Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/VII

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 154-163).

CHAPITRE VII.

Parallèle des yahous et des hommes.

Le lecteur sera peut-être scandalisé des portraits fidèles que je fis alors de l’espèce humaine, et de la sincérité avec laquelle j’en parlai devant un animal superbe qui avait déjà une si mauvaise opinion de tous les yahous ; mais j’avoue ingénument que le caractère des Houyhnhnms, et les excellentes qualités de ces vertueux quadrupèdes, avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains sans mépriser tous mes semblables. Ce mépris me les fit regarder comme presque indignes de tout ménagement. D’ailleurs mon maître avait l’esprit très-pénétrant, et remarquait tous les jours dans ma personne des défauts énormes dont je ne m’étais jamais aperçu, et que je regardais tout au plus comme de fort légères imperfections. Ses censures judicieuses m’inspirèrent un esprit critique et misanthrope ; et l’amour qu’il avait pour la vérité me fit détester le mensonge, et fuir le déguisement dans mes récits.

Mais j’avouerai encore ingénument un autre principe de ma sincérité. Lorsque j’eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant d’amitié, de respect, d’estime et de vénération, que je résolus alors de ne jamais songer à retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse contrée, où le ciel m’avait conduit pour m’apprendre à cultiver la vertu. Heureux si ma résolution eût été efficace ! Mais la fortune, qui m’a toujours persécuté, n’a pas permis que je pusse jouir de ce bonheur. Quoi qu’il en soit, à présent que je suis en Angleterre, je me sais bon gré de n’avoir pas tout dit, et d’avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de nos vices : je palliais même de temps en temps, autant qu’il m’était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que je les révélais, j’usais de restrictions mentales, et tâchais de dire le faux sans mentir. N’étais-je pas en cela tout-à-fait excusable ? Qui est-ce qui n’est pas un peu partial quand il s’agit de sa chère patrie ?

J’ai rapporté jusqu’ici la substance de mes entretiens avec mon maître durant le temps que j’eus l’honneur d’être à son service ; mais, pour éviter d’être long, j’ai passé sous silence plusieurs autres articles.

Un jour, il m’envoya chercher de grand matin, et, m’ordonnant de m’asseoir à quelque distance de lui (honneur qu’il ne m’avait point encore fait), il me parla ainsi : J’ai repassé dans mon esprit tout ce que vous m’avez dit, soit à votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que vous et vos compatriotes avez une étincelle de raison, sans que je puisse deviner comment ce petit lot vous est échu ; mais je vois aussi que l’usage que vous en faites n’est que pour augmenter tous vos défauts naturels, et pour en acquérir d’autres que la nature ne vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux yahous de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu’il ne vous manque, pour être parfaitement tel qu’eux, que de la force, de l’agilité, et des griffes plus longues. Mais du côté des mœurs la ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les autres ; et la raison que nous avons coutume d’en donner est qu’ils voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans qu’aucun d’eux considère la sienne propre. Comme vous avez un petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue réciproque de la figure impertinente de vos corps était pareillement une chose insupportable, et qui vous rendrait odieux les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par prudence et par amour-propre. Mais, malgré cette précaution, vous ne vous haïssez pas moins, parce que d’autres sujets de division qui règnent parmi nos yahous règnent aussi parmi vous. Si, par exemple, nous jetons à cinq yahous autant de viande qu’il en suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands et voraces, au lieu de manger en paix ce qu’on leur donne en abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se déchirent, et chacun d’eux veut manger tout ; en sorte que nous sommes obligés de les faire tous repaître à part, et même de lier ceux qui sont rassasiés, de peur qu’ils n’aillent se jeter sur ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage meurt de vieillesse ou par accident, nos yahous n’ont pas plutôt appris cette agréable nouvelle que les voilà tous en campagne, troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour ; c’est à qui s’emparera de la vache. On se bat, on s’égratigne, on se déchire, jusqu’à ce que la victoire penche d’un côté ; et si on ne se massacre point, c’est qu’on n’a pas la raison des yahous d’Europe pour inventer des machines meurtrières et des armes massacrantes.

Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos yahous sont fort amoureux. Lorsqu’ils en trouvent ils font leur possible pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement un peu enfoncées ; ils les portent dans leurs loges, et en font un amas qu’ils cachent soigneusement, et sur lequel ils veillent sans cesse comme sur un trésor, prenant bien garde que leurs camarades ne le découvrent. Nous n’avons encore pu connaître d’où leur vient cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni à quoi elles peuvent leur être utiles : mais j’imagine à présent que cette avarice de vos yahous dont vous m’avez parlé se trouve aussi dans les nôtres, et que c’est ce qui les rend si passionnés pour les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à un de nos yahous son cher trésor : l’animal, voyant qu’on lui avait ravi l’objet de sa passion, se mit à hurler de toute sa force ; il entra en fureur et puis tomba en faiblesse ; il devint languissant, il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu’à ce que j’eusse donné ordre à un de mes domestiques de reporter le trésor dans l’endroit d’où je l’avais tiré. Alors l’yahou commença à reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua pas de cacher ailleurs ses bijoux.

Lorsqu’un yahou a découvert dans un champ une de ces pierres, souvent un autre yahou survient qui la lui dispute : tandis qu’ils se battent, un troisième accourt et emporte la pierre, et voilà le procès terminé. Selon ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, vos procès ne se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en sont quittes pour n’avoir ni l’un ni l’autre la chose disputée ; au lieu que, chez vous, en plaidant on perd souvent et ce qu’on veut avoir et ce qu’on a.

Il prend souvent à nos yahous une fantaisie dont nous ne pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchés, traités doucement par leurs maîtres, et pleins de santé et de force, ils tombent tout-à-coup dans un abattement, dans un dégoût, dans une mélancolie noire qui les rend mornes et stupides. En cet état ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne sortent point, ils paraissent rêver dans le coin de leur loge et s’abîmer dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette maladie, nous n’avons trouvé qu’un remède, c’est de les réveiller par un traitement un peu dur, et de les employer à des travaux pénibles. L’occupation que nous leur donnons alors met en mouvement tous leurs esprits, et rappelle leur vivacité naturelle. Lorsque mon maître me raconta ce fait avec ses circonstances, je ne pus m’empêcher de songer à mon pays, où la même chose arrive souvent, et où l’on voit des hommes comblés de biens et d’honneurs, pleins de santé et de vigueur, environnés de plaisirs et préservés de toute inquiétude, tomber tout-à-coup dans la tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se consumer par des réflexions chimériques, s’affliger, s’appesantir, et ne faire plus aucun usage de leur esprit livré aux vapeurs hypocondriaques. Je suis persuadé que le remède qui convient à cette maladie est celui qu’on donne aux yahous, et qu’une vie laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et la mélancolie. C’est un remède que j’ai éprouvé moi-même, et que je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu’il se trouvera dans un pareil état. Au reste, pour prévenir le mal, je l’exhorte à n’être jamais oisif ; et, supposé qu’il n’ait malheureusement aucune occupation dans le monde, je le prie d’observer qu’il y a de la différence entre ne faire rien et n’avoir rien à faire.

Nos yahous, continua mon maître, ont une passion violente pour une certaine racine qui rend beaucoup de jus. Ils la cherchent avec ardeur, et la sucent avec un plaisir extrême, et sans se lasser. Alors on les voit tantôt se caresser, tantôt s’égratigner, tantôt hurler et faire des grimaces, tantôt jaser, danser, se jeter par terre, se rouler et s’endormir dans la boue.

Les femelles des yahous semblent redouter et fuir l’approche des mâles : elles ne souffrent point qu’ils les caressent ouvertement devant les autres ; la moindre liberté en public les blesse, les révolte, et les met en courroux : mais lorsqu’une de ces chastes femelles voit passer dans un endroit écarté quelque yahou jeune et bien fait, elle se cache aussitôt derrière un arbre ou un buisson, de manière pourtant que le jeune yahou puisse l’apercevoir et l’aborder.

Aussitôt elle s’enfuit, mais regardant souvent derrière elle, et conduit si bien ses pas, que l’yahou passionné qui la poursuit l’atteint enfin dans un lieu favorable au mystère et à ses désirs. Là désormais elle attendra tous les jours son nouvel amant, qui ne manquera point de s’y rendre, à moins qu’une pareille aventure ne se présente à lui sur le chemin, et ne lui fasse oublier la première. Mais la femelle manque quelquefois elle-même au rendez-vous : le changement plaît des deux côtés, et la diversité est autant du goût de l’un que de l’autre. Le plaisir d’une femelle est de voir des mâles se terrasser, se mordre, s’égratigner, se déchirer pour l’amour d’elle ; elle les excite au combat, et devient le prix du vainqueur, à qui elle se donne pour l’égratigner dans la suite lui-même, ou pour en être égratignée ; et c’est par là que finissent toutes leurs amours. Ils aiment passionnément leurs petits : les mâles qui s’en croient les pères les chérissent, quoiqu’il leur soit impossible de s’assurer qu’ils aient eu part à leur naissance.

Je m’attendais que son honneur allait en dire bien davantage au sujet des mœurs des yahous, et qu’il ne lui échapperait rien de tous nos vices. J’en rougissais d’avance pour l’honneur de mon espèce, et je craignais qu’il n’allât décrire tous les genres d’impudicité qui règnent parmi les yahous de son pays : ç’aurait été l’affreuse image de nos débauches à la mode, où la nature ne suffit pas à nos désirs effrénés, où cette nature se cherche sans se trouver, et où nous nous formons des plaisirs inconnus aux autres animaux : vice odieux auquel les seuls yahous ont du penchant, et que la raison n’a pu étouffer dans deux de notre hémisphère.