Lettres à Lucilius/Lettre 18

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 40-42).
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LETTRE XVIII.

Les Saturnales à Rome. – Frugalité du sage.

Nous voici en décembre, où plus que jamais Rome sue à se divertir ; le plaisir sans frein est de droit public ; tout retentit des vastes apprêts de la fête, comme si rien ne distinguait les Saturnales des jours de travail. La différence a si bien disparu que, ce me semble, on n’a pas eu tort de dire : « Autrefois décembre durait un mois, à présent c’est toute l’année. » Si je t’avais ici, je causerais volontiers avec toi sur ce qu’à ton sens on doit faire : faut-il ne rien changer à nos habitudes de chaque jour ou, pour ne pas paraître faire opposition à l’usage général, faut-il égayer un peu nos soupers, et dépouiller la toge ? Car, ce qui n’avait lieu jadis qu’au temps de troubles et de calamité publique, maintenant pour le plaisir, pour des jours de fête, le costume romain est mis bas. Si je te connais bien, tu ferais le rôle d’arbitre et ne nous voudrais ni tout à fait pareils à cette foule en bonnet phrygien ; ni de tous points dissemblables ; à moins peut-être qu’en ces jours plus que jamais il ne faille commander à son âme de s’abstenir seule du plaisir alors que tout un peuple s’y vautre. Elle obtient la plus sûre preuve de sa fermeté, lorsqu’elle ne se porte ni d’elle-même ni par entraînement vers les séductions attirantes de la volupté. S’il y a bien plus de force morale, au milieu d’un peuple ivre et vomissant, à garder sa faim et sa soif, il y a plus de mesure à ne se point isoler ni singulariser, sans toutefois se mêler à la foule, et à faire les mêmes choses, non de la même manière. On peut en effet célébrer un jour de fête sans orgie.

Au reste, je me plais tellement à éprouver la fermeté de ton âme que, comme de grands hommes l’ont prescrit, à mon tour je te prescrirai d’avoir de temps à autre certains jours où te bornant à la nourriture la plus modique et la plus commune, à un vêtement rude et grossier, tu puisses dire : « Voilà donc ce qui me faisait peur ! » Qu’au temps de la sécurité l’âme se prépare aux crises difficiles ; qu’elle s’aguerrisse contre les injures du sort au milieu même de ses faveurs42. En pleine paix, sans ennemis devant soi, le soldat prend sa course, fiche des palissades et se fatigue de travaux superflus pour suffire un jour aux nécessaires. Celui que tu ne veux pas voir trembler dans l’action, exerce-le avant l’action. Voilà comme ont fait les hommes qui, vivant en pauvres tous les mois de l’année, se réduisaient presque à la misère, pour ne plus craindre ce dont ils auraient fait souvent l’apprentissage. Ne crois pas qu’ici je te conseille ces repas à la Timon, ni ces cabanes du pauvre43, ni aucune de ces fantaisies raffinées, dont la richesse amuse son ennui44. Je veux pour toi un vrai grabat, un sayon, un pain dur et grossier. Soutiens ce régime trois et quatre jours, quelquefois plus : n’en fais pas un jeu, mais une épreuve. Alors, crois-moi, Lucilius, tu tressailliras de joie quand pour deux as tu seras rassasié, tu verras que pour être tranquille sur l’avenir on n’a nul besoin de la Fortune ; car elle nous doit le nécessaire, même dans ses rigueurs. Ne te figure pas toutefois que tu auras fait merveille : tu auras fait ce que tant de milliers d’esclaves, tant de milliers de pauvres font. À quel titre donc te glorifier ? C’est que tu l’auras fait sans contrainte, et qu’il te sera aussi facile de le souffrir toujours que de l’avoir essayé un moment. Exerçons-nous à cette escrime, et pour que le sort ne nous prenne pas au dépourvu, rendons-nous la pauvreté familière. Nous craindrons moins de perdre la richesse, si nous savons combien peu il est pénible d’être pauvre. Le grand maître en volupté, Épicure, avait ses jours marqués où il fraudait son appétit, afin de voir s’il lui manquerait quelque chose pour la parfaite plénitude de la jouissance, ou combien il lui manquerait, et si ce complément valait toute la peine qu’il aurait coûtée. C’est du moins ce qu’il dit dans les lettres qu’il écrivit, sous l’archonte Charinus, à Polyænos. Et il ajoute avec orgueil : « Moins d’un as suffit pour me nourrir ; Métrodore n’est pas aussi avancé : il lui faut l’as entier. » Crois-tu qu’un tel régime puisse rassasier ? – On y trouve même une jouissance, et une jouissance non point légère, d’un moment, et qu’il faille toujours étayer, mais stable et assurée. Ce n’est pas en soi une douce chose que l’eau claire et la bouillie, ou un morceau de pain d’orge ; mais c’est un plaisir suprême d’en pouvoir retirer encore du plaisir et de s’être restreint à ce que ne saurait nous ravir le plus inique destin. On nourrit d’une main plus libérale le prisonnier ; ceux qu’on réserve pour la peine capitale sont traités avec moins d’épargne par l’homme qui les doit mettre à mort. Qu’elle est grande l’âme qui sait descendre spontanément au-dessous même de ce qu’auraient à craindre des condamnés au dernier supplice ! Voilà désarmer d’avance la Fortune. Commence donc, cher Lucilius, à suivre la pratique de ces sages : prescris-toi certains jours pour quitter ton train ordinaire et t’accommoder de la plus mince façon de vivre ; commence, fraternise avec la pauvreté,

Ose mépriser l’or, ô mon hôte ! et d’un dieu
Fais-toi le digne émule…[1]


Nul autre ne peut l’être que le contempteur de l’or. Je ne t’en interdis pas la possession, mais je veux t’amener à le posséder sans alarmes ; et tu n’as, pour y parvenir, qu’un moyen : te convaincre que tu vivras heureux sans la richesse, et la voir toujours comme prête à t’échapper.

Mais il faut songer à plier ma lettre. « Auparavant, dis-tu, paye ta dette. » Je te renverrai à Épicure : c’est lui qui te soldera. « L’extrême colère engendre la folie. » Pour bien sentir cette grande vérité, il suffit d’avoir eu un esclave ou un ennemi45. C’est contre les hommes de tous rangs que cette fièvre s’allume : elle naît de l’amour, elle naît de la haine, au milieu des choses sérieuses comme parmi les jeux et les ris. Le point essentiel n’est pas la gravité de ses motifs, mais le caractère où elle entre. Ainsi peu importe qu’un feu soit plus ou moins actif ; la matière où il tombe fait tout : il est des corps massifs que la plus vive flamme ne pénètre pas, comme il en est de tellement secs et combustibles qu’une étincelle même s’y nourrit jusqu’à former un incendie. Oui, cher Lucilius, l’extrême colère aboutit au délire ; et il faut la fuir moins encore pour garder la mesure que pour sauver notre raison.


LETTRE XVIII.

42. Voy. Horace, II, Sat. ii.

De loin contre l’orage un nautonnier s’apprête ;
Avec le vent en poupe il songe à la tempête.

(Piron, École des pères, acte III.)

43. Voy. Lettre c. Tels étaient naguère encore dans nos jardins ces ermitages construits de bois non écorcé et de mousse, à peu de distance du château.


44.

Plerumque gratœ divitibus vices
Mundæque parvo sab lare pauperum
Cœnæ, sine aulæis et ostro,
Sollicitam explicuere frontem.
(Horat., III, Ode xxix.)


45. Voy. de la Colère, III, ii. Tous les rangs, omnes personas, vrai sens ici de persona.

  1. Énéide, VIII, 364.