Lettres du séminaire/22

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Calmann-Lévy (p. 172-182).

XXII


Issy, 26 février 1842.


Ma bien chère maman,

J’étais réellement inquiet de votre long silence mais votre bonne lettre est venue me tranquilliser. J’allais bientôt vous écrire, tant je commençais à avoir d’appréhensions enfin, ma chère bonne mère, tout cela est fini ; je sais que vous êtes bien, et je suis consolé. J’ai reçu le billet d’Alain. Pauvre maman, cela vous aura bien tracassée et peut-être gênée dans vos affaires. Mon Dieu si vous saviez comme cela me coûte ! mais maintenant j’en ai pour longtemps. Notre cher Alain, qui m’a écrit un petit mot en m’envoyant le billet, me paraissait bien chargé d’ouvrage à cette époque mais il me disait que bientôt il allait être soulagé, et qu’alors il pourrait aller passer avec vous quelques jours de vacances. Il me fixait l’époque vers Pâques. Oh ! ma chère maman, que j’en suis content ! Ce pauvre Alain est si isolé là-bas à Saint-Malo ! Et vous, ma pauvre bonne mère, qui ne l’êtes pas moins cela vous soutiendra tous les deux. Et le grand projet de votre réunion pourra bien s’arranger alors. C’est mon grand désir, ma chère maman. Je vais répondre à Alain aujourd’hui ou demain. Quant à notre chère Henriette, je n’ai pas encore reçu de ses nouvelles directement, et je n’ose hasarder une lettre, craignant qu’elle ne lui parvienne pas. D’ailleurs comme j’en attends une d’elle tous les jours, j’aimerais mieux avoir reçu la sienne aûn d’y répondre. Pourtant quelquefois j’ai envie de risquer tout. Et par malheur nous sommes si loin l’un de l’autre, ma bonne mère, que je ne puis voir les lettres qu’elle vous écrit, en sorte que je suis privé presque totalement de m’entretenir avec ma bonne sœur, nous qui avions ensemble de si doux entretiens.

Vraiment, ma pauvre mère, c’est bien mal à moi de vous avoir écrit avec de l’encre si blanche. Cette fois-ci au moins, je pense que vous pourrez lire ma lettre. Du reste, ma chère maman, je n’ai pas grande nouvelle à vous annoncer. Les événements ne sont pas fréquents à Issy c’est le type d’une vie pacifique, d’autant plus que nous sommes peu nombreux, ce qui donne à la vie quelque chose de plus calme et aussi de plus agréable. Si vous voulez toutefois des nouvelles, je vous dirai que nous avons les oreilles charmées par les concerts qui traversent le village dans tous les sens, à la fête des conscrits, qui, tout couverts de rubans, sont les rois de la fête. C’est singulier, nous entendons ici cent fois plus de bruit qu’à Paris ; dans la maison, s’entend car au fond du parc on croirait être au fond d’un désert, mais du désert le plus gracieux. Autre nouvelle l’autre jour, tout le monde était en grand émoi ; un des petits poissons dorés qui peuplent notre pièce d’eau était mort, et montrait à la surface de l’onde son cadavre flottant. « Avez-vous vu le poisson mort ? » se demandait-on avec empressement ; quelle nouvelle, n’est-ce pas ?

N’allez pas croire cependant, ma chère mère, que nous soyons encore enfants comme à Saint-Nicolas. L’étude de la philosophie est très propre à mettre du sérieux dans l’esprit ; c’est même là son propre caractère. On y traite des plus grandes questions, de Dieu, de l’âme humaine, de notre esprit, de nos sens, de la vérité, de la certitude, qui nous occupe actuellement, et où nous suivons les divers philosophes dans tous leurs systèmes. Figurez-vous, ma bonne mère, qu’on s’y demande sérieusement : Est-il vrai que j’existe ? N’est-ce pas un rêve, une illusion ? Je crois voir ma chère maman s’indigner certainement que mon Ernest existe ; je voudrais bien voir quelqu’un qui s’avisât de le nier. C’est que, voyez-vous, les philosophes sont les plus drôles de gens du monde ; ils doutent de tout. Mais n’ayez pas peur, ma chère mère, je n’en suis pas encore là, et si jamais je devais douter de quelque chose, ce ne serait pas assurément de votre affection ni de la mienne.

Nous jouissons ici d’un temps admirable un ciel pur, un beau soleil. Notre parc commence à être délicieux ; il n’y manque que du feuillage et des fleurs, et la saison va bientôt ramener l’un et l’autre. La pièce d’eau a rompu ses liens de glace, et les habitants dorés, longtemps captifs, commencent à venir s’ébattre au soleil. La partie sans contredit la plus agréable du parc est celle que l’on appelle le bois ; en été surtout, elle est délicieuse par sa fraîcheur et par l’ombrage dont on y jouit. C’est un bosquet de hauts buis et de tilleuls où se réfugient en été des milliers d’oiseaux car ici ils n’ont pas à craindre pour leurs nids les dangers qu’ils redoutent ailleurs, nous les laissons en paix faire leur petit ménage. Cette hospitalité nous en attire des troupes innombrables. Tout le parc est parsemé de statues, de grottes peintes, de petites chapelles. Vous me demandiez si on y entre. Oui, oui, ma chère maman ce sont de petits bijoux à l’intérieur, toutes peintes, toutes dorées, bleues comme le ciel. Nous avons aussi une grotte de rocailles et de coquillages, décorée avec beaucoup d’art, mais remarquable autant parce que Fénelon et Bossuet y ont eu plusieurs conférences avec d’autres personnages célèbres, lors de leur fameuse controverse. Leurs deux statues y sont placées avec l’acte qu’ils dressèrent à la fin de leurs conférences, et qui est revêtu de leurs signatures.

Un autre agrément dont on jouit ici, c’est la beauté de la vue. D’un côté, ce sont les collines de Meudon couvertes de bois ; de l’autre, le parc de Saint-Cloud ; de l’autre, la Seine et le Mont-Valérien, qui termine l’horizon ; de l’autre, enfin, Paris et tous ses monuments que nous dominons et que nous aimons à voir enveloppé de brouillards pendant que nous jouissons de l’air le plus pur. Le dôme des Invalides, le Panthéon, l’Arc de Triomphe, le Val de Grâce, les tours de Saint-Sulpice, tout éclatants des reflets du soleil, forment un agréable contraste avec les collines de Meudon et de Saint-Cloud toutes couvertes de sombres bois. Ce qu’il y a encore de délicieux, c’est le calme de ces allées et de ces bosquets à côté du plus effroyable tumulte qu’il y ait sur la terre. On n’entend absolument d’autre bruit que le roulement majestueux et rapide du chemin de fer, qui passe fort près de notre parc. Car nous sommes ici au milieu des chemins de fer et des fortifications, on ne voit que cela de tous côtes chemins creusés de plus de cent pieds, ponts jetés sur des vallées profondes et d’une hauteur gigantesque, voilà nos environs. Cela n’empêche pas qu’il s’y trouve des bois charmants, très solitaires et très fourrés. Les terrasses des châteaux de Meudon et de Saint-Cloud sont d’ordinaire le but de nos promenades ; on y jouit d’une vue admirable, plus belle encore que la nôtre, c’est tout dire. Ceci semble contredire ce que je vous ai dit souvent des environs de Paris, qui généralement sont horribles, jusqu’à une certaine distance. Et en effet, depuis les barrières jusqu’à Issy, le pays n’est rien moins qu’agréable mais au delà d’Issy, de l’autre côté commence la campagne, et là elle est charmante.

Vous voyez donc, ma chère maman, que rien ne manque ici pour l’agrément extérieur : il en est de même sous les autres rapports ces Messieurs sont d’une bonté, d’une simplicité ravissantes : ici les professeurs sont absolument comme les élèves, il n’y a pas de différence : ils mangent au milieu d’eux, ils prennent toutes leurs récréations avec eux, ils suivent les mêmes exercices avec eux ; la seule différence est qu’en classe ils parlent et que les autres écoutent. Du reste, ils sont tout à votre service ; toujours prêts à vous écouter, leur bibliothèque est celle des élèves, et une des choses qui m’arrangent le mieux ici, c’est la facilité que l’on a de se procurer tous les livres que l’on veut. C’est encore mieux à Saint-Sulpice à Paris, puisqu’il y a une immense bibliothèque, où chacun va puiser quand il veut.

Monsieur Dupanloup n’est pas encore de retour ; il prend goût à la vie romaine, à ce qu’il paraît. Du reste nous en avons de fréquentes nouvelles par les journaux et les correspondances. Saint Nicolas désire vivement son retour, et en a bien besoin. J’irai mercredi prochain lui rendre visite, et je profiterai de l’occasion pour aller entendre Monsieur de Ravignan à Saint Roch. Voilà le désagrément d’Issy : l’éloignement ne permet pas d’être aussi assidu qu’à Saint Nicolas aux conférences et aux sermons. Mais je vais m’en dédommager mercredi.

J’ai recommandé ma soutane, ma bien chère maman ; elle me revient un peu cher, mais je suis sûr que c’est du bon, et elle est même assez belle. C’est ce qu’il me fallait pour le moment ; celle-ci ira à tous les jours jusqu’à la fin de l’année et même au delà ; il m’en fallait une pour sortir et pour les jours extraordinaires. Je la conserverai bien, en sorte qu’elle me servira pour m’habiller cette année et l’an prochain et nous en serons quittes pour m’acheter l’an prochain une commune de quarante à cinquante francs pour tous les jours. Celle-ci me revient à soixante-cinq francs. Mais je n’aurais pas eu à moins quelque chose de bien présentable. Je me ferai faire aussi une paire de souliers ; quant au chapeau, j’en ai moins besoin, on en use assez peu ici. Il m’en faudrait peut-être un pour les sorties car pour nos promenades, comme elles se font à la campagne, l’autre est tout ce qu’il faut. J’aimerais mieux acheter quelques livres ; car en philosophie on n’en a jamais assez, et quoique j’en aie acheté un certain nombre, il m’en resterait encore plus à acheter, si je voulais avoir tous ceux qui me seraient utiles.

Lorsque vous m’enverrez le petit paquet, vous pourrez y insérer quelques-uns de ceux qui sont restés, sans cependant le trop grossir ; quelques auteurs grecs surtout ; je n’en ai pas ici et il me sera agréable d’y jeter de temps en temps quelques coups d’œil.

J’avais oublié de vous dire d’avertir Monsieur le recteur que sa commission était faite à Notre-Dame-des-Victoires. Vous pouvez l’en prévenir et lui dire que je suis fâché d’avoir attendu si tard à l’en informer. Vous l’assurerez en même temps de mon profond respect, ainsi que Messieurs ses vicaires. Quant à ces Messieurs du Collège, je ne puis vous dire combien leur souvenir me vient fréquemment à l’esprit, et combien je leur conserve de reconnaissance. Après Dieu et vous, ma bonne mère, il n’y a personne à qui j’en doive davantage. Si j’ai en effet plus de facilité que d’autres pour l’étude, c’est aux excellents principes que j’en ai reçus que je le dois. Renouvelez-leur donc l’assurance de mon sincère attachement.

Pour vous, ma bonne mère, mon repos et mon délassement sont de penser à vous. Je me reporte sans cesse en esprit vers votre solitude, et j’aime à vous embrasser, à causer avec vous d’imagination. Oui, le plus beau présent que Dieu ait fait à l’homme, c’est une mère, surtout quand on en a une comme la mienne. Chère bonne mère, dites-moi, dans votre prochaine, comment vous vous trouvez, si vous êtes bien logée, bien servie : oh ! que tout cela m’intéresse ! L’hiver ne vous a pas trop fait souffrir, vos affaires ne sont pas trop chargées ? Pauvre bonne maman, quand je pense que j’ai peut-être contribué à les embarrasser par ce maudit envoi, qui pourtant m’était nécessaire, cela me fait une peine que je ne puis exprimer. Au moins, ma bien chère maman, soyez sûre que pour le respect et l’amour que je vous porte, jamais rien ne pourra les affaiblir dans mon cœur. Je vous embrasse de toute mon âme.

Votre fils respectueux et aussi affectionné que chéri.

ERNEST RENAN