Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 4/12

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Léon Techener (volume 2p. 351-362).

XII.


Gauvain chargé d’un message vers l’empereur. — Bataille de Langres. — Défaite des romains. — Le chat de Lausanne.



La montagne où le géant venait d’être vaincu reçut, à partir de ce jour, le nom de Tombe-Élaine, qu’il conservera toujours. Grande fut l’admiration des Bretons en apprenant qu’Artus était allé combattre et qu’il avait tué le monstre dont Beduer rapportait la tête. Dès le jour même, Artus posa sur la rivière d’Aube les fondements d’un château qui devait servir de repaire aux Gaulois, si la guerre se prolongeait.

Mais, avant de marcher au-devant des Romains, on convint d’envoyer un message, en échange de celui que le roi Artus avait reçu de l’Empereur. Le choix tomba sur messire Gauvain, sur Yvain de Galles et Sagremor de Constantinople dont on connaissait la prud’homie, la vaillance et la courtoisie. « Beau neveu, » dit Artus à Gauvain, « vous connaissez les Romains, car vous avez jadis été à Rome[1] ; vous direz à l’Empereur qu’il ait à quitter les Gaules ; elles sont aujourd’hui de ma couronne et non plus de la sienne. En cas de refus, vous lui proposerez de remettre au sort d’une bataille la décision de notre querelle. » Les messagers lacèrent les heaumes, endossèrent les hauberts, ceignirent les épées, et montèrent, la lame au poing, l’écu rejeté sur le dos. Ils passèrent monts et vallées, et arrivèrent au camp de l’Empereur, dans les plaines de Langres. Les Romains sortaient de leurs tentes pour les voir et demander s’ils ne venaient pas implorer la paix. Sans daigner leur répondre, Gauvain et ses deux compagnons parvinrent jusqu’à la tente de l’Empereur et descendirent, en laissant leurs chevaux aux écuyers. Gauvain s’adressant alors à Lucius :

« Nous sommes envoyés par le roi Artus, notre seigneur lige, et voici le message dont il nous a chargés : il mande, et nous te disons pour lui, que tu aies à quitter la terre de Gaule, pour n’y remettre jamais les pieds. France est de sa couronne, il la tient, la tiendra et la défendra comme son propre bien ; et, si tu prétends y rien réclamer, c’est par bataille qu’il conviendra de le faire. La force des armes l’avait donnée aux Romains, la force des armes les en a dépouillés. C’est maintenant aux armes à décider entre les anciens et les nouveaux conquérants. »

L’Empereur eut peine à contenir sa colère en entendant de telles paroles. « Assurément, » dit-il, « la terre de Gaule est de mon domaine, et je ne la céderai pas. Si les Bretons l’ont injustement surprise, je saurai la reprendre, et dans un temps prochain. » Près de l’Empereur se tenait un sien neveu, nommé Quintilius, impatient de contradiction : irrité de la fierté des messagers, il s’avisa de dire : « Je reconnais bien ici les Bretons : lents à l’action, prompts à la menace. » Il en eût dit davantage, mais Gauvain ne lui en laissa pas le temps. Il leva son épée, et d’un seul coup lui sépara la tête du corps. « Maintenant, à cheval ! » cria-t-il à ses compagnons. Et, sans prendre congé, ils sortent de la tente et remontent, les écus au cou, les lances dressées. « Arrêtez-les ! arrêtez-les ! criait l’Empereur ; qu’ils ne nous échappent pas, qu’ils paient leur insolence ! » De toutes parts on entendit : « Aux armes ! aux chevaux ! courez, arrêtez-les » Cependant les messagers gagnaient du chemin. Un des Romains, mieux monté et plus richement armé, avait devancé tous les autres ; il criait : « Retournez ! retournez ! c’est couardise à vous de fuir. » Yvain, ramenant son écu sur sa poitrine, brandit sa lance, tourne brusquement son cheval court sur le chevalier et lui fait vider les arçons. « Ah ! » dit-il, « votre cheval était trop vif ; que n’en preniez-vous un plus sage ? » À l’exemple d’Yvain, Sagremor tourne et fond sur un second chevalier, lui plonge sa lance dans la bouche entr’ouverte ; le fer reste fiché dans la gorge, le chevalier tombe comme s’il eût avalé le glaive. « Voilà, » dit Sagremor, « de quels morceaux je vous nourris ; restez là, chevalier, pour avertir les autres du chemin que nous prenons. » Un troisième Romain accourait à force d’éperons, c’était Marcel, un des premiers barons de Rome ; il avait promis à l’Empereur de ramener Gauvain mort ou vif. Quand Gauvain le vit à portée de cheval, il tourna vivement et de sa bonne épée mit à jour sa cervelle et le fendit jusqu’aux épaules. « Marcel, » lui cria Gauvain, « ne manquez pas, en enfer, de dire à Quintilius que les Bretons savent encore mieux faire que menacer. » Puis revenant à ses compagnons : « C’est assez maintenant, » dit-il, d’avoir abattu chacun le nôtre ; laissons bruire et crier la meute tout à son aise. » Ils donnèrent chacun un dernier coup de lance, puis laissèrent courir derrière eux les Romains, lançant dards et carreaux, mais n’osant arriver jusqu’à portée de leurs glaives. Un seul chevalier romain, cousin de Marcel, leva son épée sur monseigneur Gauvain ; Gauvain le prévint en séparant son bras de l’épaule : le bras retomba, l’épée serrée dans la main. Les Bretons gagnèrent un bois sur lequel était appuyé le château neuf d’Artus. Or six mille Bretons, prévoyant la poursuite des Romains, s’étaient avancés jusque-là pour soutenir les messagers. De leur côté, les Romains s’étaient hâtés de faire avancer une armée formidable ; si bien que, peu à peu, la campagne fut couverte de bataillons acharnés les uns contre les autres. Les Romains, conduits par un preux et hardi chevalier nommé Petreius, soutinrent longtemps avec avantage l’effort des Bretons. Les, grands coups de Yder, fils de Nut, de Gauvain, de Sagremor et d’Yvain n’auraient pas suffi pour décider la victoire, si Petreius, abattu de cheval en même temps que Sagremor, n’était pas demeuré prisonnier des Bretons. Alors, semblables à la nef qui a perdu son gouvernail, les Romains commencèrent à lâcher pied et à retourner vers le camp de l’Empereur. Petreius et les autres prisonniers furent présentés par Sagremor au roi Artus, et confiés aussitôt à la garde de Borel, de Cador, de Richier et de Beduer, pour être conduits à Benoyc.

Je ne suivrai pas tous les incidents de la guerre d’Artus contre les Romains : ils sont empruntés à Geoffroy de Monmouth ; on n’y voit de différence que dans la liste des guerriers qui prirent part aux luttes et contribuèrent au triomphe. Ainsi, les deux messagers, compagnons de Gauvain au camp de l’Empereur, sont, dans le conteur latin, Boson comte d’Oxford et Guerin de Chartres ; dans le roman c’est Yvain de Galles et Sagremor de Constantinople. Dans le combat livré par les Romains pour reprendre les prisonniers, le roman substitue Cleodalis, sénéchal du roi de Carmelide, à Guittar, duc des Poitevins. — La vallée, théâtre de la dernière bataille et située sur la ligne de Langres à Autun, est appelée Suesia par Geoffroy, Seoise ou Céroise par le roman ; c’est, je pense, la vallée de Seyon. Aux rois et chefs admis par le latiniste, tels qu’Aguisel, roi d’Albanie ou d’Écosse, Loth, roi de Norwége (et non des Orcades), Hoel de Nantes, Gauvain, Keu et Beduer, le romancier joint Tradelinan de Norgalles, Escans de Cambenic, Urien de Galles, Yvain le Grand, Yvain l’Avoutre, Belinan de Norgalles, Nautre de Garlot, le roi des Cent chevaliers, Clarion de Northumberland, Karadoc d’Estrangore, Bohor de Gannes et Ban de Benoyc. Keu le sénéchal et Beduer le boutillier, blessés chez le romancier, avaient été tués chez Geoffroy de Monmouth, et ensevelis, le premier, au midi de Bayeux, le second, dans un ermitage situé au milieu d’un bois voisin de Chinon, ville précédemment fondée par Keu.

Les Romains entièrement vaincus, leur Empereur frappé d’un coup mortel par Gauvain dans un second combat[2], il semblait qu’Artus et ses Bretons devaient poursuivre leurs conquêtes jusqu’à Rome, à l’exemple de leurs ancêtres Belinus et Brennus. Mais tel ne fut pas l’avis de Merlin. « Roi Artus, » dit-il, « vous n’irez pas à Rome et vous ne retournerez pas encore en Bretagne. Ces contrées ont besoin de vous. Vers le lac de Lausanne se tient un démon, épouvante de la contrée ; il tue et dévore tous ceux qui l’approchent ; la campagne en est devenue déserte. — Comment, » dit Artus, « personne ne l’a-t-il attaqué ? — Ce n’est pourtant qu’un chat, » dit Merlin, « mais un chat vomi par l’enfer, si grand, si horrible que sa vue seule est capable de donner la mort. — Dieu nous garde ! » dit le Roi ; « comment une pareille bête a-t-elle pu venir en ce lieu ? — Je vais vous le dire.

« Il y a quatre ans, au temps de l’Ascension, un pauvre pêcheur s’arrêta devant le lac voisin de Lausanne : quand il eut préparé ses engins, il promit à Notre-Seigneur, en jetant ses rets, de lui donner le premier poisson qu’il prendrait. Il jeta, tira du lac un grand brochet qui valait bien vingt sous. — Oh ! » se dit-il, « le Seigneur Dieu ne tient pas au premier poisson. Je lui donnerai le second. — Il rejeta ses filets, tira un second poisson, plus grand et bien plus rare. — Dieu, » dit-il, « s’est passé du premier ; il peut attendre le troisième. — Notre homme renouvelle ses appâts, rejette ses filets, et cette fois il tire un petit chaton plus noir que mûre. — Ce n’est pas encore là, » dit-il, « un don pour le Seigneur Dieu, gardons-le ; il mangera les rats et souris de mon logis. — Et sans plus songer à son vœu, il rapporta le chat et le nourrit si bien, qu’en moins d’un jour la bête étrangla lui, sa femme et ses enfants, puis s’enfuit vers la montagne qui s’élève au delà du lac. Là est son repaire, d’où il sort chaque jour pour mordre et dévorer ceux qu’il aperçoit. Allez de ce côté, c’est le chemin qui mène à Rome ; il viendra sur vous, et, avec la grâce de Dieu, vous en délivrerez le pays. »

Artus fit replier les tentes et l’on se mit en marche. Ils arrivèrent sur les bords du lac de Lausanne, et trouvèrent le pays désert et sans culture. Arrivés dans une vallée bornée par la montagne où se tenait l’affreux démon : « Je veux, » dit Artus, « voir seul de mes yeux cet ennemi d’enfer. » Merlin se tenait à quelque distance ; il donna un coup de sifflet. Aussitôt le chat, encore à jeun, s’élança pour dévorer sa nouvelle proie. Artus le reçut à la pointe de son épieu ; le chat en broya le fer dans ses dents et fit chanceler le Roi, qui ne voulut pas lâcher son glaive. À force de mordre, le chat détacha le fût, puis, ayant rejeté le fer de sa bouche sanglante, il s’élance sur Artus qui, laissant le tronçon du glaive, lève l’écu, en frappe rudement le monstre et le renverse sur le dos. Aussitôt relevé, le chat saute une troisième fois sur le Roi, mais la lame de Marmiadoise pénètre et entame l’os de la tête. De nouveau rejeté à terre, le chat recule de quelques pas, esquive le second coup de l’épée et d’un grand bond s’attache à l’épaule du Roi, y enfonce les ongles, pénètre jusqu’à la poitrine et fait jaillir un ruisseau de sang qu’il lape avidement, comme pour s’en désaltérer. Le Roi prend son temps, glisse l’écu sous le ventre du chat, tout en labourant de son épée son dos, sa croupe et ses flancs. Le monstre rompt les guiches de l’écu ; Artus, retombé à genoux, les retient dans sa main. Heureusement les ongles du chat étaient engagés dans le haubert et l’y laissaient comme suspendu. Le roi, d’un grand coup de Marmiadoise, tranche les deux griffes, et le chat tombe à terre en poussant un horrible cri. Il s’accroupit sur les pattes de derrière, gueule béante, en rechignant des dents. Un second coup le fait bondir, et d’un saut il va se pendre aux joues d’Artus. Ce fut un moment de douleur aiguë qui n’empêcha pas le Roi de passer Marmiadoise sous le ventre du monstre qui, sentant le feu de l’acier, lâcha le visage et serait retombé à terre, si les deux pattes qui lui restaient ne se fussent embarrassées dans les mailles du haubert. Artus, d’un suprême effort, les tranche comme les deux autres. Le chat tombe, pousse un cri perçant et sautille de bonds en bonds jusqu’à l’entrée de la roche. Artus avait eu le temps de le prévenir ; il attendait le chat qui, tout affaibli, tout mutilé, trouve encore la force de s’élancer sur son adversaire. Mais il rencontre Marmiadoise, et l’épée pénétrant dans ses entrailles le fit retomber sans mouvement, pour ne plus se relever. Il était mort.

Merlin et les autres compagnons d’Artus accoururent : « Sire, comment vous est-il allé ? — Bien, grâce à Dieu ! J’ai tué le démon qui désolait ce pays ; mais je n’eus jamais affaire à si redoutable ennemi. J’avais eu moins de peine avec le géant du Mont en péril de mer, et je rends grâces à Notre-Seigneur de m’avoir secouru dans un si grand danger. »

Ils regardèrent les pattes demeurées dans l’écu : jamais ils n’en avaient vu de pareilles.

« Comment cette montagne avait-elle nom ? » demanda le Roi à Merlin. — « Ceux du pays la nomment la Montagne du Lac, à cause du lac dans lequel elle vient baigner ses pieds. — Je veux, » dit Artus, que le nom en soit changé, et qu’on l’appelle désormais le Mont du Chat. » C’est en effet ainsi qu’on la désigne aujourd’hui, et qu’on ne cessera de la nommer.

  1. Ces derniers mots ne sont pas dans tous les manuscrits, par exemple dans le no 206, Notre-Dame. Ils sont le fait des arrangeurs ; car le séjour de Gauvain à Rome est en contradiction avec le précédent récit de l’enfance du héros et de son adoubement par Artus. Mais Geoffroy de Monmouth (livre IX, ch. ii) avait parié de ce voyage. « Lors de la conquête de la Norwége par Artus, Gauvain, » dit-il, « âgé de douze ans, se trouvait à Rome, au service du pape Supplice (ou Simplice), qui l’avait armé chevalier. — « Gauvain, » dit Wace à son tour, « revenait alors de Rome, où le pape S. Sulpice lui avait donné des armes. Son père l’avait envoyé à Rome pour apprendre. Enfin, Robert de Brunne, cité par sir Frédéric Madden :

    « Loth sonne, syr Wawan,
    « Had bene at Rome to remayn,
    « With Supplice the pope to wonne,
    « Honour to lete, langage to konne. »

  2. D’autres leçons (msc. 747, fo 220), modifiées par les assembleurs pour mieux reproduire le récit de G. de Monmouth, font mourir l’Empereur d’une flèche lancée par une main inconnue ; cette variante est en désaccord avec ce que le romancier a dit plus haut, p. 214. Il est vrai que là, l’empereur est Julius César, et ici c’est Lucius ; mais la faute en est encore aux assembleurs qui ne firent pas attention que Lucius, dans Geoffroy de Montmouth, n’est pas empereur, mais seulement procurator, dictateur ou consul de la République.