Les Voyages de Gulliver/Voyage à Brobdingnag/V

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Les Voyages de Gulliver : Voyage à Brobdingnag
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 168-178).

CHAPITRE V.

Zèle de l’auteur pour l’honneur de sa patrie. — Il fait une proposition avantageuse au roi, qui est rejetée. — La littérature de ce peuple imparfaite et bornée. — Leurs lois, leurs affaires militaires, et leurs partis dans l’État.

L’amour de la vérité m’a empêché de déguiser l’entretien que j’eus alors avec sa majesté ; mais ce même amour ne me permit pas de me taire lorsque je vis mon cher pays si indignement traité. J’éludais adroitement la plupart de ses questions, et je donnais à chaque chose le tour le plus favorable que je pouvais ; car, quand il s’agit de défendre ma patrie, et de soutenir sa gloire, je me pique de ne point entendre raison ; alors je n’omets rien pour cacher ses infirmités et ses difformités, et pour mettre sa vertu et sa beauté dans le jour le plus avantageux. C’est ce que je m’efforçai de faire dans les différens entretiens que j’eus avec ce judicieux monarque : par malheur, je perdis ma peine.

Mais il faut excuser un roi qui vit entièrement séparé du reste du monde, et qui, par conséquent, ignore les mœurs et les coutumes des autres nations. Ce défaut de connaissance sera toujours la cause de plusieurs préjugés, et d’une certaine manière bornée de penser, dont le pays de l’Europe est exempt. Il serait ridicule que les idées de vertu et de vice d’un prince étranger et isolé fussent proposées pour des règles et pour des maximes à suivre.

Pour confirmer ce que je viens de dire, et pour faire voir les effets malheureux d’une éducation bornée, je rapporterai ici une chose qu’on aura peut-être de la peine à croire. Dans la vue de gagner les bonnes grâces de sa majesté, je lui donnai avis d’une découverte faite depuis trois ou quatre cents ans, qui était une certaine petite poudre noire qu’une seule petite étincelle pouvait allumer en un instant, de telle manière qu’elle était capable de faire sauter en l’air des montagnes, avec un bruit et un fracas plus grand que celui du tonnerre ; qu’une quantité de cette poudre étant mise dans un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur, poussait une balle de plomb ou un boulet de fer avec une si grande violence et tant de vitesse, que rien n’était capable de soutenir sa force ; que les boulets, ainsi poussés et chassés d’un tube de fonte par l’inflammation de cette petite poudre, rompaient, renversaient, culbutaient les bataillons et les escadrons, abattaient les plus fortes murailles, faisaient sauter les plus grosses tours, coulaient à fond les plus gros vaisseaux ; que cette poudre, mise dans un globe de fer lancé avec une machine, brûlait et écrasait les maisons, et jetait de tous côtés des éclats qui foudroyaient tout ce qui se rencontrait ; que je savais la composition de cette poudre merveilleuse, où il n’entrait que des choses communes et à bon marché, et que je pourrais apprendre le même secret à ses sujets si sa majesté le voulait ; que, par le moyen de cette poudre, sa majesté briserait les murailles de la plus forte ville de son royaume, si elle se soulevait jamais et osait lui résister ; que je lui offrais ce petit présent comme un léger tribut de ma reconnaissance.

Le roi, frappé de la description que je lui avais faite des effets terribles de ma poudre, paraissait ne pouvoir comprendre comment un insecte impuissant, faible, vil et rampant, avait imaginé une chose effroyable, dont il osait parler d’une manière si familière, qu’il semblait regarder comme des bagatelles le carnage et la désolation que produisait une invention si pernicieuse. Il fallait, disait-il, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et de ses ouvrages, qui en eût été l’auteur. Il protesta que, quoique rien ne lui fît plus de plaisir que les nouvelles découvertes, soit dans la nature, soit dans les arts, il aimerait mieux perdre sa couronne que faire usage d’un si funeste secret, dont il me défendit, sous peine de la vie, de faire part à aucun de ses sujets : effet pitoyable de l’ignorance et des bornes de l’esprit d’un prince sans éducation. Ce monarque, orné de toutes les qualités qui gagnent la vénération, l’amour et l’estime des peuples, d’un esprit fort et pénétrant, d’une grande sagesse, d’une profonde science, doué de talens admirables pour le gouvernement, presque adoré de son peuple, se trouve sottement gêné par un scrupule excessif et bizarre, dont nous n’avons jamais eu d’idée en Europe, et laisse échapper une occasion qu’on lui met entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie, de la liberté et des biens de tous ses sujets ! Je ne dis pas ceci dans l’intention de rabaisser les vertus et les lumières de ce prince, auquel je n’ignore pas néanmoins que ce récit fera tort dans l’esprit d’un lecteur anglais ; mais je m’assure que ce défaut ne venait que d’ignorance, ces peuples n’ayant pas encore réduit la politique en art, comme nos esprits sublimes de l’Europe.

Car il me souvient que, dans un entretien que j’eus un jour avec le roi sur ce que je lui avais dit par hasard qu’il y avait parmi nous un grand nombre de volumes écrits sur l’art du gouvernement, sa majesté en conçut une opinion très-basse de notre esprit, et ajouta qu’il méprisait et détestait tout mystère, tout raffinement et toute intrigue dans les procédés d’un prince ou d’un ministre d’État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les secrets du cabinet. Pour lui, il renfermait la science de gouverner dans des bornes très-étroites, la réduisant au sens commun, à la raison, à la justice, à la douceur, à la prompte décision des affaires civiles et criminelles, et à d’autres semblables pratiques à la portée de tout le monde, et qui ne méritent pas qu’on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange, que, si quelqu’un pouvait faire croître deux épis ou deux brins d’herbe sur un morceau de terre où auparavant il n’y en avait qu’un, il mériterait beaucoup du genre humain et rendrait un service plus essentiel à son pays que toute la race de nos sublimes politiques.

La littérature de ce peuple est fort peu de chose, et ne consiste que dans la connaissance de la morale, de l’histoire, de la poésie et des mathématiques ; mais il faut avouer qu’ils excellent dans ces quatre genres.

La dernière de ces connaissances n’est appliquée par eux qu’à tout ce qui est utile ; en sorte que la meilleure partie de notre mathématique serait parmi eux fort peu estimée. À l’égard des entités métaphysiques, des abstractions et des catégories, il me fut impossible de les leur faire concevoir.

Dans ce pays, il n’est pas permis de dresser une loi en plus de mots qu’il n’y a de lettres dans leur alphabet, qui n’est composé que de vingt-deux lettres : il y a même très-peu de lois qui s’étendent jusqu’à cette longueur. Elles sont toutes exprimées dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ces peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver plusieurs sens ; c’est d’ailleurs un crime capital d’écrire un commentaire sur aucune loi.

Ils possèdent de temps immémorial l’art d’imprimer aussi bien que les Chinois ; mais leurs bibliothèques ne sont pas grandes : celle du roi, qui est la plus nombreuse, n’est composée que de mille volumes rangés dans une galerie de douze cents pieds de longueur, où j’eus la liberté de lire tous les livres qu’il me plut. Le livre que j’eus d’abord envie de lire fut mis sur une table sur laquelle on me plaça : alors, tournant mon visage vers le livre, je commençai par le haut de la page ; je me promenai dessus le livre même, à droite et à gauche, environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, et je reculai à mesure que j’avançais dans la lecture des pages. Je commençai à lire l’autre page de la même façon, après quoi je tournai le feuillet ; ce que je pus difficilement faire avec mes deux mains ; car il était aussi épais et aussi raide qu’un gros carton.

Leur style est clair, mâle et doux, mais nullement fleuri, parce qu’on ne sait parmi eux ce que c’est de multiplier les mots inutiles et de varier les expressions. Je parcourus plusieurs de leurs livres, surtout ceux qui concernaient l’histoire et la morale ; entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était intitulé : Traité de la faiblesse du genre humain, et n’était estimé que des femmes et du petit peuple. Cependant je fus curieux de voir ce qu’un auteur de ce pays pouvait dire sur un pareil sujet. Cet écrivain faisait voir très au long combien l’homme est peu en état de se mettre à couvert des injures de l’air ou de la fureur des bêtes sauvages ; combien il était surpassé par d’autres animaux, soit dans la force, soit dans la vitesse, soit dans la prévoyance, soit dans l’industrie. Il montrait que la nature avait dégénéré dans ces derniers siècles, et qu’elle était sur son déclin.

Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient absolument que nous eussions été au commencement d’une taille plus grande et d’une complexion plus vigoureuse, pour n’être point sujets à une soudaine destruction par l’accident d’une tuile tombant de dessus une maison, ou d’une pierre jetée de la main d’un enfant, ni à être noyés dans un ruisseau. De ces raisonnements l’auteur tirait plusieurs applications utiles à la conduite de la vie. Pour moi, je ne pouvais m’empêcher de faire des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant universel qu’ont tous les hommes à se plaindre de la nature et à exagérer ses défauts. Ces géans se trouvaient petits et faibles. Que sommes-nous donc, nous autres Européens ? Ce même auteur disait que l’homme n’était qu’un ver de terre et qu’un atome, et que sa petitesse devait sans cesse l’humilier. Hélas ! que suis-je, me disais-je, moi, qui suis au-dessous de rien en comparaison de ces hommes qu’on dit être si petits et si peu de chose ?

Dans ce même livre, on faisait voir la vanité du titre d’altesse et de grandeur, et combien il était ridicule qu’un homme qui avait au plus cent cinquante pieds de hauteur osât se dire haut et grand. Que penseraient les princes et les grands seigneurs d’Europe, disais-je alors, s’ils lisaient ce livre, eux qui, avec cinq pieds et quelques pouces, prétendent sans façon qu’on leur donne de l’altesse et de la grandeur ? Mais pourquoi n’ont-ils pas aussi exigé les titres de grosseur, de largeur, d’épaisseur ? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général pour comprendre toutes ces dimensions, et se faire appeler votre étendue. On me répondra peut-être que ces mots altesse et grandeur se rapportent à l’âme et non au corps ; mais si cela est, pourquoi ne pas prendre des titres plus marqués et plus déterminés à un sens spirituel ? pourquoi ne pas se faire appeler votre sagesse, votre pénétration, votre prévoyance, votre libéralité, votre bonté, votre bon sens, votre bel esprit ? Il faut avouer que, comme ces titres auraient été très-beaux et très-honorables, ils auraient aussi semé beaucoup d’aménité dans les compliments des inférieurs, rien n’étant plus divertissant qu’un discours plein de contre-vérités.

La médecine, la chirurgie, la pharmacie, sont très-cultivées en ce pays-là. J’entrai un jour dans un vaste édifice, que je pensai prendre pour un arsenal plein de boulets et de canons. C’était la boutique d’un apothicaire : ces boulets étaient des pillules, et ces canons des seringues. En comparaison nos plus gros canons sont en vérité de petites couleuvrines.

À l’égard de leur milice, on dit que l’armée du roi est composée de cent soixante-seize mille hommes de pied et de trente-deux mille de cavalerie, si néanmoins on peut donner ce nom à une armée qui n’est composée que de marchands et de laboureurs, dont les commandans ne sont que les pairs et la noblesse, sans aucune paie ou récompense. Ils sont à la vérité assez parfaits dans leurs exercices, et ont une discipline très-bonne ; ce qui n’est pas étonnant, puisque chaque laboureur est commandé par son propre seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre ville, élus à la façon de Venise.

Je fus curieux de savoir pourquoi ce prince, dont les États sont inaccessibles, s’avisait de faire apprendre à son peuple la pratique de la discipline militaire ; mais j’en fus bientôt instruit, soit par les entretiens que j’eus sur ce sujet, soit par la lecture de leurs histoires ; car, pendant plusieurs siècles, ils ont été affligés de la maladie à laquelle tant d’autres gouvernements sont sujets, la pairie et la noblesse disputant souvent pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, et le roi pour la domination arbitraire. Ces choses, quoique sagement tempérées par les lois du royaume, ont quelquefois occasionné des partis, allumé des passions, et causé des guerres civiles, dont la dernière fut heureusement terminée par l’aïeul du prince régnant ; et la milice, alors établie dans le royaume, a toujours subsisté depuis, pour prévenir de nouveaux désordres.