Les Singularitez de la France antarctique/70

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Texte établi par Paul GaffarelMaisonneuve (p. 361-369).


CHAPITRE LXX.

Du Peru, et des principales prouinces contenues en iceluy.


Pour suyure nostre chemin auec si bonne fortune de vent, costoyamesla terre du Peru[1], et les isles estans sur ceste coste de mer Oceane, appellées isles du Peru, iusques à la hauteur de l’isle Espagnole, de laquelle nous parlerons cy après en particulier. Peru, troisième partie des Indes occidentales. Ce pais, selon que nous auons diuisé, est l’une des trois parties des Indes Occidentales, ayant de longueur sept cens lieues, prenant du Nort au Midy, et cêt de largeur, de Leuant en Occidêt, commence en terre continente, depuis Themistitan, à passer par le destroit de Dariéne entre l’Océan et la mer qu’ils appellent Pacifique : Peru, regiô d’ou ainsi appellée. et a esté ainsi appelé d’une riuiere nommée Peru[2] laquelle a de largeur enuiron une petite lieue ; côme plusieurs autres prouinces en Afrique, Asie et Europe, ont pris leur nô des riuieres plus fameuses : ainsi que mesme nous auons dit de Senequa. Ceste region est dôc enclose de l’Ocean, et de la mer de Su : au reste, garnie de forests espesses, et de môtagnes, qui rendêt le païs en plusieurs lieux presque inaccessible, tellement qu’il est mal aisé d’y pouuoir côduire chariots ou bestes chargées, ainsi que nous faisons en nos plaines de deça. Prouinces renommées du Peru. En ce païs du Peru, y a plusieurs belles prouinces[3] entre lesquelles, les principales, et plus renommées sont Quito, tirât au Nort, qui a de longueur, prenant de Leuant au Ponent, enuiron soixante lieues, et trête de largeur. Quito region, Prouince des Canares. Apres Quito, s’ensuit la prouince des Canares, ayant au Leuât la riuiere des Amazones, auec plusieurs mõtagnes, et habitée d’un peuple assez inhumain, pour n’estre encores reduit. Saint Iaques du port vieux. Ceste prouince passée, se trouue celle que les Espagnols ont nommée Saint Iaques du port vieux, commençant à un degré de la ligne equinoctiale. Taxamilca. La quatrieme, qu’ils appellent en leur langue Taxamilca, se confine à la gràd ville de Tongille, laquelle apres l’empoisonnement de leur Roy, nommé Atabalyba, Pizare voyant la fertilité du païs la fist bastir et fortifier quelque ville et chasteau. Cuzco. Il y en a un autre nommé Cuzco[4], en laquelle ont longtemps regné les Inges, ainsi nommez qui ont esté puissans Seigneurs : et signifie ce mot Inges autant comme Roys. Royaume des Inges. Et estoit leur royaume et dition si ample en ce temps là, qu’elle contenoit plus de mille lieues d’un bout à autre. Aussi a esté nommé ce païs de la principale ville, ainsi nommée comme Rhodes, Metellin, Candie, et autres païs prenans le nom des villes plus renommées, comme nous auons deuant dit. Et diray dauantage qu’un Espagnol ayant demeuré quelque temps en ce païs, m’a affermé estant quelquefois au cap de Fine terre en Espagne, qu’en ceste côtrée du Cuzco, se trouue un peuple qui a les oreilles pendantes[5] iusques sur les espaules ornées par singularité de grandes pieces de fin or, luisantes et bien polies, riches toutefois sur tous les autres du Peru, aux parolles duquel ie croirais plus tost que non pas à plusieurs Historiographes de ce temps, qui escriuent par ouyr dire, côme de nos gentilz obseruateurs, qui nous viennent rapporter les choses qu’ils ne virent onques. Il me souuièt à ce propos[6] de ceux qui nous ont voulu persuader, qu’en la haute Afrique auoit un peuple portant oreilles pendantes iusques aux talons : ce qui est manifestement absurde. Canar, region fort froide. La cinquieme prouince est Canar, ayant du costé de Ponent la mer du Su, contrée merueilleusemêt froide, de maniere que les neiges et glaces y sont toute l’année. Et combien qu’aux autres regiôs du Peru le froid ne soit si violent, et qu’il y vienne abondance de plus beaux fruits, aussi n’y a il telle temperature en esté : car es autres parties en esté l’air est excessiuement chaud, et mal têperé, qui cause une corruption, principalement es fruits. Aussi que les bestes veneneuses ne se trouuent es regions froides, comme es chaudes. Parquoy le tout consideré, il est mal aisé de iuger, laquelle de ces contrées doit estre preferée à l’autre : mais en cela se faut resoudre que toute commodité est accompagnée de ses incommoditez. Prouince de Calao. Encores une autre nommée Colao[7], en laquelle se fait plus de traffique qu’en autre contrée du Peru : qui est cause que pareillement est beaucoup plus peuplée. Elle se côfine du costé de Leuant aux montagnes des Andes et du Ponent aux montagnes des Nauados. Le peuple de ceste contrée, nommée en leur langue Xuli, Chilane, Acos, Pornata, Cepita, et Trianguanacho[8], combien qu’il soit sauuage et barbare, est tontesfois fort docile[9], à cause de la marchandise et traffique qui se mene là, autrement ne seroit moins rude que les autres de l’Amerique. Titicata lac. En ceste contrée y a un grand lac, nommé en leur langue Titicata[10], qui est à dire isle de plumes : pour ce qu’en ce lac y a quelques petites isles, esquelles se trouue si grand nôbre d’oyseaux de toutes grandeurs et especes, que c’est chose presque incroyable. Carcas, côtrêe du Peru. Reste à parler de la derniere contrée de ce Peru nommée Carcas[11], voisine de Chile, Plate, cité riche et ample. en laquelle est située la belle et riche cité de Plate[12], le païs fort riche pour les belles riuieres, mines d’or et d’argêt. Dôques ce grand païs et royaume contient, et s’appelle tout ce qui est compris depuis la ville de Rate, iusques à Quito, comme desia nous avons dit, et duquel auons déclaré les huit principales contrées et prouinces. Terre du Peru represente la figure d’un triangle. Ceste terre continente aussi ample et spacieuse represente la figure d’un triangle equilatere, côbien que plusieurs des modernes l’appellent isle, ne pouuans, ou ne voulans mettre difference entre isle, et ce que nous appelions presque isle, et continente. Par ainsi ne faut douter que depuis le detroit de Magellan, cinquante deux degrez de latitude, et trente minutes, et trois cens trois degrez de longitude delà la ligne iusques à plus de soixante huit degrez deçà est terre ferme. Dariê, detroit de terre. Vray est que si ce peu de terre entre la nouuelle Espagne et le Peru n’ayant de largeur que dix sept lieues, de la mer Oceane, à celle du Su, estoit coupée d’une mer en l’autre, le Peru se pourrait dire alors isle[13], mais Dariè, detroit de terre ainsi nommé de la riuiere de Dariéne, l’empesche. Or est il question de dire encores quelque chose du Peru. Sapentitiô grâde d’aucuns peuples Perusiês. Quant à la religiô[14] des Sauuages du pais qui ne sont encores reduits à nostre foy, ils tiennêt une opinion fort estrange, d’une grande bouteille, qu’ils gardent par singularité disans que la mer a autrefois passé par dedans auec toutes ses eaux et poissons : et que d’un autre large vase estoient saillis le Soleil et la Lune, le premier homme et la premiere femme. Bohitis, prestres. Ce que faussement leur ont persuadé leurs meschans prestres, nômez Bohitis : et l’on creu longue espace de temps, iusques à ce que les Espagnols leur ont dissuadé la meilleure part de telles resueries et impostures. Au surplus ce peuple est fort idolatre[15] sur tous autres. Idolâtrie de ces peuples. L’un adore en son particulier ce qu’il luy plaist : les pescheurs adorent un poisson nommé Liburon, les autres adorent autres bestes et oiseaux. Ceux qui labourent les iardins adorent la terre : mais en general ils tiennent le Soleil un grand Dieu, la Lune pareillement et la terre : estimans que par le Soleil et la Lune toutes choses sont conduites et regies. En iurant ils touchent la terre de la main regardàs le Soleil. Ils tiennent d’auantage auoir esté un deluge[16], comme ceux de l’Amerique, disans qu’il vint un Prophete de la part de Septentrion, qui faisoit merueilles : lequel apres auoir esté mis à mort, auoit encores puissance de viure, et de fait auoit vescu. Les Espagnols seigneurs de tout le Peru. Les Espagnols occupêt tout le païs de terre ferme, depuis la riuiere de Marignan iusques à Furne et Dariéne, et encores plus auant du costé de l’Occident, qui est le lieu plus estroit de toute la terre ferme, par lequel on va aux Moluques. D’auantage ils s’estêdent iusques à la riuiere de palme : où ils ont si bien basti et peuplé tout le païs, que c’est chose merueilleuse de la richesse qu’auiourd’huy leur rapporte tout ce païs, comme un grand royaume. Richesses des isles de Peru. Premieremêt presque en toutes les isles du Peru y a mines[17] d’or ou d’argent, quelques emeraudes et turquoises, n’ayâs toutefois si vive couleur que celles qui viennêt de Malacca ou Calicut. Ingas peuple fort riche et belliqueux. Le peuple le plus riche de tout le Peru est celuy qu’ils nôment Ingas, belliqueux aussi sur toutes autres nations. Ils nourrissent bœufs, vaches, et tout autre bestial domestique, en plus grand nôbre que ne faisons par deçà : car le pais est fort propre, de manière qu’ils font grand traffique de cuir de toutes sortes : et tuent les bestes seulement pour en auoir le cuir[18]. La plus grâd part de ces bestes priuées et domestiques sont deuenues sauuages, pour la multitude qu’il y en a, tellement que lon est côtraint les laisser aller par les bois iour et nuit, sans les pouuoir tirer ne heberger aux maisons. Et pour les prendre sont contrains de les courir, et user de quelques ruses, comme à prêdre les cerfs et autres bestes sauuages par deça. Blé et vin en nul usage aux païs occidentaux. Le blé, comme i’ay entêdu, ne peut proffiter tant es isles que terre ferme du Peru, non plus qu’en l’Amerique. Cassade sorte d’aliment. Parquoy tant gentilshommes qu’autres viuêt d’une maniere d’alimêt, qu’ils appellent Cassade[19], qui est une sorte de torteaux, faits de une racine, nômée Manihot. Au reste ils ont abôdance de mil et de poisson. Quant au vin il n’y en croist aucunement, au lieu duquel ils font certains bruuages. Le Peru estimé à present quasi une autre Europe. Voilà quant à la continente du Peru, lequel auec ses isles, dont nous parlerons cy apres, est remis en telle forme, qu’à present y trouuerez villes, chasteaux, citez, bourgades, maisons, villes episcopales, republiques, et toute autre maniere de viure, que vous iugeriez estre une autre Europe. Nous congnoissons par cela combien est grande la puissance et bonté de nostre Dieu, et sa prouidence envers le genre humain : car autant que les Turcs, Mores, et Barbares, ennemis de verité, s’efforcent d’anéantir et destruire nostre religion, de tant plus elle se renforce, augmente, et multiplie d’autre costé. Voila du Peru, lequel à nostre retour auons costoyé à senestre, tout ainsi qu’en allant auons costoyé l’Afrique.

  1. Pour bien comprendre les explications de Thevet, il faut ne pas perdre de vue que par Peru, il entend non pas le Pérou proprement dit, mais toute l’Amérique méridionale au nord des Amazones et à l’ouest des régions occupées par les Portugais, et en plus l’Amérique centrale.
  2. On ne sait quelle est cette rivière de Péru. Aussi bien le nom de Pérou n’était pas connu des indigènes. Il fut donné par les Espagnols et provint de l’interprétation erronée du nom indien qui signifie rivière. Voir Garcilaso de la Vega. Corn. Real, 1, 1, 6. D’après Montesinos qui consacre les trente-deux chapitres du premier livre de ses Memorias Antiguas à cette question, le Pérou était l’ancien Ophir de Salomon qui serait peu à peu devenu Phirou, Pirou et Pérou. En tous cas, les indigènes n’avaient pour désigner les nombreuses tribus réunis sous le sceptre des Incas d’autre appellation que celle de Tavantinsuyu, c’est-à-dire les quatre quartiers du monde.
  3. Toute cette géographie est tant soit peu fantastique, et surtout manque absolument de précision. Les Péruviens, à l’époque de la conquête espagnole, étaient divisés en quatre provinces, à chacune desquelles conduisait une des quatre grandes routes qui rayonnaient autour de Cuzco. La ville se divisait en quartiers habités chacune par les originaires des quatre provinces. Elle était de la sorte comme une réduction de l’empire tout entier. Voir Garcilaso. Ouv. cité, 1, 9, 10. — Cieza de Leon. Cronica. 93.
  4. Les Inges sont les Incas. Cuzco a été décrit par Prescott. Histoire de la conquête du Pérou, i, 1.
  5. Il se trouve, en effet, dans le Pérou, des tribus à demi sauvages qui ont encore conservé l’habitude de se défigurer par une prodigieuse extension des oreilles. Voir Marcoy. Du Pacifique à l’Atlantique (Tour du Monde. n° 272). — H. Staden. Ouv. cité. P. 270. — Léry. § viii. « Il semble à les voir un peu de loin que ce soient oreilles de limiers qui leur pendent de costé et d’autre. »
  6. Pline. H. N. iv, 27.
  7. Colao correspond sans doute au Callao.
  8. Ces noms ont éprouvé de singulières modifications depuis Thevet. On retrouve pourtant encore celui de Tiahuanaco dans le Haut Pérou. Consulter à ce propos l’excellent travail de M. Angrand sur les ruines de cette cité.
  9. Cette docilité de Péruviens ne tenait pas uniquement au commerce. Elle avait encore pour cause la législation des Incas, très minutieuse et encore plus rigoureuse. Cf. Wiener. Les institutions des Incas.
  10. Le vrai nom du lac est Titicaca. Ce lac a été récemment visité et décrit par M. Paul Marcoy. (Tour du Monde. n° 852, 3, 4.) Le nombre des îles qu’il renferme est très considérable, et toutes ces îles ont encore une énorme population d’oiseaux, surtout des grèbes.
  11. Sans doute Caracas, mais Caracas est bien éloigné du Chili.
  12. Aujourd’hui Chuquisaca, en Bolivie.
  13. Il est assez singulier que, dès les premières années de la découverte de l’Amérique, on se soit ainsi préoccupé de la question du percement de l’isthme.
  14. Les croyances des anciens Péruviens sont tellement confuses, ou du moins ont été exposées si contradictoirement par plusieurs auteurs, qu’il est à peu près impossible d’en débrouiller le chaos. Consulter à ce propos les œuvres de Garcilaso de la Vega, Garcia, Gomara, Zarate, etc.
  15. Sur la religion des Incas, consulter Wiener. Essai sur les institutions politiques, religieuses, économiques et sociales de l’empire des lncas. § v. De la religion incasique, des mœurs et coutumes Qquichuas. P. 72. — Prescott. Ouv. cité, i, 4.
  16. Tous les peuples ont cru au déluge, mais les légendes américaines présentent parfois de singulières analogies avec les croyances chrétiennes. Cf. H. de Charencey. Le Déluge et les traditions indiennes de l’Amérique du Nord.
  17. Sur les richesses du Pérou voir Extrait d’un voyage en Bolivie par F. Clavairoz (Explorateur, i. 289). Ces richesses sont d’ailleurs devenues proverbiales. L’histoire des tapados, ou trésors enfouis au moment de la conquête, formerait un curieux chapitre dans une relation générale des événements de cette époque.
  18. Tel est encore l’usage des Indiens de la prairie dans la Confédération Argentine. Les émigrants européens ne les ont que trop souvent imités dans leur folle imprévoyance. Cf. Sarmiento. Civilisation et Barbarie.Daireaux. Articles de la Revue des deux Mondes.
  19. Cassade ou plutôt cassave.