Les Voyages de Gulliver/Voyage au pays des Houyhnhnms/VIII

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Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms
Traduction par Abbé Desfontaines.
Hiard (p. 163-170).

CHAPITRE VIII.

Philosophie et mœurs des Houyhnhnms.

Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux de yahous du voisinage, afin d’examiner par moi-même leurs manières et leurs inclinations. Persuadé de l’aversion que j’avais pour eux, il n’appréhenda point que leur vue et leur commerce me corrompît ; mais il voulut qu’un gros cheval alezan-brûlé, l’un de ses fidèles domestiques, et qui était d’un fort bon naturel, m’accompagnât toujours, de peur qu’il ne m’arrivât quelque accident.

Ces yahous me regardaient comme un de leurs semblables, surtout ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes bras découverts. Ils voulurent pour lors s’approcher de moi, et ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me témoignèrent néanmoins de l’aversion et de la haine, comme font toujours les singes sauvages à l’égard d’un singe apprivoisé qui porte un chapeau, un habit et des bas.

Il ne m’arriva avec eux qu’une aventure. Un jour qu’il faisait fort chaud, et que je me baignais, une jeune yahousse me vit, se jeta dans l’eau, s’approcha de moi, et se mit à me serrer de toute sa force. Je poussai de grands cris, et je crus qu’avec ses griffes elle allait me déchirer ; mais, malgré la fureur qui l’animait, et la rage peinte dans ses yeux, elle ne m’égratigna seulement pas. L’alezan accourut et la menaça, et aussitôt elle prit la fuite. Cette histoire ridicule, ayant été raconté à la maison, réjouit fort mon maître et toute sa famille, mais elle me causa beaucoup de honte et de confusion. Je ne sais si je dois remarquer que cette yahousse avait les cheveux noirs, et la peau bien moins brune que toutes celles que j’avais vues.

Comme j’ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur attend de moi sans doute qu’à l’exemple de tous les autres voyageurs je fasse un ample récit des habitans de ce pays, c’est-à-dire des Houyhnhnms, et que j’expose en détail leurs usages, leurs mœurs, leurs maximes, leurs manières. C’est aussi ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.

Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande inclination pour la vertu, et n’ont pas même l’idée du mal par rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d’argumens également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que c’est que mettre tout en question, et défendre des sentimens absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses à la faveur de la probabilité. Tout ce qu’ils disent porte la conviction dans l’esprit, parce qu’ils n’avancent rien d’obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions et par l’intérêt. Je me souviens que j’eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que j’entendais par le mot d’opinion, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois, et que nous fussions rarement du même avis. La raison, disait-il, n’est-elle pas immuable ? La vérité n’est-elle pas une ? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain ? Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement ne pouvoir être ? Pourquoi agitez-vous des questions que l’évidence ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute et à l’incertitude ? À quoi servent toutes ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnemens sur des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et ces disputes éternelles ? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte point ; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester ; et, puisque vous le faites, il faut que votre raison soit couverte de ténèbres, ou que vous haïssiez la vérité.

C’était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval : Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces maximes, il y aurait assurément en Europe moins d’erreurs qu’il y en a. Mais alors que deviendraient nos bibliothèques ? que deviendraient la réputation de nos savans et le négoce de nos libraires ? La république des lettres ne serait que celle de la raison, et il n’y aurait dans les universités d’autres écoles que celles du bon sens.

Les Houyhnhnms s’aiment les uns les autres, s’aident, se soutiennent et se soulagent réciproquement ; ils ne se portent point envie ; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins ; ils n’attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs semblables ; ils se croiraient malheureux si quelqu’un de leur espèce l’était ; et ils disent, à l’exemple d’un ancien : Nihil caballini a me alienum puto. Ils ne médisent point les uns des autres ; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet : les supérieurs n’accablent point les inférieurs du poids de leur rang et de leur autorité ; leur conduite sage, prudente et modérée ne produit jamais le murmure ; la dépendance est un lien et non un joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l’équité, est révérée sans être redoutable.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu’eux. Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet dans les familles ; les enfans sont tels que leurs pères et leurs mères ; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans leur figure, dans leur taille, dans leur force, dans leur couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité ; en sorte qu’on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une rosse, ni d’une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si souvent en Europe.

Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménage. L’épouse est fidèle à son mari, et le mari l’est également à son épouse.

L’un et l’autre vieillissent sans se refroidir, au moins du côté du cœur : le divorce et la séparation, quoique permis, n’ont jamais été pratiqués chez eux ; les époux sont toujours amans, et les épouses toujours maîtresses : ils ne sont point impérieux, elles ne sont point rebelles, et jamais elles ne s’avilissent de refuser ce qu’ils sont en droit, et presque toujours en état d’exiger.

Leur chasteté réciproque est le fruit de la raison, et non de la crainte, des égards, ou du préjugé. Ils sont chastes et fidèles, parce que, pour la douceur de leur vie et pour le bon ordre, ils sont promis de l’être. C’est l’unique motif qui leur fait considérer la chasteté comme une vertu. Ils regardent d’ailleurs comme un vice condamné par la nature la négligence d’une propagation légitime de leur espèce, et ils abhorrent tout ce qui peut y mettre obstacle, ou y apporter quelque retardement.

Ils élèvent leurs enfans avec un soin infini. Tandis que la mère veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l’esprit et sur la raison. Ils répriment en eux, autant qu’il est possible, les saillies et les ardeurs fougueuses de la jeunesse, et les marient de bonne heure, conformément aux conseils de la raison et aux désirs de la nature. En attendant ils ne souffrent au jeunes mâles qu’une seule maîtresse, qui loge avec eux, et est mise au nombre des domestiques de la maison, mais qui, au moment du mariage, est toujours congédiée.

On donne aux femelles à peu près la même éducation qu’aux mâles ; et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard. Il disait que la moitié de notre espèce n’avait d’autre talent que celui de la multiplier.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la souplesse. Si une femelle a les qualités d’un mâle, on lui cherche un époux qui ait les qualités d’une femelle : alors tout est compensé ; et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme est le mari, et que le mari est la femme. En ce cas, les enfans qui naissent d’eux ne dégénèrent point, mais ressemblent et perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.