Lettres du séminaire/07

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Calmann-Lévy (p. 32-43).

VII



Paris, le 3 février 1839.


_______Ma chère maman,

C’est toujours avec bien du plaisir que je vois arriver la fin de chaque mois, parce que c’est l’heureuse époque, où vous m’avez dit de vous écrire et aussi où j’ai le bonheur de recevoir de vos lettres. Aussi vais-je passer ce soir avec vous une soirée délicieuse, car je vous avoue que rien ne m’est plus doux que de m’entretenir avec ma bonne mère. Le cher Guyomard, à qui toutes les fois je promets une lettre, en recevra cette fois, je l’espère, et je pourrai répondre à son aimable lettre. Comme je vous l’avais promis, je vous parlerai cette fois de mes études et je vous donnerai des détails qui, j’en suis sûr, vous intéresseront. Hélas ! autrefois quand j’étais auprès de vous, je pouvais vous en parler à loisir. Vous rappelez-vous, ma bonne mère, ces douces soirées qu’à peu près à pareille époque nous passions ensemble au coin du feu, vous rappelez-vous ces doux entretiens que nous avions ensemble ? Ils sont passés, mais consolons-nous, Dieu a tout fait pour le mieux.

J’ai eu le plaisir de voir Henriette jeudi dernier, car c’est le jeudi l’heureux jour où je puis m’entretenir avec elle. Cette bonne sœur continue à avoir pour moi les soins les plus tendres, et elle me le prouve bien en traversant presque tout Paris, souvent par un temps effroyable, pour me voir. Je vois avec bien de la joie que sa santé s’améliore de jour en jour. Ses couleurs lui reviennent, la fièvre, qui la tracassait encore, diminue sensiblement et va bientôt, nous l’espérons, la quitter entièrement. Réjouissez-vous donc, ma chère maman, et consolez-vous d’être séparée de vos enfants, puisqu’ils sont bien et continuent d’aimer leur excellente mère.

J’ai écrit, il y a peu de temps, quelques mots à Alain. Ce bon frère, je ne lui avais pas encore écrit : c’est vraiment une négligence impardonnable, mais j’espère qu’il aura égard à mes nombreuses occupations.

Je vais maintenant, ma chère mère, vous donner l’emploi de ma journée, comme vous me l’aviez demandé. À cinq heures dix minutes, le lever, seulement le mercredi, le lendemain des promenades, c’est à cinq heures et demie. À cinq heures et demie, la prière et la méditation. À six heures, la Sainte-Messe. À six heures et demie à peu près, étude jusqu’à sept heures et demie. À sept heures et demie, déjeuner suivi d’une récréation jusqu’à huit heures. À huit heures, classe jusqu’à dix heures. À dix heures, récréation jusqu’à dix heures et quart. À dix et quart, étude jusqu’à midi moins quatre minutes. Pendant ces quatre minutes, examen particulier de la matinée. À midi, le dîner suivi d’une récréation jusqu’à une heure et demie. À une heure et demie, étude jusqu’à trois heures. À trois heures, classe jusqu’à quatre heures et demie. À quatre heures et demie, goûter (ou collation) suivi d’une récréation jusqu’à cinq heures. À cinq heures, étude jusqu’à sept heures. À sept heures, lecture spirituelle jusqu’à sept heures et demie. À sept heures et demie, souper. À huit heures, récréation jusqu’à huit et demie. À huit heures et demie, prière du soir jusqu’à neuf heures moins un quart. À neuf moins un quart, le coucher. Le mardi matin, composition jusqu’à dix heures et demie, puis récréation jusqu’à onze heures, puis étude jusqu’à midi.

Vous voyez, ma chère maman, l’emploi de ma journée pour l’ordinaire. Le mardi après midi, nous allons en promenade jusqu’au soir. Vers six heures, étude jusqu’à sept heures le reste à l’ordinaire. Le vendredi soir, promenade aussi, mais plus courte. Vers quatre heures, étude jusqu’à six heures un quart ou six heures et demie. À six heures un quart, ou six heures et demie, lecture publique devant toute la maison, des places de la semaine, ainsi que des notes que chacun a méritées pour ses leçons, ses devoirs, son explication et sa conduite. Le reste à l’ordinaire. Voici maintenant le règlement des dimanches. Le lever, la méditation et la prière à l’ordinaire. À six heures, messe basse et instruction. Vers sept heures, étude. À huit heures, déjeuner et récréation jusqu’à huit heures et demie. À huit heures et demie, étude jusqu’à neuf heures moins un quart. À neuf heures moins un quart, récréation jusqu’à dix heures et quart. À dix heures et quart, étude jusqu’à midi moins un quart. À midi moins un quart, dîner précédé de quatre minutes d’examen. Après dîner, récréation jusqu’à une heure et demie. À une heure et demie, étude jusqu’à deux heures. À deux heures, catéchisme, vêpres et bénédiction du Saint-Sacrement. À sept heures dix minutes, lecture spirituelle, le reste à l’ordinaire. Vous êtes peut-être étonnée, ma chère maman, de voir que nous n’avons pas de grand’messe le dimanche matin. Mais toute cette journée est un exercice de piété continuel. Toutes les études sont consacrées à l’étude de la religion et au catéchisme ; on nous fait des instructions, dont nous faisons des analyses, ce qui occupe tout notre temps d’étude, si ce n’est le temps qu’il faut pour apprendre le catéchisme et l’Évangile. Les jours de fêtes, nous avons grand’messe, et le soir, salut et instruction très solennels.

Vous m’aviez aussi prié, ma bonne mère, de vous dire les auteurs que j’explique, je m’empresse de vous les faire connaître. Ces auteurs sont différents pour chaque trimestre. Ainsi, dans le premier trimestre, nous avons expliqué en latin l’admirable discours de Cicéron pour Archias, quelque chose de Virgile et de Phèdre, quelques odes du second livre d’Horace. En grec, nous avons expliqué la première Olynthienne de Démosthène, le troisième livre de l’Iliade d’Homère et quelques fables d’Ésope. Dans le second trimestre, nous voyons les narrations de Tite-Live, le troisième livre d’Horace, quelques satires et épîtres, l’Art poétique du même auteur, que nous comparons avec celui de Boileau. En grec, nous voyons le douzième livre de l’Iliade et l’Apologie de Socrate par Platon. Tacite est réservé pour le troisième trimestre. Ces auteurs, presque tous nouveaux pour moi, m’ont donné bien de la difficulté ; mais maintenant j’y suis habitué et je les trouve beaucoup plus faciles.

Nous voyons en seconde les différents genres de littérature, car ici on regarde cette classe comme une première année de rhétorique. Dans le premier trimestre, nous avons vu la fable, l’allégorie, la poésie pastorale et les petits genres de littérature : l’épigramme, le rondeau, le madrigal, le sonnet, etc. Dans ce second trimestre, nous verrons la poésie lyrique, la satire, l’épître en vers, le genre épistolaire, la poésie didactique, la chronique, la légende, etc. Enfin, dans le troisième trimestre, nous verrons la narration et quelques autres petits genres. Cette manière d’enseigner est extrêmement intéressante, et contribue beaucoup à former à la composition par la variété des matières. Notre excellent professeur emploie tous les moyens pour nous rendre l’étude agréable, et en effet, il y a dans notre classe comme dans toutes les autres une émulation étonnante. Le samedi soir, nous avons, en seconde seulement, une classe particulière de littérature. Les élèves de cette classe qui ont pu, dans leurs moments de loisir, composer quelque pièce, n’importe sur quel sujet, la lisent ce jour en classe ; et on nomme un bureau de trois élèves, qui examinent ensuite ce devoir, et en font le rapport qui est lu le samedi suivant. Si le devoir est jugé digne, on le met sur le cahier d’honneur de la classe, où l’on met les bons devoirs ; et s’il est jugé d’un mérite supérieur, il est présenté à l’Académie[1], qui, si elle le juge à propos, l’admet dans les immortelles pages de son superbe cahier.

J’ai attendu à la fin de ma lettre, ma chère maman, pour vous apprendre une grande nouvelle, une nouvelle que je ne vous ai pas encore annoncée depuis mon départ, une nouvelle qui vous comblera de joie, une nouvelle que je vous annonçais plus souvent autrefois, une nouvelle que je tâcherai de vous annoncer plus souvent désormais. Devinez-la… Je ne veux pas vous tenir plus longtemps en suspens. Cette grande nouvelle, c’est que… c’est que dans une composition en lettre latine, j’ai été… Enfin, il faut vous le dire, j’ai été le premier. J’espère que cette croix s’est assez longtemps fait attendre ; mais enfin elle est venue. En la quittant, j’ai pensé lui dire adieu pour toujours ; mais cependant j’en ai encore approché assez près pour être le second en version latine. Mais ce petit succès ne doit pas me faire croire que je suis un aigle, car quoiqu’en ces deux compositions j’aie élevé mon vol assez haut, hélas ! en lettre française et en histoire, j’ai été obligé de raser encore la terre, car j’ai eu deux mauvaises places en ces matières. Mais je tâcherai de réparer cela, encouragé par mon bon professeur, digne successeur du bon Monsieur Pasco.

Ce que vous me dites dans votre lettre, ma chère maman, de l’intérêt que me portent tous les professeurs de Tréguier, me fait le plus grand plaisir. C’est à eux et non pas à moi que revient la plus grande partie de l’honneur de ma primauté. Car il faut remarquer que tous les élèves qui viennent ici des autres collèges ou séminaires redoublent leur classe et ne sont pas encore les plus forts. Remerciez pour moi le bon Monsieur Pasco de tous les soins qu’il m’a donnés, surtout de m’avoir tant exercé sur les vers latins. Je voudrais voir le poète Liart rivaliser avec nous ; ce serait pour moi un bien grand bonheur, quoique je ne veuille pas l’enlever à mon ancienne et chère classe. Dites bien des choses de ma part à tous ces Messieurs, particulièrement à Monsieur Duchêne ; je ne sais ce qui fait que je pense si souvent à mon excellent professeur de mathématiques. Ah ! ce sont sans doute les soins extrêmes qu’il a eus de moi.

J’ai vu avec le plus grand plaisir M. l’abbé Romand. Malgré tous ses efforts, il n’a pu, je crois, voir Henriette. Le peu de temps que j’ai passé avec lui m’a fait plaisir et j’ai trouvé dans ce bon Monsieur toute la bonté et tout l’intérêt qu’il m’avait témoignés à Tréguier. Je vois aussi assez souvent Monsieur Tresvaux, qui vient souvent au séminaire, dont il est très zélé protecteur. Je ne puis vous exprimer le plaisir que je ressens en m’entretenant en notre langue bretonne avec ce bon Monsieur.

Permettez, chère maman, que Liart trouve ici un souvenir pour lui. Je lui écrirai sans tarder. Ce cher ami a bien des occupations, mais je suis persuadé qu’elles ne lui feront pas trop souffrir pour ses classes. Je vois aussi avec terreur approcher l’époque où il doit tirer au sort. Indiquez-la-moi au juste, s’il vous plaît. Oh ! j’espère que Dieu le protégera. Adieu, chère maman, adieu. Dans cinq mois nous nous reverrons.



5 février.

Je vous réitère, ma chère maman, mes prières et mes supplications de vous bien soigner. Je vous en conjure, ne vous laissez manquer de rien. Chauffez-vous bien surtout ; je sais combien cela vous est nécessaire. N’épargnez rien, ma chère maman, pour votre santé ; elle nous est plus précieuse que tout le reste. Je n’ai pas encore la soutane ; j’aurais été bien content si elle eût pu être prête pour la fête de la sainte Vierge, mais Dieu ne l’a pas voulu et cela suffit. Je pense que je l’aurai sous Pâques, qui est une des grandes époques auxquelles on la prend. Enfin, j’espère que Dieu arrangera tout pour le mieux. Ne manquez pas, s’il vous plaît, ma bonne mère, d’assurer Monsieur le Recteur et ses vicaires que je pense souvent à eux.

J’ai composé aujourd’hui en vers latins, mais ni la beauté du sujet, ni mes efforts superflus n’ont pu m’inspirer. Le sujet était la chute des feuilles et on nous avait donné un magnifique morceau de vers français par Millevoye. J’ai cru que les Muses avaient fait avec moi une éternelle rupture, tant elles m’ont oublié aujourd’hui, mais une lettre de ma chère maman les fera revenir, j’en suis sûr.

Hélas ! mon papier me manque, ma chère maman, et j’ai encore tant de choses à vous dire ; mais il faut finir. Adieu, ma chère maman, je vous aime au-dessus de toute expression.

ERNEST



  1. Les élèves du petit séminaire avaient formé entre eux une société qu’ils appelaient l’Académie.