Les Voyages de Gulliver/Voyage à Brobdingnag/VI

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Les Voyages de Gulliver : Voyage à Brobdingnag
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 178-196).


CHAPITRE VI.

Le roi et la reine font un voyage vers la frontière, où l’auteur les suit. — Détail de la manière dont il sort de ce pays pour retourner en Angleterre.

J’avais toujours dans l’esprit que je recouvrerais un jour ma liberté, quoique je ne pusse deviner par quel moyen, ni former aucun projet avec la moindre apparence de réussir. Le vaisseau qui m’avait porté, et qui avait échoué sur ces côtes, était le premier vaisseau européen qu’on eût su en avoir approché, et le roi avait donné des ordres très-précis que, si jamais il arrivait qu’un autre parût, il fût tiré à terre, et mis avec tout l’équipage et les passagers sur un tombereau, et apporté à Lorbrulgrud.

Il était fort porté à me trouver une femme de ma taille par laquelle je pusse multiplier mon espèce ; mais je crois que j’aurais mieux aimé mourir que de faire de malheureux enfans destinés à être mis en cage, ainsi que des serins de Canarie, et à être ensuite vendus par tout le royaume aux gens de qualité de petits animaux curieux. J’étais à la vérité traité avec beaucoup de bonté, j’étais le favori du roi et de la reine, et les délices de toute la cour ; mais c’était sur un état qui ne convenait pas à la dignité de ma nature humaine. Je ne pouvais d’ailleurs oublier les précieux gages que j’avais laissés chez moi. Je souhaitais fort de me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse entretenir d’égal à égal, et d’avoir la liberté de me promener par les rues et par les champs sans crainte d’être foulé aux pieds, d’être écrasé comme une grenouille, ou d’être le jouet d’un jeune chien ; mais ma délivrance arriva plus tôt que je ne m’y attendais, et d’une manière très-extraordinaire, ainsi que je vais le raconter fidèlement, avec toutes les circonstances de cet admirable événement.

Il y avait deux ans que j’étais dans ce pays. Au commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi et de la reine, dans un voyage qu’ils faisaient vers la côte méridionale du royaume. J’étais porté à mon ordinaire dans ma boîte de voyage, qui était un cabinet très-commode, large de douze pieds. On avait, par mon ordre, attaché un brancard avec des cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je sentisse moins les secousses du cheval sur lequel un domestique me portait devant lui. J’avais ordonné au menuisier de faire au toit de ma boîte une ouverture d’un pied en carré pour laisser entrer l’air, en sorte que quand je voudrais on pût l’ouvrir et la fermer avec une planche.

Quand nous fûmes arrivés au terme de notre voyage, le roi jugea à propos de passer quelques jours à une maison de plaisance qu’il avait proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi étions bien fatigués : j’étais, moi, un peu enrhumé ; mais la pauvre fille se portait si mal, qu’elle était obligée de se tenir toujours dans sa chambre. J’eus envie de voir l’océan. Je fis semblant d’être plus malade que je ne l’étais, et je demandai la liberté de prendre l’air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et à qui j’avais été confié quelquefois. Je n’oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l’ordre sévère qu’elle donna au page d’avoir soin de moi, ni les larmes qu’elle répandit, comme si elle eût eu quelque présage de ce qui me devait arriver. Le page me porta donc dans ma boîte, et me mena environ à une demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer. Je lui dis alors de me mettre à terre ; et, levant le châssis d’une de mes fenêtres, je me mis à regarder la mer d’un œil triste. Je dis ensuite au page que j’avais envie de dormir un peu dans mon brancard, et que cela me soulagerait. Le page ferma bien la fenêtre, de peur que je n’eusse froid : je m’endormis bientôt. Tout ce que je puis conjecturer est que, pendant que je dormais, ce page, croyant qu’il n’y avait rien à appréhender, grimpa sur les rochers pour chercher des œufs d’oiseaux, l’ayant vu auparavant de ma fenêtre en chercher et en ramasser. Quoi qu’il en soit, je me trouvai soudainement éveillé par une secousse violente donnée à ma boîte, que je sentis tirée en haut, et ensuite portée en avant avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m’avait presque jeté hors de mon brancard, mais ensuite le mouvement fut assez doux. Je criais de toute ma force, mais inutilement. Je regardai à travers ma fenêtre, et je ne vis que des nuages. J’entendais un bruit horrible au-dessus de ma tête, ressemblant à celui d’un battement d’ailes. Alors je commençai à connaître le dangereux état où je me trouvais, et à soupçonner qu’un aigle avait pris le cordon de ma boîte dans son bec, dans le dessein de la laisser tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son écaille, et puis d’en tirer mon corps pour le dévorer ; car la sagacité et l’odorat de cet oiseau le mettent en état de découvrir sa proie à une grande distance, quoique caché encore mieux que je ne pouvais être sous des planches qui n’étaient épaisses que de deux pouces.

Au bout de quelque temps, je remarquai que le bruit et le battement d’ailes s’augmentaient beaucoup, et que ma boîte était agitée çà et là comme une enseigne de boutique par un grand vent ; j’entendis plusieurs coups violens qu’on donnait à l’aigle, et puis, tout-à-coup, je me sentis tomber perpendiculairement pendant plus d’une minute, mais avec une vitesse incroyable. Ma chute fut terminée par une secousse terrible, qui retentit plus haut à mes oreilles que notre cataracte de Niagara, après quoi je fus dans les ténèbres pendant une autre minute ; et alors ma boîte commença à s’élever de manière que je pus voir le jour par le haut de ma fenêtre.

Je connus alors que j’étais tombé dans la mer, et que ma boîte flottait. Je crus, et je le crois encore que l’aigle qui emportait ma boîte avait été poursuivi de deux ou trois aigles, et contraint de me laisser tomber pendant qu’il se défendait contre les autres qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer attachées au bas de la boîte conservèrent l’équilibre, et l’empêchèrent d’être brisée, et fracassée en tombant.

Oh ! que je souhaitai alors d’être secouru par ma chère Glumdalclitch, dont cet accident subit m’avait tant éloigné ! Je puis dire en vérité qu’au milieu de mes malheurs je plaignais et regrettais ma chère petite maîtresse ; que je pensais au chagrin qu’elle aurait de ma perte et au déplaisir de la reine. Je suis sûr qu’il y a très-peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une situation aussi triste que celle où je me trouvai alors, attendant à tout moment de voir ma boîte brisée, ou au moins renversée par le premier coup de vent, et submergée par les vagues ; un carreau de vitre cassé, c’était fait de moi. Il n’y avait rien qui eût pu jusqu’alors conserver ma fenêtre, que des fils de fer assez forts dont elle était munie par dehors contre les accidens qui peuvent arriver en voyageant. Je vis l’eau entrer dans ma boîte par quelques petites fentes, que je tâchai de boucher le mieux que je pus. Hélas ! je n’avais pas la force de lever le toit de ma boîte, ce que j’aurais fait si j’avais pu, et me serais tenu assis dessus, plutôt que de rester enfermé dans une espèce de fond de cale.

Dans cette déplorable situation, j’entendis ou je crus entendre quelque sorte de bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je commençai à m’imaginer qu’elle était tirée, et en quelque façon remorquée ; car de temps en temps je sentais une sorte d’effort qui faisait monter les ondes jusqu’au haut de mes fenêtres, me laissant presque dans l’obscurité. Je conçus alors quelques faibles espérances de secours, quoique je ne pusse me figurer d’où il me pourrait venir. Je montai sur mes chaises, et approchai ma tête d’une petite fente qui était au toit de ma boîte, et alors je me mis à crier de toutes mes forces, et à demander du secours dans toutes les langues que je savais. Ensuite, j’attachai mon mouchoir à un bâton que j’avais, et, le haussant par l’ouverture, je le branlai plusieurs fois dans l’air, afin que, si quelque barque ou vaisseau était proche, les matelots pussent conjecturer qu’il y avait un malheureux mortel renfermé dans cette boîte.

Je ne m’aperçus point que tout cela eût rien produit ; mais je connus évidemment que ma boîte était tirée en avant : au bout d’une heure, je sentis qu’elle heurtait quelque chose de très-dur. Je craignis d’abord que ce ne fût un rocher, et j’en fus très-alarmé. J’entendis alors distinctement du bruit sur le toit de ma boîte, comme celui d’un câble ; ensuite je me trouvai haussé peu à peu, au moins trois pieds plus haut que je n’étais auparavant : sur quoi je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant au secours jusqu’à m’enrouer. Pour réponse j’entendis de grandes acclamations répétées trois fois, qui me donnèrent des transports de joie qui ne peuvent être conçus que par ceux qui les sentent ; en même temps j’entendis marcher sur le toit et quelqu’un appelant par l’ouverture et criant en anglais : Y a-t-il là quelqu’un ? Je répondis : Hélas ! oui : je suis un pauvre Anglais, réduit par la fortune à la plus grande calamité qu’aucune créature ait jamais soufferte ; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot. La voix me répondit : Rassurez-vous, vous n’avez rien à craindre ; votre boîte est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un trou dans le toit et vous tirer dehors. Je répondis que cela n’était pas nécessaire et demanderait trop de temps, qu’il suffisait que quelqu’un de l’équipage mît son doigt dans le cordon, afin d’emporter la boîte hors de la mer dans le vaisseau, et après dans la chambre du capitaine. Quelques-uns d’entre eux, m’entendant parler ainsi, pensèrent que j’étais un pauvre insensé, d’autres en rirent ; je ne pensais pas que j’étais alors parmi des hommes de ma taille et de ma force. Le charpentier vint, et dans peu de minutes fit un trou au haut de ma boîte, large de trois pieds, et me présenta une petite échelle sur laquelle je montai. J’entrai dans le vaisseau en un état très faible.

Les matelots furent tout étonnés, et me firent mille questions auxquelles je n’eus pas le courage de répondre. Je m’imaginais voir autant de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter ; mais le capitaine, M. Thomas Wiletcks, homme de probité et de mérite, originaire de la province de Salop, remarquant que j’étais prêt de tomber en faiblesse, me fit entrer dans sa chambre, me donna un cordial pour me soulager, et me fit coucher sur son lit, me conseillant de prendre un peu de repos, dont j’avais assez de besoin. Avant que je m’endormisse, je lui fis entendre que j’avais des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de campagne, deux chaises, une table et une armoire ; que ma chambre était tapissée, ou, pour mieux dire, matelassée d’étoffes de soie et de coton : que, s’il voulait ordonner à quelqu’un de son équipage d’apporter ma chambre dans sa chambre, je l’y ouvrirais en sa présence et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, m’entendant dire ces absurdités, jugea que j’étais fou ; cependant, pour me complaire, il promit d’ordonner ce que je souhaitais ; et, montant sur le tillac, il envoya quelques-uns de ses gens visiter la caisse.

Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troublé par l’idée du pays que j’avais quitté et du péril que j’avais couru. Cependant, quand je m’éveillai, je me trouvai assez bien remis. Il était huit heures du soir, et le capitaine donna ordre de me servir à souper incessamment, croyant que j’avais jeûné trop long-temps. Il me régala avec beaucoup d’honnêteté, remarquant néanmoins que j’avais les yeux égarés. Quand on nous eût laissés seuls, il me pria de lui faire le récit de mes voyages, et de lui apprendre par quel accident j’avais été abandonné au gré des flots dans cette grande caisse. Il me dit que, sur le midi, comme il regardait avec sa lunette, il l’avait découverte de fort loin, l’avait prise pour une petite barque, et qu’il l’avait voulu joindre, dans la vue d’acheter du biscuit, le sien commençant à manquer ; qu’en approchant il avait connu son erreur, et avait envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c’était : que ses gens étaient revenus tout effrayés, jurant qu’ils avaient vu une maison flottante ; qu’il avait ri de leur sottise, et s’était lui-même mis dans la chaloupe, ordonnant à ses matelots de prendre avec eux un câble très-fort ; que, le temps étant calme, après avoir ramé autour de la grande caisse et en avoir plusieurs fois fait le tour, il avait observé ma fenêtre ; qu’alors il avait commandé à ses gens de ramer et d’approcher de ce côté-là ; et, qu’attachant un câble à une des gâches de la fenêtre, il l’avait fait remorquer ; qu’on avait vu mon bâton et mon mouchoir hors de l’ouverture, et qu’on avait jugé qu’il fallait que quelques malheureux fussent renfermés dedans. Je lui demandai si lui ou son équipage n’avait point vu des oiseaux prodigieux dans l’air dans le temps qu’il m’avait découvert, à quoi il répondit que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je dormais, un d’entre eux lui avait dit qu’il avait observé trois aigles volant vers le nord ; mais il n’avait point remarqué qu’ils fussent plus gros qu’à l’ordinaire ; ce qu’il faut imputer, je crois, à la grande hauteur où ils se trouvaient, et aussi ne put-il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je demandai au capitaine combien il croyait que nous fussions éloignés de terre ; il me répondit que, par le meilleur calcul qu’il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je l’assurai qu’il s’était certainement trompé presque de la moitié, parce que je n’avais pas quitté le pays d’où je venais plus de deux heures avant que je tombasse dans la mer : sur quoi il recommença à croire que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me remettre au lit dans une chambre qu’il avait fait préparer pour moi. Je l’assurai que j’étais bien rafraîchi de son bon repas et de sa gracieuse compagnie, et que j’avais l’usage de mes sens et de ma raison aussi parfaitement que je l’avais jamais eu. Il prit alors son sérieux, et me pria de lui dire franchement si je n’étais pas troublé dans mon âme, et si je n’avais pas la conscience bourrelée de quelque crime pour lequel j’avais été puni par l’ordre de quelque prince, et exposé dans cette caisse, comme quelquefois les criminels en certains pays sont abandonnés à la merci des flots dans un vaisseau sans voiles et sans vivres ; que, quoiqu’il fût bien fâché d’avoir reçu un tel scélérat dans son vaisseau, cependant il me promettait, sur sa parole d’honneur, de me mettre à terre en sûreté au premier port où nous arriverions : il ajouta que ses soupçons s’étaient beaucoup augmentés par quelques discours très-absurdes que j’avais tenus d’abord aux matelots, et ensuite à lui-même, à l’égard de ma boîte et de ma chambre, aussi bien que par mes yeux égarés et ma bizarre contenance.

Je le priai d’avoir la patience de m’entendre faire le récit de mon histoire : je le fis très-fidèlement, depuis la dernière fois que j’avais quitté l’Angleterre jusqu’au moment qu’il m’avait découvert ; et, comme la vérité s’ouvre toujours un passage dans les esprits raisonnables, cet honnête et digne gentilhomme, qui avait un très-bon sens et n’était pas tout-à-fait dépourvu de lettres, fut satisfait de ma candeur et de ma sincérité ; mais d’ailleurs, pour confirmer tout ce que j’avais dit, je le priai de donner ordre de m’apporter mon armoire, dont j’avais la clef ; je l’ouvris en sa présence, et lui fis voir toutes les choses curieuses travaillées dans le pays d’où j’avais été tiré d’une manière si étrange. Il y avait, entre autres choses, le peigne que j’avais formé des poils de la barbe du roi, et un autre de la même matière, dont le dos était d’une rognure de l’ongle du pouce de sa majesté ; il y avait un paquet d’aiguilles et d’épingles longues d’un pied et demi ; une bague d’or dont un jour la reine me fit présent d’une manière très-obligeante, l’ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu’il refusa absolument. Enfin, je le priai de considérer la culotte que je portais alors, qui était faite de peau de souris.

Le capitaine fut très-satisfait de tout ce que je lui racontai, et me dit qu’il espérait qu’après notre retour en Angleterre je voudrais bien en écrire la relation et la donner au public. Je répondis que je croyais que nous avions déjà trop de livres de voyages ; que mes aventures passeraient pour un vrai roman et pour une action ridicule ; que ma relation ne contiendrait que des descriptions de plantes et d’animaux extraordinaires, de lois, de mœurs et d’usages bizarres ; que ces descriptions étaient trop communes, et qu’on en était las ; et, n’ayant rien autre chose à dire touchant mes voyages, ce n’était pas la peine de les écrire. Je le remerciai de l’opinion avantageuse qu’il avait de moi.

Il me parut étonné d’une chose, qui fut de m’entendre parler si haut, me demandant si le roi et la reine de ce pays étaient sourds. Je lui dis que c’était une chose à laquelle j’étais accoutumé depuis plus de deux ans, et que j’admirais de mon côté sa voix et celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler bas et à l’oreille, mais que, malgré cela, je les pouvais entendre assez bien ; que, quand je parlais dans ce pays, j’étais comme un homme qui parle dans la rue à un autre qui est monté au haut d’un clocher, excepté quand j’étais mis sur une table ou tenu dans la main de quelque personne. Je lui dis que j’avais même remarqué une autre chose, c’est que, d’abord que j’étais entré dans le vaisseau, lorsque les matelots se tenaient debout autour de moi, ils me paraissaient infiniment petits ; que, pendant mon séjour dans ce pays, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, depuis que mes yeux s’étaient accoutumés à de grands objets, parce que la comparaison que je faisais me rendait méprisable à moi-même. Le capitaine me dit que pendant que nous soupions il avait aussi remarqué que je regardais toutes choses avec une espèce d’étonnement, et que je lui semblais quelquefois avoir de la peine à m’empêcher d’éclater de rire ; qu’il ne savait pas fort bien alors comment il le devait prendre, mais qu’il l’attribua à quelque dérangement dans ma cervelle. Je répondis que j’étais étonné comment j’avais été capable de me contenir en voyant ses plats de la grosseur d’une pièce d’argent de trois sous, une éclanche de mouton qui était à peine une bouchée, un gobelet moins grand qu’une écaille de noix, et je continuai ainsi, faisant la description du reste de ses meubles et de ses viandes par comparaison ; car, quoique la reine m’eût donné pour mon usage tout ce qui m’était nécessaire dans une grandeur proportionnée à ma taille, cependant mes idées étaient occupées entièrement de ce que je voyais autour de moi, et je faisais comme tous les hommes qui considèrent sans cesse les autres sans se considérer eux-mêmes, et sans jeter les yeux sur leur petitesse. Le capitaine, faisant allusion au vieux proverbe anglais, me dit que mes yeux étaient donc plus grands que mon ventre, puisqu’il n’avait pas remarqué que j’eusse un grand appétit, quoique j’eusse jeûné toute la journée ; et, continuant de badiner, il ajouta qu’il aurait donné avec plaisir cent livres sterling pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de l’aigle, et ensuite tomber d’une si grande hauteur dans la mer, ce qui certainement aurait été un objet très-étonnant et digne d’être transmis aux siècles futurs.

Le capitaine, revenant de Tunquin, faisait sa route vers l’Angleterre, et avait été poussé vers le nord-est, à quarante degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude ; mais un vent de saison s’élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fûmes poussés au nord pendant un long temps ; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l’ouest-nord-ouest, et depuis au sud-sud-ouest, jusqu’à ce que nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Notre voyage fut très-heureux, mais j’en épargnerai le journal ennuyeux au lecteur. Le capitaine mouilla à un ou deux ports, et y fit entrer sa chaloupe, pour chercher des vivres et faire de l’eau ; pour moi, je ne sortis point du vaisseau que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, le trois de juin mil sept sept six, environ neuf mois après ma délivrance. J’offris de laisser mes meubles pour la sûreté du paiement de mon passage ; mais le capitaine protesta qu’il ne voulait rien recevoir. Nous nous dîmes adieu très-affectueusement, et je lui fis promettre de me venir voir à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un écu que me prêta le capitaine.

Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je pensais me croire encore à Lilliput : j’eus peur de fouler aux pieds les voyageurs que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du chemin : en sorte que je courus risque une ou deux fois d’avoir la tête cassée pour mon impertinence.

Quand je me rendis à ma maison, que j’eus de la peine à reconnaître, un de mes domestiques ouvrant la porte, je me baissai pour entrer, de crainte de me blesser la tête ; cette porte me semblait un guichet. Ma femme accourut pour m’embrasser, mais je me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu’elle ne pourrait autrement atteindre ma bouche. Ma fille se mit à mes genoux pour me demander ma bénédiction ; mais je ne pus la distinguer que lorsqu’elle fut levée, ayant été depuis si long-temps accoutumé à me tenir debout, avec ma tête et mes yeux levés en haut. Je regardai tous mes domestiques et un ou deux amis qui se trouvaient alors dans la maison, comme s’ils avaient été des pygmées et moi un géant. Je dis à ma femme qu’elle avait été trop frugale, car je trouvais qu’elle s’était réduite elle-même et sa fille presque à rien. En un mot, je me conduisis d’une manière si étrange qu’ils furent tous de l’avis du capitaine quand il me vit d’abord, et conclurent que j’avais perdu l’esprit. Je fais mention de ces minuties pour faire connaître le grand pouvoir de l’habitude et du préjugé.

En peu de temps, je m’accoutumai à ma femme, à ma famille et à mes amis ; mais ma femme protesta que je n’irais jamais sur mer ; toutefois, mon mauvais destin en ordonna autrement, comme le lecteur le pourra savoir dans la suite. Cependant, c’est ici que je finis la seconde partie de mes malheureux voyages.