Lettres à Lucilius/Lettre 72

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 184-186).
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LETTRE LXXII.

Tout abandonner pour embrasser la sagesse.

L'éclaircissement que tu me demandes je l'avais présent , lorsque j'étudiais cette matière ; mais il y a longtemps que je n'ai interrogé ma mémoire, et elle a peine à me répondre. Je sens qu'il m'est arrivé comme à ces livres dont la moisissure a collé les feuillets ; l'esprit a besoin qu'on le déroule et qu'on secoue de temps à autre ce qu'on y a déposé, pour le trouver prêt quand le besoin l'exigera. Pour le moment donc différons ma réponse ; elle demande trop de soin et d'application. Au premier endroit où je pourrai me promettre un séjour un peu long, je me mettrai à l'œuvre. Il est en effet des choses qui peuvent s'écrire même en litière ; il en est d'autres qui veulent le lit, le repos et le silence du cabinet. Toutefois ne laissons pas de faire quelque chose et en ces jours d’occupation et tant que dure le jour, car jamais les occupations ne cesseront de se succéder ; nous les semons : une seule en fait éclore plusieurs, sans compter les délais que nous nous accordons. « Quand j’aurai mis fin à ceci, j’étudierai de toute mon âme ; si j’arrive à régler cette fâcheuse affaire, je m’adonnerai à la philosophie. » Ce n’est pas pour les jours de loisir qu’il faut réserver la philosophie[1] : négligeons tout le reste pour elle : pour elle nulle vie n’est assez longue, s’étendît-elle depuis l’enfance jusqu’au terme de la vieillesse la plus reculée. Il n’y a pas ici grande différence entre ne point travailler du tout et interrompre ses travaux, car ils n’en demeurent point où on les a quittés ; comme ces ressorts mal tendus qui reviennent sur eux-mêmes, tout retombe bien vite jusqu’au point de départ, quand l’effort a discontinué.

Il faut résister aux occupations et, loin de les poursuivre, les repousser toutes. Point de temps qui ne soit propre aux études salutaires : que d’hommes toutefois n’étudient rien dans les conjonctures même pour lesquelles il faut étudier ! « Il surviendra des empêchements ! » Qu’est cela pour une âme qui dans les affaires les plus graves demeure gaie et allègre ? une sagesse imparfaite n’a que des joies entrecoupées ; le contentement du sage est continu : c’est un tissu que nul accident, nul coup de fortune ne peuvent rompre ; toujours et partout c’est le même calme, car il est indépendant d’autrui et n’attend de faveur ni du sort ni des hommes. Sa félicité est tout à fait interne : elle quitterait son âme, si elle venait d’ailleurs, mais elle naît en lui. De temps à autre quelque atteinte du dehors l’avertit qu’il est mortel ; mais l’atteinte est légère et ne passera point l’épiderme. Ce n’est plus qu’un souffle incommode : le bien suprême qui est en lui n’est pas ébranlé. En un mot si quelque désagrément lui arrive de l’extérieur, comme parfois sur un corps robuste et vigoureux des éruptions de pustules et de petits ulcères, l’intérieur n’éprouve aucun mal. Il y a la même différence entre le sage consommé et celui qui est en chemin de l’être qu’entre l’homme sain et l’homme qui, relevant d’une grave et longue maladie, trouve une sorte de santé dans la diminution des accès. Ce dernier, s’il ne s’observe, éprouvera des pesanteurs et des rechutes : le sage ne peut retomber ni dans son premier mal ni même dans tout autre. La santé du corps n’est en effet que pour un temps ; le médecin même qui l’a pu rétablir ne la garantit point : souvent il est rappelé chez celui qui l’avait fait quérir. L’âme une fois guérie l’est pour toujours. Voici les signes où l’on reconnaît l’âme saine : contentement d’elle-même ; confiance dans ses forces ; conviction complète que tous les vœux des mortels, toutes les grâces qui se donnent et se demandent ne sont de nulle importance pour la vie heureuse. Car ce qui peut recevoir une addition quelconque est imparfait ; ce qui peut subir des retranchements n’est point perpétuel ; pour jouir d’un contentement perpétuel il faut le puiser en soi. Toutes ces choses auxquelles le vulgaire aspire bouche béante ont leur flux et leur reflux : la Fortune ne nous livre rien en propre ; mais ses dons même accidentels ont leur charme quand la raison les règle et les mélange avec mesure. Elle seule assaisonne ces avantages extérieurs dont usent les âmes avides sans les apprécier.

Attalus employait souvent cette comparaison : « Vous voyez quelquefois un chien happer à la volée des morceaux de pain ou de viande que lui jette son maître : tout ce qu’il saisit est englouti du même coup ; et il espère, il appelle toujours autre chose. Voilà les hommes : quoi que la Fortune jette à leur impatience, ils le dévorent sans le savourer, toujours alertes et attentifs à s’emparer d’une nouvelle proie. » Tel n’est point le sage : il est rassasié ; toute grâce ultérieure est reçue par lui tranquillement et mise en réserve : il jouit d’une satisfaction suprême, intime. Tel autre aura beaucoup de zèle et sera en progrès, mais loin encore de la perfection : on le verra abaissé et relevé tour à tour, tantôt porté jusqu’au ciel, tantôt retombé sur la terre. Les affairés et les apprentis en sagesse marchent sans cesse de chute en chute : ils tombent dans le chaos d’Épicure, dans ce grand vide qui n’a pas de fond. Il est encore une troisième classe, celle des hommes qui côtoient la sagesse ; ils ne l’ont pas touchée ; mais ils l’ont sous les yeux et pour ainsi dire à portée : ils n’éprouvent plus de secousses, ne dérivent même plus et, sans tenir terre, sont déjà au port. Puis donc qu’il y a si grande différence des premiers aux derniers, puisque la classe intermédiaire a aussi ses avantages à côté de l’immense péril d’être rejetée plus loin qu’auparavant, ne nous livrons point aux affaires, fermons-leur la porte : une fois entrées, elles en attireront d’autres après elles. Arrêtons-les dès le principe. Mieux vaut les empêcher de commencer, que d’avoir à y mettre fin.

  1. Voir Lettre XVII.