist trois nons que se escrivoient en ses aines, totes les fois qu’il devoit à li gesir, qui estoient plain de si grant force que jà tant que il i fussent ne poïst à li avenir. Et por ce dit l’en en reprovier que feme a plus d’art qu’un deable. » Mais, ajoute le romancier, la précaution était inutile, car on ne voit pas que Merlin ait jamais inquiété la vertu de Viviane ou d’aucune autre femme. Pendant les huit jours qu’il demeura cette fois avec elle, il lui apprit encore une foule d’autres secrets merveilleux qu’elle se hâta de mettre en écrit, et que peut-être un jour on retrouvera.

Longtemps après, quand le roi Artus eut tué le géant du mont Saint-Michel, chassé le démon qui, sous la forme d’un chat noir, gardait le pont de Lausanne, et mis en complète déroute dans les plaines d’Autun l’armée romaine de l’empereur Lucius, Merlin reparut à la cour de Logres et dans la forêt de Bredigan pour la dernière fois. En prenant congé du roi Artus et de son maître Blaise, il les avertit qu’une puissance invincible l’obligeait à retourner dans la petite Bretagne auprès de son amie et qu’il n’en reviendrait jamais. « Mais, » lui dit Blaise, « s’il en doit être ainsi, pourquoi allez-vous à votre perte ? — Je m’y suis engagé, » répondit Merlin, « et je ne l’aurais pas promis, telle est la violence de mon amour, que je ne pourrais m’en défendre. J’ai donné à celle qui m’attire les moyens de me tromper : ce qu’elle sait, elle me le doit, et je lui en apprendrai plus encore ; car je ne puis résister à rien de ce qu’elle demandera. »

Parlant ainsi, Merlin s’éloigna de Blaise : peu d’heures lui suffirent pour arriver près de son amie, qui lui fit la plus grande joie du monde. Ils demeurèrent longtemps ensemble ; Merlin prévenant ses vœux, lui révélant tous ses secrets, et se trouvant tellement sans défense contre elle que bien des gens ont dit et disent encore qu’il était devenu fou. Viviane, dans son enfance, ayant été mise aux lettres et connaissant les sept arts, prit soin de mettre encore en écrit ces derniers secrets de Merlin, et c’est ainsi qu’elle parvint à connaître plus d’enchantements que nulle autre femme ; il ne lui restait plus qu’à trouver un moyen sûr de retenir à jamais le sage prophète ; elle avait beau chercher, elle n’arrivait pas à ses fins. Il fallut encore pour cela recourir à lui-même. Elle redoubla donc ses caresses et ses blandices : « Je le vois, » lui dit-elle, « vous avez défiance de moi ; autrement vous ne cacheriez pas un dernier jeu que, précisément à cause de cela, je brûle de savoir. — Et quel est ce jeu ? » dit Merlin, devinant sa pensée. — « C’est le secret d’enserrer un homme, sans tour, sans murailles et sans liens, par l’effet d’un charme dont j’aurais seule la disposition. » Merlin, en l’entendant ainsi parler, baissa la tête, poussa un soupir et se tut. « Pourquoi soupirez-vous ? » lui dit la demoiselle. — « Ah ! ma dame, je le sais, vous voulez faire de moi votre prisonnier ; et telle est la force de mon amour que je ne puis aller contre votre volonté. » À ces mots, la demoiselle lui met ses bras autour du cou et le presse tendrement sur son cœur : « Merlin, » dit-elle, « ne devez-vous pas être tout à moi qui suis toute à vous ? Pour votre amour n’ai-je pas oublié père et mère ; ne les ai-je pas quittés pour rester avec vous ? Mes pensées, mes désirs, mes joies, mes espérances, j’ai mis tout en vous, je ne puis rien attendre que de vous. Et, si vous m’aimez autant que je vous aime, n’est-il pas juste que vous suiviez ma volonté comme j’ai toujours suivi la vôtre ? — Oui, ma dame, » fait Merlin, « oui, sans aucun doute. Que souhaitez-vous ? — Un réduit plaisant et délicieux, impénétrable, invisible à tous les autres, où nous pourrons séjourner vous et moi, nuit et jour, en joie et en déduit. – Il m’est aisé de le faire, » dit Merlin. « Non pas vous, » reprit Viviane, « il suffit que vous m’en appreniez le secret : je veux de votre part une confiance sans bornes. — J’y consens donc. » Alors il lui enseigna le jeu, et elle le mit en écrit.

Ils demeurèrent ainsi quelque temps ensemble, en se prodiguant tous les témoignages d’amour ; « tant qu’il lor avint un jor qu’il s’aloient deduisant main à main par la forest de Briosque ; si trouverent un buisson d’aubes espines, haut et bel, tout charchié de flors. Il s’assistrent dessouz et se jouerent et solacierent en l’ombre. Lors Merlins mit son chief au giron de la damoiselle. Elle commença le chief à lui testonner, si qu’il s’endormi. Et quant la damoiselle senti qu’il dormoit, elle se dreça doucement et fist un cerne de sa guimple entor le buisson et entor Merlin, et comença ses enchantemens, tels que il méismes li avoit apris. Elle fist par neuf fois le cerne, puis s’en ala seoir devant li et li remist le chief en son giron, et le tint iluec longuement, tant qu’il s’esveilla. Lors regarda entor lui ; si li fu avis que il fust en la plus fort tor du monde, et se trouva couchié en plus biel lit où il eust onques géu. Lors dit à la damoiselle : Ma dame, déceu m’avez, se vous ne demorez avec moi ; car nul n’a pooir fors vous de desfaire celle tor. Et ele li dist : Biaus dous amis, g’i serai souvent, et m’i tenrez entre vos bras et je vous. Elle lui garda bien convenant ; car pou fu de jors ne de nuis qu’ele ne fust avec li. Ele y entroit et issoit à son voloir ; mais non pas Merlins qui onques n’issi de celle forteresse, » — où d’aventure est-il encore.



  1. Le perron ou la fontaine de Barenton ou Bellenton devait être entre Ploermel et Montfort, à peu de distance du château de Comper. Longuerue dit que Comper est situé « au bord d’un bois. » C’est là qu’il faut rechercher le perron de Merlin. Voici ce qu’on trouve dans les Usemens et coustumes de la forest de Brésilien, écrits par l’ordre du comte de Laval, propriétaire de cette forêt, le 30 août 1467 :

    « La dicte forest est de grant estendue, appelée mere-forêt, contenant sept lieues de long et de lès deux et plus ; habitée d’abbaïes, prieurés de religieux et dames en grant nombre. En la dite forest y a quatre chasteaux et maisons fortes, grant nombre de beaux estans et des plus belles chasces que l’on porroit trouver. Item, en la dite forest y a deux cents brieus de bois, chacun portant son nom différent, et, ainsi qu’on dit, autant de fontaines portant son nom.

    « Entre autres des brieux de la dite forest un breil nommé au Seigneur auquel jamais n’habite ne ne peult habiter aucune beste venimeuse ; tantost est morte. Et quand les bestes pasturantes sont couvertes de mouches et peuvent recouvrer le dict breil, soubdainement les dites mouches se despartent et vont hors d’iceluy breil.

    « Auprès dudit breil y a un aultre nommé de Bellenton et auprès d’iceluy a une fontaine nommée la fontaine de Bellenton, auprès de laquelle le bon chevalier Pontus fit ses armes, ainsi qu’on peut voir par le livre qui en a esté fait.

    « Item, joignant la dite fontaine, y a une grosse pierre que on nomme le Perron de Bellenton, et toutes les

    fois que le Seigneur de Montfort vient à la dite fontaine et de l’eau d’icelle arrose et mouille le perron, quelque chaleur qu’il fasse, quelque part que soit le vent, et que chascun pourroit dire que le temps ne seroit aucunement disposé à la pluie, tantost et en peu d’espace, aucune fois plus tost que le dit Seigneur ne aura pu recouvrer son chasteau de Comper, aultrefois plus tard, mais queque soit, ains la fin d’iceluy jour, pleut ou païs si habondamment que la terre et les biens estans en icelle en sont arrosez, et moult leur profite. » (Cartulaire de Redon, publié par M. A. de Courson, Éclaircissements, p. 386.)
  2. « Néant ou néant ne ferai, lequel sens retornoit seur Merlin, si com li contes le divisera. » (Ms. N. D. n° 206, f° 86.)
  3. C’est-à-dire sans doute le lendemain de la grande bataille où devaient être vaincus le roi Claudas et ses alliés.